LA BALTIQUE
Fjords , Skaers, Moes, Ilolms et J'aers; une chasse trop facile; les aventuriers finlandais, Gorr et Norr. — Dangers de la navigation en Baltique. — Soulèvement progressif des fonds : la Baltique de l’avenir.
Si nous tracions, après tant d’autres, un itinéraire maritime dans le nord de l’Europe, nous aurions à choisir en ce moment entre la grande ligne des paquebots, par la mer du Nord, le Skager, le Cattégat, le Sund, la Baltique et ses golfes; ou la ligne d’Amsterdam à Hambourg et de Hambourg à Copenhague par le Slesvig et la Fionie, ou bien encore celle de Kiel et de Travemünde à Gothembourg par Lubeck et Copenhague. Nous avons parcouru plus d’une fois ces routes différentes et,
pour conserver aux derniers jours de notre voyage le Nord Scandinave, le lecteur voudra bien supposer que nous avons franchi le Cattégat, passé le Sund et pénétré dans la Baltique, à travers les innombrables fjords, skaers , moes, hoimse t vaers qui émaillent cette mer si curieuse.
Pour en finir une bonne fois avec tous ces noms suédois, norvégiens, danois que nous rencontrerons si souvent sur notre route, permettez-moi de faire bien vite un peu de pédantisme indispensable.
Un skaer (au pluriel skier) est une découpure de la côte particulière à toutes ces contrées du Nord. Le verbe skaera signifie tailler, découper et rend d’une façon très pittoresque ces échancrures infinies des rochers qui forment par milliers des îlots, des écueils et qui s’élèvent graduellement de la mer à la montagne. Car la découpure de la côte se reproduit exactement, mais sur un patron plus large, à quelques kilomètres dans l’intérieur des terres, en sorte que si, au lieu de diminuer progressivement, comme beaucoup le pensent, les eaux montaient tout à coup de quelques centaines de pieds, la physionomie des côtes ne changerait guère.
Quant aux fiords (ou plutôt fjords), ce sont des anses, des baies, des golfes de toute taille, des canaux de toute, dimension, qui
s’enfoncent dans l’intérieur des terres, et trompent souvent l’œil qui les prend pour des fleuves ou pour des lacs. C’est au fond des fjords que sont, la plupart du temps, établies les villes : les mouillages y sont sûrs et l’activité commerciale s’y réfugie d’ordinaire.
Il n’est pas rare, lorsqu’on gravit une éminence, d’apercevoir tout à coup sous ses pieds le mât d’un navire ou la fumée
d’une cheminée de bateau à vapeur : et si, à cet endroit, le fjord est resserré par des rochers, on peut se croire transporté près d’un de ces jolis lacs de la Suisse allemande que sillonnent incessamment des paquebots en miniature.
Il est un autre mot que vous retrouverez souvent, et celui-là est norvégien, c’est moe. 11 signifie une petite colline sablonneuse cachée entre les montagnes et les rochers.
Parmi les ilôts qui abondent dans les fjords, la plupart sont inhabités, inhabitables et forment différents groupes qui reçoivent des noms différents selon leur structure. Le holm , c’est le rocher isolé, élevé; le vaer, c’est le rocher bas et uni. Le holm a pour utilité de rompre les coups de mer, le vaer, dans les parages les plus septentrionaux, est l’asile des oiseaux de mer. En Norvège, par exemple, ce n’est pas une propriété méprisable qu’un bon egge-vaer , c’est-à-dire un îlot à œufs. C’est un poulailler naturel que le propriétaire aménage avec soin et où il puise avec intelligence.
Ces vaers sont fréquentés, de temps immémorial, par des familles d’oiseaux qui se succèdent de père en fils sur le même nid. Le propriétaire du vaer est parfaitement connu de tous les petits ménages, et il asoin de ne jamais prendre tous les œufs d’un même nid. Aussi lui laisse-t-on faire sa cueillette sans s’effaroucher le moins du monde. Chacun retourne à ses œufs quand il a prélevé sa dîme. Mais vienne un maraudeur étranger, l’alarme est au camp, les mères éplorées poussent des cris assourdissants et quittent souvent leur nid pour toujours.
Ces oiseaux sont, pour la plupart, de grosses mouettes, dont la chair est coriace, huileuse, indigeste, mais dont l’œuf a bon goût.
J’ai rencontré plus tard, mais dans les îles les plus septentrionales, une autre espèce d’oiseaux de mer fort curieuse, c’est le macareux. Celui-là est vraiment d’une naïveté fabuleuse et la manière dont on le prend fait peu d’honneur à son intelligence. Ces braves macareux se rassemblent dans des crevasses de rocher : là, il s’agit d’en saisir un seul pour s’assurer de toute la bande. Vous fouillez le trou avec un crochet, vous retirez un macareux : son voisin, sentant qu'on l’enlève, saisit de son bec la queue de la première victime’; un troisième en fait autant du second. Tous y viennent à leur tour. Il est impossible d’y mettre plus de complaisance.
D’autres désignations norvégiennes se retrouvent à chaque pas. Un eid , par exemple, c’est une langue de terre ; un wüg , c’est une baie qui termine une langue de terre.
