L'OCÉAN GLACIAL
De la Vestro-Bothnie à la mer Glaciale. — La vie sous le pôle, fécondité des mers, les grands courants sous-marins, la pèche aux îles Loffoden. — L’Irlande et l’Irlandais, le pêcheur russe. — Limites de la vie et de la végétation dans l’intérieur du continent, transitions du lichen au froment, les toits de paille de Falkenberg.
Je n’aurais donné au lecteur qu’une idée incomplète des latitudes arctiques si je n’esquissais rapidement la contrée immense et presque déserte qui s’étend de la Vestro-Bothnie à la mer Glaciale. On lui donne, comme au pays que nous venons de parcourir, le nom général de Laponie : en réalité, c’est l’extrême nord de la Suède et de la Norvège.
Quand on a entrevu les solitudes désolées qui s’étendent de la Vestro-Bothnie au cap Nord, quand on a pris une idée
sommaire de cette Laponie pétrifiée qui touche presque aux portes de Torneoen Finlande, on se demande comment la race humaine peut encore vivre à cent lieues plus haut, par exemple, à l’extrémité septentrionale de la Norvège. Les îles Loffoden nous apparaissent par la pensée comme un amas de neige et de glace, perdu sous la calotte du pôle. Comment une herbe y pourrait-elle végéter, un oiseau y planer dans l’air, un poisson s’ébattre dans les eaux éternellement congelées? N’est-ce pas une terre de silence et de mort?
Et cependant cet océan Glacial, dont le nom seul fait frissonner, est la patrie de la vie animale dans toute l’exubérance de sa fécondité. De l’Islande aux côtes de Norvège est le point de ralliement, la station obligée des grandes races voyageuses. Les cétacés immenses y avaient autrefois établi leur demeure préférée, et il a fallu l’avidité humaine pour les chasser de ces parages. Si le baleinier intrépide a dépeuplé de ces paisibles troupeaux les mers hyperboréennes, le Hollandais, l’Anglais, le Norvégien, le Russe, n’ont pu faire encore une brèche dans l’armée des harengs qui, tous les ans, apporte du fond de la mer Glaciale le tribut de sa chair aux rivages de l’Atlantique.
Quelles côtes sont plus poissonneuses, quelles terres et quels marais plus fertiles en gibier de toute espèce! C’est la station obligée des multitudes ailées qui émigrent" à époques fixes, de l’Amérique du Nord en Europe. La bécasse, la bécassine, la caille, ces pèlerins aimés des gourmets, aiment à s’y reposer de leurs longues traversées, et le faucon, grand amateur d’oiseaux succulents, ne se trouve presque aujourd’hui que sur les rochers du pôle. Le grand cygne sauvage à bec aune, l’hirondelle, tous les vovaeeurs de haut vol v ont un
pied-à-terre. L’oie et ses congénères, Yeyder à duvet, par exemple, y vivent et y meurent, pullulant sur l’îlot paternel.
C’est que, contrairement à nos préjugés instinctifs, la mer est plus chaude dans ces parages que dans la Baltique ellemême. Du golfe du Mexique à l’Europe du Nord, part, sur l’ordre exprès du Dieu qui sème la vie sur toute la nature, un vaste courant sous-marin, chauffé au soleil des tropiques, et qui vient attiédir les flots rigides du pôle arctique. C’est à ce courant que l’Islande, ce marais de neige parsemé de volcans, doit les troncs des chênes séculaires arrachés aux eaux de l’Arkansas, du Missouri et du Mississipi, chantiers flottants qui remplacent le bois des arbres inconnus sur son sol. C’est ce courant dont les branches viennent frapper certains ports de la Norvège où l’eau ne gèle jamais.
Les îles Loffoden, qui n’ont pas un mois d’été véritable, sont pourtant le rendez-vous des hardis pêcheurs du nord de l’Europe. Le Russe s’y rencontre avec le Suédois, le Norvégien, le Danois, le Lapon, l’Islandais. Vous trouverez ce dernier partout où il y a quelque commerce à faire, quelque entreprise aventureuse à tenter.
