A BORD DU « POLYNÉSIEN
mais non sans grâce. L'homme est nu, la taille serrée d'un pagne très court; la femme est vêtue d'une grande tunique noire, transparente, un voile sur la tête, avec des colliers et de larges bracelets. Les tam-tams battent sourdement, le biniou grince une mélopée dont l'unique phrase mineure est noyée de trilles et de trémolos énervants. — Quelle chaleur dans cette case! Les sueurs et les respirations dégagent une buée épaisse et de toutes les nudités qui ruissellent monte une odeur fauve de ménagerie.
A présent nous errons dans les ruelles désertes. Un enfant, qui a la prétention de nous servir de guide et qui docilement nous suit, se décide à prendre les devants, car nous nous égarons parmi ces payottes en terre toutes semblables. Et bientôt nous tombons sur une grande place au sol crevassé, rendez-vous des caravanes qui viennent de l'intérieur des terres à la côte somali. Plusieurs centaines de chameaux reposent là cette nuit, pêle-mêle avec leurs gardiens, et, à notre approche, de longs cous s'érigent, des têtes grimaçantes s'avancent. Mais comme nous nous attardons à contempler leur laideur, une altercation éclate entre un des propriétaires et
notre guide : on nous accuse de vouloir en voler un!
Retour par la ville européenne. Quelques villas mauresques, une grande bâtisse entourée de murs, dite palais du Gouvernement, et un café. Des agents de police indigènes, que rend tout fiers leur semblant d'uniforme, font circuler, fouet en main, les marchands trop pressants, les mendiants et les estropiés qui sollicitent les gens attablés. « Chanter viens poupoulo, missié? » dit une petite voix, et sans attendre notre approbation, tout d'une haleine, ainsi qu'une leçon qu'on a peur d'oublier, un blondinet de cinq à six ans nous débite la chanson, une nouveauté à Djibouti. Il est impayable, d'un charme de petit animal, ce gamin, sérieux pendant qu'il fredonne d'une voix très douce et folâtrant comme un jeune singe quand il a reçu la piécette de récompense. Il nous accompagne en dansant jusqu'à la pirogue qui nous ramène au bateau. — Nous devons appareiller à l'aube.
g décembre. — L'Océan Indien. — La chaleur est moins suffocante, on respire mieux, et après le couloir surchauffé de la Mer Rouge, cette *
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détente nous est délicieuse. Autour du paquebot, des bandes de marsouins sautent, plongent, rebondissent. Parfois des poissons volants, tout miroitants au soleil, se mêlent à la danse des alcyons au ras de l'eau...
Encore deux ou trois jours de route, et nous arriverons enfin au terme de notre course, au seuil de cette Inde fabuleuse, dont le mystère nous liante et nous attire.
Paisible, parfumée, propice, portant la liqueur douce en sa mamelle gonflée de suc...
(Atharva-Véda.)
i3 décembre. — Depuis hier je crois rêver. Autour de nous une nature d'une exubérance folle, des jardins enchantés aux fleurs radieuses, presque trop grandes, une race d'une finesse trop exquise. N'est-ce pas ainsi que les contes décrivent les pays des fées? Il me semble que je suis mal éveillé, et que mes yeux sont encoro remplis d'une vision qui bientôt va s'évanouir.
Avant d'apercevoir les rives de l'île, hier au soir, nous les devinions. Des parfums venaient jusqu'à nous avec une engourdissante langueur, parfums de serres et d'aromates, — et ce fut notre première impression d'exotisme très lointain.
Un peu avant minuit, le phare de Colombo apparaît; des lumières surgissent. Dans la trans-
parence du ciel, les quatre pointes de la Croix du Sud scintillent. L'entrée du port et los masses grises, prolongées par de grandes traînées d'ombre, des vaisseaux de guerre : la Foudre, croiseur, battant pavillon français, le Césaréuitch, cuirassé russe torpillé à Port-Artbur. Sur le wharf, des pousses-pousses attendent, et au trot scandé de petits Cinghalais de bronze, fragiles et nerveux, nous traversons un faubourg endormi de Colombo, le quartier des banques et des offices. De grands bouquets de palmes profilent leur masse sombre. Maintenant nous longeons le rivage en haut d'une plage de sable rouge. La mer, au clair de lune, vient s'étendre silencieusement avec une écume pailletée comme une nappe de velours brodée d'argent. — Et toujours ces parfums de la terre humide qui montent dans la nuit
Cette première journée, nous l'avons passée à flâner dans les rues. Colombo est une grande ville de genre cosmopolite, comme tous les ports d'Extrême-Asie. On y voit des échantillons de toutes les races. Près de la cité indigène de
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Pettah, et le temple hindou fermé aux profanes, les Anglais ont bâti des hôtels et des villas à l'européenne.
Le coup d'œil de ces rues est amusant : pousses qui courent, infatigables sous le soleil de plomb, tout ruisselants de sueur et un simple foulard jaune noué autour de la tète; charrettes recouvertes d'une bâche et traînées par des zébus de petite taille que conduisent des éphèbes cambrés et nonchalants, des boutiques, des charmeurs de cobras et des marchands ambulants, aux mouvements onduleux, une latte flexible barrant chaque épaule.
La beauté de cette race cinghalaise m'enchante. Les hommes, au torse de statue où se jouent des ombres chaudes, ont leurs longs cheveux relevés en catogan et surmontés d'un peigne en écaille blonde; des robes éclatantes les ceignent des reins aux talons. Quelle étrange tournure cependant ont ces hommes-enfants trop affinés et d'un sexe équivoque! Des jeunes femmes passent, sveltes comme des tanagras, l'ovale du visage allongé par les bandeaux noirs de leurs cheveux, leurs yeux de feu voilés de longs cils qui les rendent très langoureux, et les bébés nus
qu'elles portent sur la hanche ont une délicatesse de lignes que ne possèdent point ceux d'Europe et qui en fait d'adorables petites perfections.
i5 décembre. — Mais bientôt nous avons abandonné Colombo et le monumental « Galle-Facehôtel », pour nous enfoncer dans la jungle, vers Anuradhapura, la vieille capitale ensevelie.
Un petit chemin de fer aux fenêtres garnies d'abri-soleil en bois nous emporte dans l'intérieur de l'île. La machine brûle du bois odorant, dont la fumée est légère comme une vapeur d'encens. Dans les haltes, des groupes joyeux entourent les wagonnets, des enfants nous offrent en souriant des bananes roses, des ananas, des noix de coco chevelues; d'autres vendent aux indigènes des feuilles de bétel roulées en cornets et contenant une tranche de noix d'arek, un peu de chaux et de cardamome, chique savoureuse qui leur fait des lèvres sanglantes. — Ces adolescents demi-nus ont pour porter leurs paniers de fruits le geste des choéphores antiques.
Le paysage s'accidente. Le vert jaune des riziè-
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res éclate à côté du vert plus sombre des palmiers; de grêles arékiers s'élancent en fusées vers le ciel et les cocotiers inclinent pesamment leurs têtes sur les bananiers nabots. Puis de soudaines trouées, des coins de forêt dévastés pour la plantation du thé.
Très tard nous arrivons à la gare d'Anuradhapura, toute petite station enfouie sous la verdure. Un break, qui sonne la ferraille, attelé d'un poney à la lippe pendante, nous emmène, tandis que le boy, chargé de nos bagages, suit dans un chariot à zébus. Et pendant plusieurs kilomètres nous traversons la jungle épaisse et fourrée, obstruée de lianes, où le chemin creuse un sillon rouge sur un tapis de sensitives. C'est un inextricable fouillis de palmiers de toutes essences, de caoutchoucs, de bambous sauvages et de grandes fougères, de banians, dontles racines s'enroulent comme des reptiles, de fleurs vénéneuses et éblouissantes, que la poussée violente de la sève fait jaillir du sol. — Senteurs de tubéreuses, de pavots et de cannelle. — Des lucioles voltigent en une danse sautillante de djinns-follets, palpitent un instant et s'éteignent. Parfois brusquement, dans le lointain, l'appel rauque d'un léo-
pard en chasse ou Je barrissement d'un éléphant, et ensuite la retombée du silence. Quelle profondeur de calme et quelle intensité de vie pourtant dans ce silence de la forêt ! Minutes exquises et trop brèves, dans la douceur des nuits cinghalaises, chargées de parfums et de langueur!
Le modeste bungalow ,où nous trouvons l'hospitalité, disparaît presque sous los palmes et les clématites. — C'est la « Maisonnette du Voyageur », aux chambres nues et blanches, aux lits de fer. Pas de tapis, ni de rideaux, où pourrait se loger quelque hôte dangereux, car les serpents pullulent dans la jungle, depuis le cobra à lunettes, le terrible « najah » des Indiens, jusqu'à la vipère et jusqu'au scorpion noir,dont la morsure est foudroyante.
Ce soir nous sommes les seuls étrangers dans la petite auberge enguirlandée.
16 décembre. — Il a plu pendant la nuit. Le parfum des tubéreuses, des myrtes et des jasmins monte de la terre mouillée et grise les sens. — Tout embaume, tout pénètre comme une caresse de la douceur de vivre.
Devant l'auberge, le break et le poney nous
attendent avec notre boy. Alors nous parcourons ce qui fut la grande cité religieuse de Geylan avant Kandy, Anuradhapura, la ville des temples, des monastères et des palais. Maintenant la forêt recouvre ses ruines croulantes, quis'émiettent dans la mousse.
Des amoncellements de pierres et de terre, des dômes en forme de cloche, les dagobas sacrées, où l'on conservait les reliques du Bouddha ; ici le palais des rois dont il ne reste plus que les colonades de marbre; plus loin les bains des prêtres, l'écurie des éléphants royaux. Çà et là de grandes statues, trois ou quatre fois grandes comme un homme, et assises sur des lotus de pierre, surgissent au milieu des branches, les yeux baissés, une main levée dans un geste de paix.
Et voici, près du tombeau du prince Elala, qui mourut en odeur de sainteté clans les premiers siècles de notre ère, le figuier vénérable, rameau de l'arbre Bô sous lequel Gautama, le Câkya- Mouni, prêcha son premier sermon. Des banderoles pour les processions, de petits drapeaux qui affectent vaguement la forme de silhouettes humaines, sont accrochés à ses branches et aux grilles de fer qui l'entourent. — Ils viennent ici,
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les dévots du village et des environs, chaque matin et chaque soir, quand tinte la petite cloche de la bonzerie voisine, quelquesfîeurs entreleurs doigts. Sur la table de pierre d'un autel rustique, ce sont des jonchées blanches, tachées d'hibiscus rouges et d'oeillets dorés; — et le Bouddah, pensif-dans sa niche, a l'air de sourire à ces offrandes poétiques.
On s'étonne qu'il puisse y avoir des êtres difformes dans une nature si riche de vie. Pourtant, à l'entour de l'arbre saint, des mendiants se pressent, étalant leurs misères pour attendrir les pèlerins et les voyageurs. Une pauvre vieille nous tend son moignon, un reste de main raccorni, auquel manquent complètement trois phalanges et le pouce. Une autre avance en roulant sur des jambes horribles : deux poteaux informes, crevassés d'éléphantiasis, tandis qu'un enfant rampe en traînant deux baguettes décharnées. Une Cour des Miracles sur un seuil de marbre, aux ravissantes ciselures.
Il y a aussi le temple des Rochers, creusé dans une petite montagne endos d'éléphant. Un vieux bonze drapé dans une toge safran et le crâne rasé comme un moine d'Occident, nous ouvre letaber-
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nacle avec une massive clé d'argent quinze fois centenaire. — N'est-ce pas là le même « Saint Pierre de Cuivre » que visita Loti à son passage dans la cité ensevelie ? — Une odeur moisie de vieille armoire s'échappe de l'ombre, des statuettes vermoulues et des soieries décolorées, qui se fanent lentement dans l'humidité du sanctuaire. Petite alerte en revenant à l'auberge. — Dans le sentier, où nous cheminions tranquillement, nous entendons soudain un bruit léger d'osselets qui s'entrechoquent et, presque sous nos pieds, un gros serpent s'allonge, rs'arrête un instant, puis disparaît dans l'herbe : un cobra de la belle espèce ! — « No good beast, sir » — nous dit notre guide en nous montrant sur sa jambe la cicatrice d'une ancienne morsure.
J'éprouve une vive sympathie pour ces Cinghalais; leur démarche est très noble et ils ont toujours le sourire aux lèvres, un sourire ingénu d'enfant. Leur sociabilité aussi est grande. Vers le soir, comme il m'a pris fantaisie de croquer une petite étude du village d'Anuradhapura, je me transporte sur les lieux, avec armes et bagage (entendez toile et pinceaux). — Mais à peine suis-je installé que des curieux s'approchent,
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m'entourent et suivent mes moindres gestes avidement. L'un d'eux veut même me servir de chevalet. Celui-là est très noir, plus grand que les autres et d'ailleurs moins fin; probablement quelque descendant de ces barbares dravidiens, refoulés dans le sud de l'Inde et jusqu'à Ceylan par les Aryens conquérants, et dont la race asservie est vouée aux dures besognes.
Au moment où je plie bagage, je m'entends interpeller en français : « Bonjou, bon garçon, » — et un vieux s'approche la main tendue, bredouillant et crachouillant. Il est fort aimable vraiment, m'assure de ses grandes qualités et de son dévouement. Je comprends surtout qu'il demande la charité, et je retourne au bungalow, comblé de ses bénédictions, escorté d'une foule bariolée et souriante.
ij décembre. — Levés de bon matin. Aussitôt notre tub pris, dans une cuve qui nous sert de baignoire, nous avons été présenter nos hommages au vieil ascète Boudhadasa, qui s'occupe de fouilles dans l'une des dagobas écroulées, et rêve de restaurer, à l'aide de ses quêtes, l'énorme cloche de pierre. Nous avons pu converser
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longuement avec lui, grâce à notre interprète. Boudhadhasa nous a parlé avec une grande simplicité de son ministère, du Bouddha, son maître, le sage compatissant, qui est venu proclameraux brahmes orgueilleux : « Ma loi est une loi de grâce pour tous. » Il nous a dit également son admiration pour les doctrines chrétiennes, qu'il connaît pour les avoir étudiées à Kandy, au collège des Pères Jésuites.
Mais le temps passe. Il faut quitter Ànuradhapura et ses ruines pour Kandy, la ville des rois cinghalais. Une petite auto vient d'arriver de Colombo, car nous voulons aller par la route, et les pataches sont trop lentes. Si tout marche bien et sans pannes, nous devons atteindre Kandy avant la nuit.
La route, étroite, monte, descend en serpentant dans la forêt. Tout autour s'entremêlent les arbres, les palmes vertes, sur lesquelles éclate le rouge sanglant des hibiscus, celui plus jaune des géraniums, le blanc des gardénias et de jasmins, à côté de fourrés de roses et do monceaux de fleur3 écarlates, dont j'ignore le nom.
De temps à autre de jolis daims bondissent sur le chemin, des singes blonds se pendent aux
branches et nous regardent. Tout un petit monde ailé fuit à notre approche, des oiseaux de paradis :es papillons dorés, des colibris et des oiseaux mouches, des perruches émeraude., des merles roses et d'autres bleus comme le saphir. Nous croisons des troupeaux de zébus bossus, de buffles à la tête stupide; des huttes dans l'ombre des feuilles, des sveltesses de bronze drapées de blanc et des nichées d'enfants tout nus apparaissent vaguement çà et là.
Deux heures. — Arrêt àDamboul, petit village aux cabanes de bois, où nous déjeunons. Un moiniilon, dont la tête semble passée au papier de verre, nous gui le vers le temple creusé dans la montagne, où un énorme Bouddha, couché sur le flanc et taillé à môme le roc, dort depuis deux mille ans.
Bientôt là pluie s'en mêle, des on lées 'chaudes nous font fumer au soleil. La terre est pourpre, et la boue qui saute nous tache comme des gouttelettes de sang.
* & 18 décembre. — La jolie Kaody (i) des rajahs andy est à une altitude de 500 m. La chaleur y est
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s'étage sur le flanc de la colline, dans la vallée de Dumbéra. Son temple la domine, près d'un petit lac aux eaux vertes. C'est la précieuse pagode de Maligawa, où l'on conserve la dent du dernier bouddha, l'un des sanctuaires les plus vénérés du monde bouddhique. De tous les coins de l'île, des pèlerins y viennent pour faire leurs dévotions.
Le long des murs du temple, en des fresques naïves, des scènes religieuses sont représentées : le Sage entouré de ses disciples, le Ciel des élus, les démons et les flammes de l'enfer. Des moines, drapés de vermeil, passent lentement avec des murmures d'oraison. Des catéchumènes rasés récitent les Soûtras et les Quatre vérités suprêmes. Et devant le reposoir où trône la dent, enchâssée dans un lotus d'or, parmi les cierges, le inarmonement des prières et Je parfum des fleurs, des bâtonnets d'encens fument dans des cassolettes de cuivre. — Pauvre relique, tant de fois volée par les barbares et les conquérants, emportée et brûlée la dernière fois parle portugais Constantin de Braganza (1)! Maintenant on
moins lourde que sur la côte et la végétation plus luxuriante encore.
(1) Lors de l'invasion portugaise, à la fin du xvie siècle.
n'offre plus à la vénération des fidèles qu'un éclat d'ivoire en forme de cône, un morceau de dent d'éléphant!
C'est dimanche aujourd'hui. L'activité anglaise se repose. La nonchalance cinghalaise l'imite. Dans les rues aux maisons blanches, flanquées de vérandhas, des flâneurs passent demi-nus, la démarche alanguie, une grande feuille de palmier à la main, en guise de parasol; des jeunes filles, le torse souple moulé dans un caraco blanc, se promènent; un bonze safran croise un clergyman noir ; un père de la Compagnie de Jésus se rend à la petite église, au bas de la ville, le bréviaire sous le bras. Des charrettes, des poussespousses. — Brusquement un charivari de trompettes et de timbales nous fait tressaillir. On nous renseigne : c'est un concert de famille pour fêter la nubilité d'une enfant et l'annoncer joyeusement aux amis.
J'ai vu tantôt une petite merveille. — C'était au fond de la vallée, près du Mahavelli-Ganga, où les éléphants viennent se baigner chaque soir. Nous regardions les paisibles bêtes s'étendre dans lo fleuve, sur l'ordre de leurs mahouts, et se doucher elles-mêmes d'un air indolent des
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plus drôles. — Tout à coup, un bébé apparaît, en haut de la berge, un pouce dans la bouche. Il contemple les aspersions des gros patauds, et rit d'un rire silencieux. Ses cheveux, très noirs, tombent en longues mèches sur sa nuque et amincissent son visage. Son corps frêle, à peine potelé, est d'une sécheresse qui laisse deviner le jeu dos petits muscles sous la chair lisse et fine. Qu'il est joli et qu'il est nu! Fleur sauvage poussée dans la jungle comme les orchidées et les volubilis. — Je fais un mouvement vers lui et il nous aperçoit. Alors son sourire s'éteint, effarouché. Ses grands yeux deviennent graves, et, bien droit dans les nôtres, nous fixent longuement. En vérité, celui qui n'a pas vu le regard d'un petit de cette race cinghalaise ne s'imagine pas ce que peuvent exprimer de profondeur et de mystère les yeux d'un enfant !
Hélas! à peine entrevue, il faut déjà la quitter, cette île de rêve, où il fait si bon se laisser vivre. Mais les heures que l'on y a passées resteront inoubliables. — Ici, le spleen, la neurasthénie doivent être choses inconnues. En nous réveillant chaque matin, dans la griserie des parfums de
l'eucalyptus et delà ciunamomo, nous avons la sensation de renaître à une vie nouvelle, dans un décor de printemps et de conte bleu. On respire à pleins poumons la joie do vivre. C'est vraiment le paradis terrestre, et d'en être chassés par le temps qui s'enfuit, avec une rapidité désolante, cela nous est un vrai chagrin . ..
Demain donc, nous laisserons Kandy,si charmante dans son cadre de verdure, au bord de son lac, où se mirent de blanches fleurs de lotus, et nous retournerons nous embarquer à Colombo, le grand port cosmopolite.
20 décembre. — Quelle surprise, après Ceylan, de trouver un pays de grandes plaines, et presque sans végétation !
La transition est rapide. — En une nuit, le golfe de Manaar franchi sur un méchant hateau qui roulait fort, nous sommes arrivés à Tutticorin, — non sans dommage toutefois, car les rats, qui pullulent sur ces vieux sabots, nous ont rongé une paire de gants et le fond presque entier d'un pantalon. — Puis de Tutticorin le chemin de fer nous emporta vers la région des vieux temples. Paysage sans intérêt. Toute la côte de Coromandel est ainsi; c'est la Beauce fertile et monotone du Deccan.
A présent nous voici à Madura, dans l'auberge accolée à la petite gare. En débarquant, on n'a pu nous servir pour déjeuner que des bananes et des confitures. Car dans ce pays de végétariens l'étranger seul mange de la viande et il nous
faudra, paraît-il, annoncer notre venue dès la veille.
Nous sommes dans l'Inde dravidienne, l'Inde des races noires. Le type de l'habitant est inférieur, le visage camus, le nez large, le front étroit et pointu. — Dans ces crânes en pain de sucre, il semble que jamais de grandes pensées n'ont dû germer.
Le système des castes, étroitement fermées les unes aux autres, de générations en générations, paraît monstrueux peut-être aux esprits égalitaires d'Europe, mais la sagesse des Aryens conquérants, qui pour garder leur sang, pur de tout alliage, et ne pas abaisser le niveau intellectuel de leur descendance, firent de cette hiérarchie sociale la base de la religion, n'en fut pas moins efficace. Au reste, la différence saute aux yeux. Entre les Brahmes d'un bronze clair, le front large sous le crâne à demi rasé, et les noirs coudras, k mine de chien battu, il y a disparité complète de races. — Les premiers forment la caste sainte des philosophes et des prêtres, dépositaire des Védas (1) et de la puissance sacerdotale. Ils ont le regard fier, et portent, en sautoir,
(1) Livres de la Révélation brahmanique.
la cordelette des deux fois nés. Puis vient la caste kshatriya des guerriers et celle vaisya des agriculteurs, et les innombrables castes professionnelles; enfin les tchandalas méprisés, et plus bas encore, les parias, nés de mariages prohibés, qui mangent de la viande et dont le brahmane s'écarte avec horreur.
Sur les fronts sont peints, en grandes balafres, les redoutables sceaux religieux, celui de Vichnou, un trident rouge et blanc, et celui de Si va, le dieu sinistre, un pain à cacheter, souligne d'un double trait vermillon.
Les rues sont larges et bordées de maisons basses. Sur chaque seuil, on a piqué des fleurs jaunes dans des boulettes de terre, et des bouses de vaches, aplaties en galettes, sèchent le long des murs. De distance en distance, des fontaines en pierres blanches se dressent, où les femmes vont puiser de l'eau.
Elles cambrent le torse en marchant, ces femmes, arrondissent le bras, pour soutenir l'urne do cuivre posée sur leur tète. Des voiles multicolores, orange, pourpre, émeraude et lamés d'or pour les riches, do la toile rouge grossière pour les basses classes. Aux oreilles et à la cloison du
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nez, elles ont, à profusion, des anneaux de cuivre ou de laiton. Chez certaines vieilles matrones, aux mamelles flasques et ridées comme du parchemin, les lobes des oreilles sont complètement distendus par le poids de leurs énormes pendeloques. — Mais voici, pour la joie des yeux, des groupes de fillettes, délicatement jolies, avec leurs grands yeux cernés de koh!. Un seul petit cœur d'argent, retenu par une chaînette, les habille, et leurs chevilles, comme leurs poignets, sont alourdis d'une quantité de bracelets, qui s'entrechoquent, avec un tintement de clochettes. Et deci delà, au milieu de la foule qui s'incline en portant les deux mains réunies à la hauteur du front, de fiers cipayes à mine de princes, rectifiant militairement la position, saluent, talons réunis, les maîtres européens qui passent.
Mais la vie de Madura se concentre principalement autour de son temple. C'est un des plus fameux de l'Inde. Il est dédié à Siva et à la déesse Parvâti-Minaskhi, sa femme. Ses neuf monstrueuses gopuras dominent la campagne, de leur amon-
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cellement fantastique de dieux et de singes (i).
Sous la grande porte centrale, le vestibule du temple est un vrai bazar. On vend des objets de piété: génies à trois tètes, agitant leurs dix bras, rosaires, colliers de fleurs et poudres pour les offrandes.
Des perroquets se balancent dans leurs cages, avec des cris assourdissants. Des lampes fument, devant les statues du dieu Ganesch, à tète d'éléphant, et de Kartikeya, le dieu de la guerre. Le pavé est humide et gras. On glisse sur des fientes, sur des fleurs fanées. Nous franchissons les limites, que ne peuvent dépasser les parias, repoussés jusque dans la prière, la salle des mille cinquante-cinq colonnes, — une forêt de monolythes et de monstres, — puis le dédale des corridors et des chapelles. Maintenant, nous contournons 1' « étang du lys d'or », la piscine des ablutions autour de laquelle se promènent des vaches, nonchalantes divinités. Nous voici dans l'enceinte réservée aux castes supérieures.
Quelles imaginations en délire ont pu conce-
(1) La plus grande partie de ce temple a été restaurée au xvne siècle par le rajah Tirumala-Xayak, dont le palais, d'un joli style indo-arabe, sert actuellement aux Anglais de cour
de justice.
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voir ce symbolisme étrange et surchargé! Partout des colonnes de bronze ou de cuivre, dont la foule s'écarte avec crainte, des pierres grises, en forme de cônes, que Ton distingue à peine, dans la demiobscurité, et qu'il est interdit de toucher, des frises, parfois obscènes, racontant les exploits des dieux. — Siva, à la danse mystique, patron des sorciers, des acteurs et des ascètes, les bras et la taille entourés de serpents, Siva, l'androgyne, sagesse et colère, dont le corps se confond avec celui de Parvâti, se ruant, dans une chasse infernale, sur des bardes de petites filles, qu'il étrangle, Siva Mahâdéva, le grand dieu, qui tue et procrée. — Les idoles, noires du beurre fondu, dont on les arrose, ou rougies de poudre carminée, sont impressionnantes et féroces, dans leurs niches. Des couronnes d'oeillets et de soucis pendent à leurs cous, à leurs bras, et toutes ces fleurs, qui se décomposent,dans le relent des huiles, de l'encens et des résines, donnent au sanctuaire une fade odeur de mort. Plus avant encore, dans les profondeurs de la pagode, le uimana, le saint des saints, que gardent jalousement les prêtres. Là repose le lingam de Siva. Mais il nous faut passer très vite, et tandis que de grosses
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chauves-souris vampires glissent au-dessus de nos tètes, des brahmines cauteleux s'empressent, à grand renfort de tambours et de musettes, et nous passent, au tour du cou, des guirlandes d'oeillets, comme à leurs idoles.
En revenant sur nos pas, nous sommes admis à l'honneur de visiter les éléphants sacrés. Il y en a de toutes tailles, des vieux, quelque peu défraîchis et ridés, des jeunes, bouffis de graisse. Eux aussi ont l'emblème du dieu inscrit sur le front, et, les jours de fête, ils marchent en tète des processions, magnifiquement parés, ainsi que d'énormes suisses.
C'est donc cela un temple brahmanique, ce lugubre fouillis de statues noircies, de bètes et de symboles incompréhensibles, qui inquiètent l'imagination du peuple, comme les fakirs, par leur magie et leurs mentras, la frappent de terreur religieuse. Combien de siècles de mysticisme extravagant n'a-t-il pas fallu pour obscurcir le pur védisme des Aryens de toute cette mythologie d'angoisse et de cauchemar!
Mais on nous a parlé de bayadères. Les danseuses,attachées au culte de Parvâti, sont renommées, nous dit-on, pour leurs grâces, et si « Nos
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Seigneuries » veulent en voir quelques-unes, elles n'ont qu'à donner des ordres.
Ce soir donc, après le dîner, pris au bungalow de la "-are, nous nous rendrons à l'autre bout de la ville, à la petite maison des danseuses.