Il y a, près de Drontheim, un eid que l'on nomme le Nummedals-Eid, ou langue de terre delà province de Nummedal. Une tradition caractéristique des mœurs barbares se rattache à celte petite péninsule.
Deux frères, Gorr et Norr, partirent de Finlande à la recher¬
che de leur sœur, enlevée par un aventurier. Us arrivèrent en Norvège, Gorr par la route de mer sur le navire YEllide, Norr parla route de terre en traversant la Laponie. Les deux frères attaquèrent les chefs des tribus qui occupaient le Fosen, s’emparèrent du Nummedals-Eid et se partagèrent leur conquête. Ils convinrent, à la façon des héros antiques, que Gorr aurait sous sa loi toute la partie dont on pourrait faire le tour avec un vaisseau, tandis que Norr régnerait sur la terre ferme. La convention fut scrupuleusement respectée, mais à la mort de Gorr, son (ils Beits lit le tour du Nummedal et, arrivé à Giel-
lear, fit tirer à terre le navire YEllide. Puis, gouvernail en main, voiles déployées, il fit traverser l’isthme à son navire sur des rouleaux de bois. Il réussit ainsi à faire en navire le tour de Nummedal et, par cette subtilité tout à fait antique, s’adjugea l’héritage de son oncle.
Vous vous rappelez que Carthage fut construite à peu près ainsi et dut à un jeu de mots remplacement qui fit sa fortune. N’est-ce pas encore ainsi que le bonhomme Énée réalisait l’oracle en mangeant ses tables, c’est-à-dire les pains qui lui en avaient servi. Le calembourg, le rébus et surtout la fourberie sont de tous les temps.
Une mer ainsi parsemée d’îlots, de passes et d’écueils n’est pas, on le comprend, d’une navigation facile.
Il n’y a pas longtemps encore, on ne s’avançait dans la Baltique et dans ses golfes que la sonde à la main ; et ce n’était pas là une précaution inutile. En 1515, une escadre hollandaise faisait voile au beau milieu du golfe de Finlande. Tout à coup, un des vaisseaux de guerre touche sur un écueil si tranchant qu’une voie d’eau infranchissable se déclare ; la carène percée est envahie par les flots : trois cents malheureux matelots périssent par le plus beau temps du monde.
Avant la fondation de Saint-Pétersbourg, il était bien rare qu’un navire d’un tonnage un peu important dépassât Revel ou Narva. C’est la capitale de la Russie qui, par sa seule présence, a animé, vivifié toute cette partie de l’Europe.
Aujourd’hui surtout, depuis les deux campagnes faites dans
cette mer, la sonde à la main, par les marins de la France et
de l’Angleterre, la Baltique est connue dans ses moindres dé-
tails. Restera-t-elle longtemps ce qu’elle est aujourd’hui? On peut en douter.
Le comte Algarolti, dans ses Lettres sur la Russie, parle d’un mathématicien suédois dont les observations longuement répétées auraient prouvé que le niveau de la Baltique et de celte partie de l’Océan qui baigne la côté occidentale de la Suède, s’abaisse continuellement. Il estime cette diminution, non pas à un demi-pied en 348 ans comme le savant italien Manfredi, ou à un pied par siècle comme le patient observateur Hartsoeker, micrologiste distingué, mais à un pouce par an au moins, c’est-à-dire à près de trois mètres par siècle. Si ce calcul était vrai, il ne faudrait pas beaucoup d’années pour que la Baltique déjà si peu profonde devînt innavigable, et pour qu’on pût passer à pied sec de Stralsund à Stockholm.
J’ai rencontré des vieillards finlandais qui m’ont montré des écueils dont la tête domine aujourd’hui les vagues et qui, dans leur jeunesse, affleuraient l’eau. J’ai vu moi-même, près de Hango, à un bon kilomètre dans l’intérieur des terres, un gros anneau de fer qui ne pouvait servir qu’à attacher des barques.
Il y a deux endroits, m’a-t-on dit, à Gefle et à Calmar, où le savant Celsius a fait, il y a cent ans, graver sur des rochers des marques destinées à déterminer la diminution des eaux. L’expérience a, dans ces endroits, confirmé l’opinion des marins et des habitants des côtes.
Linné, de son côte, disait déjà, dans son Voyage en Scanie , qu’il avait faitune marque à un quart de mille de Traelleborg, sur un gros bloc de rochers. Cette marque, autrefois à fleur d’eau, serait aujourd’hui très découverte.
Le savant Prussien, Léo^ d de Buch, pense que ce phéno-
mène de la diminution des eaux ne saurait être révoqué en doute. Il est certain, dit-il, que cependant le niveau de la mer ne peut s’abaisser : l’équilibre des eaux s’y oppose absolument. Et c’est là, en etïet, la première réflexion raisonnable faite sur ces phénomènes si fréquents, dans l’univers entier, de changements dans les niveaux maritimes.
Il y a, dans cette observation faite par Léopold de Buch, le germe de la belle théorie des soulèvements admise aujourd’hui par la science.