L’Islandais a la passion des voyages : Swidpag, un de leurs poètes, déplore en beaux vers son sort malheureux. Confiné dans ses montagnes sauvages, il n’a aucun commerce avec les hommes. Les rares vaisseaux qui abordent ces rivages déserts n’amènent que des matelots islandais, et jamais un visa gedu Midi n’apparaît aux yeux désolés du cygne abandonné sur son rocher de glace.
Les choses, il est vrai, sont bien un peu changées aujour-
d’hui. Swidpag n’avait jamais vu s’élever à l’horizon le noir panache du steamboctt.
Le Russe, veinules bords glacés de la mer Blanche, affronte dans une barque légère les terribles courants, les gouffres dévorants de ces sinistres parages. Le Malestrom n’a rien qui l’effraie et les tempêtes si fréquentes dans ce grand passage des vents et des couches d’eau venues de l’extrémité du golfe, brisent chaque année de nombreux vaisseaux sans décourager ces intrépides bohémiens de la mer.
On le voit, ce n’est pas la mer qui chôme d’habitants sous le pôle ; mais les terres qui s’étendent au-delà du 70e degré de latitude se refusent à nourrir l’homme. J’ai dit l’affaiblissement de la végétation dans la Laponie russe : on peut généraliser et formuler la loi de vie dans ces régions en suivaut la végétation dans ses transformations diverses.
Voici à peu près les règles et les limites imposées par la nature aux diverses espèces.
Le bouleau croît jusqu’au 70e degré de latitude; le pin s’arrête au 69e, le sapin au 68e. Au-delà, ces arbres ne sont représentés que par des sujets rabougris, tordus, ou même par des buissons nains. Le saule et le tremble s’arrêtent au 67e, le chêne vers le 60e, et c’est aussi la limite de la maturité pour les céréales; le frêne se voit rarement au-delà du 58e, l’orme et le noyer ne se rencontrent qu’en Scanie, province suédoise qui jouit d’un climat comparativement doux. Le tilleul et le peuplier se voient encore sous la latitude de Stockholm, mais pas au-delà. Les places publiques de la capitale de la Suède et les parcs de plusieurs résidences royales sont plantés de tilleuls qui y ont pris des proportions énor-
mes. Les peupliers sont excessivement rares au-delà du 58e. Cependant on en voit un groupe de trois d’une prodigieuse grosseur dans une petite terre des environs de Drotningholm. Les merisiers, les merisiers à grappes, l’aubépine, l’alloucliier, le sorbier des oiseaux, le sorbier hybride, les groseilliers, les lilas croissent jusqu’aux 62e et 63e, les pommiers, les poiriers, les cognassiers jusqu’au 60e.
Les exceptions à ces règles sont regardées comme de véritables phénomènes. IL y en a cependant. Le dernier orme que vit Linnée croissait dans un village du nom de Hamroug. Le peuple le regardait avec une vénération superstitieuse comme un être extraordinaire, stérile et enchanté. Le hêtre ne dé-
passe pas la Scanie; vers l’est, il y forme de vastes forêts ; mais vers la Norvège, il croît jusqu’aux 57e et 58e, surtout en Vestro-Gothie.
En effet, quoique placées sous les mêmes latitudes, les côtes de la Norvège ont un climat plus doux que celles qui sont baignées par la mer Baltique. Si le chêne s’arrête en Suède au 60e degré, en Norvège il croît encore avec assez de vigueur sous le 63e, tandis qu’en Finlande et à Saint-Pétersbourg même il réussit fort mal, et seulement sur les côtes méridionales.
Pierre le Grand, qui voulait tout essayer, en fit planter un bois dans les environs de sa nouvelle capitale; ils poussèrent, mais extrêmement chétifs, et chaque année il en meurt quelques-uns.
