LA HOLLANDE
Les carrosses d'autrefois et la vapeur d’aujourd’hui. — La Senne et la Seine. — Anvers. — Paysages dans l’eau. — Rotterdam, La Haye, un bois sur pilotis, la Frisonne. — Chemins de fer et digues.
Il y a cent soixante-quinze ans environ, Regnard, le poète comique, partait de Paris pour visiter les Pays-Bas, le Danemark, la Suède et la Laponie. Il prit le carrosse de Bruxelles et ne mit que huit jours pour arriver dans cette ville. Voici son itinéraire. Le premier soir, il coucha à Senlis; le deuxième, à Gournay ; le troisième, à Péronne ; le quatrième, à Cambrai ; le cinquième, à Valenciennes; le sixième, àMons ; le sept ième, à Notre Dame-de-Halle ; le huitième, à Bruxelles.
C’était bravement marcher, et Regnard n’était pas, comme Lafontaine, homme à s’arrêter, pour la première couchée, à Meudon.
Aujourd’hui, on ne part pas pour Bruxelles, on y arrive. Nous voici donc à Bruxelles, sur cette pittoresque place où le plus charmant des hôtels de ville du moyen-âge s’accompagne harmonieusement d’édifices espagnols ou vénitiens, de cette Maison-au- Pain , un véritable palais lombard, des pignons dentelés des vieilles maisons bourgeoises du xve et du xvie siècles, aux toits anguleux, au gothique efflorescent.
Un tour, en attendant l’heure du chemin de fer d’Anvers, aux champêtres promenades de Laëcken, un parc anglais. Mais voici l’heure du départ. La vapeur siflle et la cloche sonne. Nous courons sur Vilvorde, le long d’un calme canal, et nous quittons cette vallée de la Senne, dont les prés fleuris nourrissaient les brebis de madame Deshoulières : nos Parisiens en ont fait la Seine, 11e s’imaginant pas sans doute que la patrie de la contrefaçon puisse rien avoir en propre, même un ruisseau.
Après Vilvorde, voici passer les coquettes maisons de Mechelen (prononcez Malines), la ville aux dentelles, plus jolie de loin que de près. Puis apparaissent, à moitié cachées dans les nappes jaunes du colza en fleur, les berges verdoy antes de l’Escaut. Les gras pâturages qui bordent ce fleuve abritent, dans leurs parcs liserés d’or par les genêts, de grands bœufs fauves et des chevaux qui se lèvent inquiets, au sifflet de la locomotive, la bouche pleine d’herbes succulentes. Cinq minutes encore, et la flèche d’Anvers se profile majestueusement audessus d’une verte ligne d’ormes et de bouleaux.
Tout a été dit sur Anvers, sur ses Rubens et sur ses riddecks. Huit heures de paquebot nous séparent de Rotterdam : ce sont huit heures bientôt passées. Des fenêtres de la cajute se déroulent aux yeux les bras de mer qui découpent la Zélande comme une line dentelle. Le paquebot s’enfonce dans ces verts méandres de canaux aux berges basses et vertes : tantôt, il semble courir sur une vaste mare, couverte d’algues et de fucus; tantôt il s’engage dans une passe étroite, et ses aubes fouettent les branches de genévriers qui bordent une rive invisible. Parfois un courant énorme d’eau jaunâtre frappe en
flanc le navire : c’est quelque branche de l’Escaut ou de la Meuse qui sort péniblement des boues profondes d’un marais. Ailleurs, la berge s’élève, un moulin s’y dresse et quelques maisons coquettes se mirent dans l’eau de ce vaste bassin qui n’est ni fleuve ni mer. Pas un bruit dans ces vastes et humides solitudes, si ce n’est celui des palettes du stamboot chassant l’écume, de la quille frôlant les vases, et du matelot sondant à l’avant et annonçant les profondeurs d’eau dans les stances régulières d’une monotone cantilène.
C’est ainsi que nous passons tour à tour devant Flessingue, Berg-op-zom, Dordrecht aux maisons de briques. Bientôt nous entrons dans un vaste canal, bordé de sapins et de bouleaux, derrière lesquels s’étendent de verts pâturages. C’est Rotterdam qui se dessine à l’horizon.