Les soulèvements et les abaissements de la croûte terrestre rendent bon compte de ces faits en apparence contradictoires, l’assèchement, par exemple, des ports romains de Hyères et de Fréjus, et l’envahissement par les eaux de cette même mer Méditerranée, de certaines parties des cotes de la Calabre et de la Sicile.
Il y a même, je ne sais où, en Italie, un temple antique dont les eaux ont longtemps recouvert les ruines, et qui montre aujourd’hui, à plusieurs pieds au-dessus du niveau de la mer, ses colonnes rongées par les madrépores.
11 11e reste, pour en revenir à la Baltique, suivant Léopold de Buch, d’autre idée à embrasser que celle que la Suède entière s’élève lentement depuis Frédérickshall jusqu’à Abo, et peut-être jusqu’à Saint-Pétersbourg.
On a aussi reconnu quelque diminution à Soendmoer et à Nordmoer, sur la côte de Norvège, près de Bergen, des rochers qui autrefois étaient couverts par la mer, se trouvent aujourd’hui au-dessus de sa surface. Mais l’opinion que la mer diminue n’est pas aussi répandue ni aussi bien établie, le long de la mer du Nord, que dans le golfe de Bothnie. Il est vrai que
sur les côtes de la mer du Nord, la hauteur et l’inconstance des marées nuisent à l’exactitude des observations.
Il semble donc que la Suède s’élève plus que la Norvège, et sa partie septentrionale plus que la méridionale.
Mais, en somme, la Baltique diminue tous les jours par le soulèvement de son fond et si la loi régulière de ce soulèvement peut être un jour mathématiquement écrite, il sera facile d’indiquer l’époque précise où la navigation y deviendra impossible. L’avenir nous réserve, on le voit, de ce côté, une solution passablement brutale aux questions de prépondérance qui s’agitent sur ces rivages.
Les îles de la Baltique : Moen et Rugen. — Les provinces Baltiques : Courlande, Esthonie, Livonie. — Le panorama de Revel.— Littérature de l'Esthonie, chants populaires.
Quand on a traversé le Sund et que, libre enfin des mille détours de la navigation danoise, le bâtiment qui vous porte entre dans la Baltique, laissant d’un côté les plaines noyées du Seeland , de l’autre les rochers profondément découpés de la Scanie, la première île que l’on rencontre sur sa route est celle de Moen.
L’ile de Moen présente au premier plan un calme paysage verdoyant; des prairies d’un vert gras descendent en pente
douce jusqu’à la mer et s’y prolongent par un tapis de joncs que courbe doucement le courant insensible du rivage. De petites vaches aux cornes en croissant, au pelage lustré, regardent indolemment la noire machine qui s’avance et dont les palettes battent et refoulent au loin la vague. Des champs d’orge et de blé s’étagent au-dessus des prairies et de jolies maisons couronnent la perspective. Quelques touffes d’un vert dur marquent la place de petits bouquets de bois. Le tout est encadré dans des falaises de craie d’une blancheur éblouissante qui s’élèvent à deux cents pieds au-dessus du niveau delà mer. Au loin, comme repoussoir, se dressent les rochers bleuâtres de Stevens-Klint, dans l’île de Seeland. Après Moen, c’est Rugen.
Rugen élève sur la mer une série d’escarpements blanchâtres qui se terminent, à leur sommet, en forêts d’un vert sombre. Nous côtoyons quelque temps ces rivages élevés et nous apercevons en arrière la côte basse et noyée de la Prusse. Les clochers enfoncés d’une ou deux lieues dans les terres semblent sortir des eaux. L’Allemagne esl, de ce côté, une digne sœur de la Hollande.
Jusqu’à Memel, le dernier port de la Prusse sur la frontière de Russie, l’aspect des côtes et de la mer n’offre guère d’intérêt pour l’artiste. Il en sera tout autrement quelques lieues plus loin.
C’est près de Memel que commence la Raltique russe. Les provinces de Courlande, de Livonie et d’Esthonie, auxquelles avant Pierre le Grand s’ajoutait l’Ingrie, portent le titre général de Provinces lml tiques. Leur population est d’environ 1 million 700,000 habitants, dont moitié pour la Livonie. Leur superficie est de 1 ,725 milles carres. Ces trois provinces ont leur
capitale, Mittau la Courlandaise, Revel l’Esthonienne et Riga la Livonienne.
Toutes ces populations sont finnoises de race, avec des mélanges nombreux : mais le type finnois domine dans les langues et sur les visages. C’est surtout l’élément populaire qui le reproduit et le cultivateur est presque toujours Finnois, tandis que le bourgeois et le noble sont souvent Russes, Allemands ou Suédois.
En Livonie, la race vende s’ajoute et se mêle pour une grande part aux Lives, Finnois d’origine. Les Esthiens ou Esthoniens et les Koures sont des Finnois sans mélange.