Nous l’avons dit, il faut aux chênes, aux arbres fruitiers et au froment une température semblable. A Drontheim, quelques fruits ne parviennent que très difficilement à maturité, d’autres n’y arrivent jamais. Aux environs de Saint-Péters-
bourg, le groseillier pousse encore, mais les merisiers doivent être abrités. Une petite île située à trois kilomètres de Drontheim, bien abritée des vents de mer du nord et de l’est, offre aux arbres fruitiers une température où ils peuvent encore se développer. L’on y voit aussi une forêt peuplée de tilleuls, d’érables, de chênes et de frênes.
Les aulnes, les trembles et les bouleaux sont, parmi les arbres à feuilles (comme dit le Suédois), ceux qui sont le mieux adaptés au climat du Nord ; leur grosseur et la force de leur végétation sont quelquefois prodigieuses, et nos arbres étriqués ne sauraient en donner une idée. Le tremble, l’aulne blanc, le pin et le sapin garnissent les coteaux et les vallons autour d’Alten, bourgade située au fond du golfe de Bothnie, par 70 degrés de latitude. Les collines sont couvertes de pins jusqu’à leurs sommets, et les bouleaux ne disparaissent que bien au-dessus de la vallée, dans les endroits où les montagnes commencent à former des plateaux.
En Sibérie, au-dessus du 67e, il ne croît plus aucune espèce d’arbres, pas même des bouleaux ; il en est de même dans l’Amérique septentrionale. A ces latitudes, la seule végétation qui persiste, c’est le lichen, la mousse de renne.
De toute la Suède et de la partie du Finmark qui confine à l’extrémité nord du golfe de Bothnie, le sol s’élève en pente très douce, en sorte que l’inclinaison n’est souvent marquée aux yeux que parla direction des rivières. Aussi, la région des pins ne commence de ce coté qu’à une assez grande distance, et la plaine qui s’étend entre la mer et les montagnes est de plusieurs lieues, tandis qu’en Norvège les côtes s’élèvent brusquement en abruptes montagnes
De là, cette différence qui exerce une influence notable sur la constitution agricole des deux pays, à savoir qu’en Suède des espaces beaucoup plus considérables sont tapissés de la mousse dont se nourrissent les rennes/ Aussi, ces utiles animaux sont-ils beaucoup plus nombreux dans la Laponie suédoise que dans la Laponie norvégienne.
Cette mousse des rennes, fourrage naturel de ces climats déshérités, est blanche. Elle croît au milieu des pins, des bouleaux, mais souvent elle constitue la seule végétation du sol. Des lieues entières de terrain sont couvertes de cette singulière parure, dont la sauvage monotonie n’est rompue que par les masses brunes des rochers. Je l’ai trouvée dans les plaines autour de Stockholm, et même en Scanie, dont le climat est déjà trop chaud pour le renne. J’en ai même rencontré quelques sujets près de Paris, sur le mont Yalérien. C’est, on le sait, un lichen décrit par Linnée, sous le nom de Lichen rangiferinus , et la Flore française lui donne le nom de Cladonia rangiferi n a .
Si maintenant nous quittons les contrées hyperboréennes pour redescendre en Vestro-Bothnie, nous verrons à chaque degré reparaître une culture nouvelle. Mais les transitions sont lentes du lichen au froment.
Au-delà du G Ie degré de latitude, la paille est considérée comme un véritable trésor, comme un aliment pour l’homme aussi bien que pour les animaux. On la réduit en pâte et on en fait des soupes et des plats de légumes. On raconte qu’un Suédois de Vestro-Bothnie eut un jour occasion de visiter la petite ville de Falkenberg, dont les toits sont de paille. Ce signe évident de misère, ou au moins de médiocrité, lui parut
le comble de la prodigalité, et il s’écria que c’était tenter Dieu que de perdre ainsi un de ses dons les plus précieux.
Voilà l’esquisse sommaire de ces pays de l’extrême Nord, dont la possession restera longtemps encore indivise entre l’homme et la nature. La vie matérielle s’y achète au prix de labeurs opiniâtres, de privations inouïes : la lutte entre la force humaine et la force brutale y présente d’admirables spectacles. Mais le paysage est monotone et le soleil, ce grand peintre, y distribue ses rayons avec trop d’avarice.
Hâtons-nous de redescendre vers des climats moins déshérités.