A Rotterdam, il me faudra faire viser mon passeport à la maison de ville, attendre de Paris des lettres de recommandations. J’ai le temps de revoir cette ville singulière avec son bassin ombragé d’ormes séculaires et couvert de bateaux, avec sa Hochslrat aux boutiques parisiennes et ses rues plus calmes,
moins brillantes et plus pittoresques, dont la chaussée est un canal. L’hôte de Kleine-Skcppers-Huis, c’est le nom de mon hôtel, se charge de m’envoyer à Amsterdam tous mes paquets de France. Me voilà donc libre et je me dirige, à travers un charmant pêle-mêle de jardins et de maisons de campagne, vers le chemin de fer d’Amsterdam. Je m’arrête, bien entendu, à la station de S’Gravenhage, c’est La Haye, une jolie ville qui ressemble à tant d’autres, avec ses magasins splendides, éclairés au gaz, avec ses longues allées, ses promenades, son opéra français, mais qui a de plus que les autres ce fameux bois de tilleuls planté sur pilotis et ce magnifique palais des États qui mire dans l’eau ses sombres lignes.
C’est à La Haye que j’ai revu, mais plus brillante encore dans son casque doré, dans ses royaux atours du moyen-âge, la Frisonne, cette Artésienne du Nord que j’avais aperçue déjà dans les établissements publics d’Anvers, trônant au milieu des mille syrènes accourues de tous les pays du monde, anglaises, russes, italiennes, négresses yolof, senoritas d’Espagne ou d’Amérique, malaises et chinoises.
La Frisonne est vraiment imposante avec cette coiffure de déesse, relevée d’un cercle d’or. Chaque canton a sa mode et sa forme, et les fers d’or , c’est ainsi qu’on les appelle, varient avec les localités. Dans l’Overyssel, ils se terminent par des spirales, dans la Groningue par une fleur évasée, dans la Frise proprement dite par un bouton orné.
Ce nimbe des beautés majestueuses de la Nord-Hollande joue un rôle assez important dans les habitudes intimes. Mettre ses fers des jours de fête, c’est pour une Frisonne honorer l’hôte qu’elle reçoit ou agréer le fiancé qui se propose. Si l’a-
niant est venu faire sa demande et que la jeune fille rentre parée de son éclatant diadème, c’est qu’elle consent à être sa reine. Il y a de ces coiffures qui sont d’un très grand prix et il n'est pas rare d'en voir qui coûtent deux à trois cents florins.
11 est un autre ornement plus mystérieux dont les élégantes recherches sont encore un symbole : c'est la jarretière. Il est d’usage que le futur en donne une paire à sa fiancée et sur ces rubans de soie et de velours on lit souvent, tressées en fils d’or, de poétiques légendes; par exemple : « O liens du mariage, votre douce joie fait tout commun entre elle et lui! » Ou encore : « La mort seule peut vous séparer. Réunissez donc vos deux cœurs ! »
La Frisonne n’est pas seulement belle de ses atours royaux, elle est encore belle de tout ce qui fait la femme. Ses épaules sont admirables, ses mains et ses pieds sont souvent d’une finesse exquise, il est plus d’une paysanne de ces contrées qui chausserait aisément la pantoufle de vair abandonnée par Cendrillon.
Mais le véritable triomphe de la Frisonne, c’est la course au patin. Qu’elles sont charmantes ces belles filles du Nord, lorsqu’elles glissent, graves et hardies, la couronne d’or au front, passant rapides comme des Walkyries Scandinaves portées par un nuage !
Ces charmantes filles de Leeuwardenet deGroninguc résument à peu près toute la poésie de La Haye qui s’embourgeoise à vue d’œil et se modèle chaque année davantage sur le patron parisien. La civilisation et ses procédés uniformes 11e surprennent vivement l’œil et la pensée que lorsqu’ils se heurtent tout à coup aux sauvages grandeurs de la nature. C’est ce
qui arrive, par exemple, sur la roule qui suit le chemin de fer Je La Haye à Amsterdam. Quand on a dépassé les stations de Leyde et de Harlem, le talus de la voie ferrée se trouve pris entre deux mers, à gauche cette mer de Harlem que l'industrie humaine aura bientôt complètement desséchée, à droite la grande mer orageuse. Plus loin, même contraste : au bout de ces dunes stériles, voyez-vous une ligne basse et continue, ce sont les digues.