Des trois capitales des Provinces baltiques, Revel seul mérite d’avoir son cadre et sa toi le? Nous passerons donc rapidement devant les ports courlandais de Liban et de AVindau : Mittau, la capitale de la province, est là-bas dans les terres, à quelques lieues du fond du golfe de Livonie. Elle n’offre au voyageur d’autre intérêt que le souvenir du séjour d’un illustre exilé, le roi Louis XVIIL
Nous doublons le cap Dom-Ness, cap fertile en tempêtes et qui s’entoure d’écueils, de bancs de sable et de gouffres, comme Charybde et Scylla de la géographiehomérique. De là nous entrons dans le golfe de Livonie, vaste coupe d’azur que ferme, comme une agrafe d’émeraude, l’île d’OEsel.
OEsel et sa voisine Dago, qui commande le golfe de Finlande, forment avec Moen, AVorms et Nuko un petit archipel qui renferme environ 35,000 agriculteurs et pêcheurs. OEsel a cent kilomètres de long sur quarante-huit de large : son chef-lieu est la jolie petite ville d’Arensbourg qui s’élève au fond d’une rade sûre et profonde.
Quand on a franchi la passe qui sépare Dom-Ness de la pointe occidentale d’OEsel, on voit se dessiner à l’horizon la courbe gracieuse du golfe de Livonie. Cette belle étendue d’eau n’a pas moins de cent vingt kilomètres de large et cent quatre-vingt de long. On n’y trouve guère de bons mouillages, à l’exception de Pernau.
Au fond du golfe, à l’embouchure de la Dvina occidentale, est l’île de Dunamunde, qui forme un vaste port assez sûr, mais sans profondeur. Dunamunde est le port de Riga.
C’est à quinze kilomètres plus haut, en remontant la Dvina, qu’il faut chercher la capitale de la Livonie. Riga, en lettonien Righo, en esthonien Riolin, est assez tristement assise sur une plaine de sables et de marais? Ses environs, comme la Livonie presque tout entière, 'sont noyés d’eau, semés de tourbières aux fétides brouillards, aux exhalaisons malsaines. L’eau même, ce fléau du pays, y est à peine buvable.
Ne sortons donc pas de Riga. La ville au moins, à défaut de paysages, a quelques monuments curieux. C’est d’abord le pont vivant , nom pittoresque donné par les Russes à l’énorme pont de bateaux de’ 900 pas de long qui s’appuie sur les deux rives de la Dvina. C’est ensuite le château du grand-maître des chevaliers porte-glaive. Cette sombre demeure donne à Riga sa physionomie véritable : Riga n’est pas, en effet, une ville russe, mais une ville allemande. Les vieux souvenirs des hanses du moyen-âge y sont encore vivants et la domination russe a eu le'bon goût de respecter quelques-uns des anciens privilèges de ^bourgeoisie. Celle-ci a sa milice, ses douaniers, sa part dans le produit des douanes. La noblesse, qui se retire pendant l’hiver dans ses vieux châteaux, est marquée au coin
de l’ancienne race conquérante, de la race germanique. Quant au peuple de la ville et des campagnes, il n’est composé, ni de Russes, ni d’Allemands, mais de Lettons et de Finnois. Les Russes son! rares à Riga : ils n’y sont représentés que par l’armée et les fonctionnaires; ce qui n’empêche pas la souveraineté russe d’être acceptée très franchement par tout le monde en Livonie.
Aux monuments que j’ai déjà cités, il faut ajouter encore un bel hôtel de ville bâti en 1750, un palais impérial d’assez noble apparence, de vieilles et belles églises, une bibliothèque, un gymnase qui date de 1675, le musée de Himmsel, et la grande école des filles (Madchenschule) fondée en 1804 et placée sous le patronage de l’Impératrice.
Riga est le second port commerçant de la Russie septentrionale. Il s’y fait un grand commerce de lins, de chanvres, de peaux, de bois qui descendent de l’intérieur par la Dvina. L’industrie des draps y est importante et Riga fournit presque tous ceux de l’armée russe. Si, comme le projet en a été formé, un canal réunissait la Dvina occidentale au Volga, le commerce de Riga prendrait encore une extension plus considérable.
Mais quittons ces rivages marécageux : Revel nous appelle.
Sans égaler le panorama de Naples, comme on l’a dit avec quelqu’exagération, Revel ne laisse pas de présenter un magnifique spectacle. Vu de la mer, il montre à droite des campagnes verdoyantes, encadrées dans des forts; à gauche Ekatherinenthal, le château impérial aux ombrages épais, les parcs richement dessinés de Viem et les ruines pittoresques du couvent deMarienthal ; au fond, la ville avec son dômegigan-
tesque, son vieux château de Waldemar, ses clochers étincelants, ses ports et ses forteresses à donjons.
Tout cela est beau sans doute, mais pas assez toutefois pour qu on dise : Voir Revel et puis mourir !
Si l’aspect de Revel est séduisant pendant les trois mois d’été qui sont départis à la Baltique, 1 hiver rien déplus triste. Enveloppée dans son manteau de neige, prisonnière dans les glaces de son port qui retiennent immobiles les vaisseaux empaillés et poudrés à blanc par les frimats, la ville dort ou s’ennuie jusqu’à l’été. Enfui, après de longs mois, le soleil fond sa cuirasse de glaces et son linceul de neiges, rend la liberté a ses vaisseaux qui sécouent leurs ailes dégourdies, et de Saint- Pétersbourg, de Moscou, de Riga, deMittau, les touristes et les baigneurs arrivent en foule.