21 décembre. — Nous n'avons eu qu'une bayadère, les autres étaient engagées depuis deux jours. A vrai dire, cette jeune personne n'a rien de très séduisant; elle est trop basse sur jambes, un peu forte, et doit avoir vingt-cinq ans sonnés, — un âge déjà respectable pour une Hindoue. J'espérais une petite bayadère libellule, je suis déçu. Mais nous aurons bien des occasions d'en voir d'autres, et celle-ci d'ailleurs a beaucoup de grâce.
C'est une pantomime plutôt qu'une danse. La prêtresse de Siva tourne, avec lenteur, en balançant le torse. Ses jupes, bordées d'or, s'évasent,et sa taille paraît plus mince.Les diamants, accrochés à ses narines, découlent sur ses lèvres rougies. Les lourds anneaux et les sonnailles de ses pieds nus font un cliquetis métallique, que soutient l'orchestre : — un haut-bois, en pédale monotone, un sarunghi (l),de la taille d'un alto,
(1) Violon indien.
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et des clochettes cristallines. Elle rejette en arrière la paume de ses mains, et déclanclie sa tête, en un tic bizarre qui lui gonfle le cou.
Maintenant elle chante, en s'accompagnant d'un benjo, étonnante guitare au renflement goitreux. Oh ! l'étrange et empoignante chanson, dont les notes suraiguës soudain retombent dans la profondeur de la basse, striée de vocalises et d'ornements. . . Et quelle détresse parfois dans les accents, détresse de toute une race perpétuellement opprimée et sans espérance. Nous nous sentons bien bien loin, à cette heure, de toute ambiance européenne, loin de notre grise et uniforme civilisation moderne!
24 décembre. — Changementcomplet de décors. De Madura, la ville brahmanique, nous voici brusquement transportés en plein centre musulman. Il nous a fallu pour cela passer deux nuits et une journée en chemin de fer, avec arrêt de douze heures à Madras (1). Mais les petits watt) Le port de Madras est animé et le mouvement commercial très important, mais la ville, à l'exception d'un curieux petit temple de Vichnou, est peu intéressante.
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gons sont très suffisamment confortables et les banquettes se transforment facilement en couchettes. Dans les gares, le matin, pendant que les voyageurs indigènes vont remplir les petits vases de cuivre, qui jamais ne les quittent.et font leurablutions, accroupis sur les quais, des boys se précipitent avec des tasses de thé et des toasts ; d'autres brandissent un blaireau et s'offrent comme barbiers. Ils opèrent rapidement. Cependant hier, un soldat anglais a dû remonter précipitamment dans son compartiment, avec un seul côté de la figure rasé.
A Secundérabad, nous descendons. Camp anglais, garnison importante. De jolis cottages comme dans la plaine de Londres, avec du lierre grimpant et des bougainvillias mauves. C'est ici que nous prendrons gîte, à quelques milles d'Hydérabad, la capitale du Nizam.
Dès le réveil, nous partons le lendemain. Il faut trois quarts d'heure pour arriver aux portes de la ville, car nos pauvres chevaux se traînent péniblement, malgré les coups du cocher, les encouragements de notre guide et l'exemple du petit péoji. qui court presque constamment devant la voiture et crie pour écarter les piétons.
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Quelques tours de roues encore, et nous entrons dans les faubourgs d'Hydérabad.
Des couleurs, des couleurs et encore des couleurs. C'est un tapage étourdissant, une débau che de teintes éclatantes. La foule en est bigarrée, et son remous au soleil produit aux yeux Timpression d'éclaboussures lumineuses.
Les turbans de mousseline, élégamment croisés sur le front et roulés au tour d'un bonnet pointu, sont jaune doré, vieux rose, rouge rubis, vert-mousse, cramoisi, pourpre, et les vêtements blancs, sous ces riches coiffures, semblent plus neigeux encore. Parfois, dans la ceinture, on voit luire la crosse d'un pistolet ou la poignée incrustée depierreries d'un yatagan (1). Mais comme si toutes ces notes joyeusesne suffisaient pas encore à parer les rues, on a peint les portes des maisons d'un jaune citron où s'avive le reflet du soleil.
Un cri de notre cocher. Un arrêt brusque» A un tournant nous avons failli accrocher une voiture. Quelle voiture! Le char des rois fainéants. Deux roues épaisses, une tente rouge enjolivée
(1) Il y a peu d'années, l'habitude durait, encore dans les états du Nizam, de porter des armes, comme au temps des Empereurs mogols.
de pompons et de sonnettes; et, comme attelage, deux bons gros zébus gris, au pas cadencé; ils doivent bien faire du quatre à l'heure ! C'est l'équipage de gala d'une noble dame, dont nous apercevons, dans l'ombre des rideaux, les grands yeux ardents. — Nous croisons maintenant des éléphants chamarrés, qui s'avancent avec un bruit de clochettes, et cette fois notre landeau se range, car ils portent des personnages de la cour et se rendent au Palais.
Puis nous franchissons une porte triomphale. Nous sommes dans les bazars d'Hydérabad. Les boutiques succèdentaux boutiques, chacune étalant des marchandises nouvelles; ici des vases de cuivre élancés ou à panse rebondie, des bijoux et des verroteries, là des armes, couteaux de chasse, escopettes et tromblons damasquinés; plus loin, des brodeurs exposent au public des toques rouges et des toques jaunes, pailletées d'argent, tandis qu'à côté l'œil est attiré par le coloris éclatant de châles et de tapis. — Et tous les cinquante pas, une échoppe de fleurs, où l'on vend à profusion, comme pour des processions, des couronnes de roses, des roses en colliers, des roses en gerbes et des roses effeuii-
lées : le délicieux parfum et la jolie note tendre au milieu du clinquant du cuivre et de l'or! —
Le soir, dans les rues plus désertes d'Hydérabad, à l'heure du couchant, l'étrange glapissement des muezzins tombe du haut de tous les minarets de la ville. Alors subitement les bruits cessent et Ton ne voit plus que des formes blanches prosternées en prière. —
J'aurais aussi à vous parler de Golconde, l'éblouissante cité des trésors et des diamants. Mais c'est maintenant une ville-fantôme qui se dresse dans une plaine desséchée, où il n'y a que des tombeaux, et je ne saurais vous dire l'indicible mélancolie de ces ruines, sous le perpétuel soleil, de ces choses mortes, où rien ne vient rappeler les splendeurs d'autrefois que les dômes de marbre encore intacts, émergeant clans la poussière
26 décembre. — 24 heures de chemin de fer avant d'arriver à Daulatabad, — et concert pendant une partie du trajet. Dans le compartiment
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voisin du nôtre, un original s'est installé avec un phonographe. A chaque station, ce maudit instrument fait entendre sa voix nazillarde et bête — la voix d'an enfant enfermé dans une boîte. — Tout le monde s'étonne et cherche à dénicher le chanteur, à la grande joie du fumiste que nous entendons trépigner d'aise, quand le train repart.
Daulatabad n'est qu'une toute petite halte dans un village de quelques chaumières. Le chef de gare, qui est en même temps aubergiste, nous a conduits à nos chambres et s'est excusé de leur simplicité : une chaise, un lit de sangles sans draps ni couvertures, mais, — détail qui nous rappelle tout de suitelaprésence des Anglais, — à côté de cette chambre, il y a un appenti, qui sert de salle de bains, avec une grande cuve, où Ton peut se tuber et barbotter avec délices.
Les grottes d'Ellora sont à vingt kilomètres du chemin de fer, — cinq lieues de cahots et de roulis dans une tonga sans ressorts, dont les roues enfoncent dans la poussière. Les pauvres poneys efflanqués tirent sur leurs ficelles en raidissant désespérément l'échiné.
A tout hasard nous avons emmené notre boy
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hindou. Peut-être, en cas de panne de l'attelage, pourra-t-il nous aider à la réparer, mais il a bien piètre mine aujourd'hui, ce pauvre boy, et nous fait peu d'honneur. Il s'est enfoncé un bonnet de coton jusque sur les yeux, car la température est un peu moins étouffante, et, par-dessus, il a juché une calotte de velours pisseux. Un manteau trop grand flotte autour de son corps et ses pieds nus sortent d'un pantalon en accordéon. A le voir ainsi, accroupi sur le devant de la voiture, il n'inspire guère confiance. D'ailleurs nous comptons nous priver de ses services en arrivant à Bombay. Malgré ses qualités, qu'on nous avait tant vantées, il ne nous est d'aucune utilité. Il met trop souvent notre patience à l'épreuve par sa gaucherie à se débrouiller. Trop souvent aussi il est dans un état de béatitude somnolente, causé par des libations répétées de toddî (i) ou de nombreuses pipées d'opium. De plus, il nous a déjà perdu nos manteaux et nos couvertures de voyage.
Toute la campagne est brûlée, l'herbe jaune comme le blé mûr, des cactus hérissés bordent
(1) Liqueur indigène extraite d'une variété de palmier.
le chemin. En haut d'une côte plus rapide que les autres, notre tonga s'arrête. Un plateau s'étend, d'où la vue embrasse un horizon de ravins poudreux, gris à force de soleil. Au-dessous de nous, les cavernes ouvrent leurs gueules béantes dans le flanc de la montagne.
Elles sont au nombre de trente-deux, accolées les unes aux autres, sur unedistance de deux kilomètres. Toutes les religions de l'Inde ont marqué ici leur empreinte. Yichnou, le conservateur, Siva, le destructeur, Bouddha, le sage, ont leurs sanctuaires et la réforme jaïniste a creusé cinq chapelles à la suite pour le culte d'Indra. Temples d'un seul bloc, taillés dans une montagne de basalte, dégrossis par un travail de titan, fouillés ensuite avec un luxe de détails invraisemblables. Des hydres d'apocalypse, des rangées de mastodontes soutiennent, sur leurs épaules, des monolytes gros comme des tours. Des cours de deux cents mètres forment les vestibules, et les dieux, sculptés dans la pierre, ont cinq et six fois la hauteur d'un homme. — On se sent écrasé, minuscule, on est presque frappé de crainte.
Mais plus redoutable et plus sinistre encore
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que les autres caves, voici le Kaïlas, paradis de Siva, dont les portes sont gardées par des éléphants colosses. Partout, dans les couloirs du souterrain, qui se resserre ou s'élargit soudain, des divinités grimaçantes et gesticulantes sortent à demi de la pierre, noires, hideuses, maculées des ordures des oiseaux de nuit. Latrinité hindoue, Brahma, Vichnou et Siva, Ganesh le pachyderme, monté sur son rat, Hanuman le dieu-singe aux petits yeux lubriques, Khrishna, le jeune héros aimé des bergères, Durgâ, qui est aussi Parvati et Devi l'épouse de Siva, Kâma, l'amour sans corps, dont les flèches sont cinq fleurs vermeilles, — enfin le Maître du lieu, l'incarnation de toutes les épouvantes, le dieu de la peste, de la fièvre et de la mort, écrasant sous ses pieds des enfants nouveau-nés, secouant des chapelets de crânes humains, Siva, le procréateur, dont l'emblème est le lingam.
Or, quand, à la sortie de ces caves, les yeux se sont réhabitués à la lumière, ils découvrent des bas-reliefs parfois exquis. Après les étreintes et les enchevêtrements de délire, ce sont des formes calmes, hiératiques. Une figurine surtout m'a tenu sous le charme : une Parvàti appuyée sur la hanche, la tête auréolée d'un casque
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diadème, la taille fine s'élançant comme un pistil dans l'encadrement des bras chargés d'anneaux.
Les grottes du Bouddha sont plus sobres. Quelques-unes aussi sont inachevées. Le Brahmanisme, un moment supplanté dans l'Inde par la religion du roi-moine, la refoula petit à petit, l'expulsa vers le Thibet et la Birmanie. Une fois maître de la place, il démarqua les Bouddhas et les baptisa Yichnous, avec trident rouge sur le front.
Mais maintenant, dans les Etats musulmans du Nizam, les temples des brahmanes, des bouddhistes, ou des jaïnas ne sont plus que des lieux de curiosité pour touristes et dilettantes. Seuls de rares pèlerins, venus de loin, afin d'acquérir des mérites, apportent des offrandes de fleurs et de beurre aux dieux de leur race, dépossédés par les envahisseurs, et Ton éprouve, aux caves d'Ellora, un peu la même impression qu'aux ruines de Golconde : la mélancolie des choses mortes ou des cimetières.
28 décembre. — Bombay. — Nous nous étonnons d'abord, ainsi que pourrait le faire un paysan qui débarque de son village à Paris. Après
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quinze jours de bungalows sommaires, nous voici installés au Taj-Mahal Palace, où les hommes, le soir, sont en habit et les femmes décolletées. Service irréprochable, orchestre pendant les repas — et grands lits confortables !
Il semble qu'à Bombay toutes les races d'Asie se soient donné rendez-vous. Il y a des quartiers japonais, d'autres chinois, il y a des ghettos juifs et des bazars arabes. C'est une confusion étonnante et pittoresque, comme types, mœurs et costumes.
Mais la partie de la population la plus active est formée par es Parsis. Ils sont dévoués à l'influence anglaise et très habiles en affaires. Vous trouverez peu de banques qui ne soient tenues par un Parsi. On les compare aux sémites. Ils ont un front fuyant, une chair incolore et un grand nez en bec d'aigle. Leurs vêtements sont d'une coupe européenne, mais ils portent des mitres noires en toile cirée, assez semblables à des shakos sans visière, ou des melons gris, aux bords roulés. Leurs femmes, que l'on voit se prélasser dans des victorias fort bien attelées, s'enroulent en des voiles éclatants et se chargent de bijoux. Malheureusement, leur visage, d'une
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finesse maladive, est déparé neuf fois sur dix par de grands verres de myope.
Tantôt, vers le déclin du jour, nous avons été en pèlerinage « aux tours du silence (1) ». C'est en haut de la montagne de Malabar, qui domine la ville de Bombay et l'horizon calme et bleu de la mer d'Oman.
Ces tours massives, courtaudes, servent de charnier aux adorateurs d'Ahura-Mazda(2),car la loi religieuse de Zoroastre défend d'ensevelir les morts. Les rayons du soleil en théorie, et, en réalité, les vautours, assistés des corbeaux, remplissent l'office de fossoyeurs. — Ils ont établi ici leur demeure, les mangeurs de cadavres, et par milliers sont perchés sur les tours blanches, où ils font des taches sombres, et sur les palmiers environnants. Dans le jardin du cimetière, aux parfums violents, un mage prie près d'une chapelle très simple, le front levé vers le soleil qui décroît. Les bruits de la ville au-dessous ne parviennent pas jusqu'à nous. C'est la paix du soir. — Brusquement des cris déchirent le silence et des mas-
(1) Les Dakhmas.
(2)Ahura-Mazda ou Ormuzd, le Verbe-Lumière de l'ancienne Perse.
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ses noires, échappées de toutes parts, tourbillonnent au-dessus de la tour centrale. Elles ont l'air de s'appeler à la curée, et toutes ont dû répondre à cet appel, caries clameurs s'apaisent.
Et voici qu'un long cortège blanc s'avance, des formes voilées se tiennent par la main, et une aulre forme couchée les précède. Le Mage nous pousse doucement vers la porte, tandis que monte le convoi. Et quand, une fois sortis du jardin, nous nous retournons, les vautours ont disparu ; quelques retardataires tournoient seuls encore, cherchant leur place au lugubre festin
Représentation au théâtre parsi. Une salle quelconque, fauteuils et loges de balcon. Le public est nombreux; mais à l'exception d'un gentleman fonctionnaire, de sa jeune femme et de nous deux, il n'y a que des indigènes. Toilettes élégantes ; des voilesrouges et orange lamés d'or, d'autres violets ou émeraude pour les femmes. Côté des hommes, costumes confection, avec la chemise de calicot flottant en bannière sur le pantalon; calottes de velours brodées de paillet-
tes et guirlandes de fleurs en colliers. — On joue ce soir un drame fort compliqué. Le vieux Trivikrama,roi de Subhatséna,aime la belle Nirmala, fille d'un rajah allié, laquelle est follement éprise du fils du roi, le prince charmant Sujansiha. Ce dernier, bellâtre insipide, la dédaigne et réserve ses hommages à une courtisane « aux yeux de gazelle »,qui se joue de son amour. Désespoir de Trivikrama, désespoir de Nirmala, fête et danses au palais. Nirmala a résolu d'aller mourir aux pieds du prince charmant, et le vieux roi sJest décidé à enlever la jeune fille. Alors catastrophes et coups de théâtres, brigands masqués, seigneurs de la cour^ officiers chamarrés. Tout s'embrouille. La belle-mère de Sujansiha se met de la partie, et ne contribue pas à arranger les choses; au moment le plus pathétique, la courtisane arrive et gratte un air de benjo. Nous écarquillous les yeux et renonçons à comprendre. Enfin, après mille péripéties, et incidents burlesques, tout s'arrange au dernier acte, et tout le monde s'en va content, excepté la belle-mère, qui, de rage, déchire sa robe, une robe violine en mousseline, du plus joli effet.
En somme, cette intrigue ressemble à la plu-
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part de nos vaudevilles. Il est même curieux de voir les auteurs dramatiques orientaux imaginer les mêmes effets et déchaîner les mêmes péripéties pour secouer la rate de leur public que Feydeau, Bisson ou Gaveau.
Bien entendu les rôles de femmes sont tenus par des jeunes gens (en Orient il n'y a pas d'actrices). La prima-dona est un petit garçon, dont la voix d'enfant de chœur exécute les vocalises avec un brio remarquable. Modes de plain-chant d'un gothique fleuri. L'unisson presque continuellement dans les chœurs et dans l'accompagnement,avec, parfois, un contre-chant emprunté au sujet. Quanta l'orchestre, il se compose seulement d'un harmonium-accordéon et de tamstams.
Nous avons aussi, chaque jour, représentation dans les rues. Des prestidigitateurs, demi-nus, font pousser, en quelques minutes, des arbustes entre les pavés; des charmeurs exhibent leurs cobras et d'énormes serpents, qu'ils escamottent. Mais souvent le cercle des badauds doit se rompre pour laisser passer les pauvres bhistis, occupés, du matin au soir, à arroser les avenues.
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Je dois vous avouer que nous avons failli prendre Bombay en horreur. Deux choses en sont cause : la quantité des mendiants et la ténacité des vendeurs de cartes postales. — On descend de voiture, on s'arrête un instant devant une boutique. Aussitôt, un homme s'approche, avec force salam's, puis très vite : « Sir (il prononce sar), i want to show you very fine postcards... J'en ai de noires et en couleurs, sar, des scènes de la rue et des monuments... Elles sont jolies et très bon marché; un simple coup d'œil, sar.»
On presse le pas, l'homme vous suit obstinément. Alors on fait demi-tour, excédé, on traverse la rue; une figure souriante vous barre le chemin : — « De jolies cartes illustrées, sar? En noir et en couleur, sar, écoutez! »
Ensuite viennent les béquillards et les estropiés, qui brandissent en gémissant des moignons rongés de lèpre et affreux à voir. — « Sar, sar, a païce, a païce. » On donne tout ce que l'on possède de menue monnaie, mais,,. de tous côtés, bientôt, surgissent d'autres mendiants. « Sar, sar, a païce. » — Croyez-vous qu'après cela, et par cette chaleur, il soit inutile de prendre le soir de la quinine?
J/ décembre. — Encore des ruines et de la poussière. Mon journal devient larmoyant, et il me faut jeter un pleur sur toutes ces ruines accumulées. Nous sommes à Dchli, au nord-nordouest des Provinces Unies, sur la frontière de ce Radjpoutanah d'antique chevalerie hindoue, que nous avons traversé^ à toute vapeur, pendant un jour et une nuit.
C'est l'Inde désolée, plus désolée encore à cette époque de l'année, qui est la saison sèche où tout brûle et s'étiole. De maigres bouquets d'arbres, des troupeaux étiques,qui s'en vont la tête basse, flairant en vain le sol grillé. Et les hommes ont l'air triste comme d'un long jeûne.
Dehli aussi est triste. Tant de conquérants successifs l'ont saccagée, rebâtie, démantelée et reconstruite, toujours sur un nouvel emplacement, qu'il ne reste plus, à côté de la cité moderne, que des spectres de villes, à moitié recouvertes par des dunes de sable. Vingt-cinq kilomètres de ruines! On se sent bien ici dans l'Inde des Anglais, et la terrible révolte de 1857, qui faillit
rendre l'importance aux provinces annexées, est partout commémorée par des monuments, des chapelles ou des plaques. Sur la porte de Cachemire, à moitié défoncée par les ohus, une dalle de marbre raconte l'héroïque défense. Les noms des officiers morts avec leur détachement y sont gravés en lettres d'or.
Pourtant le souvenir des grands empereurs Mogols, malgré tout, hante l'imagination. Dehli a été leur seconde capitale, et ce qui reste de leurs palais est d'une richesse incomparable. — Mais je n'essayerai pas de vous les décrire. Vous avez encore, présentes à la mémoire, les pages de Loti, et la froide énumération de toutes ces merveilles ne ferait que gâter votre impression première.
Je vous signalerai seulement une délicieuse petite mosquée, couleur de crème, qui se trouve à côté du Dhvan-i-Khas, la salle d'audience privée des empereurs. Cette mosquée est, dit-on, la plus petite du monde musulman, l'ancien oratoire des femmes de la cour. Les guides n'ont pas l'air d'en faire grand cas, et les touristes passent rapidement, après y avoir jeté un coup d'œil. — Cependant, elle est ravissante, cette petite chapelle; on dirait une bon-
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bonnière, blanche, et je la préfère encore à la colossale et imposante Jama-Musjid, dont le triple dôme émerge au-dessus de la ville orgueilleusement.
En général, ces mosquées indiennes, avec leurs larges cours ouvertes et le mirhab vide dans le fond, sont froides, dans leur nudité et leur régularité géométrique. Elles ressemblent plutôt à des salles de trône qu'à des temples, et, par là, sont un juste symbole des croyances sémites, qui ont toujours conçu Dieu comme un dieu-Roi suprême. — Et combien plus près de notre âme, à nous chrétiens d'Occident, tout imprégnés d'idées aryennes, est la vieille âme mystique de l'Inde, malgré ses divagations et ses cauchemars, que celle des conquérants de l'Islam, façonnée par le farouche Koran de Mahomet!
i^ janvier igoô. — Dig-ding-dong, dig-dingdong! Joyeux nouvel an! Les cloches des petites églises chrétiennes carillonnent gaiement dans ce faubourg européen de Dehli. Le soleil brille, colorant toutes choses de sa magie... Et j'ai la conscience noire, bourreléede remords ! Car hier, par ma faute, un scandale a eu lieu à l'hôtel !
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Après le dîner, je m'étais innocemment mis au piano, mais bientôt Henri vient m'avertir qu'un malaise général règne dans le salon. Ladies et gentlemen ont cessé leur conversation et se tiennent raides, la bouche pincée, vraiment choqués. Une vieille dame a même quitté la pièce. Presque aussitôtl'hôtesse arrivent me demande, en s'excusant avec infiniment de bonne srrâce, de vouloir bien m'en tenir là, ce soir, dimanche et 31 décembre. Mon Dieu, c'était le dernier dimanche de l'année, et j'avais joué de la musique profane ! Jamais je n'oserai reparaître dans le salon du Cécil Hôtel.
Même jour , 10 heures du soir. — Ma mésaventure est oubliée. Je ne songe plus qu'à la ravissante bayadère que nous venons de voir. Quelle jolie expression de charme exotique et aristocratique elle nous a laissée! Sa taille, mince, souple comme celle d'une jeune panthère, ondule et se cambre. Son visage, très régulier, encadré de bandeaux à la vierge, est mangé de grands yeux, encore agrandis par le fard. Sur l'aile gauche du nez, elle a piqué une mouche d'or, et ses lèvres sont rouges du bétel, qu'elle mâchonne constamment. Ce qui nous
attire encore en elle, c'est qu'elle n'a pas l'expression lasse de tant de femmes hindoues. Parfois, dans son regard, passent des éclairs d'ironie. — Mais voici qu'après de petits saluts et des sourires., elle se met à mimer des figures populaires. C'est, pour commencer, la danse du pigeon, avec les battements d'ailes nerveux de ses deux mains fines, chargées de bagues, puis la danse du cobra et du charmeur. Son corps tressaille, frissonne et se balance, ainsi qu'un serpent hypnotisé. Ses yeux se noient, son visage se pâme; les lèvres entr'ouvertes, elle semble morte ou évanouie. Et la musiquette qui l'accompagne ralentit son bourdonnement d'insecte, ponctué de clochettes et de tam-tams. — Dans l'éclairage des quinquets fumeux, cette forme enroulée dans ses voiles vermeils, étincelante de rubis et d'émeraudes, avec l'ombre très noire qu'elle projette sur le mur, semble un tableau étrange à la Clairin.
Elle se relève maintenant et chante comme a chanté la bayadère de Madura, en appuyant la paume de sa main gauche contre son oreille. D'abord les benjos, que grattent deux des musiciens accroupis derrière elle, doublés par la mu-
sette d'un troisième, attaquent la ritournelle, qui, allègre et sautillante, se déroule, et conclut en un gargouillement pressé et confus.
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PU
Alors la voix reprend la phrase, la développe et la commente. Sous la surcharge de vocalises, de trilles et d'agréments, la mélodie est devenue presque méconnaissable. Ce sont de véritables roucoulades, dignes du bel canto des Italiens, de frémissantes roucoulades d'amour. Mais voici qu'à ce premier thème, d'allure joyeuse, brusquement, par un accent déchirant. un thème tragique répond:
\\- m n h i mr1 i*
Elle chante épordument, la jolie bayadère, à
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présent toute raidie dans ses voiles d'or. Elle exhale des plaintes de détresse sauvage, ses traits se contractent, ses doigts se crispent, elle est impressionnante de réalisme. Enfin, la mélopée s'apaise, et le thème initial, tout simple cette fois comme un chant d'église, fait de nouveau son apparition...
C'est fini. La bayadère s'est tue, un peu pâlie de fatigue. Et comme, très sincèrement, nous la complimentons et la remercions, elle nous tend une main délicieusement fine, aux doigts rosis de henné, puis elle nous passe autour du cou des guirlandes de ces mêmes œillets, dont nous avaient gratifiés à Madura les grands-prêtres de Siva.
4 janvier. — De Dehli à Peshawar, plusieurs centaines do lieues. — 36 heures de voyage.
Nous laissons derrière nous Lahore, que nous verrons plus tard, et nous montons vers l'extrême nord de l'Inde, jusqu'au point terminus du chemin de fer. — La température a baissé et les nuits sont très froides. Le paysage commence à changer. — Il s'accidente. — On pressent le
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voisinage des hautes montagnes au renflement du sol, aux escarpements, qui nous changent heureusement des plaines du Punjab et de l'Hindoustan. Nous franchissons l'Indus, et, le soir du second jour,les premières chaînes du Cachemire nous apparaissent aucoucherdu soleil. — A cette heure, sur l'horizon, où flamboie un ciel de sang, elles se détachent en un mauve délicat et nuageux .
Peshawar garde la frontière au seul point vulnérable de l'Afghanistan. C'est, en effet, par la brèche du Kaïbar que se sont déversées, de tout temps, les invasions sur l'Inde (1). La garnison anglaise y a ses cadres renforcés.
C'est aussi le grand marché commercial, où se rencontrent les caravanes, qui font la navette entre Kaboul et les Indes. On rencontre, dans les rues de la cité, les types asiatiques les plus mélanges. — Le jaune Thibétain, aux cheveux en oreilles de chien, coudoie l'Hindou bronzé et le Cipaye de hère allure, dans son uniforme kaki à boutons d'or; de saints mendiants pro-
(1) C'est également par la passe de Kaïbar que les armées françaises, dans le plan de conquête de Bonaparte, devaient envahir l'Inde.
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mènent leurs loques et leurs sonnettes, à la barbe rouge des pèlerins, retour de la Mecque, reconnaissables àleurs turbans verts; l'Afghan, presque blanc et au nez crochu, enfoui dans sa patchima de mouton, croise le Persan à bonnet pointu, et lui jette un mauvais regard, car il y a entre eux rivalité de sectes.