Toute la côte frisonne est palissadée contre les efforts de la mer. C’est un noble ouvrage de l’industrie et de la patience humaine que ce triple rang de pilotis qui arrêtent l’élan destructeur des vagues. Chacun de ces pieux charbonnés par le bout et enfoncés en terre a, m’a dit un Hollandais calculateur, coûte sept florins en moyenne. Aux endroits dangereux, ces digues de bois sont soutenues par d’énormes quartiers de granit, de trachyte, de bazalte, apportés à grands frais d’Allemagne, de Suède ou de Norvège. Et il en est ainsi pendant vingt-deux lieues! Que d’efforts pour conquérir ou pour conserver un si petit domaine ! Mais aussi quel rôle ce petit peuple n’a-t-il pas joué dans l’histoire!
Le remblai du chemin de fer courant entre deux mers, les digues s’opposant à l’effort incessant des vagues, ces œuvres magnifiques de la patience et de l’énergie humaine font honneur à la Hollande.
Mais nous arrivons à la perle la plus précieuse arrachée par ces braves Hollandais à la mer qui les entoure et les menace.
Le sifflet de la locomotive annonce Amsterdam.
Amsterdam. — Saardam, Broek et Wateringen. — Paysages hollandais : prairies
et tourbières.
Du débarcadère élégant qui nous reçoit à la place du Palais, je traverse dix canaux : ce sont les arcs de ce vaste système dont le quai du Zuiderzée est la corde. Je ne vous décrirai ni ces canaux si connus, ni les bords paisibles de l’Amstel, ni cette flotte qui pénètre dans tous les replis de la ville, ni ce vaste quai de quatre kilomètres, ni les flèches dentelées des églises gothiques rayant le ciel à côté des mâts de navires. Vous connaissez tout cela, comme vous connaissez dans les en-
virons d’Amsterdam , Saardam , ses moulins et la cabane du Tsar charpentier; Broek, le village aux millionnaires, si spirituellement décrit par.Gozlan.
Le petit village de Wateringen étale un luxe de meilleur aloi, car il est emprunté aux richesses naturelles du pays et à celles qu’y ajoute l’activité humaine. C’est là d’ailleurs que nous prendrons sur le fait le véritable paysage hollandais. Des jardins qu’entrecoupent de frais petits canaux; des sentiers semés de sable fin, bordant de jolies maisons qu’entoure un verdoyant collier d’arbres à fruit; des ponts de bois pittoresquement jetés sur ces rivières en miniature, et un joli moulin >ux ailes peintes et à l’axe coquettement doré : voilà Wateringen.
La cause de* toute cette proprette et rustique aisance, c’est le travail dont l’atelier n’est pas bien loin. C’est cette campagne sans arbres, aux grandes flaques d’eau, aux lignes noires et infinies. Ici on cultive la terre, mais non pour lui faire produire des richesses végétales : on la fouille, on la creuse, on la coupe, on la sèche, on l’emporte et on la vend.
Cette terre noire, c’est la tourbe et la tourbe, c’est la richesse de la Hollande. C’est la terre qui vit, dit le Hollandais : het land le fi. Sans la tourbe, comment se chaufferait-on dans ce singulier pays, et cependant Dieu sait si l’on s’y chauffe. Mais comme ce bizarre combustible a des affinités évidentes avec le caractère delà nation qui l’emploie! difficile à enflammer, il garde longtemps le feu qu’il a reçu. Il ne pétille point joyeusement comme notre bois ; il ne donne pas la rouge lueur de la houille : il blanchit et brûle en dessous.
Quand l’habitant de Wateringen a chargé tout un bateau
d’une partie de son champ, le lurf-potten , c’est le nom de ces embarcations spéciales, descendra les longs canaux de la Frise, de la Groninguc et de l’Overyssel et de là passera dans les eaux profondes du àVaal, du Leck et de la Meuse. Je les ai contemplés avec intérêt ces lourds et énormes bateaux : ils n’ont pas changé depuis des siècles et c’est à peu près sur de pareilles galiottes que les Hollandais ont battu les Espagnols; c’est à des mâts faits comme ceux-ci qu’ils arboraient orgueilleusement le balai symbolique qui représentait leur domination sur les mers.
Ces bateaux sont de véritables maisons de bois où naît, vit et meurt toute une famille, qui porte pour elle le foyer domestique et pour ainsi dire la patrie. Ces bateliers sont coiffés de chapeaux à un seul long bord et vêtus d’un sarrau de toile jaune imperméable, d’un oit skin comme disent les Anglais. La bonne femme, c’est-à-dire la mère de famille, ne se montre guère sur le pont que pour le savonnage et l’étendage, deux opérations domestiques fort importantes dans l’économie intérieure d’un ménage hollandais. Le reste du temps, elle est cacliée dans la cabine mystérieuse où elle prépare le café, où elle fait cuire le poisson et les pommes de terre de la petite communauté.