Revel est une des villes de Russie qui ont le plus conservé la vieille physionomie des villes allemandes. J’y ai rencontre telle maison gothique, à pignon sculpté, tels vieux murs à créneaux, telles portes ogivales qui me rappelaient Dusseldorf, Aix-la-Chapelle ou Trêves. Les hauts vestibules, les fenêtres tristement grillées, les grandes salles communes vous redisent la vie des chevaliers de l’ordre Teutonique ou des fiers bourgeois des corporations. Voici les anneaux de fer où le haut baron féodal attachait son destrier : voici les fenêtres prudentes et hypocrites comme des meurtrières, les portes semblables à des poternes : chaque habitation des ancêtres a une physionomie de redoute. Les rues sont étroites et les pignons se rejoignent. Les églises gothiques sont admirablement conservées. La réforme y a imprimé ses âpres souvenirs, adoucis par les splendeurs de l’art catholique et l’intelligente
tolérance des empereurs de Russie a restauré ces sombres lé
moins de la grande lutte religieuse.
La campagne de Revel est allemande comme la ville ellemême. On y sent déjà poindre la plaine de l’Allemagne du Nord, avec ses vastes landes argileuses. L’Esthonie est un fragment détaché de la vieille Germanie septentrionale.
Mais, aux portes mêmes de Revel, de jolis bijoux créés de main d’homme égayent cette nature triste et plate. Une rivière et ses collines accidentent la banlieue. Sur ses bords, s’élève un charmant domaine, Fall aux beaux ombrages, aux jardins luxuriants, au parc capricieusement dessiné; Wiem,AVettenhof, Tischert, séjours pittoresques de nobles et riches Esthoniens. L’hospitalité y est large et participe à la fois de la bonhomie allemande et du laisser-aller plein de grâce des seigneurs russes.
De même que Revel, l’Esthonie a son originalité. Les plaisirs de l’intelligence y sont plus goûtés que dans les autres Provinces baltiques. La littérature, les arts y ont leurs traditions propres, leur saveur spéciale.
Comme celles du Danemark, de la Suède et de la Finlande, la littérature esthonienne se retrempe, depuis quelques années, dans les eaux vives de la tradition. 11 se fait, là aussi, une réaction salutaire dans le sens du génie national. Mading, le comte Manteutfel, Knüffer, le docteur Kreutzwald, Holtz, Wilman, Rerg et bien d’autres ont creusé la vieille mine et y découvrent chaque jour de nouveaux trésors.
Mais l’originalité la plus vraie est toujours dans les anciens chants précieusement conservés par la Muse populaire.
Le chant esthonien est presque toujours une légende des
anciens temps. C’est la femme d’un guerrier parti pour la bataille, qui célèbre son époux :
«Vents du ciel! saluez-le de votre voix bruyante; grêle, porte-lui mon message, dis-lui combien je le regrette; ciel, donne-lui la sagesse et vous, vapeurs de l’air, racontez-lui mon amour, faites-lui entendre les désirs de mon cœur !
« Voilà bien des mois que je soupire après lui, bien des semaines que je ne l’ai vu : entre nous s’élèvent de grands bois, des sorbiers nombreux, de nobles tiges de pommiers.
« Que partout où il fait bondir son cheval , il trouve un palais! que partout où il le fait danser, il trouve une étable! que partout où il lui fait décrire un cercle, il trouve une église! Que Dieu soit toujours à son côté! Et moi, quand y serai-je à mon tour, quand lui donnerai-je -le baiser de bienvenue ! »
L’auteur de la Russie contemporaine cite encore un chant très ancien, plein de caprice et de sentiment, un charmant petit drame :
« 11 était une fille, une jeune fille : elle allait garder son troupeau dans le bois ; elle y trouva un oiseau qu’elle rapporta avec elle dans sa maison. L’oiseau prit bientôt une forme humaine ; il se changea en une vierge, la douce, la bonne Saline.
« Trois prétendants arrivèrent : le premier était fils de la lune, le second fils du soleil, le troisième fils d’une étoile.
« Le fils de la lune se rendit auprès de Saline, il conduisait un char attelé de soixante chevaux. Saline lui dit du haut de son grenier, de l’intérieur de sa maison de pierre : « Non, je n’irai point dans la lune; la lune fait trois choses qui me déplaisent : elle se lève dans le brouillard du matin, elle
se lève quand le soleil monte, elle se lève quand le soleil descend. »
« Le fils du soleil se rendit auprès de Saline; il conduisait un char attelé de soixante chevaux. Saline lui dit de la lisière du bois : « Non, je n’irai point dans la demeure du soleil : le soleil est méchant et plein de caprices; ses rayons déchirent et changent le beau temps en mauvais ; si les jours de la joyeuse moisson approchent, il tire du sein de la terre des masses de vapeurs ; quand vient l’époque des semailles, il sèche et brise le grain, éclaire et tonne, et frappe tous les champs de stérilité. »
« Le fils de l’étoile se rendit auprès de Saline ; il conduisait
un char attelé de soixante chevaux. Saline lui cria du haut de
son grenier: « Conduis les chevaux de l’étoile à l’écurie;
donne-leur du foin à brassées, donne-leur de l’avoine à pleines
mains ; étends sur eux les fines couvertures, mets sous leurs
pieds un large tapis ; que leurs yeux dorment sous un voile
de soie ; que leurs pieds reposent dans la paille fraîche. Et toi,
fils de l’étoile, prends place à cette blanche table, sur ce banc fait de bois de sorbier ; voici des mets bien préparés et assaisonnés avec les meilleures épices. »
<r Le fils de l’étoile entra dans la maison de Saline : Mange, ô étoile ! bois, ô étoile ! étoile, vis ici dans la joie !