Nous sommes en pays de musulmans fanatiques. Chaque année plusieurs Européens sont assassinés par des ghazys, qui rachètent leurs péchés en tuant un chrétien. — Il y a un mois à peine, un officier anglais a été poignardé. — Aussi est-ilbienrecommandé aux étrangers de ne pas se promener seuls, le soir, à travers la ville. Nous avons fait, au bungalow ,1a connaissance d'un aimable gentleman, le colonel H...,résident auprès du maharajah de Cachemire et actuellement en congé. — Le colonel H... est un philologue distingué, qui parle couramment une dizaine de langues, sans compter les principaux dialectes indiens. Il a grand plaisir, nous dit-il, à converser avec des Français, et,fort gracieusement, s'improvise notre guide, à travers les cantonnements des troupes indigènes et les bazars de la cité.
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Il y a, dans ces bazars, de quoi monter les boutiques de tous les orientalistes de Paris en broderies, en brocarts et en châles du Cachemire. Une spécialité du pays, ce sont les toiles rouges, vertes ou bleues, sur lesquelles on applique des dessins àla cire blanche, que l'on rehausse ensuite de quelques touches argent ou or. Gela ne coûte presque rien, en vérité, et l'effet en est original. — Mais nous avons surtout rendu grâce à notre aimable cicérone pour ses conseils dans le choix do tapis. Il en est ici de toute beauté : des tapis de Boukhara,de Samarkand, cramoisis, chatoyants comme le velours. Il faut débattre les prix avec entêtement, offrir le quart de ce que le marchand demande, et, s'il refuse, faire mine de s'en aller : il vous court après.
5 janvier. — Sept heures. — « Sahibl sahib! » L'appel d'un boy vient nous arracher à nos rêves. Vite il faut nous lever. Un tum-tum va venir tout à l'heure, et nous portera à vingt-cinq kilomètres plus 1 oin,à travers les gorges et les ravins, jusqu'au col de Kaï'bar, car aujourd'hui est un des deux jours de la semaine, où les caravanes ont permission de franchir le passage.
Nous sommes dans la campagne et la solitude.
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Il fait un froid piquant, et le vent nous cingle le visage. — Au bout d'une heure de chemin, arrêta un poste de Cipayes, où nous exhibons notre pas*, puis en route de nouveau. Devant nous, les contreforts des montagnes se dressent, grisâtres.
Vous représentez-vous ce que pouvaient être les hordes de barbares tartares et mongoles, qui envahirent l'Occident, au commencement de notre ère? Il m'a semblé tantôt voir passer l'arrièregarde de leurs armées.
Déjà sur la route, nous avions croisé quelques longues théories de chameaux, chargés de ballots, sous la conduite de gaillards farouches et armés jusqu'aux dents. Mais ici, c'est un encombrement que nous ne soupçonnions pas : petits ânes ou poneys pliant sous le faix, buffles à la tête abrutie d'esclave, grands chameaux d'Asie à fourrure épaisse. 11 y a plus d'un millier de dromadaires dont les gros pieds mous se posent silencieusement sur le sol. Le passage en est obstrué, et notre petit équipage n'avance que par à-coup. Des hommes à figure mauvaise pressent leurs bêtes avec des bâtons, poussent des cris de colère et des imprécations. Tous ils ont dans la ceinture des poignards, des pistolets et un fusil
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en bandoulière. Car, si les troupes de Cipayes les protègent jusqu'au défilé, durant les pénibles journées de marche avant d'atteindre Jellalabad et Kaboul ils auront à repousser les attaques des brigands montagnards — Le méchant regard que nous lancent ces hommes, en passant devant nous, et quel mépris pour nous, chiens de chrétiens ! — Pour nous être trop avancés tout à l'heure, on nous a durement rappelés à l'ordre. Pendant plus de deux heures, les caravanes s'allongent, par groupes ou séparées, traînant à leur remorque toute une suite de femmes et d'enfants. Et tandis que, perchés sur un rocher, nous prenons un léger lunch restaurateur, des corbeaux impudents, de ces corbeaux noirs et gris, qui pullulent aux Indes, viennent s'abattre à nos pieds et déchiquettent les restes que nous leur jetons.
L'unique auberge de Peshawar possède un ameublement des plus primitifs. Les lits ont, il est vrai, de minces matelas, mais on a complètement oublié les draps et les couvertures. Impossible défaire de feu dans les cheminées, et, pour nous réchauffer, dans nos chambres, nous
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devons battre la semelle. — Cependant si nous ne revêtions nos smokings, pour avaler le mauvais dîner servi dans la salle commune, les convives très corrects, nous regarderaient avec indignation ; par contre, les boys, qui s'empressent aulour de nous, ont tous les pieds nus, par respect. Ils ne comprennent pas l'anglais, mais sont pleins de bonne volonté. Vous leur demandez un peu de pain, « atcha, atcha. sahib)) (1), répondentils en se précipitant, et ils vous apportent un pot de confitures. Vous désirez reprendre du curryy le seul plat délectable : « atcha. atcha »,et vous avez cette fois un rince-bouche. C'est charmant! Enfin ces boys ont une manie que je ne puis comprendre. Ils mettent les bouteilles sous les chaises. Pour s'en servir, il faut se baisser et tâtonner à terre. Le geste n'est pas élégant, et si par malheur on se recule trop brusquement, gare la casse!
j janvier. — Et voici Lahore, ses vieilles ruelles tortueuses du moyen-âge, ses mosquées
(1) Très bien, très bien, Seigneur.
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et ses jardins royaux. Hier nous avons visité les palais ; mais ils n'ont rien de bien remarquable et perdent à être vus après ceux de Delhi.
A quelques kilomètres de la ville, so trouvent le Versailles des rois de Lahore, les ravissants jardins de Shalimar aux bois d'orangers et de rosiers en fleurs! Des bassins de marbre blanc, des cascades d'une eau limpide et des kiosques gracieux au bord de lacs miniatures. Longuement, jusqu'à la nuit tombante, nous avons erré dans les grandes avenues bordées de palmiers et de fleurs écarîates. Le contraste est complet entre ces lieux créés par le raffinement de princes artistes et la sauvage grandeur du Ka'ïbar.
Mais ce que j'aime surtout à Labore, c'est la ville elle-même et son aspect d'un autre âçre. Il se dégage des vieilles choses un air de sérénité que ne connaissent pas les modernes capitales, banales et bruyantes comme des parvenues.
Les rues sont d'étroits labyrinthes qui s'enchevêtrent, formant cent carrefours encombrés de boutiques. Des balcons et des logias ajourés en dentelles, des moucharabiehs indo-arabes, qui prennent des tons de santal, surplombent l'auvent des échoppes et les étalages les plus fan-
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taisisfes. — Sur le pas des portes, des fumeurs de hookahs sont accroupis. Les hommes ont de gros turbans de mousseline, les enfants sont parés de velours et de tiares brodées, et les femmes, drapées dans des voiles qui les rendent mystérieuses, ont d'admirables yeux noirs, dont le souvenir vous hante de façon étrange.
En revenant tout à l'heure au bungalow, nous avons vu le plus étonnant équipage que l'on puisseimaginer; une sorte de patache aux roues basses et jadis rondes, avec une bâche en sparterie sur le toit, et, en guise de cheval, un grand chameau jaunâtre plus haut que la voiture. C'est un omnibus de Lahore.
8 janvier. — Le courrier de ce matin nous apporte la réponse du maharajah de Kapurthala, p our lequel notre ami de F. nous avait donné un mot d'introduction. Le chambellan nous prévient que Son Altesse sera charmée de nous recevoir, et qu'une automobile nous attendra lundi soir à la gare de Kartarpur.
Amritzar n'est qu'à une quinzaine de lieues de Lahore. Aussi, n'avons-nous eu garde de brûler cette étape en nous rendant à Kapurthaia. Le grand-prêtre de la religion sikh y demeure, et son temple d'or est le sanctuaire le plus intéressant de l'Inde du Nord (J).
Ce temple est situé sur un îlot au milieu d'un petit étang (2). Les coupoles sont de cuivre et lamées d'or, les murs sont ciselés de mosaïques et incrustés de pierreries, les portes sont en argent doré. Tout cet or resplendit et scintille au soleil, le lac où il se mire semble de l'or liquide. Partout où les yeux se posent c'est un éblouissementd'or.
Les rites de la religion sikh sont jolis et d'une grande simplicité. Au centre du temple, sous un dais de soie, le grand-prêtre, vêtu d'ornements sacrés, psalmodie à mi-voix les hymnes liturgiques; devant lui le livre de la loi repose sur un amas de coussins. Les musiciens, accroupis en
(1) La religion sikh, fondée par Nanek-shah au xvie siècle, est une réforme du brahmanisme sous l'influence de l'Islamisme ; secte iconoclaste, et confrérie militaire, qui admet les castes des marchands et des agriculteurs à l'honneur de porter les armes.
(2) L'étang de « l'Immortalité ».
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cercle, grattent doucement leurs benjos, et les diacres akalis nazillent les répons. Les fidèles défilent un à un devant le prêtre, déposent à ses pieds des couronnes de fleurs et une piécette, et à chacun un akali remet un jasmin ou un œillet, qui a touché le livre de la loi. — Pour nous, pèlerins improvisés, quand notre tour arrive, nous recevons une offrande de sucre candi et la demande discrète d'une-roupie.
Les oiseaux entrent librement dans le temple et pépient à qui mieux mieux. — Au dehors, des vaches sacrées se promènent sur la chaussée de marbre, paisibles et d'une familiarité caressante. — Le grand charme du « Temple d'or » d'Àmritzar, c'est qu'il est bien lui-même. Il ne ressemble à aucun autre.
g janvier. — Chez le maharajah de Kapnrthala. — Si vous allez aux Indes, et que vous remontiez jusque dans le Punjab, ne manquez pas de vous arrêter en passant dans les Etals de Kapurthala,unepetito enclave indépendante tout proche du Lahore. — Vous trouverez chez le
maharajah, pour peu que vous lui soyez recommandé par quelqu'une do ses nombreuses relations européennes; l'accueille plus aimable que vous puissiez rêver. Rien ne sera épargné pour vous rendre votre séjour très charmant et là réception qu'on vous fera sera digne en tous points d'un prince oriental.
En arrivant le soir à Kartarpur,nous trouvons l'automobile annoncée, suivie d'un chariot à mulets pour nos bagages. — Il fait un clair de lune radieux et nous avons vite franchi les douze kilomètres qui nous séparent delà petite capitale.
Un grand parc, un pavillon-villa tout blanc: c'est là le palais des hôtes qui nous est réservé, et tandis que les serviteurs assemblés sur le perron s'empressent, le chambellan du maharajah, hrahme fashionable et très parisien, nous souhaite la bienvenue au nom du prince : « Son Altesse nous prie de nous considérer ici comme chez nous: •chevaux, éléphants, voitures et autos sont les nôtres, nous n'avons qu'à donner des ordres. »
L'électricité inonde les salons dont les murs peints couleur argent, à la mode indienne, ruissellent de lumière ; un souper fin est préparé et le majordome s'informe de nos désirs. — Mais
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ce qui nous enchante encore plus pourle présent, après les auberges auxquelles notre course nous a habitués depuis le Taj-mahal Palace de Bombay, c'est de ne plus camper la nuit, enroulés dans nos couvertures de voyage, — et nous goûtons avec délices le sommeil des justes dans de bons lits à l'européenne.
Le matin, quand nous nous éveillons, il est encore trop tôt pour aller saluer le maharajah ; * alors nous allons nous promener à cheval hors la ville, dans la campagne de Kapurthala, à travers les grandes steppes où Ton peut galoper pendant des lieues sans rencontrer autre chose que des attelages de zébus, ou des files de chameaux chargés de balioLs.
Puis au retour nous visitons les écuries des chevaux et celle des éléphants. Là, au milieu de la cour, enchaîné des quatre pieds, un mâle énorme se dandine avec rage en grondant comme une machine; depuis quinze jours, personne, même son cornac, ne peut l'approcher, et parce que nous faisons mine de nous avancer, il nous lance, à toute volée, une bottelée de litière.
Après le déjeuner, un déjeuner de gourmets
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que notre chevauchée du matin nous a fait largement apprécier, nous devons présenter nos hommages à l'hôte qui nous reçoit si bien ; et. à deux heures, une Victoria attelée de deux Australiens noirs s'arrête sous la vérandah. Un chasseur chamarré se tient, rigide, chasse-mouches en main, à côté du cocher, et deux laquais sont debout sur les ressorts de l'arrière. — Quelques minutesplustard, nous arrivons devant le palais du maharajah et l'on nous introduit dans un grand salon où miroitent beaucoup d'or et de soieries. Le prince vient à nous, la main tendue.
Tout le monde connaît son altesse Jagatjitsingh, raja-i-rajgan de Kapurthala. C'est l'aimable rajah des Parisiens. Vous l'avez sans doute rencontré à l'Opéra en somptueux costume chargé de diamants et de perles, ou bien encore en correct smoking dans nos petites salles du boulevard. Vous savez donc que Son Altesse est jeune, un peu forte, le teint légèrement bronzé et qu'elle porte la barbe à la mode orientale. (Le peintre Chartran vient justement de terminer son portrait à son dernier passage en France, et ce portrait, qui doit figurer dans la galerie des
ancêtres à Kapurthala, sera exposé au prochain Salon.)
C'est un prince affable, d'un accueil très cordial, avec un rien de timidité qui vaut mieux que l'arrogance; il parle admirablement le français et presque sans accent. — Je vous dirai encore qu'il possède quantité de palais et do châteaux de tous les styles, qu'il en construit d'autres splendides — et qui ne sont pas en Espagne — que ses bijoux sont dignes d'un vrai nabab asiatique, que, dans ses remises, à côté des carrosses de gala, plusieurs autos électriques sont garées; enfin qu'il est très européen et moderne d'idées, ce qui fait le désespoir de beaucoup d'autres princes indiens qui sont seulement indiens.
Le soir du même jour, nous dînons à la table du maharajah, en tout petit comité. Le repas fut des plus succulents, les vins des meilleurs crus et des valets enturbannés d'or faisaient silencieusement le service autour de la table très élégante. Nous avons beaucoup causé de Paris et des jolies Parisiennes surtout, pour lesquelles la sympathie paraît vive à Kapurthala.
Et quand nous prenons congé du prince, il nous invite pour le lendemain à une chasse à dos
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d'éléphants dans la jungle, une battue à l'antilope et au sanglier.
10 janvier. — Nous terminons nos préparatifs de chasse. L'auto doit venir nous prendre ici, et, de là, nous conduira au rendez-vous, quelques milles plus loin dans la campagne. Quel curieux mélange de civilisations 1 Descendre d'un îandeau Krieger pour enfourcher un gros éléphant et s'enfoncer dans la brousse.
Maharaja ! Maharaja ! Sur le passage de l'électrique, la foule se prosterne, les deux mains à la hauteur du front, les voiles des femmes se rabattent à demi sur les visages, et l'on découvre seulement des yeux sombres et brillants, des bras cerclés de cuivre et des chevilles d'enfant.
Noos voilà hissés sur nos montures ; devant notre petite tourelle cannelée (1), un mahont est assis, armé d'un croc en acier, derrière nous un serviteur pour charger nos fusils. — Nous avançons en ligne avec un balancement rythmé. Au milieu, sur le plus grand éléphant, le maharajah abrité d'un large parasol ; nous sommes à sa droite et à sa gauche,, puis viennent quatre autres
(i) Howdah.
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éléphants, des rabatteurs à cheval et cinq gardes du corps, sabre au poing.
Dans la brousse, cuivrée par la sécheresse, les antilopes se lèvent de tous cotés et fuient en déroute. Nous avons à peine le temps d'apercevoir leur poitrine noire et blanche, leurs bois en tire-bouchon qu'elles sont déjà loin. Parmi elles il y en a d'une espèce particulière, d'un gris ardoisé, les nyl-gau, ou vaches bleues, et sur celles-là, nous avons consigne de ne pas tirer, car le peuple les tient pour sacrées.
...Ainsi pendant plusieurs heures nous parcourons la jungle. Au tableau nous avons deux marcassins, une antilope, plus une trentaine de bécassines, que nous avons chassées au faucon.
Et quand le soir vient, nous mettons pied à terre devant une table chargée de gâteaux :fwe o'clock tea dans la jungle indienne.
1 1 janvier. — Lu ce matin, au départ de Kapurthala, dans une feuille publique, un article sur le traitement de la peste et les mesures prophy-
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lactiques qu'il est nécessaire de prendre pour enrayer le fléau. — L'auteur de cet article conclut de cette façon : « D'ailleurs, il est indéniable qu'une amélioration sensible est à noter depuis quelques années ; la statistique est là pour le démontrer. Ainsi depuis le 1er janvier dernier la mortalité par la peste dans l'Inde entière ne s'est élevée qu'à 4 mille trois cents. »Et nous ne sommes que le 12 aujourd'hui. Fichtre!
12 au i5 janvier. — Trois jours à Agra. — Tant de richesses de merveilles qu'on en est ébloui et qu'on finit par s'en fatiguer. Ce ne sont que palais des mille et une nuits, tout en jaspe et en marbre blanc incrustés de pierreries. — Blancheur de neige et blancheur d'ivoire. — Mieux encore qu'à Delhi, on s'imagine ici quels pouvaient être la féerie des cours impériales et l'éblouissement des fêtes aux temps héroïques d'un Akbarou d'unShah-Jahan. A côté, les palais les plus vantés d'Europe, l'Alhambra même de Grenade, semblent mesquins, d'un goût toc et criard.
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La Moti-Musjid, ou perle des mosquées, est délicieuse. Quand on pénètre dans la cour carrée, l'impression est si blanche et douce que l'on en reste saisi. — Les appartements impériaux, les zenanas des femmes ont pour fenêtres des dentelles de pierres ajourées aussi finement que des pièces d'orfèvrerie, et les murs d'albâtre sont bordés de mosaïques précieuses, d'arabesques de fleurs entrelacées en lapis-lazuli,en porphyre, en cornaline, en améthyste et en turquoise.
En parcourant le palais nous sommes arrivés à des salles souterraines où le jour ne pénètre pas : c'étaient les bains secrets des sultanes. Audessus des vasques de jade, sur les voûtes et les colonnades, des milliers de petits miroirs sont enchâssés qui palpitent à la lumière des torches. L'effet est inattendu : on dirait un ruissellement de gouttelettes de cristal. — Elle est exquise, la fraîcheur de ces cryptes, après les ardeurs du soleil indien. Les nerfs se détendent, le pouls ralentit, et Pon pense que ce devait être l'asile rêvé du repos pour les belles ranis asiatiques, que cette pénombre, ce silence de cloître que troublaient seulement les rigoles des fontaines...
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Duhaut de la terrasse, où le trône noir d'Akbar est lourdement assis, sous l'ombre d'un palmier, la vue s'étend très loin sur la campagne. Campagne mélancolique, s'il en fut, et où rien ne semble vivre. De temps en temps un croassement dans l'air, l'appel lointain d'un pâtre, quelques flocons de poussière soulevés par des caravanes. — Mais si l'on se tourne vers la droite, soudain une apparition frappe les yeux, toute blanclie sur la rive de la Jumna, où elle se reflète, baignée de lumière blonde. On distingue une coupole très simple flanquée de quatre minarets rigides. Et cette simple chose est le Taj où, depuis deux siècles et demi, dorment les restes de la sultane Muntaz-I-Mahal et de son maître l'empereur Shah-Jahan.
Chaque jour notre promenade nous a ramenés devant le portique rouge, dont l'ogive monumentale garde l'entrée du jardin. — Le soir de notre départ, nous y sommes venus au coucher du sosoleil . A cette heure, la blancheur du Taj, au milieu des cyprès noirs, des charmilles de henné et des fleurs sanglantes qui l'entourent, se réchauffait d'un reflet vermeil; les ombres devenaient roses et violacées. Au bout du parvis, la Jumna
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coulait limpide, et là-bas, tout au fond, à trois ou quatre milles, Agra se détachait seulement en quelques notes scintillantes : le reflet du soleil sur les toits et les dômes des mosquées. — Quand nous nous retournons encore une fois pour nous emplir les yeux de son image, le Taj flambe des derniers rayons roses. Autour de sa flèche qui pointe, un grand vol de vautours et de gypaètes., dans le ciel pailleté d'or, nimbe son dôme d'un cerne noir
Ces vieilles villes musulmanes de l'Inde se ressemblent toutes. Il y a des carrefours d'Agra que l'on dirait copiés sur ceux de Lahore. — Ce sont les mêmes échoppes pittoresques qui débordent sur les ruelles, les mêmes pignons mauresques et les moucharabiehs que l'on retrouve aussi dans les souks d'Alger ou de Tunis, et dans les villes arabes du sud de l'Espagne.
Mais les bazars sont plus animés et les boutiques mieux achalandées ; on nous a montré des broderies d'or et d'argent d'une splendeur toute indienne. Enfin, il est un détail qui est particulier à Agra : sur les toits des maisons, des bandes de singes se promènent avec un sans-
gêne qui ne connaît pas de retenue. Quand ils trouvent une fenêtre ouverte, ils entrent chez le propriétaire, et ressortent bien souvent les mains pleines. Personne ne s'en plaint; on tolère leurs plaisanteries comme des gamineries sans importance.
Ce soir nous quitterons Agra et nous redescendrons vers Bénarès.
Mais, vous l'avouerais-je, c'est avec une émotion déférente que nous nous dirigeons vers la ville sacrée du Brahmanisme; nous l'imaginons si étrange, si extraordinaire! — Et puis, peut-on approcher seulement avec une froide curiosité de dilettante du berceau d'une des plus vieilles religions de l'humanité, quelle que soit cette religion?
Bénarès . — 16 janvier. — Bénarès la sainte! Quelle atmosphère de fièvre on respire ici! Une telle intensité do vie surnaturelle rayonne de toutes choses que, malgré soi, on se sent gagné un peu par le délire ambiant.
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Car, malgré la conquête anglaise et l'invasion des idées d'Occident, Bénarès est toujours restée le foyer brûlant des croyances et la ville de pèlerinage par excellence, plus sainte encore pour les Hindous que ne Test Jérusalem pour les chrétiens, la Mecque pour les musulmans. — Elle est vraiment pour eux le centre de la terre et Je « nombril du monde ».
Dans le petit bungalow enfoui sous les bougainvilléas où nous sommes descendus, à la fin de cette première journée, j'essaie de mettre un peu d'ordre dans mes impressions. Mais elles sont trop multiples et confuses. Tout se noie en un bourdonnement d'invocation et de litanies, dans un ronflement de gongs et de tam-tams, dans le grouillement d'une foule qui fait des gestes d'oraison, qui rêve et prie dans la gloire du soleil.
Du train qui nous emporte vers Bénarès,
nous voyions la campagne devenir moins aride à mesure que nous descendions dans la vallée du Gange. Le vieux fleuve qui charrie la cendre de tant de morts depuis des milliers d'années a fécondé le sol tout autour de lui.
Nous approchons de la ville sainte et l'affluence
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dans les gares devient plus grande. On se presse, on s'entasse. Les compartiments réservés nativesfemales onhj sont bondés comme les autres. Les premières seules, où les indigènes n'ont pas le droit de monter, restent vides, les arrêts se prolongent, on rajoute des wagons.
Enfin Ton arrive et c'est alors une bousculade silencieuse. On cherche à se reconnaître. Il y a des nouveaux venus qui paraissent désorientés et inquiets. Puis des groupes se forment à la sortie de la gare et le flot des derniers pèlerins va grossir ceux qui déjà se pressent dans la rue...
Maintenant c'est le matin, sur les y/ials, le long du Gange.
Les abords du fleuve sont encombrés. Il y a un va-et-vient de gens affairés, de femmes portant des vases de cuivre pour puiser l'eau des rites domestiques, d'hommes de toutes castes, de petits enfants nus et chargés d'amulettes. Au milieu de tous ces humains, des êtres étranges barbouillés de cendre, à la démarche saccadée, aux yeux de fous, des chèvres, des vaches sacrées passent indifférentes aux hommages qu'on leur prodigue.
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À un coin do rue, brusquement débouche un monstre courtaud, énorme, une affreuse petite vache blanche dont la panse tendue touche presque le sol; ses jambes sont enfouies dans la graisse, son mufle relevé est béat. Elle doit être particulièrement sainte, celle-là, car, sur son passage, des dévots se détournent pour venir la toucher respectueusement, et ensuite se toucher le front : c'est une sorte de bénitier ambulant.
Portés par les vagues de la foule et à demi étouffés, nous sommes arrivés en bas d'un escalier. Notre guide nous pousse doucement dans une des jonques amarrées aux dernières marches et nous dérivons lentement.
— À présent, le panorama des ghats nous apparaît dans son ensemble.
C'est, comme fond au décors, un pèle-méle de monuments qui se pressent les uns à côté des autres, qui s'étagent et semblent par endroits se chevaucher : dômes, kiosques, et clochetons de tous les temples de Bénarès, de toutes les époques et de tous les styles. — Temples vichnouites,sivaïtes, temples des castes « deux fois nées» et des castes inférieures, pagodes dravidiennes, chinoises, chapelles mauresques et persanes, à
retroussisou à flèches presque gothiques, écrasés ou élancés, palais de tous les maharajahs de l'Inde, quelques-uns si vieux qu'ils s'affaissent dans le fleuve. Grès rouge, marbre très blanc, coupoles en faïence, en bronze et en cuivre doré. — Puis au premier plan, les grands escaliers à pente raide dévalent, très larges ou parfois resserrés entre deux palais et étroits comme des couloirs : et des recoins noirâtres d'où monte de la fumée.
Tout cela paraît s'animer dans le fourmillement qui s'agite sur les degrés. Les nudités font des taches dorées à côté des taches blanches ou écarlates des draperies, et des taches grises des parasols en paille des prêtres-gourous. Les gongs résonnent avec des voix profondes de bourdons, des mélopées nazillardes nous viennent de tous les temples, les tam-tams battent un rythme énervant qui s'accélère et au milieu de ces bruits divers, soudain le beuglement des trompes sacrées éclate, farouchement.
Toute la vie se concentre sur la rive gauche du Gange ; l'autre rive est déserte (1).
Notre jonque se rapproche des gJiats. Les
(1) Cependant sur cette rive délaissée s'élève le palais du maharajah de Bénarès, le palais Romanagar.
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détails grossissent et nous suivons tous les gestes de la foule. C'est un bariolage étonnant de couleurs et de races. Il y a les faces noires et bestiales des coudras du Deccan, les visages presque blancs du Cachemyre et du Lahore, les pommettes saillantes des pèlerins venus de la vallée du Brahmapoutre et du Népal; tous les mélanges du sang aryen avec les peuples autochtones. — Voici des brahmes au regard orgueilleux, la plupart bouffis d'une graisse ballottante ; ils sont accroupis au pied des escaliers, les yeux baissés, une main levée dans la pose du Bouddah. Ils ne bougent pas., mais leurs lèvres remuent très vite tandis que leurs doigts dévident un rosaire rapidement, ou tricotent avec des soubresauts, la main droite enfouie dans un petit sac rouge, les figures des incarnations de Yichnou. — Dans un groupe de femmes, qui entrent dans le fleuve en grelottant, deux veuves mahrattes, à la figure jaunie de safran, tournent plusieurs fois sur elles-mêmes et s'aspergent les tempes et les oreilles. Elles ont l'air si misérables, les pauvres vieilles, avec leur crâne rasé, leurs seins flasques qui ressemblent à deux outres vides, et leur chair flétrie !
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Mais tout près de notre barque, dans l'eau jusqu'à la ceinture, deux éphèbes élèvent lentement vers le soleil leurs mains réunies en forme de coupe, et restent ainsi sans mouvement, la tète renversée, tandis que, quelques pas plus loin, à côté d'un marmot si drôle qui crie à son premier bain, de délicieuses créatures, aux formes presque enfantines et à peine voilées d'une mince mousseline rose, répètent le même geste en cambrant la taille. Toute la radieuse nudité des corps jeunes s'épanouit au soleil.
Une crique de terre charbonneuse; voici le Manmenka, le ghat des morts. — A cette heure deux bûchers flambent, une odeur de grillé monte avec la fumée. Un troisième s'élève à côté, ■ — sans doute un bûcher de pauvres, car le bois est chichement mesuré. Et maintenant qu'il est fiai, les nécrophores s'ingénient à plier le cadavre pour qu'il prenne moins de place, puis tranquillement ils prennent un brandon et mettent le feu. — Au pied du ghat, des formes blanches étendues sur des civières baignent dans le fleuve et le clapotis de l'eau en les effleurant les tache d'une écume verdâtre.
