‹ Paysages et silhouettes exotiquesChapitre 3 sur 7 · IV DB MOT DE PREFACE · texte numérisé non relu

IV DB MOT DE PREFACE

aligner bout à bout des milliers de kilomètres à travers le monde. Il n'est pas davantage un littérateur en quête de matériaux pour la confection du livre à faire. Le livre est né spontanément des lettres qu'il adressait en cours de route à des parents et à des amis. Il voyageait en artiste. Il s'est trouvé, comme a dit Musset, qu'il avait « un joli brin de plume au bout de son crayon», et le livre s'est fait, en quelque sorte, sans qu'il y pensât. Ses amis et ses lecteurs y trouveront le témoignage d'une âme jeune et neuve, facile à l'enthousiasme, ingénument ouverte à la beauté des choses. N'eût-il que ce mérite, il est d'une saveur assez rare, par le temps qui court, pour qu'on le félicite de l'avoir écrit.

Jules Delafosse.

A bord du « Polynésien » des Messageries maritimes. — 2Q novembre igou. — . . . Ii y a quelques jours, nous quittions l'Europe par la brume d'automne et, comme nous touchons l'Egypte, voici, presque sans transition, la splendeur de l'été.

Arrivée de nuit à Port-Saïd, première escale. — Avec la plupart des passagers, nous descendons à terre. Un grand diable de Syrien, qui a reconnu mon frère Henri pour l'avoir servi trois ans auparavant, s'attache à nos pas avec force protestations de dévouement; il se colle à nous et propose de nous montrer les curiosités de la ville. « Tu sais, y en a beaucoup jolies, sidi, » insiste-t-il, et son œil de Levantin luit de côté de façon prometteuse. — Mais nous le remercions : ces curiosités frelatées d'Occident dont regorge Port-Saïd, la ville rastaquouère, n'ont rien pour nous séduire.

Le jour se lève et, dans l'agitation du port à

l'aube, au milieu des vapeurs et des chalands, des vociférations et des disputes, le chargement du charbon s'achève. Une poussière noirenous prend à la gorge, tandis qu'une bande de chanteurs napolitains envahit le Polynésien, et clame avec des voix nazillardes des canzonnette endiablées. — Puis nous repartons, et c'est maintenant le canal de Suez, les lacs Menzaleh et Ballah.Pendant de longues heures, des rives désolées, à perte de vue l'étendue jaunâtre et morne du désert, parfois la rencontre de caravanes et le profil hautain de grands méharis.

... La presqu'île sinaïque s'est effacée dans le lointain ; nous entrons dans la Mer Rouge.

Entre deux déserts chauffés à blanc, la lumière intense s'abat sur les toiles tendues. L'air des cabines est devenu irrespirable, malgré les ventilateurs électriques et les panlcas, les couchettes sont humides d'une moiteur de serre. Le thermomètre accuse 34 à 36° centigrades. — Au dehors, le soleil flambe, la mer est lourde comme du plomb fondu, l'atmosphère accablante.

3 décembre. — Quatre jours dans la Mer Rouge. Du soleil toujours, un aveuglant soleil, dont la

A BORD DU « POLYNESIEN )) D

réverbération brûle les yeux, filtre en lamelles de feu dans l'ombre des tentes. — On a la sensation de pâlir dans cette chaleur d'étuve, et l'on s'effondre, flasque, gluant, dans une torpeur voisine du coma.

Mais le soir, quand le couchant s'embrase, quelle radieuse fête de lumière! Notre Europe n'en connaîtra jamais de semblables! Le ciel s'irradie de paillettes d'or; des flammèches vermeilles se posent sur nous, une poussière de soleil même nous enveloppe, — c'est l'apothéose du jour, le baptême de Mithra.au seuil de cet Orient de légendes, où, depuis la naissance des siècles, le dieu qui rajeunit le monde est adoré.

4 décembre. — Hier soir, relâche à Djibouti. — Le Polynésien stoppe à un mille de la côte somali. Aussitôt une flottille de pirogues, où grouille une foule en effervescence, l'environne, et à peine avons-nous jeté l'ancre, que nous sommes pris d'assaut. Chacun fait ses offres de service, pour nous conduire à terre, et nous guider dans la ville indigène, étale ses trésors : plumes d'autruche, bois d'antilope, perles minuscules

et cartes postales !

6 VERS i/rNDE

Ils ont l'air chétifs, ces noirs qui nous entourent et reculent craintivement à chacun de nos mouvements. Ils sont trop minces avec des épaules étroites, et leur poitrine est rentrée. Chose étrange. Plusieurs sont blonds, d'un blond de chanvre roux! — et ces chevelures fauves, en broussaille, qui encadrent des visages sombres comme l'ébène, ont l'air de lamentables perruques.

La cité somali n'est qu'un pauvre village, formée de masures en terre en guise de maisons, de tentes grossières enduites de chaux : toute l'architecture des races nègres.

Mais ce soir le village est en fête, car c'est l'anniversaire d'un saint marabout. Il y a beaucoup de monde dehors. Des échoppes improvisées se dressent, où se débitent, dans des hottes de paille, des gâteaux bizarres, des bouillies brunes, mélange douteux, visqueux et d'aspect très peu engageant..

D'une cahutej une musique grêle nous arrive; nous entrons. Au milieu d'un cercle d'invités, au rythme de tambourins et d'un biniou-musette, un homme et une femme se trémoussent en mesure. — La danse est des plus primitives,

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