« Le fils de l’étoile fit sonner son épée, son épée d’or; il fit sonner ses éperons d’argent : «• Je neveux point manger, je ne veux point boire. Je suis venu ici pour Saline ; viens donc auprès de moi, ô Saline ! »
« Saline lui répondit du haut de son grenier : « Cher jeune homme, cher fiancé, tu m’as donné le temps de grandir, donne-
moi aussi celui de me parer. Il est difficile à l’orpheline de s’habiller ; elle est lente à mettre sa ceinture, la pauvre. Non, je n’ai point de mère, point de parents pour m’aider ; les vieilles femmes, les vieilles filles du village sont là seulement auprès de moi ; ces femmes, ces filles ont le cœur dur, et leurs conseils sont glacés. »
Il faut lire ces gracieuses fantaisies dans leur langue natale : toute saveur se perd dans la traduction de ces poésies naïves. En Esthonie, le charme de ce chant est compris admirablement par le peuple. Le travailleur des champs se plaît à faire résonner ces vers harmonieux qui trompent la fatigue et l’ennui. Écoutez une villageoise :
« Quand je suis assise à chanter, quand je commence ma mélodie, les hommes tombent dans leurs pensées, les jeunes filles fondent en larmes; six baillis prêtent l’oreille, sept grands seigneurs s’arrêtent, ils écoutent et ils croient que c’est le coucou qui chante, que c’est la gélinotte qui module ; oui, quand je fais entendre ma voix, je suis comme le coucou des bois lorsqu’il vient chanter dans nos demeures. »
1 1 faut entendre ces chants populaires dans la bouche des paysannes pour en saisir le charme et pour comprendre l’harmonie intime qui unit la terre à l’habitant et l’histoire de l’homme à celle de sa langue. L’Esthonien ajoute encore aux grâces de ces petits poèmes par la douceur extrême de l’accent musical.
ÜEsel et Dago. — Oland, la nuit de la Saint-Jean, la lumière polaire. — Gothland, les Feux et les Mais de la Saint-Jean, une Légende, Wisbv. — L’Archipel des Aland.
En face des Provinces haltiques, à l’entrée du golfe de Livonie, sont deux îles, QEsel et Dago. A l’ouest, près de la cote suédoise, sont deux autres îles, Oland et Gothland. Enfin, au nord, à l’entrée du golfe de Bothnie, est l’archipel des Aland.
D’OEsel et de Dago, rien de curieux à dire. Mais les autres ont une physionomie à part et qui vaut d’être remarquée.
La première fois que je vis Oland et Gothland, c’était à la fin du mois de juin, pendant une de ces belles nuits crépuscu-
laires dont le charme ne saurait être traduit par le langage et que le pinceau ne saurait reproduire. J’avais, du pont du navire, vu le soleil se cacher derrière les falaises d Oland, cette île témoin si longtemps des luttes navales de la Suède et du Danemark. Oland, placée à une lieue et demie environ du continent, forme, sur une longueur de trente-cinq lieues, le Cal mar-Sund ou détroit de Calmar. C’est là que vivent ces charmants petits poneys, fringantes et indociles miniatures du cheval, race de Lilliput qui rivalise de gentillesse et d’indomptable vivacité avec les célèbres poneys des Shetland.
Je m’attendais à voir la longue silhouette de Gothland noircir et se confondre avec les flots. 11 n’en fut rien. Une lumière nacrée se répandit sur le ciel, éclairant les objets sans accuser durement leurs formes. C’était comme la réverbération affaiblie d’un soleil invisible.
Après plusieurs heures de cette pâle aurore que nous envoyait le pôle arctique, en échange du soleil disparu, la clarté, sans augmenter d’intensité, sembla se déplacer dans sa source. Elle blanchit insensiblement à l’orient. L’air se rafraîchit sensiblement et je ressentis, sans avoir vu tomber la nuit, ce léger frisson qui court par tout le corps au point du jour. Le vent s’éleva, des nuages roses montèrent à l’horizon et des vapeurs cotonneuses coururent à la surface des eaux. Puis le soleil parut radieux à l’est, tandis que l’aube nocturne se repliait, comme une blanche gaze, vers les profondeurs arcti-
ques.
La nuit comme le jour, le soleil absent ou présent donne aux objets, sous ces latitudes, une transparence chaude ou voilée singulièrement harmonieuse.