Comme il est trouble ce vieux Gange, putride
et malsain! Des senteurs de sépulcre s'en dégagent, les égouts de la ville viennent s'y déverser, les oblations de fleurs y pourrissent parmi les libations de crème qui rancit et se corrompt... Toutes ces émanations de mort flottent à sa surface et de troubles influences s'en dégagent.
Cependantun des bûchers estpresque consumé et comme l'un des hommes qui le surveille s'approche pour le tisonner, tout à coup une chose affreuse survient : le bûcher s'écroule et deux pieds encore intacts au bout des tibias rongés se dressent et s'agitent convulsivement pendant quelques secondes. — Nos bateliers n'ont pas bronebé. L'un d'eux, occupé à repêcher une noix de coco qu'une femme vient de jeter au fleuve, l'autre, tout simplement, se querelle avec notre guide.
Car pour l'Hindou la mort n'est-elle pas chose indifférente, le fait insignifiant d' « un atome d'énergie qui retourne à l'énergie du monde, pour se manifester sous d'autres formes» ? — Les brahmes disent que la réalité du moi n'est qu'une apparence. Chaque être a déjà vécu des milliers d'existences et continuera la série de ses avatars jusqu'à ce que l'esprit, Yatman, arrivé
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à un degré de perfection tel qu'il se conçoive comme parcelle de la divinité, échappe à la loi des réincarnations et s'absorbe en Brahma, l'Ame du monde (1). Chaque karma (2) n'est ainsi qu'un stade infinitésimal parmi les innombrables renaissances. — Peu importe que ce stade soit plus ou moins court...
Mais à côté des ghats de la mort, de nouveau le spectacle intense de la vie se déroule devant nous. — Des enfants courent, des prêtres, sous leur grand parasol en sparterie, accueillent les nouveaux pèlerins, les bénissent d'une tape dans le dos, et leur enseignent les rites compliqués qui plaisent aux dieux. Parfois, devant la générosité plus grande d'un dévot, ils se lèvent et le conduisent auprès d'une vache sacrée, dont ils lui font faire trois fois le tour en lui frottant le visage avec sa queue.
Dans le pêle-mêle des chapelles et des palais
(1) « Or, sache-le, dit le Baghavadgîta, l'âme qui a trouvé Dieu est délivrée de la renaissance et de la mort, de la vieillesse et de la douleur et boit l'eau de l'immortalité. »
(2) Durée d'une incarnation. On sait que cette croyance brahmanique en la métempsycose se retrouve également dans la doctrine pythagoricienne du a voyage de l'âme » et celle, égyptienne, de la religion d'Osiris.
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écroulés, des piscines miraculeuses sont creusées, le puits de la Science et celui, plus saint encore, de Mani-Karnika. — Dans ce cloaque immonde, dont l'eau corrompue n'est renouvelée que par les pluies, les pèlerins se plongent pieusement, leurs sarangs retirés, et, les yeux levés vers le soleil, dans le creux de leur main boivent cette eau empuantie qui est, selon la légende, la sueur même de Yichnou. — Des fakirs barbouillés de cendre sont postés tout à l'entour. L'un est accroupi sur une planche garnie de pointes, un autre se tient perché sur une jambe, un troisième enlacé de guenilles, couvert d'amulettes et de chapelets, semble, dans son immobilité au milieu de la multitude qui s'agite, qui s'inquiète, une momie figée dans ses bandelettes depuis des siècles.
Tout le long des gradins de pierres, des chasses et des niches abritent les idoles aux gros yeux à fleur de tète, desKalis noires, des Krishnas bleus, des Ganeshs éléphants, obèses et crasseux, et les lingams générateurs que les femmes arrosent et couronnent de jasmins : dix mille divinités offertes à l'adoration du peuple.
Les incantations, les litanies récitées à perdre
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haleine, le pleur chromatique des musettes, les rugissements des conques et le bourdonnement des gongs pour attirer l'attention des dieux, vibrent sans cesse; le délire hystérique de la vieille Bénarès s'exaspère et monte au bord du Gange, dans la promiscuité des races et des croyances
iy janvier — Journée très chargée. — De grand matin nous étions sur le Gange. — Près d'un haut palais en grès rose, nous avons assisté au combat d'une mangouste et d'une vipère noire. Deux feintes et deux reculades; au troisième bond, la mangouste avait broyé la tête de son adversaire entre ses dents pointues comme des aiguilles. Et l'expression de cruauté du petit animal, savourant son triomphe et la chair pantelante, m'a donné froid dans le dos.
Puis, tout à l'extrémité sud de la rive, dans un faubourg de Bénarès, nous avons honoré de notre visite la pagode de Dourga, plus connue sous le nom de temple des Singes, parce que les singes y ont élu domicile depuis des siècles. Une distribution de graines et de menues friandises
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a provoqué parmi la gent quadrumane un vif enthousiasme, si vif même que nous avons failli être pris d'assaut. Il nous a fallu battre en retraite honteusement, en abandonnant nos provisions. L'écœurante odeur de ce sanctuaire,où la féroce Dourga, la déesse des carnages., recevait jadis l'hommage de sacrifices humains! Maintenant on lui immole encore des coqs et des chèvres blanches. Le parvis du temple est tout maculé de taches sanglantes.
Au cœur de Bénarès, est le Temple d'Or, dans le vieux quartier aux ruelles tortueuses et si étroites quePon ne peuty circuler qu'àpied. Dans ces ruelles, il y a des dieux partout, au-dessus de ^aque porte, au coin de chaque maison, dans des niches, dans des cages, et, partout aussi, l'obsédant emblème phallique, peint en rouge et couronné d'œillets jaunes. Les échoppes sont garnies d'objets de piété. Les marchands harcèlent les passants en leur vantant les mérites de leur pacotille et l'on finit par voir danser devant ses yeux, comme en un vertige, ces petites divinités gesticulantes et affreuses.
Au centre du temple, trône un énorme taureau de pierre près duquel des prêtres veillent chaque nuit. C'est le noble Nondi, la monture sacrée du dieu. — Des vaches passent, en fientant sans nui respect sur les dalles de marbre que baisent dévotement les fidèles. Il y a cohue continuelle. On beurre les idoles, on arrose les lingamSy des brahmes-officiants marquent les fronts du sceau rouge de Siva. Dans la pénombre, où grouille la foule, les yeux paraissent brillants d'une mauvaise fièvre, les gestes sont saccadés comme ceux d'hallucinés. Unesorte de névrose, un délire mystique semble s'être emparé de ces hommes et cela angoisse comme si on sentait la folie venir.
Mais le délire mystique n'est-ce pas à Bénarès l'état normal des esprits? Depuis plus de trente siècles (1), des myriades d'êtres humains pensent, rêvent l'au-delà, sur les rives de ce même Gange, s'absorbent dansles spéculations métaphysiques, et n'en sortent que pour accomplir les rites affolants du culte brahmanique qui embrassent la vie entière, commencent le matin au lever du soleil
(1) Bénarès était déjà sainte bien avant la naissance du Bouddha.
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et se poursuivent jusqu'à la nuit tombante: sacrifices aux « Pitris »,aux «Rishis », aux « Devas », àtousles dieux et à tous les esprits; méditations, prières, mantras et exercices pieux ou déments que commande l'imagination surexcitée. — La religion est le pivot de la société hindoue, elle pénètre tous les actes publics et privés et, dans l'Inde, la théorie de la séparation de l'Eglise et de l'Etat no l'ut jamais admissible.
Mais les croyances des brahmes de Bénarès sont si vieilles que le peuple a fini par les oublier, il n'en a guère retenu que lesgestes, et l'anthropomorphisme, contre lequel lutta si longtemps l'âme philosophique et transcendante des aryens, descendus de la vallée de l'Oxusetdu Cachemyre, finit peu à peu par triomphera mesure que l'élément noir prit plus d'importance dans l'Inde par la diffusion et le mélange des races. — Actuellement, la religion de la masse est surtout faite de superstitions et d'observances, et, parmi les castes supérieures, le pharisaïsme domine.
Cependant,la flamme du Yédisme n'est encore point complètement éteinte; des théosophes l'entretiennent et se sont constitués les gardiens
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austères de l'orthodoxie, dégagée de toutes les grossièretés qui la défigurent. Et c'est pourquoi je vous parlerai de Mme Annie Besantet de notre visite au Central H indu Collège,
Une petite maison blanche très simple dans un jardin à la française. — Un joli lieu de repos pour méditer et prier. — L'accueil est aussi très simpie et bienveillant.
La philosophe anglaise, qui dirige le collège, nous explique le but de cette œuvre : étudier les doctrines du Védantisme (1) anciennes comme le monde, et dans lesquelles les Hindous, selon leur degré d'instruction et leur caractère, puisent les enseignements du spiritualisme et de la religion purifiée. « Nous ne détruisons rien,ajoutet-elle,nous réformons dans le sens de la tradition. Le brahmanisme à travers les siècles s'est enténébré. Les antiques symboles de la sagesse aryenne ne sont plus compris que d'un très petit nombre d'initiés et la sèche dévotion tient lieu de morale pour la fouie. Il faut éclairer les âmes en leur dévoilant peu à peu la doctrine des mystères, et en leur montrant l'esprit véritable de la
M) Le védantisme, philosophie spiritualiste, par opposition au système matérialiste du « Sankya ».
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religion — elle est assez large pour contenir tous les hommes. — S'ils entendaient ces hommes, s'ils voyaient, en vérité ce serait le règne de Dieu sur la terre, le règne des « Fils de la lumière », selon la parole même de Jésus. Ils se sentiraient vraiment frères, parce qu'ils reconnaîtraient en eux les communes émanations de l'énergie première et intelligente, participant à cette énergie qui est Brahma; car « Brahma, disentles textes saints, réside dans l'intérieur de tout homme mais peu savent le trouver. D'autres, après nous, achèveront ce grand œuvre de rénovation religieuse ; notre mission à nous est de le pressentir et d'y travailler de tout notre cœur ». La métaphysicienne parle avec une grande noblesse, et très simplement. Ses beaux yeux rêveurs semblent contempler l'invisible. Douce, bonne envers tous sans distinction de classes ni de castes, de tous elle est aimée et respectée à Bénarès, — et c'estainsi qu'aux nombreuses sectes de l'hindouisme, elle ajoute une nouvelle forme très pure, exaltée, de la charité ardente du Nazaréen, et, en somme, très chrétienne (1).
(1) L'établissement de Y « Hindu Collège » a également un but plus humain. — C'est, en fortifiant la religion dans l'âme
/# janvier..., — Une dernière fois nous revenons sur les rives du Gange. Il est sept heures du matin. La foule afflue du haut en bas des escaliers, et tandis que la voix des musettes gémit, que les trompettes et les gongs bourdonnent au fond des temples, dans la buée matinale les ablutions, entremêlées de litanies, se répètent dans le fleuve, l'eau ruisselle sur les torses d'ambre, les gestes de statue se déploient au soleil... (1).
20-21 janvier. — Darjeeling. Ce n'est déjà plus l'Inde. C'est une toute autre nature et une autre race. Au lieu des plaines limoneuses du Gange, des montagnes se dressent, des crêtes couvertes de neige, les contre-forts de lTlima-
populaire, de le mieux discipliner et par ce moyen de rendre la domination anglaise dans l'Inde plus puissante encore.
— .... (1) C'est à ce moment qu'avait lieu en France l'élection présidentielle. Le résultat nous en parvint au moment où nous quittions Bénarès. — Et voici comment le & Pioneer », organe officiel des Indes anglaises, commentait l'événement : « Le nouveau choix du Parlement français, honorable en soi d'ailleurs, semble avoir une signification politique particulière. Les députés et les sénateurs, en portant leurs votes sur l'ancien président du Sénat, entendent bien montrer par là que la Constitution n'attache aucune importance à la valeur personnelle de son représentant suprême. »
laya. Et comme population c'est un mélange de Tartares, de Mongols et de Chinois qui nous déroute, et nous éloigne.
Quarante-six heures de chemin de fer ont suffi pour changer aussi complètement le décor et les personnages. On quitte la ligne du Bengalenord à Silliguri,et de là 1' « himalayan railway », aux wagons étroits et très has sur roues, vous emporte vers Darjeeling.
Plusieurs kilomètres de brousse d'abord. Bientôt la forêt commence, la jungle sauvage et chevelue, chantée par Kypling. — Les arbres s'enchevêtrent, des lianes plus grosses que le bras les enserrent comme dans un filet. De ci, de là, le long de la voie, des postes s'échelonnent, des cabanes blindées, élevées sur pilotis pour y être à l'abri des fauves et ressemblant étrangement à des garde-manger. Puis le petit train commence à grimper, les précipices se creusent, la forêt s'enfonce. De temps à autre on aperçoit un village lepcha. Le froid déjà se fait sentir et le brouillard nous enveloppe.
Partis à sept heures du matin de Silliguri, nous arrivons seulement à trois heures à Darjeeling(l).
(1) A 2.840 mètres d'altitude.
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Miséricorde ! que les indigènes ici sont donc affreux! Avec un peu de bonne volonté on les prendrait facilement pour de grands singes. Ils en ont la laideur, le cynisme, aussi bien que la saleté et l'odeur repoussante. Leur tête semble taillée à coups de bâche, leur nez est écrasé ; leur face aplatie fait pensera une lune sur laquelle un mauvais génie se serait assis, et leurs yeux percés en vrille disparaissent sous des paupières vierges de cils. Bhoutias, Lepcbas, Limbous, Népalais ou Thibétains, tous les peuples voisins sont ici représentés et tous les spécimens se valent.
Mais ce sont encordes femmes qui me navrent le plus. Pour se garantir du froid, elles se couvrent la figure d'un enduit brunâtre, et par places seulement. Les unes ont le nez noir, les autres le front ou les pommettes mouchetées comme par une horrible maladie^ et quelques élégantes ont, collées à leurs tempes et à leurs bajoues, des petites rondelles en pelure d'orange. Les malheureuses! Par exemple elles ont un assortiment de bijoux qui se balancent et s'entrechoquent pendant la marche. Des turquoises aux doigts, aux oreilles, des turquoises encore au cou et à la ceinture. — Il paraît que ces femmes
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sont polyandres; elles ont parfois jusqu'à cinq maris. Grand bien leur fasse, mais je rends grâce au Ciel qui ne m'a pas fait naître Thibétain!
Nous avons passé une partie de notre journée dans le village indigène. Un lama obligeant et fort sale nous a fait les honneurs de son temple, et à la sortie de ce pauvre sanctuaire, où des loques tiennent lieu de bannières, le sacristain nous a vendu deux moulins à prière.
Près d'une échoppe de pelletier,où nous discutions le prix d'un superbe tigre rayé, deux femmes sont venues minauder autour de nous en nous offrant leur batterie de turquoises, et leur odeur de fauves nous a longtemps poursuivis.
Enfin, une sorte d'idiot, pendant toute notre promenade, un monstre à laideur bestiale de crétin, s'est attaché à nos pas en agitant une petite sonnette. Chaque fois que nous nous retournions, il s'arrêtait, penchait la tête en avant, en clignant des yeux et éclatait d'un gros rire. C'est étonnant à quel point, sur une pareille laideur, l'expression de sottise peut trouver son complet épanouissement !
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Dimanche 22 janvier, — Levés à quatre heures du matin. Aquatre heures et demie nous partons sur des petits chevaux montagnards à longs poils. Nous allons voir le soleil se lever sur la Kinchinjanga.
Dans la nuit noire, nos poneys avancent lentement. Nous traversons quelques hameaux aux chaumières endormies. A mesure que nous montons, l'ombre devient moins épaisse, nous émergeons de l'obscurité, tout enveloppés de nuages. Blafarde, l'aube se lève, et par à-coup la clarté augmente.
Comme nous atteignons le sommet de la «Montagne du Tigre », à l'horizon, une lueur de sang apparaît. Des crêtes neigeuses, qui se glacent de rose, surgissent au milieu d'une tempête de nuages couleur souffre. Un grand disque resplendit maintenant, d'un or rouge qui devient jaune très pâle. Et puis, toutes les formes s'évanouissent, il n'y a plus que de la lumière, une lumière aveuglante...
Devant nous la blancheur de la Kinchinjanga, du Jannu et du Pandim crépite. Tout au fond, à peine visible à l'œil nu, la tête du Gaouri-Sankar pointe. Et de l'autre côté de ces murailles,, qui
sont les plus hautes montagnes du globe, s'étendent des pays presque encore sauvages, le Népal à l'ouest, le Sikkim et le royaume de Bhoutan à l'est, au nord le Thibet...
A notre table du « ^Yoodlands house », nous avons deux voisins qui forment le plus amusant contraste que l'on puisse imaginer. Le premier est une artiste-peintre allemande, la baronin H. von P..., qui parcourt l'Inde en brossant, sans relâche et avec beaucoup de talent, d'innombrables études qu'elle oublie un peu partout dans l'hôtel et met ensuite des heures à retrouver. Tout le romantisme de la vieille Allemagne est en elle. Les impressions de voyage qu'elle nous confie ont une saveur germanique qui paraît tout particulièrement étrange dans ce milieu mi-indien, mi-chinois où nous sommes, et le symbolisme dont elles sont chargées remémore toutes les théories de la jeune Ecole d'art, dont elle est un des plus ardents champions.
L'autre convive est un Américain, M. H.-D. W... Il fait le tour du monde en automobile. Mais, dans lespays qu'il traverse, il ne s'intéresse qu'à la qualité des routes. « La Birmanie, dit-ii,
est très jolie, vous verrez. Les chemins sont assez bons. J'y ai fait douze cents milles et n'ai crevé que deux fois de Rangoon à Mandalay. Mais, le nord de l'Inde, c'est mauvais. On ne peut dépasser du trente à l'heure »
24 janvier. — Nous sommes redescendus des hauteurs de Darjeeling dans la vallée du Brahmapoutre et du Gange, et nous voici à Calcutta, — notre dernière étape, avant de quitter l'Inde!
Ce qui m'a fait le plus de plaisir à Calcutta, je vous l'avoue franchement, c'est de retrouver le type hindou dans toute sa pureté. La délicatesse de cette race m'a frappé encore davantage après les grossiers Thibétains de l'Hymalaya et je ne me lasse pas de l'admirer.
De la ville même de Calcutta je ne vous dirai rien, ou presque rien. — C'est une ville de transit par excellence, très moderne et bruyante, très cosmopolite aussi. Comme à Bombay, il y a des quartiers chinois et japonais, beaucoup d'encombrement à certaines heures dans les rues et sur les boulevards, et à côté de grands monu-
ments d'un style banal, de riches magasins où trônent des babous, importants dans leur graisse.
Mais elle n'a rien qui la distingue des autres comptoirs de la côte, et je ne vois guère à louer que ses très beaux jardins, le Royal botanical, où sont réunis tout les spécimens de la flore équatoriale : despandanus,des araukarias géants, des palmiers à double tête, des banians fantastiques dont les marcottes ont formé une forêt — et le Zoological garden, qui possède la plus belle collection de fauves que j'aie jamais vue.
J'ajouterai aussi que les meilleurs hôtels de Calcutta sont inférieurs.,et que l'on est tout étonné de constater cette négligence dans la capitale des Indes anglaises.
Ce matin, comme nous revenions du palais de Lord Curzon, gouverneur de Calcutta et vice-roi des Indes, trois calèches escortées de lanciers nous ont croisés au grand trot et nous avons entrevu, à demi-couchés sur les coussins, des hommes en somptueux uniformes, l'aigrette au turban, des rajahs en villégiature, qui allaient
rendre hommage à leur suzerain. En passant devant la porte d'honneur, sur laquelle flotte le drapeau anglais, les princes se sont redressés et ont salué d'un geste militaire.
— On reconnaît volontiers aux Anglais le génie de la colonisation. Mais nulle part plus que dans l'Inde assurément la tutelle britannique ne s'est révélée active et intelligente. Aujourd'hui l'Inde entière est soumise, les descendants des grands révoltés de l'Indépendance, Holkar et Scindiah,sont fidèles sujets de Sa Majesté le roi Edouard — roi et empereur. Le peuple n'a qu'à se louer du système d'impôts réguliers qui lui pèse bien moins lourdement que les caprices de ses anciens souverains; les onctionnaires sont choisis parmi l'élite de la métropole, les voies de communications ont permis d'enrayer — sinon de supprimer encore — , la famine, qui est le fléau le plus redoutable du continent avec la peste ; des manufactures, des écoles se sont fondées un peu partout et de nouveaux débouchés enrichissent le pays. Enfin les fonctions publiques sont accessibles à tous les Indiens, sans distinction de castes, et les religions, également protégées, ont le libre exercice de leur culte et
la permission d'établir des missions de propagande. — De sorte que cette dominationanglaise, si intelligemment et libéralement comprise, apparaît comme réellement colonisatrice et bienfaisante...
Et cependant une mélancolie indéfinissable vous prend à constater la lente désagrégation de toutes les anciennes forces originales de l'Inde et leur absorption dans la personnalité anglaise. L'élément purement hindou d'âme et de traditions de plus en plus tend à disparaître. Et si une renaissance avec un réveil d'indépendance — ce qui est peu probable d'ailleurs, sinon impossible — ne se manifeste d'ici quelques années., il ne restera bientôt plus clans l'Inde que des générations formant une race quasi-nouvelle, la race des Anglo-hindous.
Voici déjà terminée la première partie de notre voyage autour du monde 1 Le continent indien s'est évanoui derrière nous. — Hier de grand matin nous avons abandonné Calcutta.
Mais à mesure que s'éloignait la rive nous avions l'impression étrange de nous éloigner de nous-mêmes... Ne serait-ce pas qu'entre l'Européen et l'Hindou, malgré les évolutions différentes, il y a communauté d'origines? Nous sommes deux rameaux de la môme souche aryenne et cette parenté se révèle parfois de manière saisissante, physiquement dans les traits bronzés des brahmes qui sont identiques aux nôtres, et plus encore moralement dans leurs vieilles légendes religieuses. Maintenant l'Orient jaune va s'offrir à nous, des peuples dont l'histoire est sans affinité avec la nôtre et dont l'âme même nous est étrangère : peuples bien plus loin de nous et plus impénétrables
Nous reprenons la vie de bord. — Le Pentakota de la«Britishindia navigation» ne transporte qu'une dizaine de passagers en première. — Par contre, dans l'entrepont, toute une cargaison de coolies émigrants, hommes, femmes et enfants, est entassée. On entrevoit la masse sombre de leurs corps nus, où le reflet des bracelets de cuivre pique, çà et là, une note de lumière.
Mais nous voici en pays de connaissance. — L'aimable peintre de Djarjeeling, Mme H. von P.. . a eu l'heureuse idée de choisir le même bateau, et c'est la première personne que nous apercevons en mettant le pied sur le Pentakota. — Pendant cette traversée de Calcutta à Rangoon, elle sera un de nos compagnons les plus agréables. Fantasque, ébouriffée, d'esprit romantique et d'une grande culture, elle nous tient sous le charme de sa conversation. Ses idées sont originales et piquantes et elle les exprime avec la franchise des artistes. Mais parfois elle s'interrompt, disparaît en courant et revient quelques minutes plus tard, traînant derrière elle ses toiles, un affreux petit baluchon dans lequel elle enfouit ses couleurs et ses pinceaux, et note,
Birmanie et indo-chine III
sans plus tarder. un nuage qui passe, le reflet du soleil sur la mer, ou bien, par goût du contraste, croque sur un coin d'étude commencée un groupe d'enfants hindous qui jouent sur le pont. Et souvent, le soir, comme elle a une voix très pure, Mme H. von P..., accoudée aux bastingages, et les yeux perdus dans le rêve, chante, en demi-teinte, de vieux lieder allemands. . .
Ces lins de journées dans le golfe de Bengale sont d'un charme pénétrant. Après les heures lourdes de l'après-midi, une détente survient lorsque le soleil décline. — Alors on abandonne le livre commencé ou la partie de golf-deck^onv se recueillir. Bientôt on n'entend plus sur le Pentakota que la pulsation de la machine. La fumée traîne au-dessus de nos têtes comme un grand voile de crêpe. A l'arrière, sous l'hélice, l'eau bouillonne, toute phosphorescente, d'un vert pâle qui se mue enlilas, et de temps à autre, de l'entrepont des troisièmes, des mélopées tristes, lentement scandées, montent par bouffées....
2g-3o janvier . — Sur la terre Birmane . — La
Shwe Dagon pagode de Rangoon — c'est la première chose que l'on aperçoit quand la rive se dessine. — Une masse dorée énorme à sa base, qui s'effile jusqu'à devenir pointue, et se dresse au-dessus de Rangoon, comme la tour Eiffel audessus de Paris(l).Une sonnette géante, a dit Chevrillon, en somme un monument étrange qui déroute l'imagination. Ce type imprévu d'architecture, qui est celui de toutes les constructions bouddhiques, appartient au mode birman, et la S hwe-Dagoon, parmi les innombrables temples de la Birmanie, est le plus illustre par son antiquité comme par sa sainteté. On y révère huit cheveux de Gautama et plusieurs reliques des trois bouddhas qui Pont précédé.
Deux léogriphes en gardent l'entrée, croquemitaines à faire rêver les enfants, la gueule ouverte, les yeux plus larges que des assiettes. Et ces monstres, mieux encore que le caractère mongol de la race birmane, annoncent le voisinage de la Chine, de ses dragons, de tous les diables horrifîques et puérils qui hantent le cerveau des Célestes.
(1) La Slui:e-l)(ifjoon est presque aussi haute que la cathédrale Saint-Paul de Londres.
Le caractère très singulier de la Shwe-Dagon tient aussi à ce qu'elle n'a aucun plan d'ensemble. Quand on a grimpé les hauts degrés de l'escalier et franchi le couloir, bordé d'échoppes, où sont exposés des objets de piété qui ressemblent à des jouets, on débouche sur une large plateforme. Au milieu, sous le soleil aveuglant, l'énorme sonnette se dresse, flamboyante, d'un éclat métallique. Tout au sommet, la flèche paraît une aiguille d'or piquée dans l'azur du ciel. — Mais autour du monument, formant une ceinture irrégulière aux quatre grands bouddhas assis au pied de la pagode centrale, une centaine d'autres petites pagodes se pressent. Il y en a de toutes les époques et de toutes les tailles; les unes en marbre blanc, avec des incrustations de pierreries, les autres en bois de teck gauffré d'or, d'autres encore tout en cuivre ou plaquées d'argent. Et chacune renferme un Bouddha, figé dans son immobilité de songeur éternel.
La Shwe-Dagon est aussi sainte pour les bouddhistes d'ïndo-Chine que l'est le Temple d'or de Bénarès pour les brahmes de l'Inde. On y vient en pèlerinage de tous les coins de Birmanie, aussi bien que du Siam et du Cambodge.
C'est un défilé ininterrompu de fidèles, un incessant égrènement de chapelets et de litanies, au milieu des cierges aux flammes jaunes et du tintement innombrable des cloches. Des sacerdotes rasés et drapés de vermeil comme les bonzes de Geylan, passent modestement avec un visage ascétique d'une onction tout ecclésiastique. De vieilles bonzines, vêtues de blanc, prient à genoux, les mains jointes, devant les grandes statues,— et dans les kiosques voisins, les grincements de violons, accompagnant la mélopée des prêtres, se mêlent aux sonneries continuelles des gongs, tandis que montent avec lenteur les spirales bleues de la myrrhe et celles de l'encens.— Les autels, les Bouddhas sont voilés de mystère et de parfums....
Mais à l'entour delà pagode très sainte, comme à la porte de nos églises, des mendiants exhibent leurs misérables laideurs, des lépreux, des bancroches, des aveugles. Voici un enfant macrocéphale : il est étendu sur le dos et riboule des yeux blancs ; ses membres atrophiés ne pourraient le soutenir, et son front démesuré semble prêt à éclater: on dirait la figure qui orne les couvertures du Je sais tout. Plus loin un autre mons-
tre, sans bras ni jambes. La charité des pèlerins va de préférence vers celui-là, c'est un vrai tronc pour les aumônes et les piécettes, qui tombent devant lui, plus abondantes, semblent le consoler de n'être pas fait comme tout le monde. ..