Le patriotisme hollandais a conservé avec fierté une tradition dans la quelle le turf-pollen joue le rôle du fameux cheval de Troie.
C’était à Bréda, pendant l’occupation espagnole. Un tourbier hollandais, Van Bergen, conçut l’idée de délivrer sa ville natale et, bien que le bonhomme n’eût sans doute jamais lu l’Iliade, il trouva le stratagème autrefois inventé par Ulysse.
Le ï mars 1500, par un froid assez piquant, il conduisit daïis le port un immense turf-potten que la garnison espagnole reçut avec enthousiasme, ses provisions d’hiver étant presque épuisées. Le débarcadère était intercepté par la glace: les Espagnols se hâtèrent de frayer un chemin au bateau et de l’amener, à force de bras, près du quai. Mais l’insidieux bateau ne renfermait qu’une mince couche de tourbe et, sous la cargaison, se tenaient cachés quatre-vingt-dix hommes armés qui, la nuit, surprirent la ville endormie, massacrèrent les Espagnols et firent flotter sur les murs de Bréda délivrée l’étendard du prince Maurice. Le lurf-poiten n’était autre chose qu’une seconde édition du cheval de Troie.
Tourbières et prairies, voilà la Hollande. Là où l’homme ne creuse pas et ne détaille pas la terre, il la laisse se couvrir du plus magnifique tapis de verdure qui plongea jamais ses racines dans l’eau vivifiante des polders.
Ces campagnes humides et plantureuses, ces océans de verdure sont le véritable paradis des vaches. Aussi loin que peut
s’étendre la vue, des troupeaux nagent pour ainsi dire dans
cette herbe abondante. Les canaux, qui coupent en mille endroits la prairie, y forment autant de parcs où vivent en liberté des milliers d’animaux paisibles, dont les formes et les couleurs animent cette verdure infinie. Chaque coin est un tableau de Paul Potter.
La Hollande est bien la fille des eaux et la langue du pays a consacré cette origine dans une expression significative. Moer veut dire en néerlandais mère et marais. Les anciens nous ont laissé de la Hollande, telle qu’elle était dans les anciens âges, l’idée d’une forêt énorme croissant dans un marais. Aujour-
d’hui, les arbres ont disparu, le marais est resté, fécondé, peuplé, embelli par l’activité humaine, mais incessamment attaqué par deux ennemis terribles, la mer et le vent.
Ainsi a été changée complètement la physionomie de la Hollande. Aux sombres forêts, asiles mystérieux des superstitions sanglantes, refuges des patriotiques résistances, habitées par le terrible Aurocli, par l’ours du Nord et par l’homme plus sauvage encore que les fauves, a succédé une plaine dénudée, lavée, qui réclame à chaque instant, pour 11e pas disparaître, la tenace persévérance de ses nouveaux habitants.
Vous comprenez quelle transformation profonde cette modification des conditions naturelles a dû produire dans la vie des habitants. L’arbre disparu, la terre veuve de protection, il a fallu que l’homme se protégeât lui-même en protégeant la terre. l)e cette apparente impuissance est sortie la puissance réelle de ce petit peuple, sans cesse menacé dans sa propriété viagère et forcément tourné vers la culture de la mer qui fait les grandes nations.
Je l’ai dit, aujourd’hui encore, le Hollandais ne peut un seul moment s’arrêter dans sa lutte contre les ennemis qui menacent sa terre. La mer, vous savez tout ce qu’il a fait contre elle : il l’a domptée, bâillonnée. Reste lèvent.
Les coups de vent sont terribles sur ces côtes plates et sans défense. Il arriva un jour, par exemple, c’était en 1674, que la nef de l’église du dôme à Utrecht, fut enlevée par une tempête. Il faut, pour croire à la puissance de destruction d’un ouragan, avoir vu cette église coupée en deux, la tour restée seule d’un côté et séparée du chœur par le vide énorme qu’occupait la nef balayée par le vent comme une paille.
De môme encore, il n’y a pas vingt ans, les arbres énormes d’une des places de La Haye furent déracinés comme des roseaux et jonchèrent tout à coup le sol affondé.
Après avoir visité les délicieux environs d’Utrecht et revenu à Amsterdam d’une rapide promenade dans la Frise et dans la Nord-Hollande, j’y trouvai le paquebot qui devait m’emporter dans la Baltique.