L’été du Nord, bien que la chaleur y arrive souvent à un degré d’incandescence vraiment excessif, n’a que rarement, dans les paysages qu’il compose, la sécheresse d’effets des campagnes d’Italie, d’Afrique ou de l’Orient. La lumière y descend à torrents sur les objets; mais les grandes surfaces planes sont si rares, dans l’extrême Nord, en Finlande par exemple et dans la péninsule Scandinave, les mouvements du sol sont si nombreux, que l’uniformité de lignes et de couleurs y est presque inconnue. Toujours, au dernier plan, quelques crêtes gigantesques, quelques pics menaçants y rompent les rayons lumineux, nuancent en dégradations infinies les tons violents des plans les plus rapprochés. Et puis, dans ces royaumes de l’eau, la sécheresse de l’air est presque toujours incomplète, et des brouillards légers, transparents, doucement irisés par la lumière, estompent les masses éloignées qui s’enlèvent avec une légèreté charmante.
Le soir d’une journée chaude multiplie à l’infini ces gammes de couleurs. Du rouge d’incendie, les nuages et les montagnes elles-mêmes passent insensiblement aux pourpres, aux violets, aux roses, aux rosâtres, jusqu’à ce que tout s’enveloppe à la fin dans une douce teinte bleue qui baigne le ciel, la terre et les eaux, spectre délicat de la lumière éteinte qui voltige sur la nature jusqu’aux nouvelles blancheurs de l’aurore.
J’avais vu, pendant cette charmante nuit polaire, les sommets de Gothland s’illuminer de pâles feux allumés par la main de l’homme et dont le crépuscule obstiné semblait jalouser l’éclat. Je m’informai, et un matelot m’apprit que ce que nous voyions là c’étaient les feux de la Saint-Jean d’été. Nous étions, en effet, au 2 A juin.
Sur chaque colline brûlaient de petits monceaux de branches de sapin et de feuilles de bouleaux desséchées : c’était le feu de la Saint-Jean. Singulière coutume dans ces latitudes hyperboréales. On la comprend dans nos pays où I été a ses nuits que le feu de 'la Saint-Jean illumine de joyeuses clartés. Mais ici, le soleil des nuits éteint les feux allumés par la vieille tradition chrétienne.
Ces braves paysans n’en étaient pas, au reste, moins joyeux et ne dansaient pas avec moins d’entrain autour de leurs pâles brasiers. Lorsque nous arrivâmes â Slito, c’est le port de Gothland où nous relâchâmes, la fêle durait encore. Des processions joyeuses parcouraient la campagne, à la recherche des » fleurs symboliques dont allaient se parer les fiancés de l’année nouvelle. Les maisons, comme les visages, avaient un air •• de fête : des jonchées couvraient le pavé des rues et le sol des grandes salles. Des mais s’élevaient à tous les carrefours.
Pas de Saint-Jean sans mais. Les mais ( majstangen ) sont de hauts sapins dépouillés jusqu’à l'extrémité du parasol, souvent habillés de papiers de couleurs comme de gigantesques mirlitons. Des croix, des triangles, des pyramides, des carrés de verdure et de fleurs s’y balancent avec une profusion des plus pittoresques. Quelques-uns ont pour couronnement un baril de goudron qu’on allume au grand ravissement des spectateurs.
Cette fête de la Saint-Jean d’été, cette solennité consacrée au retour du solstice serait, d’après quelques auteurs, entièrement Scandinave. Elle me semble, toutefois, avoir trop de rapport avec le mythe égyptien d’Osiris pour que je puisse admettre que les peuples méridionaux de l’Europe l’aient empruntée à la religion d’Odin.
Quoi qu’il en soit, M. Leouzun Leduc raconte ainsi la vieille légende de l’Edda qui lui a été redite à Wisby, dans Pîle de Gothland, et dans laquelle il serait facile de retrouver la lutte des bons et des mauvais principes symbolisés par le génie des religions orientales.
Les anciens Scandinaves adoraient le dieu Balder, dieu d’amour et de beauté : c’est l’Adonis ou l’Osiris Scandinave. Tous les êtres, à la prière de Frigga, sa mère, avaient juré de ne lui faire aucun mal ; tous, excepté une petite plante qui croissait près du Walhalla (l’Olympe Scandinave), et que Frigga avait crue inoffensive. Mais Loki, le dieu du mal, avait pris Balder en haine. Il le poursuivit de ses entreprises, il coupa la petite plante oubliée et en fit un trait avec lequel Balder fut frappé à mort. Aussitôt un deuil immense se répandit sur le monde. Les dieux et les hommes pleurèrent; les plantes, les animaux, toutes les créatures versèrent des larmes. Seul, Loki ne pleura pas. On alluma un grand bûcher sur lequel le corps de Balder fut réduit en cendres. Mais, au jour du suprême crépuscule, le dieu reprendra vie et régnera dans le monde renouvelé, personnification lumineuse de toute bonté, de toute justice, de toute fécondité. Quant à Loki, les dieux l’accablèrent de leur vengeance; ils l’attachèrent, avec les entrailles d’un de ses fils, entre trois rocs aigus, et suspendirent au-dessus de sa tête un serpent dont le venin dégouttait sur son visage.