Et pendant que nous redescendons les hautes marches de pierre, dans le va-et-vient des moines jaunes, des hommes et des femmes pareillement voilés de rose, les violons et les cloches continuent à chanter en sourdine, les parfums des fleurs et de l'encens alourdissent encore l'atmosphère.
On se ligure difficilement aujourd'hui que Rangoon, il y a cinquante ans, était un simple village de pécheurs! Ce village s'était développé aussi rapidement qu'une cité américaine. Il est devenu un des grands ports de l'Asie, et la neuve Rangoon ne le cède maintenant, comme importance commerciale, qu'à Calcutta ou à Bombay. Mais on y compte plus de Chinois et d'Anglais que de natifs Birmans. Ces petits hommes délicats, enroules dans des étoffes claires, paraissent tout dépaysés au milieu du tohu-bohu des rues, qu'encombrent ieurs envahisseurs, gens de trafic
ou d'industrie aux allures affairées. A côté des jaunes laborieux et remuants comme des fourmis et des Anglo-Saxons au visage sanguin, à la démarche énergique, ils donnent l'impression de rêveurs insouciants, réfractaires à l'effort, mais d'aspect charmant et très sympathique.
Nous avons quitté Rangoon mardi, mais c'est tout banalement par le chemin de fer que nous gagnons Mandalay. Vingt heures de trajet. Il aurait fallu six jours pour remonter l'Irraouaddy.
Mercredi, de grand matin, nous passons en vue d une ville désolée dont il ne reste plus que de grandes dagobas blanches, des sonnettes de pierres surmontées de l'ombrelle conique, l'inévitable^' de l'art birman. Ce sont les ruines d'Amarapura, l'ancienne capitale. Un petit hameau s'est installé au milieu et l'on entrevoit des huttes dans l'ombre des dagobas, et, çà et là, de grandes taches, rouges comme du sang, des récoltes de poivron qui sèchent au soleil.
Mandalay n'est guère plus vieille que Rangoon. Elle a été bâtie du jour au lendemain sur
BIRMANIE ET INDO-CHINE il"
la rive gauche de l'Irrouaddy, par un caprice du trop fameux roi Thébaw, que les Anglais dépose rent en 1885. L'aspect en est tout moderne. Les rues sont larges, bien alignées et perpendiculaires les unes aux autres à la mode américaine. Mais n'allez pas croire que les maisons aient rien de commun avec nos grandes casernes banales et inesthétiques. Ce sont au contraire de gentilles cabanes en bois de teck, propres et très gaies, la plupart composées d'un rez-de-chaussée élevé sur pilotis et adossées à des arbres qui retombent en parasols au-dessus d'elles. Le palais du roi Thébaw, que des flatteurs en veine d'hyperbole a appelèrent le centre du monde », a luimême une architecture simple, d'un style chinois très allégé.
Dans ces rues circule un petit peuple propre et gai, lui aussi. Les mignonnes Birmanes ont la figure poudrée comme des pierrettes, elles se serrent la taille dans des étoffes claires, jaune orangé et surtout roses ; elles relèvent leurs noirs cheveux en un chignon qui forme calotte sur le côté. Les hommes ont les mêmes jnpes roses et un serre-tète de pareille couleur. — Race menue et gentille, aux gestes maniérés, aux pom-
mettes saillantes, aux yeux bridés et qui donne l'idée d'un peuple de chats.
Mais c'est surtout dans les bazars de Mandalay, où elles sont vendeuses, qu'il faut voir les petites Birmanes pour bien apprécier leur grâce. Quand le soin de vanter leurs marchandises ne les occupe pas, elles passent leur temps à se farder, blanchissent à la craie leur front et leurs joues, cernent savamment leurs paupières de noir, et, une fois maquillées à leur gré, rêvent en fumant de gros cigares blancs. Mais dès que l'on approche d'elles, les voilà qui se redressent pour papillonner avec mille sourires et des propos sans doute charmants, qu'on regrette de ne pas saisir. Elles mettent à vous servir un empressement qui excite à acheter. Comme elles diffèrent des Hindoues, mystérieuses et passives, qui vaquent à leurs occupations de ménagères avec la gravité de prêtresses! — Mais, hélas ! si vous avez la curiosité d'examiner la pièce de soie qu'on vous offre, le charme est rompu. Dans un coin, une étiquette porte « made in Germany ». L'Allemand s'insinue en Birmanie comme dans l'Inde et tout l'extrême-Orient. L'Anglais le redoute et le hait.
Le Thathanabaing, ou archevêque bouddhiste de Mandalay, habite au « Monastère de verre », non loin du palais royal, maintenant « Fort Dufferin », et tout à côté des 450 pagodes où sont inscrites, sur des stèles de marbre, les évangiles de Gautama. C'est un bon vieux pasteur de quatre-vingt-dix ans, vénérable' et très cassé, très accueillant aussi, car il a bien voulu nous accorder audience. Mais au « Monastère de verre » on vit séparé du monde. Presque personne parle anglais. Cependant, un novice, un peu moins étranger aux choses d'Europe, a pu nous servir d'interprète.
L'évêque d'abord nous souhaite la bienvenue et nous fait asseoir à ses côtés dans une salle aux boiseries vieil or, au milieu de nombreux moines en robes jaunes. Puis, tout en grignotant des bonbons amers, qu'il nous faut aussi goûter, il nous interroge. « Quel est votre nation ? — La France ? — Y parle-t-on la même langue qu'en Angleterre? » Le jeune interprète rectifie son erreur et lui apprend que nous venons de Paris; cette grande capitale pour laquelle vient justement de s'embarquer, il y a quelques jours, un missionnaire du couvent. — Du coup, nous
voilà dans les bonnes grâces de Sa Grandeur bouddhique, et quand nous lui avons dit notre sympathie pour les temples birmans, en particulier pour la pagode Arrakan de Mandalay et son énorme Bouddha doré (1), la joie de l'archevêque est à son comble. Il sourit de toute sa bouche édentée et nous tape affectueusement dans la main.
... Mais ce matin la bonzerie est en liesse; on reçoit un nouveau moinillon dans la confrérie, et, pour le mieux accueillir, quelques danses s'apprêtent, auxquelles nous sommes conviés. Dans le jardin une estrade s'élève, ornée de verroteries, de grandes lanternes et d'un dragon cornu.
Déjà les moines font cercle, amusés, souriant d'avance comme de grands enfants et leurs draperies oranges, au milieu des sarangs roses des invités, s'éclairent merveilleusement au soleil (2). — L'orchestre prélude. D'abord les tam-tams
(1) Cette très vieille statue, de dimensions colossales, est, selon la légende, contemporaine du Cakia-Mouni même. La dévotion des fidèles la recouvre d'une quantité de petites feuilles d*or qui s'exfolient et lui donne un air de vétusté plus grande encore .
- Jadis, dans l'Inde, le jaune était la couleur des vêtements des castes inférieures. Le Bouddha le prescrivit à ses prêtres par humilité.
réclament l'attention du public. Ensuite le gainait (ou tympanum de cuivre), annonce unephrase joyeuse que reprend le hni (ou musette). Les tambourins du sain l'accompagnent, soutenus par la grosse caisse, tandis que les clochettes et les battoirs de bambous ponctuent énergiquement le rythme. —Dans cette musique birmane, il y a plus de couleur que dans la musique hindoue , mais moins d'émotion. Les instruments alternent ou superposent leurs chants avec une recherche amusante de polyphonie. Par son rythme accentué et son coloris, elle évoque — de très loin — les rapsodies populaires russes.
Ensuite, trois danseuses, à tour de rôle, sont montées sur les tréteaux.
Elles ont les pans de leurs petites vestes retroussés comme les coins d'une pagode, leurs cheveux huilés paraissent laqués et leurs visages sont enfarinés. Elles dansent avec des gestes cérémonieux, en frappant parfois du talon et en jetant le pied droit en arrière à la façon de ce que nous appelons vulgairement « coup de pied de vache »; leurs bras restent immobiles, tandis que la main se disloque dans tous les sens. L'assistance s'amusait fort de leurs ébats, les
encourageait de la voix, lançait même des plaisanteries, et celles-ci devaient être fort drôles, s'il faut en croire les éclats de rire qui leur répondaient.
C'est ainsi que, dans les couvents de Birmanie, les jeunes moines se préparent par des réjouissances musicales et chorégraphiques à la vie contemplative des disciples du Bouddha, cette vie d'immobilité qui est en quelque sorte le noviciat du néant.
On sait qu'une antique coutume du moyenâge bouddhique prescrit à tout homme un stage de plusieurs années dans une bonzerie. C'est une discipline dont bien peu encore aujourd'hui s'affranchissent. Entre la loe et la 20e année les jeunes Birmans prennent la robe jaune. — Mais, à côté de ces frères convers, il y a les pohngyes, ou prêtres proprement dits, qui prononcent des vœux perpétuels. Ces très doux moines vivent dans un quiétisme bénin, détachés de 1' « illusion de cette vie », astreints à plusieurs bréviaires par jour et aux exercices pieux qui bientôt endorment en eux toute volonté. Ils apprennent que la vie est un mal; toute action n'engendre-
t-elle pas une souffrance? La suprême sagesse consiste donc à abolir le désir en soi.
Les mœurs des pohngyes sont pures et très douces. Leur esprit vit d'une vie abstraite, inerte, engourdie, qui n'admet ni le mouvement du corps, ni même celui de la pensée, et semble plutôt une sorte de torpeur mystique, de Nirvana anticipé. lis sont dignes de respect par la morale qu'ils enseignent et qu'ils pratiquent. Pourtant ce sont leurs doctrines stupéfiantes qui ont énervé le caractère du peuple birman et le figent depuis des siècles dans un rêve sans réveil. — Le Bouddhisme, pour la Birmanie, a été une sorte d'opium moral.
3 février. — Le temps nous manque pour remonter jusqu'à Bhàmo. Bientôt il nous faut regagner Rangoon où nous attend le Pentakota.
Nous avons retrouvé nos cabines et le traintrain de la vie à bord.
Il y a quelques visages nouveaux : Mmô H. von P. ..n'est plus des nôtres. En revanche deux misses américaines, de 18 à 20 ans, qui font seules le
tour du monde, ont pris place parmi nous, ainsi qu'un pasteur de l'église presbytérienne et trois missionnaires weslyennes qui, le soir sur le pont, chantent pendant des heures des cantiques sur des airs sautillants de cake-walk.
.Nous lisons une grande partie de la journée, entre autres des livres achetés à Bénarès, un Advenced text book ofhindu religion and ethics, et un énorme in-folio des hymnes de Véda.
Nous descendons toujours vers le Sud.
5 février. — Retour d'escale. Nous venons de passer une journée et demie à Penang. C'est à la frontière de cette pointe de terre siamoise qui s'avance dans la presqu'île de Malacca.
A peine débarqués, nous nous sommes fait conduire au jardin botanique.il y a, dans les jardins de Penang, des arbres étranges qui portent des bouquets écarlates, d'autres dont les branches ont l'air endimanchées de grosses touffes de violettes de Parme. Et des orchidées merveilleuses voisinent au bord de petits lacs avec des lotus roses et mauves.
Ensuite, après le dîner, nous avons pris des rickhaws, gentils pousses-pousses décorés de grands oiseaux dorés, et nous sommes allés nous promener à travers la ville. Entre tous, le peuple chinois est grand observateur des traditions. Or une tradition — qui remonte, dit-on, au législateur Confucius — veut que, pendant quinze jours après le premier de Tan, le peuple soit en fête jusqu'à la pleine lune (1). Hier soir, les rues dePenangétaientilluminées : lanternes multicolores en papier, lampions etglobes électriques. Nous laissons derrière nous les quartiers, commerçants et les quartiers des riches villas, et tout à coup nous débouchons sur la promenade publique, au bord de la mer. Des jonques noires, aux voiies veinées d'arêtes comme des nageoires de poissons, se balancent, et dans la grande avenue, le long de la plage, de brillants équipages défilent au pas (2). C'est ici que se donnent les rendezvous de noble compagnie et toute la fashion de Penang est là réunie.
Les féeriques visions! Dans des calèches, de
(1) Le premier de Tan chinois tombait cette année le 25 janvier de notre calendrier.
(2) Le luxe des Chinois consiste surtout en diamants et en chevaux. La plupart de ces chevaux sont importés d'Australie.
belles dames chinoises, très fardées et chargées de diamants, sont étendues nonchalamment. Des diadèmes, des colliers aux triples rangées, des bracelets très lourds et de grosses bagues constellent leur poitrine, leurs bras, leurs mains. Robes éblouissantes en soie rose garance, rose saumon, mauve, bleu de lune, vert pâle. Des enfants, parés comme des châsses, leur l'ont face et, ressemblent, avec leurs yeux tirés, à de petites idoles un peu étonnées tandis que des valets hindous, aux jambes nues, trônent gravement sur le siège : race de conquis, race du passé, qui mène celle de l'avenir à la victoire.
Et puis nous sommes revenus dans les rues illuminées de la ville chinoise, nous autres barbares occidentaux qui paraissions inélégants et sans prestige dans nos vêtements de flanelle. Nos agiles trotteurs couraient, couraient à perdre le souffle, stoppant haut et l'orteil très séparé des autres doigts.
... Dans la pâleur bleue de la lune, les flammes sautillantes des petites lanternes avaient l'air de lucioles jaunes.
Singapour, g- 12 février. — L'aspect d'un quartier chinois : — Des boutiques, des échoppes qui se succèdent sans interruption d'un bout à l'autre des rues. Près de chaque porte, à côté d'une énorme lanterne en papier, une enseigne chinoise se balance — caractères rouges ou dorés sur fond noir — au-dessus, une pancarte rédigée en mauvais anglais nous renseigne plus clairement sur la profession du locataire: Chang-Lee, chinese laundry — ICien-chen, doctor anddruggist — Tiang-leong, Kon-san chop-èarber,elc.
— Et celle-ci, souvent répétée : Pawnbrokerofjice, monts-de-piété où l'on prête sur gages ;
— et ce sont là vraiment des établissements fort utiles, car le Chinois est joueur dans J'âme et souvent perd en une nuit le gain de plusieurs semaines de travail.
On entrevoit des commerçants qui s'empressent en trottinant derrière leurs comptoirs, des barbiers rasant avec amour le crâne de leurs patients, des tailleurs accroupis sur le pas des portes. — Sur la chaussée, des coolies, accroupis en une assez vilaine posture et leurs ballots
posés à terre, se réconfortent d'une bolée de riz, assaisonnée, pour quelques cents, d'une demidouzaine de sauces diverses très épicées. Des marchands ambulants — marchands de soupe, de poisson salé, de sodas et de tisanes chaudes, — rythment leur pas, l'épaule barrée d'une grande latte qui supporte deux plateaux, et, pour attirer les clients, ils agitent des lamelles de fer ou des castagnettes en bambou, dont l'appel scandé est une tierce mineure. — Des rickshaws, à fond de train, passent en criant pour faire garer les piétons, des gharrys, qui ressemblent étonnamment à des corbillards de pauvres et conduits par des cochers assis sur les ressorts, les croisent au petit trot de leur minuscule poney pie. — Une fade odeur chinoise, faite d'encens, de graillon et d'opium, flotte dans l'air, traversée de temps à autre par une autre plus forte et écœurante de graisse fondue. — Et soudain, comme nous tournons à un coin de rue, une chose inattendue, stupide, frappe nos yeux: des affiches de Dranem et d'Yvette Guilbert, qui sourient niaisement aux passants. Mon Dieu, que viennent faire ici le pitre aux souliers délacés et l'ingénue aux gants noirs! Ils ont un air tellement dépaysé dans ce
milieu, tellement « autre monde », qu'ils en sont navrants.
Le jour de notre arrivée à Singapour était justement le dernier des réjouissances organisées à l'occasion de l'année nouvelle (1). Pendant toute la soirée et une partie de la nuit, des milliers de pétards ont assourdi les rues. — On eût dit un bombardement ou une émeute.
Dans nos fêtes populaires, au 14 juillet même, dans les faubourgs de Paris, nous ne connaissons pas de tels tapages. Caries feux d'artifice, les flonflons et les grosses caisses sont un des grands plaisirs des Célestes. —Ces laborieux, ces sédentaires, qui vivent entre leur métier et leur pipe d'opium et se nourrissent d'une poignée de riz, font, quand ils se mettent à s'amuser, éclater leur joie plus bruyamment que les autres.
Et dans les rues pavoisées, des farandoles, des retraites aux flambeaux s'organisent, des magots en robe de soie sautent avec des contorsions d'épiieptiqucs, en poussant des cris aigus, tandis que les pétarades détonnent. — Nous avons peu dormi cette nuit-là.
(1) Le kon'um.
En vérité, je ne connais rien de plus stupide que les « boys » chinois des rickhaws — à peine est-on monté dans leurs chars légers, on n'a pas même eu le temps de leur jeter une adresse, que déjà ils ont bondi en avant d'un élan furieux. — Inutile de crier, ils n'entendent pas, impossible de les arrêter par leurs queues de cheveux, les queues sont enroulées autour des têtes. Après une course affolée, on arrive ainsi à un carrefour, ou dans une ruelle inconnue. Alors brusquement le « boy » stope, pose à terre les brancards et regarde son client, d'un air abruti. Mais, si vous tentez de lui donner quelques explications, sa figure s'illuminera, il semblera avoir enfin compris, et violemment opinera de la tète en criant : « ha ! ha !.. » — Un nouveau départ à toute vitesse, de nombreux détours dans des rues encombrées où, cent fois, vous penserez écraser quelqu'un, et finalement vous aboutirez à l'autre extrémité de Singapour, dans un quartier aussi ignoré.
Il faut en effet, nous a-t-on dit, traiter ces boys comme des animaux et les diriger à droite, à gauche, par de légers coups de cannes sur l'épaule.
1 4 février. — En mer. — Grand Dieu! d'où sortent-ils tous ces fonctionnaires que l'Océanien emporte vers Saigon ! Ils sont nombreux au point de remplir avec leurs familles les troisquarts des cabines. Ils sont encombrants, mal tenus et d'une gaieté bruyante de commis-voyageurs. Toute la journée, on entend discuter « manillons, consommations w.oubiende déclamatoires tirades politiques, qui, souvent, se terminent en querelles, divagations à grand orchestre sur des thèmes perpétuellement rebattus.
Les « dames » de ces Messieurs leur sont bien appareillées. Elles viennent sur le pont en chaussons et en peignoirs de dentelles, les grosses et les mûres, étalées dans des fauteuils et croisant des mains de nourrices sur leurs corsages qui débordent, les maigres et les jeunes levant le petit doigt, la moue aux lèvres, se tortillant et sautillant comme des bébés. — Et tout ça vous a, pour la plupart, un assent qui vous souffle au nez comme un relent d'ail.
Mais l'échantillon le plus réussi de la société
est encore un reporter d'un de nos grands journaux parisiens. Successivement coureur de bycyclette, placier en vins et marchand d'objets de piété place Saint-Sulpice, selon la rumeur publique, il est devenu, après une série d'avatars étonnants, aboyeur dans une feuille à tout faire et vendeur de bonheur social au rabais. — Il tranche de tout, avec une égaie suffisance; aucune question ne lui semble étrangère. Et parfois, à la buvette de l'Océanien, attendri par quelques généreux coktails, il devient lyrique et prédit l'avenir.
Chose bizarre, ce prophète d'estaminet jouit d'une particulière considération à bord. Dans les grandes discussions qui suivent les repas, c'est toujours lui qui a le dernier mot. Ses lieux communs, enguirlandés de rhétorique, fascinent son auditoire. — Et, le visage congestionné, les pouces dans l'entournure du gilet, dans l'encens d'admiration qui monte vers lui, M. le reporter pontifie!...
Jargon de cuistre et de politicien, que tout cela semble creux, mesquin, à quatre mille lieues de Paris! — Et ce passage de YAtharva- Veda me revient à la mémoire en l'entendant : « 0 Terre, tu
portes les imbéciles, ta charge est .lourde, tu abrites les méchants comme les bons, ta patience est grande. »
Samedi, 1 7 février . — L'Océanien & fait escale de deux jours à Saïgon.
De grand matin, avant l'arrivée, un coup de canon ébranla le bateau, nous réveillant en sursaut. — Nous nagions dans les eaux françaises (1).
Vous connaissez la réputation de Saïgon. C'est une jolie ville, pleine de gaieté, où Ton s'amuse beaucoup. Elle possède un théâtre tout neuf, un nouveau caravansérail très confortable et suffisammentluxueux,« l'Hôtel Continental », dont les grooms sont en toque et en vestes rouges, comme ceux de chez Maxim's.Les cafés pullulent et sont fort achalandés. En passant devant plusieurs d'entre eux nous avons retrouvé, en compagnie d'une absinthe ou d'un rainsôow, la plupart de nos compagnons de la veille. — De belles villas, de gentilles canhas abritées sous les arbres, très
(1, La « Donnai » ou rivière de Saïgon.
peu de monuments. Cependant, on admire, place Gambetta, la statue du grand tribun. Il est représenté, le pied en avant et le bras tendu, dans un geste de commandement. — Mais ce qui fait vraiment souffrir, c'est de le voir ici, par cette chaleur, en manteau de fourrures, emmitouflé jusqu'aux oreilles!
Pendant la journée, on ne sort pas. — C'est seulement vers le soir que la vie commence au dehors. — Entre 5 et 7, le Tout-Saïgon élégant se rencontre à la promenade de l'Inspection. Les équipages ne sont pas très brillants, les poses plutôt avachies, mais les sourires et les œillades que vous lancent les jeunes femmes sont par contre des plus encourageants. — Nous avons eu le plaisir d'apercevoir dans une victoria du pays, dite xidore, à côté d'une fort jolie personne, M. le reporter de F Océanien, d'une élégance de photographe, empesé dans une redingote noire et ... un huit-reflets sur la tète!
Après le dîner, si l'on s'ennuie, on a la ressource d'aller à quelques kilomètres de Saigon, àChoIen, la ville annamite et chinoise, et là on peut goûter les charmes des théâtres exotiques, de la musique sauvage et des fumeries d'opium.
Une fumerie saïgonaise. — C'est dans quelque bouge, au fond d'une rue populeuse. — La pièce est petite, salle et puante; on est presque dans l'obscurité. Tout le long des murs, des planches inclinées servent de divans. Quinze ou vingt Chinois y sont étendus à cette heure. Parmi eux, il en est de tous les âges et de toutes les catégories sociales, des jeunes gens qui sont presque encore des enfants, des veillards desséchés et jaunes comme un antique parchemin, des hommes du peuple, des coolies à moitié nus, d'autres encore qu'on devine appartenir à une classe plus élevée, et que le vice seul a conduits en ces lieux.
Et quand nos yeux se sont habitués à l'ombre, soudain, dans un coin, une vision d'horreur les emplit: c'est, la tète contre la muraille, d'où pendentdes nattes effilochéesetd'énormescancrelats, une sorte de squelette étendu sur le dos, les bras allongés le long du corps. — L'anatomie du torse est presquoà nu, tant la peau est collée sur les côtes, le front bossue et cerclé d'une tresse de cheveux gris et sous ce front deux cavités s'ouvrent, béantes dans les ténèbres et sans regard. — « Mon plus vieux client, nous souffle
136 BIRMANIE ET IXDO-CMNE
le patron de la canha. Il vient ici chaque soir, depuis bientôt 15 ans. »
A côté dechaque fumeur,sont disposés une petite lampe, une pipe en bambou, un godet contenant la liqueur veloutée et une longue aiguille. — Avec cette aiguille on cueille une gouttelette d'opium, on la grille. La gouttelette se gonfle, grésille, puis se réduit en une boulette que l'on fixe sur la cheminée de la pipe. Alors, le bambou aux lèvres, on n'a plus qu'à aspirer, tandis que la boulette brune au-dessus de la flamme s'évapore.
Dans l'atmosphère, alourdie par les volutes de l'opium, les'anesthésiés se sentent transportés dans l'Ineffable, dans le royaume des visions ou simplement de la torpeur. Quelques-uns restent immobiles, sans parler, d'autres rêvent à mivoix, les yeux fixes, la prunelle dilatée dans le vide. Le monde extérieur, pour eux, est devenu une illusion...
« Croyez-moi, si vous sentez le besoin d'affiner vos sensations et d'hypertrophier vos sens audessus de la brute, prenez de l'opium. Si vous voulez connaître l'indifférence hautaine des sages pour les mesquineries de la vie, le mépris des injures et l'oubli des trahisons, prenez encore
de l'opium. Prenez-en surtout si vous avez soif des béatitudes du rêve. — A mesure que s'insinue en nous la drogue bienfaisante l'animalité disparaît, et l'homme devient pur-esprit. » — Ainsi parlait une heure plus tard Yinitié qui nous avait admis aux honneurs de sa fumerie particulière — dans une maison toute blanche que surplomblentde grands palmiers en éventails.
Car l'opiomanîe a maintenant des adeptes dans toutes les classes de la société. Elle s'est propagée de l'Extrême-Orient en Occident. Expulsé du Japon, partout traqué sur les territoires où flotte l'étendard au soleil rouge, déjà suspect en Chine, le poison menace de se réfugier à l'autre bout du monde. — N'y a-t-il pas de nombreuses fumeries clandestines à Marseille, à Toulon, à Paris même?
Mais, tandis qu'en nuages sombres l'opium envahissait le petit salon encombré de nattes et de coussins, dans la demi-obscurité, le vieillard du bouge m'apparut, dans son immobilité d'outre-tombe, vivant déjà presque mort et sans regard sur la vie...
Maintenant nous voguons dans la Mer de Chine.
Nous sommes beaucoup moins nombreux à bord. Les fonctionnaires sont restés à Saïsron et les passagers qui continuent Ja route avec nous sont charmants. — C'est d'abord un jeune viceconsul de Sé-Tchouon, qui rejoint son poste après deux ans de séjour en France. Il était en Chine au moment de la révolte des Boxers et peu s'en fallut qu'il ne fût pris et torturé par les rebelles. Sa conduite héroïque Ta fait décorer à vingt-trois ans. — Nous avons encore pour compagnons de voyage de tout nouveaux mariés qui se rendent à Pékin, voyage de noce moins banal que celui des lacs de Suisse et d'Italie. Enfin deux raretés, deux aimables françaises, Mme et Mlle de M... qui accomplissent leur tour du monde, seules, comme des Anglaises ou des Américaines.
Le consul W... m'a enlevé quelques illusions :, la Chine, « vieille potiche et paravent », existe encore, mais nous ne ferons guère que l'entrevoir.— Hong-Kongestune ville anglaise. Shang- Haï une ville cosmopolite. Canton seule est vraiment et uniquement chinoise.
Quand on arrive dans l'île de Hong-Kong, on a de suite l'impression d'un vaste entrepôt. — Tout le long des quais, sur une distance de quelques kilomètres, de massives constructions s'alignent, trouées de vérandas et de fenêtres. De loin elles apparaissent comme quelques ruches d'abeilles démesurées. Et dans le port, à côté de grandes jonques de pêche, quantité de bâtiments de commerce, de toutes nationalités, sont ancrés. Il y en a de chinois, de japonais, quelquesuns sont français, mais la plupart anglais ou allemands. — A peine V Océanien a-t-il stoppé qu'une nuée de sam-pangs, se cognant, s'abordant dans leur hâte, l'accostent. — Et quel est notre étonnement de voir dans ces barques, en guise de matelots, des gaillardes en large pantalon, portant la plupart un bébé ficelé sur leur dos. — C'est une Chinoise qui m'a pris, à bras le corps, pour me déposer dans sa barque. Ce sont
encore deux Chinoises qui ont enlevé nos malles. Elles ont des poings comme des massues, leur cou est musclé au point de paraître difforme, et leur face, écrasée sous un serre-tête bleu, nous rappelle les Thibétaines de Darjeeling beaucoup plus que les sémillantes Célestes de Penang ou de Singapour.
Et en débarquant, sur le quai même, la première chose qui nous frappa les yeux fut un condamné dans sa cangue. Un kawas (1) en turban rouge le gardait et à son cou une pancarte pendait, où étaient inscrits les motifs de son supplice. — - Comme nous braquions vers lui nos kodaks, sa figure grimaça et ses yeux se baissèrent, avec une expression profondément mortifiée.
Victoria, la capitale de la concession anglaise de Hong-Kong, est bâtie sur le versant nord de l'île. Elle s'adosse à des montagnes grisâtres et pelées et s'étage de pittoresque façon. Dans certaines rues, la circulation est malaisée ; les rickshaws ne peuvent grimper ces raidillons, trop escarpés également pour les cars électriques, et
(i) Anciens soldats de l'armée des Indes que les Anglais emploient dans la plupart de leurs colonies d'Extrême-Orient comme agents de police.
si vous êtes trop paresseux pour vous servir de vos jambes, une ressource vous reste : vous faire balancer dans une de ces chaises que portent deux boys infatigables. Quant aux voitures à chevaux, il en circule si peu dans la ville entière qu'on peut les compter.
Un ami, pour nous préparer un agréable accueil à Hong-Kong, avait averti de notre prochain passage une famille de la colonieallemande, trois frères, également blonds, gras, aimables. — Depuis l'instant de notre arrivée jusqu'au départ, ces trois Germains ont déployé pour nous tout le raffinement de leur politesse. Nous sommes devenus leur chose, nous avons été promenés à travers la ville, dans les théâtres et dans les clubs — sans rémission. — Surtout ils nous ont fait les honneurs du club allemand, de sa cuisine et de sa cave renommée. Les bières brunes, blondes, les vins de France se sont succédé sur notre table.
« Champagne, meine Herren? Comment, vous ne nous ferez pas l'injure de refuser! Il est exquis, n'est-ce pas? Alors, vite garçon, uneautre bouteille!... Aprésent, messieurs, weissbier! Si, si, si, il faut accepter ; Champagne, c'est français,
weissbier, c'est allemand, comparez! » Et nous comparons ! — Jamais depuis Pantagruel pareille avalanche de victuaille et de liquide ne s'est abattue sur des estomacs français. Dieu vous garde de la politesse allemande 1
Mais bientôt nous avons délaissé l'île des « Eaux Parfumées », l'anglaise Hong-Kong, pour pénétrer dans la Chine des Chinois.
Nous embarquons le soir à neuf heures sur le Charles-Hardouin, d'un nouveau service français (1). 83 milles à parcourir avant d'arriver à Canton. — Un détail de ce bateau nous étonne, les troisièmes classes, dans la cale, sont fermées d'une grille en fer, mais le commandant nous en explique la raison : « Simple précaution, nous dit-il, car ces parages sont peu sûrs. Dans le Cantonnais, le Kouang-Toung et le Kouan-Si, la piraterie est un sport très considéré. Il arrive parfois que les brigands, en nombre, se faufilent parmi nos passagers, et, une fois au large, sautent sur l'équipage, le malmènent quelque peu, s'il n'a pas le bon goût de se laisser faire, puis finalement pillent les marchandises. Le
(1) Compagnie française des Indes et de l'Extrême-Orient
mois dernier une jonque chinoise de transport a été coulée à 10 milles de Hong-Kong, et avant hier encore, un vapeur anglais, le Tien-Kong, a été misa sac en ces mêmes lieux. C'est pourquoi nous enfermons noire troupeau céleste, nous sommes ainsi à l'abri de ses mauvaises plaisanteries. »
Dans la nuit, nous avançons lentement, un brouillard épais nous enveloppe. Mais voilà que soudain, à l'avant, la mer s'éclaire merveilleusement : il semble que des globes électriques sont cachés dans la profondeur des eaux. Tout autour de nous cette clarté gagne, les courants se devinent à des clapotis miroitants. C'est la phosphorescence des mers de Chine, une phosphorescence bien plus intense encore que celle de l'Océan Indien ou des mers tropicales. — A présent nous avons l'impression d'être portés par des vagues de lumière liquide...
Et vers deux heures du matin, nous entrons dans le Tchou-Kiang ou « Rivière des perles ». — Nous sommes dans la vraie Chine...
L'arrivée à Canton est des plus curieuses.
D'abord on n'aperçoit qu'une ville flottante, dominée par des remparts où trouent des canons en bois, des îlots recouverts d'un toit en sparterie ou d'une bâche, et amarrés les uns à côté des autres. Ce sont les jonques et les sam-pangs où vit près d'un quart de la population cantonnaise. On en compte des milliers, de ces sam-pangs, ils pullulent ici comme des microbes. — A peine notre bateau a-t-il stoppé que leur bousculade se produit comme à Hong-Kong, mais avec plus de brutalité encore. Les femmes-matelots, avec leur bambin pendu dans le dos, nous offrent leurs services avec une ardeur convulsive, et plusieurs, dans leur hâte, manquent de chavirer. Enfin l'une d'elles se fait une trouée, arrive bonne première, nous enlève dans sa barque, et godille aussitôt avec énergie vers l'île de Sha- Min, où se trouve le seul hôtel de la concession européenne.
Je voudrais pouvoir vous donner une idée de cette étonnante Canton, la cité la plus intéressante et peut-être la plus chinoise de l'Empire du Milieu. Ici, la pénétration européenne n'a aucunement déformé les mœurs locales. Il n'y a pas de quartiers neufs avec de grandes
maisons de banque, un service de voirie et une police des rues, comme dans les villes de la côte. Tout y garde son aspect original — et aussi sa saleté. La concession que se partagent les 300 Anglais, Allemands, Français et Américains, fonctionnaires des consulats, est séparée par un arroijo de la ville, et le pont qui la relie à la ville chinoise est fermé par deux portes gardées de soldats. Le passage n'est libre que du lever au coucher du soleil. — De sorte que, défendue contre les influences d'Occident, Canton se montre encore telle qu'elle apparut sans doute il y a cinq siècles, aux premiers voyageurs européens qui la visitèrent.
Pendant quatre jours, depuis le matin jusqu'au soir, nous avons sillonné la ville chinoise et la ville mandchoue. Nos yeux se sont emplis sans lassitude des mille détails de cette vie chinoise si différente do la nôtre. — C'est à pied, naturellement, ou en palanquin, que nous avons erré à travers les ruelles de la cité. Il n'existe pas d'autre moyen de locomotion à Canton. Seuls de rares élégants possèdent des poneys de selle, de vilains petits chevaux à encolure et à fourrure épaisses. Quant aux véhicules rou-
lants, à part quelques brouettes, je n'ai rien vu à Canton qui ressemblât de près ou de loin à une voiture.
Ce 2 5* jour de la première lune de la 3 2* année du règne de l'empereur Kouanjssu {21 février igoô.)
Confortablement balancés dans nos chaises par trois porteurs, deux par devant, un par derrière, nous franchissons de bon matin les limites delà concession. Il y a à peine une heure que les trompes des soldats ont beuglé, donnant le signal de l'ouverture des portes. — A présent nous voici dans la fourmilière jaune.
D'abord nous ne distinguons rien, étourdis par le brouhaha, la confusion et le grouillement dé la foule; mais peu à peu les objets se démêlent, les détails se précisent.
Sur les dalles de granit, toutes suintantes d'humidité et toutes noircies, nos porteurs marchent un « amble » rapide. Ils poussent des cris réguliers, une sorte de mélopée monotone, pour s'entraîner et se frayer un passage : celui de devant commence, les autres donnent les
répons. Des coolies demi-nus les croisent, les accrochent et les bousculent, chargés de gros fardeaux. Des femmes en larges pantalons cirés se hâtent à quelque besogne domestique, suivies d'une ribambelle d'enfants morveux dont les bonnets sont ornés de petits Bouddhas en cuivre. On voit aussi de longues théories d'aveugles, qui s'avancent, rasant les murs et agitant de petites clochettes. Dans la mêlée, d'importants et gras personnages, en robes de soie, se faufillent, écartant les gêneurs à coups de coudes et d'épaule, et reçoivent eux-mêmes des renfoncements qui n'arrêtent point leur course.
Les ruelles sont si étroites que la sensation de plein air n'existe plus. Les toits retroussés se rejoignentpresque,et les innombrables enseignes qui pendent devant chaque boutique obstruent encore le passage de la lumière. Quand deux chaises se rencontrent, souvent l'une d'elles est obligée, pour se ranger, d'entrer dans une maison.
Cependant nos boys, toujours criant, trottinent avec rapidité. Déjà nous avons traversé le quartier des poissonniers, celui des tripiers, et des bouchers, aux devantures desquels sont accro-
chées des viandes anémiées et verdàtres, des poulets et des canards minables sous leur couche de laque, toutes sortes de mangeailles innommables. Yoici maintenant les brodeurs, les marchands de soieries, les cordonniers, puis les barbiers, dont les clients ont la tête appuyée sur un billot comme pour une exécution. On leur masse le crâne et le visage, on leur épile le nez et les oreilles, on amincit leurs sourcils au rasoir.
Un peu plus loin, des blanchisseurs aspergent leur lin^e, avant de le repasser, en soufflant l'eau qu'ils tiennent en réservo dans leurs joues gonflées. — Successivement, tous les métiers défilent devant nous : tailleurs, bijoutiers, lampistes, droguistes, marchands d'incrustations -sur argent et sur ivoire, écrivains publics, enlumineurs, ai ciers, fabricants de cercueils, etc. Et,çàet là, un peu partout, des marchands de thé sont installés, qui débitent leur eau sale aux passants. — Sur le seuil de chaque maison, dans une niche, des bâtonnets parfumés brûlent en l'honneur du génie familial, et tout au fond do la pièce d'entrée, on aperçoit les statuettes des dieux lares, enguirlandées de papier et de sentences. — Mais quelles
puantes odeurs s'échappent de ces taudis où jamais ne pénètre le soleil ! Relents de suin, d'eaux grasses et d'ordures, que ne parviennent pas à dissimuler l'encens et le benjoin. La commission des logements insalubres aurait fort à faire à Canton !
Pendant des heures nous avons ainsi parcouru la ville, sans que je me sois rendu compte de notre itinéraire. Il n'y a aucun point de repère. Toutes les ruelles s'enchevêtrent, se replient en un lacis de boyaux étranglés que rien ne distingue les uns des autres : c'est un labyrinthe (1). Et toujours, partout, la même activité, le même grouillement au travail.
La Chine apparaît en somme comme les antipodes de l'Inde. — Tandis que l'Hindou vit d'une vie métaphysique où le rêve tue l'action, le «Jaune», au contraire, positif et remuant, ignore les spéculations transcendantes et les abstractions de la haute philosophie. C'est un travailleur tenace, un gagne-peiit roublard, avant tout, un commerçant. En sorte que le Céleste Empire paraît
Les rues de Canton portent des noms poétiques et souvent d'un emphatisme et . rue de l'Amour,des Mille Béatilu les, de La Brise rafrai \ rue de la Droiture inima-
j la Vénération qu'on doit aux Ancêtres, de la Vil nité Raisonnée, de la Maternité F
être de tous le plus terrestre si l'on en juge par les aptitudes de la race et ses appétits. Comme nous voilà loin de l'Inde hiératique, de son atmosphère d'extase et d'immobilité !
J'avais manifesté l'intention de déjeuner dans un restaurant indigène, pour nous éviter le retour dans la concession et prendre tout de suite contact avec la vie chinoise. Mais Henri, à qui cette idée ne souriait qu'à demi, m'a conseillé d'étudier avec soin le menu que proposait l'hôtelier. — Vraiment.il a eu raison. — Voici ce menu :
Poisson confit Poulet au copal Hachis de rats et de chiens fumés Œufs pourris Gâteau de sauterelles ou compote de têtards.
0 Brillât-Savarin î — Malgré ma bonne volonté et mon appétit, ces plats délicats m'ont dégoûté de mon idée et nous sommes revenus au plus vite à notre hôtel de Sha-Min.
L'après-midi se passa en visites. D'abord au consulat de France, où nous acceptons une aimable invitation à déjeuner pour le lendemain ; ensuite dans la ville haute, aux missions étran-
gères. Le père supérieur nous fait un accueil plein d'affabilité. C'est un sinologue distingué, presque devenu un célestial lui-même. Il porte la queue postiche, un bonnet de mandarin et le costume local. II nous entretient longuement du catholicisme en Chine et des derniers massacres de Nan-Chang,dontla nouvelle vient d'arriver (1). « Il faut y voir beaucoup moins la marque d'une hostilité contre notre religion, nous dit-il, que la révolte du nationalisme chinois contre l'intrusion chaque jour plus grande des étrangers. Nos Pères paient de leur vie leur titre d'Européens dans ces provinces éloignées où ils sont le plus souvent les seuls représentants de la civilisation occidentale. »
Ils en sont aussi les pionniers, nous affirmait le lendemain même le consul. Car chaque nouveau massacre est pour les puissances un prétexte à menaces, à réclamations et suivi de l'abandon de nouvelles concessions par le Gouvernement de Pékin. — C'est grâce à nos missionnaires que chaque jour as'ance en Chine la pénétration européenne.
(1) Les masaeres des missionnaires àXan-Chang, Fou-Kien, Tchang Pou-IIien et Tchang-Tcheou-Fou avaient eu lieu huit jours auparavant.
Comme nous regagnions l'ilôt à travers les ruelles tortueuses et nauséabondes des bouchers et des poissonniers, soudain, à un tournant, notre chaise va heurter un palanquin fermé qui vient en sens contraire et lui casse un brancard. — Colère des porteurs, dispute, attroupement. Du palanquin sort alors un vieux poussait à longue moustache de rat, le bonnet orné d'un globule de corail rouge, la grue de Mandchourie brodée sur son casaquin — un mandarin de première classe, s'il vous plaît ! Il paraît de fort mauvaise humeur, et murmure je ne sais quelle injure en nous regardant. Cependant, à coups de canne, il calme ses gens et les nôtres, tandis qu'on répare le brancard avec des cordes, et comme notre interprète indigène lui transmet platement nos regrets de notre présentation un peu trop brusque, le mandarin l'interrompt brutalement par quelques mots rauques et sifflants qui signifient paraît-il : « Suffit, allez-vous-en, vous barrez le passage. »
Dix minutes plus tard, nous arrachions une partie de la devanture d'un écrivain public. Décidément c'était jouer de malheur ; mais l'homme de lettres au fond de sa boutique ne daigna pas
seulement lever la tète. Les Cantonnais sont habitués à ces petits incidents qui ne les émeuvent plus, et nous sommes revenus sans encombre "à l'hôtel, poursuivis par une meute de gamins réclamant une aumône: Tchin-tchin,tchin-tchinl
Le lendemain notre programme fut chargé. Reprenant nos excursions à travers la cité, nous avons consacré notre journée à visiter les temples. Il y en a une foule à Canton ; mais quelquesuns seulement sont intéressants. C'est d'abord le « Temple des cinq cents Génies », où tous les grands hommes de la Chine sont immortalisés par des statues en Lois doré. Marco-Polo ala sienne également et une autre, dont les traits assez grossièrement sculptés, rappellent un Occidental, porte le nom de Tho-Mé, — ce qui semblerait confirmer la tradition d'après laquelle saint Thomas serait venu évangéliser la Chine après sa prédication dans les Indes. — Puis le « Temple de la Longévité »,oules dévots sont le plus nombreux, celui de Kouang Han avec son grand Bouddha couché, la « Pagode des Fleurs », à
grande tour octogonale, (la pagode classique des chinoiseries de bazars), et celle des « Cinq étages » située à Tune des extrémités de la ville.
Du haut de celte pagode, la vue embrasse le panorama de Canton. Mais quel pauvre panorama ! Dans nos villes d'Europe, on distingue des monuments, des 'avenues et des arbres, des toits de différentes teintes. Les villes d'Orient amusent l'œil par leur coloris éclatant. — Ici, rien qu'une masse moutonnante de toits grisâtres, çà et là quelques tours de Monts de Piété ou bien descimetières qui ont l'air de vastes taupinières, — et cette monotonie terne est d'une tristesse accablante.
Il est à Canton, dans une ruelle plus obscure et si possible plus sale encore que les autres, un petit sanctuaire dédié au bon Tchang-Fang, le dispensateur des richesses. Sur un vieil autel en bois vermoulu, la statue du dieu trône, toute noircie par les années et la fumée des cierges rouges et jaunes qui se consument à ses pieds. — Mais la statue même n'a guère d'attrait pour les dévots. Vite, après un bref salut, ils lui tournent le dos pour aller jeter dans un foyer toujours ardent des lingots d'or— (en papier natu-
Tellement). — Plus ils en jetteront, plus le dieu se montrera généreux envers eux. C'est un bon placement, après tout, car un ballot de ces lingots revient seulement à quelques cents, et, si la flamme monte bien droite et bien rouge, le bon vouloir de Tchan°--Fan£ est assuré.
Tantôt, près de ce temple des Richesses, nous avons reçu les propositions d'un père de familfc chargé d'enfants. — C'était un loqueteux pleurard, à mine de chafouin, qu'accompagnait une gamine homasse et affreuse. Il commence par se lamenter surla dureté des temps : Hélas î on a bien de la peine à nourrir toute sa nichée aujourd'hui I C'est pitié vraiment de voir ses innocents marmots crever la misère comme des chiens errants. Son cœur se fend à la pensée que, ce soir encore, ses petits vont se passer de manger, car il n'y a rien à la maison, pas seulement une poignée de riz. C'est pourquoi il prend la liberté de nous offrir sa fille. Elle a douze ans, est pleine de qualités et très forte pour son âge ; il nous la vendrait au plus bas prix par ce qu'il a beaucoup d'amitié pour les Européens. Oh! pas cher, soixante dollars! — En marchandant nous l'aurions eue pour cinquante! (^Cent cinquante
i58 SUR LES CÔTES CHINOISES
francs) et nous laissons le pauvre bonhomme
et sa fillette tout décontenancés de notre refus, avec soixante sapèques (1) dans leurs mains pour les consoler.
Je me demande ce que peuvent être exactement les Chinois au point de vue religieux. Confucianisme, taoïsme, bouddhismo se pénètrent et mêlent leurs conceptions respectives. L'Empereur lui-même, lo « Fils du Ciel », pratique les trois cultes; et cette bonne entente des religions en Chine, disent nos missionnaires, paraît même le plus grand obstacle contre lequel ait à lutter le christianisme. Le Céleste regimbe à renier ses diverses croyances pour en embrasser une seule. Il s'accommoderait volontiers de toutes, — car il est tolérant, — prendrait dans chacune ce qui lui semblerait bon, etn'y croirait pas beaucoup.
Le taoïsme, auquel vint se joindre le fengchoui, est le culte des génies et des gris-gris, un très savant et compliqué fétichisme : c'est la religion populaire. Le confucianisme, au con-
(1) Environ cinq sous.
traire, philosophie éclectique à tendances rationalistes, est surtout pratiqué par les mandarins. Quant à la religion du Bouddha, il faut la voir ailleurs qu'en Chine pour s'en faire une idée. Au contact de cette race, dont le cerveau est réfractaire à toute métaphysique, elle n'a pas tardé à se déformer et à s'abaisser. Elle est ainsi devenuele pendant du feng-choui,un culte tout extérieur soutenu par la peur des mauvais esprits.
Au fond, le Jaune ne tient sincèrement qu'à une seule de ses religions : celle des ancêtres. Tout le reste n'est qu'un amas de superstitions et de pratiques grossières dont il est parfois luimême le premier à rire.
D'ailleurs, l'intérieur d'une pagode chinoise montre bien l'inaptitude de ce peuple aux choses religieuses. Onne sent pas ici le mysticisme panthéistique de Ceylan ni celui presque catholique de Birmanie. C'est plutôt l'impression d'une boutique de bric-à-brac mal tenue. Les bonzes eux-mêmes sont si mal instruits de leur religion qu'ils récitent les hymnes traduits du sanscrit en caractères chinois, sans les comprendre. Ce sont des moulins à prières vivants, abêtis et indifférents...
Mais à Canton, les tou-kin (maisons de jeu) sont plus nombreuses encore que les pagodes. Chaque quartier en possède plusieurs.
Le soir, après dîner, accompagnés de notre guide et munis, selon la règle, chacun d'une lanterne, nous avons été visiter trois des plus renommées. Jo dois dire que partout nous avons trouvé le meilleur accueil.
Les joueurs sont debout, autour d'une table encombrée de piles d'argent, et, avec une rapidité extrême, font tourner dans leurs mains le cornet, avant de jeter les dés au premier signal du croupier, puis ils se penchent avidement pour constater le gain ou la perte et, avec la même rapidité, les piles de dollars passent d'un joueur à l'autre. D'autres, pendant ce temps, étendus sur des lits incrustés de nacre, fument l'opium, et de petites Chinoises bercent leur rêverie par des chants en sourdine, accompagnés de pengos ou de clarinettes très criardes. Ces maisons de jeu sont brillamment éclairées par des lanternes en papier multicolores, voir même par l'électricité. Les fenêtres sont garnies de vitraux de couleurs vives, — ce qui leur donne un faux air de brasserie allemande.
Le consul de France a eu l'heureuse idée de nous mettre en rapport avec un jeune négociant en soieries qui a fait ses études dans un collège de Hong-Kong1, et parlel'anglais comme salangue maternelle. Ce n'est plus ce mauvais jargon michinois, mi-britannique, dont se servent ici les marchands et les interprètes, et que l'on désigne sous le nom de pidgeon-english ; M. Yô-Chou fils s'exprime le plus élégamment du monde. 11 nous a fait les honneurs de ses magasins et de ses ateliers, a sorti pour nous, du fond de vieux coflres, des tapisseries précieuses.
Quel chaud coloris ont ces étoffes chinoises ! Des rouges feu voisinent avec des verts éclatants ou des jaunes safran, des ors rutilants éclatent sur de la pourpre ou sur du noir profond; — |mais surtout j'aime les bleus qui se marient si délicieusement à des mauves changeants : dans les vieilles soieries ils prennent une douceur exquise, — la douceur des yeux de blondes.
Grâce à M. Yô-Chou, nous avons pu acheter à des prix abordables quelques bibelots rares, des statuettes, des potiches. Je reviens à l'hôtel, traînant derrière ma chaise une sorte de petit cercueil dans lequel s'étale un magot du plus
pur dix-huitième siècle. C'est une trouvaille.
Par exemple, chez un enlumineur, nous avons eu a subir un affront. Comme nous retournions sur nos pas après avoir fait mine de nous en aller, le marchand a doublé ses prix, en nous éclatant de rire au nez avec insolence, et nous avons dû, pour ne pas capituler devant ce vilain singe jaune, nous priver d'une ravissante miniature, peinte sur papier de riz aussi transparent que L'aile d'une mouche.
Ce soir même, nous comptons rendreàM. Yô- Chou toutes ses politesses. Nous l'avons invité à venir avec nous sur le bateau de fleurs le plus sélect de la Rivière des Perles : tasse de thé et musique de dix heures à minuit.
.... Elle fut d'un charme étrange, cette soirée, et bien chinoise.
De Sha-Min, le sampan de l'hôtel, manœuvré par deux coolies fortement musclés, nous emporte à travers le dédale des barques et des jonques. Nous franchissons Yarroyo et moins d'une
demi-heure après, nous arrivons aux bateaux de fleurs.
J'imaginais ces fameux bateaux assez semblables à des gondoles enguirlandées et se promenant la nuit sur le fleuve. Mais ils ne ressemblent en rien aux gondoles de mon rêve. Ce sont de grands pontons amarrés côte à côte et reliés par des planches. Il y en a soixante environ et de toutes les catégories : guinguettes avec théâtre de marionnettes pour le peuple et la petite bourgeoisie, luxueux restaurants de nuit, tout illuminés de lanternes à l'usage des dandvs, gros négociants et mandarins.
Nos places ont été retenues dans l'un de ce^ derniers et. le patron, plein de rondeur, s'avance pour nous recevoir. Il y a d'abord un premier salon aux boiseries laquées, décorées avec richesse. Les meubles d'ébène sont incrustés de nacre et d'ivoire, les murs tendus de soieries. Beaucoup de glaces, de dorures et de verroteries dans lesquelles la lumière miroite, puis, dans le fond, un deuxième salon pour les soupers et plusieurs cabinets particuliers.
Nous sommes les premiers arrivés, car il est encore tôt, mais bientôt des habitués, des noc-
tambules s'installent près de nous, et nous voici prenant tous, qui du thé dans des tasses minuscules, qui du sam-chou ou eau-de-vie de riz, avec des graines de pastèques et de nénuphar, du caviar glacé au caramel.
Les musiciennes alors font leur entrée. Elles sont toutes jeunes, de treize à dix-huit ans. jolies dans leur genre et gentiment attifées de grands pantalons bouffants mauves ou gris-perle, de casaquins bleu ciel ou rose pâle. Leurs cheveux noirs, bien brillants, sont enroulés en un chignon traversé d'une broche d'or et piqué de fleurs écarlates, avec une frange sur le front et une autre sur la nuque. Une taille exiguë, des minois très maquillés et poudrés, aux yeux tirés, des lèvres très rouges, et des sourcils finement dessinés au rasoir, voilà à peu près le portrait de ces petites Chinoises des « Bateaux de Fleurs ». Leur éducation est très distinguée; des maîtres leur ont enseigné l'art difficile et raffiné de distraire les hommes et de les charmer. M. Yô Chou fils professe à leur égard une vive admiration.
Elles chantent, ces jeunes beautés, et leur voix semble sortir du nez. Leur bouche ne s'ouvre qu'à moitié, bâillonnée par un mouchoir qu'elles se
tamponnent obstinément sur les lèvres. On les entend à peine, tandis que les violons grincent sous l'archet d'acier, que les cythares gémissent et que les drums (i), frappés avec la paume de la main, bourdonnent.
Nos voisins maintenant fument l'opium. Le parfum ontêtant de la drogue flotte dans l'air ; d'autres jouent au quot-pan, une sorte de dominos. Surla porte les lanternes de papier se balancent au vent. — Alors dans ce restaurant de nuit, au milieu de ces choses étrangères, près de ces êtres hostiles sous leur masque d'indifférence, nous nous sentons soudain seuls et loin, loin...
Bien entendu nous n'avons pas quitté Canton sans visiter les prisons et le jardin de tortures. Mais notre guide a-t-il voulu nous prouver que la réputation de cruauté dont jouissent ses compatriotes est surfaite ? Nous a-t-il montré une prison modèle dont le régime est, si non agréable, tout au moins tolérable? Je ne sais, — en tout cas, nous n'avonsrien vu de ce que nous croyions
(1) Tambours en poterie.
y voir; et rien de bien impressionnant en somme, qu'une saleté effroyable, une saleté de cauchemar 1
Attenant à la prison, une grange sert de cour de justice. Précisément, le tribunal siège en ce moment et, par faveur spéciale, nous assistons à un interrogatoire.
Cela se passe le plus simplement du monde. Le juge, un mandarin violet à bouton de cristal et de mine aristocratique, l'air pressé, s'asseoit derrière une table. A ses côtés, trois soldats, commandés par un officier dont le bonnet carré est orné d'une queue de renard, se tiennent debout, crasseux dansleurs uniformes en loques. — Il n'y a pas d'avocat. La justice, en Chine, est des plus sommaires, et la procédure, bien que réglée dans ses moindres détails par le code de Ta-Tsiny Lu-Li(l)yne donneaucunegarantie àl'accusé (2). Paraissent d'abord les témoins, qui se jettent la face contre terre et restent à quatre pattes pendant toute la durée de leur déposition. Un interprète les assiste et transmet les demandes et les répon-
fi) Lois et coutumes de la dynastie régnante des Tsing. (2 L'n proverbe chinois déclare : adresse-toi aux serpents plutôt qu'aux huissiers et aux juges.
ses, car le mandarin parle la langue officielle de Pékin, et les témoins le patois cantonnais. Cela dure environ trois minutes pour chacun d'eux, puis le condamné est introduit les mains, le cou et les chevilles chargés de chaînes. Un soldat le tire par son collier et d'une poussée le meta genoux. Le juge, alors, sans plus tarderait la sentence : cinquante coups de rotin et la question des pouces, un de ses ingénieux supplices qui font sortir avec clarté les mots de la bouche des gens timides, — car il faut que le condamné avoue (1). Celui-ci veut protester, il reçoit un soufflet et le soldat l'entraîne, tout en lui expliquant qu'il est mal élevé de discuter avec son juge.