Balder, on le voit, comme Adonis, comme Osiris, c’est la force vivifiante, c’est le soleil un moment obscurci par les ténèbres infécondes, et les ïïaldcrs bal ou bûchers de Balder, ces feux joyeux de la Saint-Jean, ne sont que la fête solennelle du triomphe de la chaleur et de la lumière.
Gothland, cette perle de la mer suédoise, a environ trente lieues de long sur quinze de large. Ses bords sont abruptes, découpés en déchirures profondes qui forment d’excellents ports. Le terrain de file, déjà élevé au rivage, monte encore et s’ondule en petites montagnes pressées les unes contre les autres comme des taupinières dans un champ. Le sol y est marécageux et fertile : la composition en est calcaire et la chaleur du soleil l’échauffe au point de lui faire des étés torrides.
C’est, si je ne me trompe, le seul endroit de la Suède où l’on élève le ver à soie.
Nous étions entrés par une passe qui longe l’îlot d’Eneholm, dans le vaste port de Slito, dans la paroisse d’Othem. De là je me rendis par terre à Wisby, capitale de l'île.
Wisby, la ville aux vieux souvenirs, est un véritable rendez-vous de ruines du moyen-âge. Chaque pierre y raconte le passé féodal. Les maisons s’y effilent aux angles en poivrières et en tourelles : les temples gothiques n’y ont pas perdu un seul arceau, une seule colonnette; les vieilles tours fortifiées vous regardent encore de leurs meurtrières menaçantes et les monastères silencieux y ont des airs de donjons.
Après Oland et Gothland, l’archipel des Aland est un des groupes insulaires les plus curieux de toute la Baltique. J’aime à retrouver ces îles dans mes souvenirs, non pas avec la passagère auréole que leur a donnée la lutte de 1854, mais telles que je les vis, mélancoliques et stériles, placées comme de mornes vedettes à l’entrée du golfe de Bothnie.
Avant le 16 août 1854, les îles d’ Aland (prononcez Auland) menaçaient Stockholm de leurs canons béants. 11 n’y a, en effet,
que douze à treize heures de navigation entre l’archipel russe et la capitale de la Suède.
Le mouillage deLedsund, l’un des meilleurs et le plus vaste des Aland, n’est qu’à trois heures de la grande île où s’élevait le fort de Bomarsund, en face de la petite île de Prœstoe.
Ces îles, illustrées par la guerre récente, ne sont, en réalité, que des rocs sauvages, où la végétation ne sert qu’à faire ressortir encore l’aridité désolée du sol. Seize mille hommes, environ, habitent ce pauvre archipel et y vivent péniblement de la pêche dont ils salent et vendent les produits. Suédois d’origine, ils sont restés Suédois de cœur et de langue.
11 n’y a donc là pour les Russes d’autre intérêt que celui d’une station militaire. Bomarsund, seul, et la vaste baie de Lumpar avaient quelqu’importance. Le reste est, ou inhabitable, ou inhabité. Car les douze mille Alandais dont nous parlions tout à l’heure sont répartis sur plus de deux cents îles et îlots, dont quatre-vingt seulement sont vraiment habités. L’archipel se divise en trois groupes : celui des Aland proprement dit ; celui de Brandæ, du côté de Finlande, et celui de Kumlinge, à l’est. La plus occidentale de toutes ces îles, Signilskœr, est séparée de la Suède par six lieues de mer seulement. La plus orientale est encore plus rapprochée de la côte finlandaise et, par les hivers un peu rigoureux, le trajet entre l'archipel et le continent se fait facilement à pied.
J’ai dit que l’Alandais est essentiellement pêcheur. Pêcheur moi-même, j’ai pris l’habitude de considérer les moyens employés et les ressources déployées dans l’art de la pêche comme suffisants pour juger de l’intelligence d’une race. J'ai regret à dire que l’Alandais m’a paru, de ce côté qui fait le fond
de son existence, inférieur de beaucoup au Russe en habilité et en activité. La pêche est très primitive : elle a pour objet, dans les îles méridionales, la morue et le strœmming , sorte de hareng de qualité médiocre; dans les îles du Nord, la perche et la brème qui, la première surtout, atteignent une grosseur et une saveur peu communes.
Si l’on pénètre dans l’intérieur des Aland, on trouve que les ressources du sol sont plus grandes que ne l’eût fait penser l’aspect désolé des rivages. Au cœur des plus grandes îles, la couche d humus est plus épaisse ; le bois y vient en abondance et, dans les petites vallées, le sol argileux se prête à la culture des céréales. Quelques bonnes prairies nourrissent des moutons petits, mais succulents. Néanmoins la stérilité l’emporte et ces îles rougeâtres, aux broussailles arides, aux bouquets de sapins brûlés par les violents soleils de l’été, ne laissent dans l’âme que des impressions de tristesse. Les mille fjords, les passes étroites qui les découpent ou les séparent ne pourraient emprunter quelque charme qu’à l’herbe luxuriante des îles danoises, qu’aux arbres séculaires des rivages de la Suède.