Nous revenons par le « Jardin des tortures » au champ d'exécution ; le bourreau, très jovial, après avoir fait les honneurs de tout son attirail de croix, de cangues, de cages et de sa collection de crânes, veut absolument nous vendre comme souvenir un vieux coutelas ébréché et mangé de rouille. Et devant notre peu d'empressement à
(1) Quelques jours plus tard, un journal de Shang-Haï publiait un édit impérial supprimant une grande partie des supplices les plus usités, entre autres celui de la question, mais maintenant la bastonnade, comme un aide précieux de la justice.
accepter, il offre par-dessus le marché un collier de fer qui sert à étrangler les voleurs...
Trois cents milles plus loin, sur la côte chinoise. Nous passons en vue de Formose et des îlesPescadores.
La mer est d'un jaune sale, troublée par le limon qu'y déverse le Yang-Tsé-Kiang. De si loin le courant du fleuve se fait déjà sentir. La température a beaucoup baissé et nous tirons de nos malles nos plus épais vêtements d'hiver.
Si le Delta, le beau steamer de la compagnie P. and 0., qui effectue ses premiers voyages dans les mers de Chine, continue sa marche rapide, demain soir nous mouillerons en rade de Shang-Haï.
Je vous l'avoue, ce qui m'a le plus frappé, tout d'abord, eu débarquant à Shang-Haï, c'est de retrouver des voitures et des chevaux. Après un séjour à Hong-Kong et à Canton, la traction humaine parait le mode le plus normal. Mais ici tous les mandarins et les riches négociants ont leurs équipages, de lourdes berlines de mariés, aux lanternes d'argent, que traînont des poneys à large croupe, et à l'arrière desquelles des valets très sales, des escogriffes à longues queues et à défroques voyantes, sont accrochés. A Pintérieur on aperçoit de gros Célestes, huileux et gonflés, emmitouflés dans de longues robes feutrées, ou de vieux scribes des belles-lettres aux bonnets ornés de boutons de nacre, de cristal ou de corail, le nez chevauché de grosses besicles à monture d'écaillé, et, — comme il fait très froid — , les oreilles couvertes d'un étui.
Bien entendu toutes les autres formes de véhicules ont droit de cité. A côté des inévitables pousses-pousses, ces fiacres de l'Extrême-Orient, on voit des ché-tsés ou brouettes, dont les deux sièges latéraux portent tantôt des caisses, tantôt des enfants ou bien des femmes àpetits pieds, ou encore les deux en même temps.
C'est la première fois que nous contemplons des Chinoises mutilées (1). Et cette mode nationale des « lys d'or », qui. ravit les Célestes, nous paraît très affreuse. Lorsque ces femmes se décident à marcher, elles s'en vont les bras étendus en balancier, à petits pas raides et piqués. — On dirait qu'elles ont des bâtons à la place des jambes.
Si le fameux empereur Tao-Kouang. qui a ouvert aux Européens le port de Shang-Haï (2), peut voir, d'un monde meilleur, sa bonne ville, il doit la trouver aujourd'hui bien changée. L'ancienne cité, purement chinoise, entourée de murailles, est restée la même, mais ne forme plus
(1) Les Cantonnaises, en eiîet,pas plus que les Mandchoues, ne se déforment les pieds.
(2) Traité de Nankin, 1842.
qu'un noyau. A côté, la ville moderne et européenne se partage en trois concessions. En amont, sur le Wham-poa, la concession française, maintenue jalousement française sous l'autorité absolue du consul (préfet de police, maire, juge suprême); puis la concession anglaise, devenue maintenant internationale, enfin la concession américaine ou Hong-Kew. Mais dans l'ensemble de ces trois concessions il y a plus de 400.000 Célestes ! — La ville indigène, enclose dans ses murailles, ne pouvant s'agrandir, tout le trop plein jaune se déverse sur le territoire des Européens. Et l'amusant est de voir, au milieu de ce bariolage de tous les types, — l'élément japonais y est important — de graves policemen casqués de cuir bouilli, ou des agents moustachus, le képi sur l'oreille, qui brusquement vous évoquent, à l'autre bout du monde, Londres et Paris. Je ne vous entretiendrai pas longtemps de la cité chinoise. Elle ressemble trop à celle de Canton pour que j'en réédite une description. Seulement je vous dirai qu'elle paraît moins riche — il y a moins de dorures et de clinquant dans les boutiques. Et parce qu'elle est mieux éclairée, la saleté y est plus voyante.
Une fois qu'on a franchi Farroyo, dont les eaux vaseuses baignent les murailles de la cité, la première impression qu'on éprouve est une impression d'horreur.
Près de la porte d'entrée, et à demi nus sous des loques où grouille la vermine, des mendiants sordides vous barrent le passage et dressent en gémissant leurs membres monstrueusement difformes — gnomes tortus, lépreux, amputés et stropiats de toutes catégories étalent leurs sanies purulentes, se battent pour s'arracher les quelques sapèques qu'on leur jette et sur lesquels ils s'abattent, parmi les immondices, comme des chiens sur un fumier.
Et l'on passe vite, encore plus écœuré qu'apitoyé, car on sait que la Chine est le pays par excellence des professionnels de la mendicité. Les gueux y sont syndiqués en de puissantes corporations. Ils formentpresqueun Étatdans l'Etat.
Mais non loin de cette Cour des Miracles un joli pavillon de thé s'élève.
Il est construit sur pilotis, au milieu d'un petit lac. Le toit est relevé sur les côtés en retroussis élégants. Pour y accéder il y a deux petits ponts de bois, en zig-zags, comme ceux que l'on voit
peints sur les boîtes à thé. — C'est la tcha-kouan, l'auberge la plus élégante du vieux Shang-Haï. Quelques pas encore et voici le ya-men ou palais du tao-taï (i). L'extérieur n'a rien l'imposant, mais si l'on pénètre dans la courette — la cour d'honneur — on reste confondu par Tétrangeté de cette architecture.
Figurez-vous, au lieu d'un grand corps de bâtiment, une succession de petits kiosques échelonnés daus un jardinet de rocailles et de bassins, un de ces kiosques sert de salle à manger, un autre de salon, un troisième, plus vaste, est l'appartement des femmes, etc., etdans l'étonnant jardin vous ne voyez que des pierres, des rochers bétonnés, des petites allées si étroites qu'il est impossible d'y marcher deux de front et des arbustes très maigres qui ont l'air étranglés par toutes ces pierres. Je ne vois guère à comparer — de très loin — au jardin de ce ya-men que les modernes « folies » des gargottiers d'Asnières ou de Bois-Colombe, les parcs minuscules à rochers, labyrinthe, cascade et jet d'eau — tous les accidents de la nature réunis en quelques
(i) Sorte de préfet.
mètres carrés. — Et encore ces jardins-là ont-ils plus d'éléments réalistes que celui du mandarin tao-taï de Shang-Haï.
Le soir, le quartier le plus animé de la ville neuve est la rue de Fou-Tchéouet les rues avoisinantes. C'est le quartier des théâtres, des bouges d'opium et des beuglants : la vie joyeuse y bat son plein pendant toute la nuit.
Parfois, après le dîner, que des boys silencieux et rapides nous servent dans la grande salle de YAstor-House-Hôtel, nous allons nous promener dans Fou-Tchéou. L'enfilade des rues présente alors un brillant aspect, chaque maison rivalise de lumière et d'élégance, les vérandahs sont garnies de lanternes et de fleurs. — De la rue ou entend le grincement des pengos, la voix nasillarde des petites chanteuses, et sur le seuil des cafés, lespatrons pleins d'empressement vous invitent à entrer. — Et souvent nous entrons.
Cette musique chinoise me déplaît et m'attire tout ensemble. L'art tourmenté de Tlnde n'était pas sans grandeur; il avait parfois des accents
tragiques et, somme toute, offrait des analogies sensibles avec le nôtre. Mais dans celui-ci, tous les éléments sont étrangers, l'expression fait défaut. Les rythmes, souvent compliqués, sont difficiles à saisir et la modalité même déconcerte. Cependant une impression indéfinissable fait qu'une fois entré dans ces cafés chantants je m'y éternise à écouter les miaulements et les gloussements des artistes. Je ne suis pas séduit, mais je sens que cette langue, nouvelle pour nous, et que je ne comprends pas, peut être mélodique et dire beaucoup de choses.
D'ailleurs, la musique chinoise ne mérite pas le mépris. Elle remonte à la plus haute antiquité et toujours a été tenue en grand honneur sur la « terre fleurie ». On lui attribue même quelque puissance magique. « Le pouvoir de cet art, dit quelque part un vieil historien doat le nom baroque m'échappe, n'agit pas seulement sur les hommes vivants, les morts eux-mêmes le ressentent. Les esprits du ciel et ceux de la terre se rendent au son des voix et desinstruments. Nous ne les voyons pas par les yeux du corps, mais la secrète horreur dont nous sommes pénétrés dans ces circonstances suffit à nous couvain-
cre qu'ils sont présents et nous écoutent (1) ». Mais décidément les beautés du théâtre chinois nous laissent froids. Les drames et les comédies entendus dans Fou-Tchéou valent le répertoire des bateleurs de Singapour ou de Cholen. — L'orchestre manœuvre, sans pudeur aucune, ses formidables instruments sur la scène même. Il est aussi intempestif qu'assourdissant. Chaque phrase de la déclamation, chaque hurlement est
(1) Exemples de mélodies chinoises :
ÉËÉ
pa-
ponctué par un fracas de tous les diables. On jurerait une batterie de cuisine qui dégringole sur des pavés. — Quant aux acteurs ils prennent des voix de ventriloques fort désagréables à l'oreille, et les androgynes qui tiennent les rôles de femmes marivaudent si longuement et si fastidieusement que, n'étaient les cimbales implacables, on s'endormirait en ;les regardant
... Il va eu des troubles le mois dernier à Shang-Haï. La police européenne a tiré sur la foule. — Une centaine de Célestes ont été tués ou blessés; aussi l'opinion publique, toujours sourdement hostile aux étrangers, est-elle particulièrement montée contre eux en ce moment. Et l'autre soir nous avons failli l'éprouver à nos dépens.
Nous revenions d'un de ces théâtres, après avoir assisté à une pièce héroï-comique, avec batailles, masques démoniaques et diableries de toute espèce; nous marchions tranquillement dans une ruelle sombre. Soudain, au croisement d'une voie plus fréquentée, un mauvais drôle, qui s'était attaché à nos pas depuis quelques instants, nous dépasse en nous bousculant, se campe devant nous et se met à nous insulter. — D'abord
nous cherchons à écarter ce forcené sans nous fâcher,puis, comme il redouble d'invectives, agacés, nous faisons mine de lever nos cannes. Alors il se met à hurler comme si nous regorgions. Bientôt, au vacarme, dix, vingt, trente Chinois surgissent de tous côtés et joignent leurs clameurs aux siennes.
Les figures grimaçaient, les têtes s'échauffaient, et je ne sais trop ce qui serait arrivé à la fin, si plusieurs agents indigènes, attirés par tout ce bruit, n'avaient refoulé et maintenu à grands coups de bâton cette meute enragée, pendant que nous remontions en pousse-pousse. Et comme nos coureurs partaient d'un élan dans la dans la direction de YAstor-House, une grêle de projectiles les plus variés vint saluer notre départ tandis que les clameurs redoublaient. — .... C'est en vérité une sensation désagréable qu'on éprouve quand on se trouve sans armes, environné d'une foule ennemie, la nuit,dans une ville chinoise inconnue.
La Chine se réveille, la Chine s'organise et se modernise.
Voilà que, depuis la guerre sino-japonaise, un esprit nouveau, auquel la victoire des Nippons vient de donner encore une impulsion plus forte, s'est introduit dans lapatrie de Confucius et menace ses antiques institutions. — D'importantes réformes politiques sont en germe, des missions sont envoyées dans tous les pays d'Europe pour étudier les lois, la tactique militaire, le mode de gouvernement représentatif. — Un véritable souffle de rajeunissement passe sur l'Empire du Dragon. — Exemple bien typique de ce nouvel état d'esprit : aux examens de mandarinat du mois dernier, au lieu de la scolastique d'usage, on a donné, comme sujet : « Dire quelle est la meilleure forme de constitution des pays européens et expliquer pourquoi. »
L'Instruction publique commence à s'organiser. Un décret vient de paraître, ordonnant que tout village de 400 feux possédât un instituteur sorti de l'Ecole normale. Quelques écoles pour les jeunes filles viennent même de s'ouvrir, ce qui est une révolution complète dans les mœurs, — et l'on parle de rénover le système trop caduque des examens publics.
Mais ce n'est encore là qu'un aspect de la
question : le vieil esprit antimilitariste lui-même commence à faire place à un sentiment de nationalisme cocardier, très étrange, dans cette démocratie égalitaire et bureaucratique. — Vous avez appris la formation du « Lien-Ping-Tchéou » ou ministère de la guerre, triarchie militaire à la tète de laquelle sont trois mandarins choisis parmi les plus fins pinceaux de l'Empire. Et cette triarchie, d'accord avec la courde Pékin, a décidé que l'armée, dans un délai de quinze ans, devra compter quarante divisions mixtes de 12.000 hommes chacune, instruits à l'européenne. Douze de ces divisions, que commandent des officiers japonais, existent déjà. — Le mandarin Yin- Tchang, généralissime des troupes chinoises, soutenu par le vice-roi des deux Hou, l'un des plus ardents apôtres de la modernisation, vient d'établir à Hank'éou une école militaire^iourles élèves officiers des cinq provinces septentrionales.
Les sociétés secrètes, qui conspirent l'évacuation du territoire par les étrangers, s'associent à ce mouvement de réformes. — Enfin la presse est la grande propagatrice des idées d'évolution. Et l'on voit dans les carrefours des
villes, dans les villages, des prédicateurs politiques monter sur une borne et lire des journaux à la foule des illettrés avec force véhéments commentaires.
La Chine, en ce moment, semble être à cette période d'incubation que traversa le Japon, il y a cinquante ans, avant sa transformation. Ainsi Ton assiste à cet intéressant spectacle d'une révolution dirigée uniquement par les hautes classes, sans la participation et même contre l'opinion du peuple, conservateur à outrance et routinier avec entêtement.
Mais à ce vaste empire sans cohésion, encroûté depuis des milliers d'années dans les mêmes immuables et étranges formules, combien faudra-t-il de temps pour devenir une nation moderne (i)?...
(1) Cependant, les réformes se poursuivent activement: depuis deux, ans l'opium, qui engourdissait la race, a été interdit sous les peines les plus graves; — abolie également la mode de déformer les pieds des femmes. — On a institué une chambre préparatoire (la Tse-Tchen-Yuan) composée de tous les hauts fonctionnaires et des délégués des provinces — on a institué de nouveaux ministères, réorganisé les anciens — et, pour relier entre elles les grandes villes de l'empire, un projet a été déposé, tendant à sillonner toute la Chine d'un réseau de voies ferrées.
Je termine ces lignes sur le Sibéria, grand steamer de la Pacific-Mail-Company . Hier, dans l'après-midi, nous avons quitté Shang-Haï. La mer était mauvaise et l'embarquement a demandé beaucoup de précautions. — Quand le steam-launch a accosté le paquebot, il a été# impossible aux passagers de monter par l'échelle de la coupée. Nous avons dû entrer par la soute auxbagages.il y avait une vieille dame anglaise, dont la peur était telle qu'elle s'accrochait désespérément à mon manteau, sans oser avancer, après m'avoir embarrassé les mains de ses valises et de ses sacs. — Quant à Henri, plus favorisé par le sort, il avait à soutenir, pour le passage difficile de la passerelle, une jeune miss, fort jolie, à demi pâmée entre ses bras.
Cependant les côtes chinoises déjà sont loin derrière nous, quelques îlots de l'archipel Nippon se profilent à l'horizon dans la brume du soir...
Et lorsque le soleil de nouveau se sera levé, nous aurons jeté l'ancre devant l'île de Kiousiou, en rade de Nagasaki, la patrie deMme Chrysanthème.
// mars. — Ah ! le joli, le ravissant pays que le Japon ! Comme tout y est aimable et d'une gaîté plaisante ! Depuis plus d'une semaine déjà nous sommes ses hôtes et les heures ont passé si vite qu'à peine avons-nous conscience du temps écoulé.
... Après notre départ de Shang-Haï, et une traversée agitée de la mer Jaune, les îles Nippones, si fraîches dans leur décor de printemps, nous sont apparues comme une terre de calme, un refuge après la tempête. — Rives très découpées, qui s'avancent en caps, s'évasent et se creusent en golfes miniatures, dominées par de petites collines bleues dont les pentes dévalent sur le bord de la mer. Et Nagasaki se dresse au fond d'une de ces baies ravissantes, toute blanche dans un cadre de verdure.
Nous y sommes restés le temps d'une escale
seulement — une journée, — le Sibéria devant repartir le soir même, avant la nuit. Maintenant les détails se mêlent un peu confusément dans ma mémoire, cependant je revois un grand temple sur le sommet d'une montagne, le temple à'O-Suwa ou « du cheval de bronze » entouré de camphriers et de camélias géants. — Sur les murs sont accrochées des panoplies de sabres russes, trophées de la dernière guerre, avec des inscriptions rappelant la date des victoires. De ce temple on domine la ville de Nagasaki, et l'impression singulière que l'on éprouve, en contemplant, au-dessous de soi, ces maisonnettes fragiles aux toits de bois, est d'avoir devant les yeux une ville d'eau.
Je me rappelle encore un grand marché, où de respectables matrones, aux dents laquées de noir (1), ou des gentlemen en kimonos et chapeaux melons, vendent des dorades énormes aux ventres blancs, des ailerons de requin, des crevettes salées, toutes sortes de poissons, rosés, jaunâtres, bleutés, des poissons arc-en-ciel qui
(1) Autrefois toutes les Japonaises mariées se laquaient les dents. C'est une vilaine mode qui, heureusement, tend de plus en plus à disparaître et ne subsiste plus guère que chez les femmes d'un certain âge et dans les campagnes.
miroitent au soleil, ou bien des citrons gros comme les deux poings, des oranges et des mandarines dont la saveur même est exotique. — Passent, dans les rues très propres, des mousmés aux chignons bien lustrés, les pieds chaussés de socques en bois qui claquent avec un bruit de sabots; passent des petits hommes trapus mijaponais, mi-européens do mise, des soldats aux uniformes presque allemands, des écoliers auxquels leurs casquettes plates donnent déjà un air militaire. Et les femmes et les hommes, qui ont conservé le kimono national, comme la température est assez fraîche, rentrent leurs bras dans les grandes manches — ce qui les fait ressembler à un peuple de pingouins...
Mais de nouveau le Sibêria a levé l'ancre — Nous partons avec trois heures de retard, et c'est déjà la pleine nuit — Nagasaki, à l'arrière, nous apparaît comme un semis de lumières...
Quand nous nous éveillons le lendemain, nous sommes en vue du détroit de Shimonosaki. — La mer se resserre à tel point, entre les murailles de pierre, que notre steamer passe à quelques encablures seulement des côtes. Les montagnes
alentour sont boisées, et au milieu des arbres, des petits hameaux champêtres s'étagent surles pentes. — A l'entrée du détroit, sur notre gauche, les deux mâts d'une goélette coulée s'étagent à quelques mètres au-dessus de l'eau, et tout au fond, bornant l'horizon, des sommets pointent, encore couverts des neiges de l'hiver.
Nous sommes entrés dans la mer Intérieure du Japon et, pendant plus de vingt heures, jusqu'à notre arrivée à Kobé, ce sera un enchantement de tousles instants. — Les rives s'éloignent, se rapprochent, parfois si près que lebateau paraît piquer droit sur des rochers. — Et le soir, quand le soleil se couche dans la brume, une poussière d'or flotte au-dessus de la mer violette, et voile toute chose d'un teinte unie, merveilleuse. — A peine on aperçoit sur les côtes de petites cabanes près desquelles des pêcheurs raccommodent leurs filets, pendant qu'à côté s'ébattent des enfants — une note idyllique dans un paysage de rêve, — c'est l'heure exquise de la journée.
Plus tard encore, quand la nuit est venue, tout disparaît. Il ne reste plus, au clair delalune pâle et bleue, qu'une vaste étendue liquide, sans rides, une glace grise sur laquelle les petites bar-
ques de pêche se reflètent toutes noires avec la tache très hlanche de leurs ailes et le fanal jaune qui tremblote à l'avant. — Et comme le Sibèria leur envoie de longues vagues, les petites barques, en passant, nous saluent de grandes plongeons — à lajaponaise !
Très vite, de Kobé nous nous sommes dirigés sur Kyoto. Ces villes neuves, européanisées en l'espace de quelques années, n'inspirent aucune sympathie et semblent une anomalie dans le milieu indigène qu'elles déparent. D'ailleurs le plus mauvais goût y règne, cette ouropéanisation ne s'opérant qu'au détriment des deux civilisations mélangées. — Il y a même des détails absurdes : de grandes réclames en papier, en carton ou en zinc, plaquées sur les murs ou bien échelonnées le long du chemin de fer, d'énormes bonshommes, au chef coiffé d'un haut de forme soigneusement noirci, célèbrent, à l'américaine, l'excellence de tel savon, la supériorité de telle semelle de caoutchouc...
Maintenant nous avons pris comme centre de
nos excursions, pour deux semaines environ, l'ancienne capitale des mykados, l'impériale Kyoto, des palais et destemples, restée, au milieu de la modernisation qui se poursuit partout à outrance, le refuge des vieilles choses artistiques et du Japon d'autrefois (1).
Et nous vivons à la japonaise dans un pavillon-annexe du Kyoto Hôtel. — L'hôtel proprement dit, dont M. Inouiye, le propriétaire, nous a fait les honneurs avec un empressement des plus engageants, est arrangé à l'européenne. Mais vraiment ce n'est pas la peine d'aller à Kvoto si Ton veut y vivre comme à Paris. Nous avons donc préféré le Yado (2) du pays dont les jolies chambres de poupée, véritables boîtes à coulisses, sont si propres que Ton n'y entre seulement après avoir enlevé ses chaussures.
Les anciennes capitales sont nombreuses au Japon. — On sait que jusqu'au 8e siècle de notre ère, il fut d'usage d'en changer au commencement de chaque nouveau règne. C'est en l'année 794, sous le règne de l'empereur Kwammu, que
roto, primitivement Miyako, devint le siège du gouvernement. — Et depuis lors les mykados continuèrent à y résider jusqu'à la révolution de 1868, époque de laquelle Kyoto cessa d'être la capitale du Japon au profit de Yéddo, rebaptisée Tokyo capitale de l'Est).
(2) Hôtellerie japonaise.
La chambre que j'ai choisie est décorée de paravents dorés aux grandes envolées des cigognes. Le jour s'amortit en passant à travers les shosî en papier de riz et baigne toute la pièce d'une atmosphère blonde, — comme en évoque quelquefois le pinceau de Gaston La Touche. Les nattes qui recouvrent leplancher sont douces sous les pas comme un tapis de mosquée, et les bronzes des grêles portes-glissières sont ciselés à la manière des aciers de Tolède. — Bien entendu, il n'y a aucun meuble, qu'une petite étagère laquée, aux incrustations de nacres, et sur cette étagère un vase en vieille porcelaine où trempe une branche de pêcher. — Dans une alcôve, au fond delà chambre, un kakémono est pendu. Le dessin en représente un paysage à pagodes avec des montagnes bleues et au premier plan des cerisiers roses en fleurs. — Et quand vient la nuit, les petites gejos (1), toujours souriantes, qui font notre service, nous apportent des matelas, des couvertures en soie rouge cerise et des traversins minuscules. — Et en se prosternant devant nous, selon le cérémonial d'usage, elles nous annoncent que nos bains sont prêts dans la
(1) Servantes.
pièce à côté, l'eau versée dans les grandes cuves de bois où nous allons disparaître jusqu'au cou. Quelle politesse aimable et gaie! Ce peuple de petite taille a l'air heureux de vivre et toujours joyeux. Malgré les voies ferrées, les usines et les poteaux télégraphiques surchargés de fils, malgré les canons dernier modèle et les « articles » importés d'Europe, il a conservé les belles manières et la grâce un peu surannée de l'ancien temps. — Quand on se rencontre dans la rue, on s'aborde avec des gestes d'étonnement ravi : Quel heureux hasard vraiment, quel bonheur de se retrouver! Et ce sont des exclamations de joie, des saiuts à n'en plus finir.
Je ne sais trop quels sont les sentiments profonds des Nippons à notre égard et je ne garantirais point qu'il ne s'y mêlât une bonne dose de mépris, car ils sont persuadés de leur supériorité et gonflés d'orgueil national. Mais nous leur rendons grâces de leur amabilité si charmante qu'elle paraît sincère. Surtout leur amour de la propreté nous enchante après la saleté effroyable de la Chine — et comme, à tout prendre, leur orgueil n'est qu'une formo de leur ardent patriotisme, nous nous sentons pour ces petits Nippons
une sympathie chaque jour grandissante. — C'est bien ainsi que je l'avais rêvé, ce joli Japon, dont les imageries et les contes m'avaient tant frappé dans mon enfance. — Malgré les révolutions et l'européanisation, il reste encore le pays de la gaîté et des sourires.
Il nous fallait un guide pour nous accompagner dans nos promenades autour de Kyoto et nous servir d'interprète auprès des campagnards arriérés qui ne comprennent pas l'anglais. — M. Inouye s'est chargé de nous en procurer un. — Il a trouvé l'oiseau rare.
Assurément, malgré sa taille courtaude et son cou enfoncé dans ses épaules, il saute aux yeux que le digne M. Inoudzouka est un vrai gentleman. Ses manières sont fort correctes, son langage choisi ; — de plus il est très intelligent, ce qui le distingue de beaucoup d'autres guides, et il a des « clartés » de tout. Et quand je vous aurai dit qu'il est plein de prévenances à notre égard, qu'il veille avec le plus grand soin sur nos personnes et nous prodigue, — avec discrétion toutefois — de sages et paternels conseils, vous comprendrez que nous nous félicitons de
notre chance. — Il a une femme charmante et toute jeune qu'il s'est empressé de nous présenter. Nous tenons M. Inoudzouka en haute estime!
Grâce à lui, nous avons rapidement appris quantité de choses indispensables. Nous savons maintenant saluer avec désinvolture et avec grâce, le corps plusieurs fois projeté en avant en plongeons rapides. — Les subtiles différences entre un simple bonjour pour tout le monde « ohaijol » et la formule plus respectueuse « Konnitchi-wa o-medeto gozaimasou », qu'on emploie en abordant une femme ou un vieillard, n'ont plus de secret pour nous. — Nous reconnaissons à quelle classe appartient une mousmé rien qu'à sa façon de marcher dans les rues (les genoux légèrement plies et les pointes des pieds tournées en dedans, si elle a reçu une bonne éducation). — Enfin, quand nous avalons notre riz en nous le poussant adroitement dans la bouche, au moven de petites baguettes, nous aspirons bruyamment, comme tout honnête homme doit le faire d'après les règles de la civilité puérile et honnête.
on mois au .ta: 195
En somme, nous commençons à bien connaître Kyoto à présent. Les premiers jours ont été employés à visiter les temples qui, pour la plupart, sont fort beaux. Tl en est de bouddhiques, d'autre de shintos, un grand nombre aussi qui sont affectés aux deux religions (1).
Celui de San-jou-san-yen-dô, dédié à la déesse de la pitié, la Kwannon aux mille bras, est un des plus étonnants. Il contient trente-trois mille trois cent trente-trois images de la déesse, statues et statuettes de toutes dimensions. C'est une véritable armée dont la file dorée se perd dans la pénombre du temple. Ce sanctuaire, dit-on, a jadis été élevé par un mykado qui avait
(1) La religion shintoïste est l'ancienne religion nationale du Japon. Primitivement, elle se bornait à déifier les phéno. mènes de la nature, mais bientôt vint s'y adjoindre le culte des ancêtres de l'empereur et celui des grands hommes de guerre. Le mykado, comme descendant de la déesse solaire Ama-téra-zou, est chef de la religion. Lorsque le Bouddhisme pénétra au Japon (au vie siècle), il s'accommoda des dieux shintos, et les adopta comme il avait adopté dans l'Inde ceux: du brahmanisme. Dans la suite, Bouddhisme et Shintoïsmc se mêlèrent tant et si bien que la majorité des Japonais aujourd'hui professent les deux cultes. Beaucoup de temples sont mixtes (style îyobou-shinto).
vainement imploré les divinités nationales dans une grave maladie. En désespoir de cause, il pria la déesse bouddhique et fut guéri. — Et de vantla grande statue centrale brille sur l'autel le miroir en acier poli, symbole de la vérité shinto, que fît transporter dans le temple de Kvvannon le monarque reconnaissant.
Si je vous énumérais tous les autres temples de la vieille capitale je n'en finirais pas; on les compte par centaines, tous plus ou moins chinois de construction, car il n'y a pas, à proprement parler, de style japonais en dehors des maisonnettes en bois et en papier. — Ceux qui m'ont plu davantage sont le monastère Chion-in de la secte Yôdo, dont l'intérieur a un faux air d'église catholique, le temple de Kiyomizou-déra, sur le haut d'une colline où les mères qui ont perdu un enfant viennent prier, — enfin celui de Higashi-Hongwanji, la magnifique pagode aux murs tout gauffrés d'or, dont le comte Otani, cousin du mykado, est le grandprêtre.
Quant aux temples purement shintos, ils sont d'une simplicité qui cadre bien avec la simplicité de la morale religieuse. Obéir à l'empereur et
suivre ses propres instincts, c'est là toute la loi.
Voici quel est ordinairement le programme de nos journées. Lever entre sept et huit heures, puis, départ en compagnie de M. Inoudzouka à la découverte de la ville. Quand il fait beau, nous frétons des jinrikishas (1), des chevaux. ou bien, tout simplement, nous prenons le chemin de fer et nous allons excursionner dans les environs. — Ainsi nous avons déjà vu Nara et son « Daiboutzou » colossal (2), Hikone et son château fort, type de tous les donjons féodaux d'autrefois. — C'est une sorte de chalet ayant pour assise de gros blocs de pierre et défendu par une triple enceinte de fossés et de hautes murailles. Et sur ce château le savant M. Inoudzouka nous compta l'histoire d'un puissant et méchant seigneurie rfrt//?*yoIi-Kamon-no-Kami, qui fut régent pendantl'intervalle des règnes de àeuxshogounsimpérators et mourut assassiné par l'ordre du
I Egalement appele's kouroumas, pousses traînés par un
ou deux hommes.
Enorme statue en bronze du Bouddha, qui mesure plus de 20 mètres de hauteur.
prince Mito-Tokou-gawa. —-Son spectre, au dire dos paysans, vient parfois rô 1er la nuit autour de son ancienne demeure et des bonnes gens affirment l'avoir vu brandissant son carquois et ses flèches, la figure masquée d'un casque grimaçant, à longue crinière. — Je crois môme qu'il se mêle à ce drame une histoire d'amour, et qu'un fantôme de femme a été aperçu, une nuit de pleine lune, sur la terrasse du château. Mais M. Inouddzouka nous raconte tant et tant de belles histoires et de légendes que je ne suis pas bien sûr de ne point confondre celle-ci avec une autre — et je vous la donne sous toutes réserves...
Nous avons été également nous promener dans le parc impérial do Katsoura, où le mykado a l'habitude de venir se reposer quand il se rend à Kyoto. Il nous a fallu pour cela intriguer et obtenir une permission spéciale que nous avons reçue sous pli cacheté, — car n'entre pas qui veut dans les jardins de l'empereur.
Je vous ai parlé par ailleurs de l'étonnante propriété toute en pierre et en rocailîes du Taotaï de Shang-Haï et do la façon très particulière dont est comprise la nature par les Célestes. — La première civilisation du Japon lui est venue
de Chine; il est donc simple de retrouver dans les conceptions nipponnes ce goût du contourné, du bizarre, qui fleurit dans l'Empire du Dragon. Les jardins japonais sont aussi irréalistes dans l'ensemble- que les chinois, mais les détails en sont plus jolis. On y voit des rochers, des grottes artificielles, mais également des pelouses, des fleurs. — Les kiosques en bois et en papier baignent leurs pilotis dans des bassins qui serpentent, les ponts légers sont gentiment jetés sur les rivières et la perspective, habilement truquée à l'aide d'arbres de différentes tailles, élargit l'horizon du paysage.
Les jardins impériaux de Katsoura ont, malgré leur recherche extrême, un charme naïf et très séduisant.
Une autre excursion encore que nous avons faite hier, celle des rapides d'Hozou. C'est à 40 kilomètres de Kyoto. Le chemin de fer côtoie leflanc de collines escarpées, au pied desquelles bouillonne l'eau d'un torrent. — L'on redescend ce torrent dans un petit sampan, à fond plat, qui bondit par-dessus les rochers.
Dans l'eau qui jaillit de tous cotés et nous écla-
housse, Ja barque, avec une grande violence, est projetée tout contre les rocs. Il- semble qu'elle va se briser. Elle les frôle, les cogne parfois, rebondit et précipite sa marche affolée. Puis les rives deviennent moins arides. Sur la lave des anciens volcans, des pins et des cerisiers ont poussé, des cerisiers surtout, l'arbre aimé des Japonais, non pour son fruit, mais pour sa fleur. — Dans trois semaines toutes ces rives seront roses, de ce rose particulier aux cerisiers nippons et qui est presque du mauve. Déjà sur quelques arbres plus hâtifs les bourgeons éclatent, annonçant le renouveau du printemps prochain.
Et le soir nous errons à travers les rues de Kyoto, toutes pavoisées en ce moment en l'honneur du ducde Connaught, l'hôte royal du mykado. La rue des théâtres surtout est très animée. Alors au gré de notre fantaisie, nous assistons à des drames guerriers avec des samouraïs bardés de fer et des batailles sanglantes ; nous voyons des harakiri, des cinématographes, des Loïe Fuller, tout un mélange de moyenâgeux et d'ultramoderne des plus amusants.
D'autres fois encore, nous nous faisons con-
UN MOIS AU JArON 201
duire dans le faubourg du Marouyama, et là, dans une tcha-ya dont la matrone nous accueille avec force révérences, tout en dégustant du saké (1) ou du thé vert sans sucre, nous écoutons de petites geishas chanter de vieilles et très douces chansons — où toujours joue un grand rôle Aizen-Myô, la déesse de l'amour.
i£ mars, minait. — Banzai ! Banzai ! Je marquerai ce jour d'une pierre blanche, car je viens de voir la plus délicieuse poupée que l'imagination puisse rêver. C'était dans une de ces maisons de thé du Marouyama au geishas et maikos vêtues de somptueux atours font oublier parleurschants et leurs danses archaïques le nouveau Japon qui se dresse devant vous, — le Japon des réclames, de l'électricité et des canons, fort estimable, en vérité, mais beaucoup moins séduisant que l'ancien.
Nous avions demandé des danseuses, «les plus jolies de Kyoto », et la patronne de la tcha-ya nous avait promis de faire diligence. — « Que messieurs les étrangers veuillent bien goûter en
(1) Bière de riz.
attendant une bonne vieille bouteille de sa cave, un saké sans pareil qui vaut assurément toutes les liqueurs d'Europe. Elle, pendant ce temps, la vieille dame aux dents laquées, va prévenir trois de ses petites amies: des merveilles! Elles habitenttout près justement et dans un quart d'heure elles seront là. »
Le quart d'heure était passé depuis longtemps, la demie même venait de sonner et nous commencions à trouver le saké saumâtre quand enfin les geishas font leur apparition! — Ah! les gentilles gamines! les exquises frimousses! — D'abord nous n'apercevons d'elles que leurs dos, avec les grandes ceintures de bébé, leurs chignons noirs piqués de fleurs et leurs nuques très frêles, car, à peine la porte tirée, elles se sont jetées le frontcontre terre ; — mais aussi vite elles se sont relevées et, toutes souriantes et menues, dans leurs robes bouffantes, viennent s'accroupir en face de nous sur les petits coussins de velours qui tiennent ici lieu de chaises. Elles sont quatre. La geisha proprement dite, qui chantera et grattera le shamisen (1). C'est l'aînée de beaucoup
jrte de guitare dont les cordes sont grattées au moyen d"iine palette d'ivoire, l'instrument le plus populaire au m.
(elle doit avoir près de vingt ans). Aussi sa physionomie est sérieuse déjà, et comme son rôle est plus effacé, elle est habillée simplement d'un kimono gris à ceinture violette.
Les trois autres sont les maïkos, les danseuses. Et pour celles-ci il n'y a pas eu de vêtements riches ni de bijoux trop compliqués pour leur coiffure. On dirait de petites princesses do légende, sorties vivantes de quelque mystérieux château dormant. Leurs grands kimonos de soie rouge cerise, rouge feu et mauve, bien serrés à la taille avec un gros pouf par derrière, leurs larges manches pagodes d'où sort la main toute mignonne, leurs cheveux aux boucles noires soigneusement lnstrésd'huile de camélia et chargés de peignes d'or, de fleurs, de mille brimborions compliqués, tout cet appareil contribue encore à donner une grâce plus précieuse et plus délicate à leurs petites figures poudrées à blanc, dont la lèvre inférieure seule est rougie de carmin.
Leurs noms mômes sont drôles et gentils : Kokishi-san (Mlle Petit-Rocher), Tamako-san (Mll° Pierre-précieuse), Katzou-you-san (Mlle Conquête). Toutes les trois sont fines, distinguées et si jeunes que ce sont presque des enfants. Mais
20 i UN MOIS AU JAPON
sitôt que j'ai aperçu Katzou-you, je n'ai plus vu qu'elle.
Elle a, elle vient d'avoir quinze ans, elle est mince comme une libellule et, malgré l'engoncement de ses vêtements trop riches, on devine son corps d'une souplesse de félin. Son minois futé, aux petits yeux malins légèrement retroussés dans les coins, au petit nez qui palpite et frémit, est celui d'un jeune chat; sa voix a la douceur d'une voix d'enfant, et quand elle rit, on croit entendre s'égrener des gouttes do cristal. Ce n'est pas encore une femme, — est-il possible qu'elle le soit jamais ! — c'est un petit être étrange et sans sexe que Ton a peur de voir s'envoler soudain, un bibelot animé, amusant — et si charmant...
Les fillettes de l'Inde, la bavadère de Dehli, évoquaient l'idée de merveilleuses statuettes d'art. Les petites Japonaises des maisons de thé, choisies parmi les plus jolies et éduquées dans un conservatoire spécial où on leur apprend à chanter, à danser, à être gracieuses, évoquent celles de poupées vivantes.
D'abord, gravement assises sur leurs talons, elles ont accompagné le chant de la geisha
en tapant avec de petits gestes mécaniques les drums(o\i tambourins), placés devant elles, et en poussant de temps à autre de légers cris étouffés, qui tenaient à la fois de la toux et du miaulement. — Ensuite, elles se sont relevées, ont sorti de leurs coffres des éventails, des hochets, des ombrelles, des banderoles de papier, des masques riants et des masques tragiques — c'est étonnant tout ce que peuvent contenir ces coffrets japonais ! — Alors, au son du shainisen elles ont dansé le « pas du rossignol » et le « pas des fleurs en guirlandes », puis celui « du samouraï et de la princesse de jade », enfin la « danse du printemps et des cerisiers » que, dans quinze jours, toutes les maïkos de Kyoto danseront au théâtre de Kabou-Kenjo.
Elles sont vraiment convaincues, ces gamines. Je n'ai jamais rien vu de plus drôle que le sérieux avec lequel elles accomplissent les rites de leur art. — Ce sérieux sur ces figures d'enfants était d'un charme extrême. Et pendant les repos elles sortaient aussitôt de leur grande ceinture une glace, une houppette, du rouge pour les lèvres, et, coquettes comme de vraies femmes, tout en susurrant entre elles et en nous regardant
du coin de l'œil malicieusement, elles se barbouillaient le visage et s'admiraient — ou bien prenaient des pipettes d'argent, grosses à peine comme un dé, les allumaient au brasero, puis aspiraient la pincée de tabac tout d'une haleine. Je reviendrai souvent dans cette tcha-ya et je demanderai à la respectable matrone Tamako, Kokishi, surtout Katzou-you, ma délicieuse petite « Conquête ».
Par des amis communs, nous avons fait la connaissance d'un riche industriel de Kyoto et d'Osaka,M.Inabata. Comme beaucoup de Japonais des hautes classes, M. Inabata a passé quelques années en Europe. Il parle fort bien le français et n'ignore rien de nos usages mondains. Mais il a conservé la politesse de son pays : ses manières sont empreintes de cette courtoisie raffinée et en même temps cordiale que nos mœurs démocratiques, de plus en plus, délaissent en Occident.
M. Inabata nous a aimablement conviés à
déjeuner dans sa villa de campagne. C'est une gentille maisonnette aux murailles de bois el papiers, entourée d'un jardin où, dans l'ombre des arbres, chuchotent des ruisseaux et de petites cascades. — L'intérieur en est très simple, selon la vraie mode nipponne : quelques paravents seulement et des kakémonos où sont inscrites les maximes de Contactas. Notre bote pour égayer le repas, a également invité sa nièce, gracieuse mousmé de dix-huit-ans, une jeune actrice que nous avions applaudie au théâtre quelques jours auparavant, Miss ltoko, flanquée de sa mère, une vieille dame chauve et très accorte, enfin deux geishas pour nous servir et danser ensuite si nous le désirons. Toutes les quatre, en kimonos de cérémonie, sont assises à côté de nous sur les nattes, mais ne prennent pas part elles-mêmes au déjeuner, car les femmes au Japon ne mangent jamais devant, les étrangers.
Après les salamalecs d'usage nous voici installés.D'abordon nous offre les hors-d'œuvre qui se trouvent être du dessert : des chrysantèmes., des fleurs de cerisiers en sucre — et en même temps du thé vert, amer comme du jus de cresson. Puis sur des plateaux en laque rouge qu'elle pose devant
nous une servante apporte les entrées : soupe au poisson (shirou), filets de carpe crus que l'on trempe clans de la sauce moutarde assaisonnée de radis blanc, omelette mélangée également de poisson haché (kouchi-tori), saumon au h'ombou(i) et frai de rouget au vinaigre; — tout cela contenu dans de minuscules soucoupes en porcelaine blanche. On picotte un peu par ci par là, une bouchée d'omelette, une bouchée de carpe, puis on revient au saumon et on laisse presque la moitié de chaque plat. Alors deuxième service : fruits (oranges pelées, pommes en tranches), queue de langouste, anémones de mer confites, friture de goujons et un mets bizarre, très fade, composé de moelle de bambou et de feuilles de lotus. — Enfin le riz fait son apparition, le riz immaculé et simplement bouilli, qui, au Japon, est le plat de résistance.
On mange fort peu de viande. Vous savez que la religion bouddhique l'interdit, elle n'a même permis le poisson que par une dérogation à son principe même, qui est le respectdela vieanimale. A Ceylan, en Birmanie, les bouddhistes de même
Algue marine.
que les brahmanes de l'Inde sont uniquement végétariens (1).
Mais, Dieu me pardonne, j'allais oublier de noter une coutume du savoir-vivre japonais ! Chaque fois que vous avez bu le saké chaud qui tient lieu de vin, vous devez rincer votre tasse, la remplir et l'offrir délicatement à votre voisine. Celle-ci do déguster le nectar et de vous le rendre avec un joli sourire de remerciement. Tout cela est fort gentil... Mais il y a un revers ù la médaille ! Quand, au lieu d'une voisine, c'est un voisin, il paraît que l'usage subsiste — ce qui me semble, pour ma part, profondément ridicule et désagréable.
Miss Itoko, la jeune actrice, nous fait part du rêve qui l'obsède : elle voudrait venir on Europe. Pourrions-nous la faire engager avec sa troupe dans un théâtre de Paris ? — En vain nous lui représentons que nous ne sommes pas des
(1) Cependant on voit maintenant dans la plupart dos villes des seiyo-ryori, restaurants à la porte desquels une éteigne annonce que l'on peut trouver là du Yama-kuchù'a> du « poisson de montagne », c'est-à-dire de la venaison. Ordinairement chacun de ces restaurants a sa spécialité : l'un celle du poulet, l'autre celle du bceuf, un troisième ne sert que du gibier, — aussi, pour Taire un repas varié, doit-on se transporter d'une auberge à une autre.
managers et que notre recommandation aurait peu de prix. Elle insiste, nous demande de l'inviter à déjeuner pour le jour suivant avec son directeur : on posera les conditions de l'engagement !
Le lendemain en effet, le directeur de la troupe, cabotin prétentieux et peu sympathique, arrivait tout guilleret avec elle croyant la chose déjà faite, établissait les bilans, calculait les frais de voyage et les bénéfices possibles. — Itoko est charmante, c'est vraiment dommage de l'attrister : « Miss Itoko, nous serions assurément fort heureux de vous être agréables. A notre retour en France nous parlerons de vous et de votre grand talent à un ami mêlé au monde du théâtre; mais c'est tout ce que nous pouvons vous promettre et nous craignons bien que ce soit trop peu. >>
Ce qui n'empêcha pas quelques jours plus tard le Yorozou-choho (1) d'insérer en première page une note que M. lnoudzouka noustraduisitainsi: « Encore une de nos étoiles qui s'en va. Mademoiselle Itoko, la séduisante artiste si souvent
(1) Un des principaux journaux de Tokyo et de Ky .
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applaudie cet hiver, vient d'être engagée pour une tournée de six mois dans les principales villes d'Europe par deux jeunes Françaisde passage à Kyoto, MM. R. Dugage, que son grand talent a enthousiasmés. M1Ie Ilofco ira donc porter en Occident la renommée de notre art dramatique et y moissonnera, nous en sommes sûrs, autant de lauriers que son illustre émule M1Ie Sada- Yacco. » — La réclame au Japon, vous le vovez, n'a plus rien à envier à la nôtre.
20 mars. — Messes et Vêpres Bouddhiques* — ... Nous sommes dans la pagode de Chion-in. Il est six heures du matin et c'est le jour de l'Higan, la fête de l'équinoxe du printemps. — Déjà la grosse cloche, frappée d'une poutre de bois que manœuvrent sept hommes, annonce FoiUce de sa voix profonde et qui semble lointaine.
Le temple se divise en deux parties : le chœur, fermé par une grille très basse, et la nef. Un grand autel d'or terni s'élève au centre de ce chœur, que domine un dais en brocart,etdans la pénombre du naos se dresse, hiératique, la statue
d'Amida-Héra, le dieu de la lumière et de la bonté. Sur des vélums en mousseline la sivastica, la croix gemmée, symbole de la vie éternelle, est inscrite. Le sanctuaire ne reçoit qu'une clarté assourdie et diffuse.
Bientôt le service commence. Douze moines vêtus de jaune, avec l'étole des diacres leur barrant l'épaule, se rangent autour de l'autel devant les livres liturgiques. L'officiant est un évèque mitre, enveloppé d'une ample chasuble Il est debout au milieu, face au lutrin. Alors, après un geste rituel de bénédictions, il entonne un hymne en l'honneur d'Amida, que tous les bonzes reprennent en un mode de plainchant, mais, pour mieux scander leurs prières, ils les rvthment en frappant un instrument de bambou dont l'unique note est perçante comme le son d'une clochette aiguë. — Dans le silence d'un recueillement, un gong résonne. Voici l'offerte. Sur la table de l'autel, un prêtre dépose une soucoupe de riz, des oranges amoncelées dont la couleur feu s'harmonise à merveille avec l'or bruni d'alentour. Les litanies reprennent et l'appel strident du bambou... Une dernière fois, l'évêque s'est retourné, les bras éten-
dus. — Au dehors. la grosse voix de bronze se fait entendre de nouveau. L'office est terminé. Maintenant le prêche va commencer. Un bonze, accroupi sur une chaire, commente un texte des écritures et exhorte les iidèles, — et l'assistance, en s'inclinant, de temps à autre répond une sorte d'amen.
Dans la journée, vers trois heures. — Le même décor et les mêmes oraisons. Mais les offrandes devant l'autel ont disparu. Le tabernacle est voilé d'une grande et très vieille tapisserie de soie qui représente la mort de Bouddha. On y voit le Sage étendu sur son lit d'agonie, entouré de ses disciples, de femmes, d'enfants et même d'animaux qui tous sanglotent et se désolent.-— ■ Naïve imagination comme en conçurent les primitifs de nolro moyen âge occidental.
... Une impression suave et vraiment religieuse se dégage pour nous de ces cérémonies. Par leurs rites, les ornements des prêtres, elles évoquent d'une façon saisissante et presque nostalgique le culte catholique et les lointaines églises où de pareils spectacles nous frappèrent tout enfants (1).
(1) A Ceylan le bouddhisme n'a aucun rite. Dans les temples
214 m MOIS AU JAPON
Comme, la veille, le ciel très clair et sans nuage semblait promettre un temps radieux pour le lendemain, nous avions décidé une partie de campagne en compagnie de la gentille Katzouyou. — Nous sommes devenus de fort bons amis maintenant. Souvent, le soir, nous allons la voir danser, d'autres fois encore à sa grande joie nous l'emmenons au théâtre.
Donc ce matin-là, de bonne heure, nous nous trouvions réunis tous les quatre à la gare de Tokaïdo.M.Inoudzouka porte le panier de la dinette et, toujours attentif à nos moindres désirs, nous sert d'interprète. — Elle s'est faite très belle en notre honneur, notre poupée. Sa minuscule et fluette personne, qu'on mettrait dans une vitrine ou dans une collection de papillons, disparaît dans un ample kimono mauve à ramages, cein-
de Birmanie, le culte ne prend que peu d'importance. — Les ressemblances entre les cérémonies du culte japonais et les cérémonies catholiques ont peut-être leur origine dans l'exode des premiers hérésiarques grecs (les gnostiques) qui vinrent évangéliser la Perse, la Chine, et — tout semble le prouver — le Japon également, à l'époque de l'ascendance du Bouddhisme.
turé de rouge cerise. Et pour se garantir du soleil elle a apporté une ombrelle en papier, une véritable ombrelle japonaise, comme toutes les femmes en avaient ici au bon vieux temps.
Nous voilà installés en wagon. Bientôt défile sous nos yeux, dans lo cadre des portières, l'éternel et frais paysage nippon, les vallées aux maisonnettes fragiles, les risières bordant des champs bien cultivés, les collines bleuâtres qui font le gros dos au soleil et se succèdent sans fin, ainsi que lo chapelet d'un bonze. — Notre petite amie, le nez contre la vitre, regarde avec une attention amusée...
Ces environs de Kyoto sont ravissants. A trois heures de chemin de fer on trouve le lac Biwa, presque aussi grand, dit-on, que celui de Genève. Son miroir paisible s'étale au pied d'anciens volcans, des villages champêtres émaillent au loin ses berges, de mignonnes citées lacustres plongent dans l'eau comme des nénuphars et des barques aux ailes recourbées de goélands ondulent à la surface. C'est dans une petite auberge au bord de ce lac que nous avons pris notre déjeuner.
Aimez-vous les légendes ? Le Japon en est fleuri. Chaque rivière ou chaque montagne, chaque temple aussi ala sienne. Or, au sommet d'une collineenface du lac Biwa s'élève une très vieille pagode. Des cèdres antiques aux tons rougeàtres, imposants, d'âme sacerdotale, l'avoisinent comme un bois sacré. Le campanile, dont nous distinguons les jours et les lézardes, contient une cloche fêlée et toujours muette. Et voici la légende de cette cloche telle que nous la narra M.Inoudzouka :
« Sur la colline que vous voyez, nous dit-il, il y a mille ans, vivait un dragon monstrueux.il restait souvent des années plongé dans le sommeil, mais quand il se réveillait toute la contrée frémissait d'épouvante. À sa vue les eaux prises de frayeur se soulevaient tumultueusement, entrechoquaient des montagnes liquides, engloutissaient les jonques des pêcheurs.
La déesse Rou-Jin, qui était bonne, voulut nettoyer le pays de ce fléau, mais, toute déesse qu'elle était, elle n'y put parvenir seule et dut appeler à son aide un ermite du voisinage. Ce saint homme, plus avisé, tua le dragon pendant une de ses siestes profondes au bord du lac. Aus-
sitôt, l'onde que sa présence tourmentait comme d'habitudes'apaisa ettoutelanature environnante apparut soudain plus radieuse qu'aux premiers jours du printemps. Elle-même semblait délivrée et souriait avec ses rayons, avec ses feuilles, avec le miroitement des petites vagues que n'enflerait plus désormais nulle épouvante. Et les habitants s'ébattirent pareillement en grande liesse. — Alors la déesse Rou-jin, aussi reconnaissante qu'elle était bonne, commanda au prêtre de construire un temple sur ces lieux mêmes et lui fit don d'une cloche énorme, si lourde qu'en la portant elle la laissa tomber. Depuis ce jour — il y a de çà mille ans — la cloche fêlée n'a jamais sonné.»
Le joli lac Biwa se déverse par un canal souterrain dans la rivière de Kyoto. C'est par ce canal, dont le courant est rapide, que nous regagnons la ville. La barque s'enfonce dans une sorte de tunnel, un trou noir qui a près de quatre kilomètres. Vingt longues minutes dans l'obscurité froide. On distingue seulement la petite lanterne plantée à l'avant qui oscille à chaque mouvement de godille comme une femme qui hanche en marchant. Les vingt minutes paraissent des heures et, quand arrive la sortie du canal, avec
la lumière du jour apparaît seulement la délivrance. Notre petite compagne, qui, très impressionnée, s'était serrée contre nous, bat des mains et salue le soleil de comiques révérences — et M. Inoudzouka, toujours paternel, sourit avec indulgence à sa gaieté d'enfant.
20 mars. — Il pleut aujourd'hui. Les coolies des jinrikiskas, avec leurs manteaux de paille, sont transformés en hérissons jaunes. Le peuple des mousmés et des petits hommes en kimonos patauge dans la boue sur de grandes socques qui font: flac, flac. Et les maisonnettes en bois, si crentilles par un temps de soleil, prennent un air lamentablement mouillé. — Triste journée qui attriste notre départ, car ce soir même nous prendrons le train pour Nagoya et dans trois jours nous serons à Nikko, la sainte nécropole des empereurs nippons.
Nous avons fait nos adieux à tous nos nouveaux amis de Kyoto. Ils ont témoigné fort aimablement leurs regrets de nous voir partir. Katzou-you montrait un visage grave de circons-
lance, et, au moment où nous la quittions, elle a eu un geste d'une maladresse charmante — pourtant contre toutes les règles de la bonne éducation japonaise — : elle s'est haussée sur la pointe des pieds et nous a tendu sa frimousse.
Nikko, 2Q mars. — Voyage sans incidents. Après un jour passé à Nagoya (ce qui est suffisant pour voir son fameux château-fort et son temple) nous avons repris le train pour Nikko, via Tokyo.
Un évoque bouddhiste a fait une partie du trajet dans notre compartiment — un évoque en tournée pastorale sans doute, car il avait le chef mitre, une étole d'or au cou et, à chacune des gares, sur son passage, des bonzes en robes brunes ou violettes se pressaient sur le quai pour recevoir sa bénédiction. L/évêque descendu a été bientôt remplacé par un personnage officiel en redingote noire étriquée, avec un gigantesque haut de forme et un parapluie à tête de canard. Trois stations plus loin, il a été salué par une députation de gens endimanchés, précédés d'un
orphéon. Miséricorde 1 quelle musique ! Une grosse caisse tonitruante, des trombones affolés, des tambours fêlés et des fifres acides comme le vinaigre. A la gare suivante, même spectacle, même audition, mais cette fois l'important personnage nous quitte. Alors monte un officier à trois galons, retour de la guerre : ovations, banzais de toute la population.
Et le môme jour, vers cinq heures, le Foujiyama se dresse devant nous. Il est coiffé d'un .chapeau de neige et, tout autour de son cratère éteint, un vol de nuages met une collerette vaporeuse, très brillante dans le déclin du soleil. . ,
Nous voici donc à notre tour pèlerins de la « Sainte Montagne de Nikko », le mont qu'habitaient jadis quatre dieux farouches : le Dragon d'Azur, l'Oiseau Rouge, le Tigre Blanc et le Sombre Guerrier. Maintenant, les dieux sont morts et les mykados y dorment leur dernier sommeil dans les sanctuaires d'une richesse incomparable. — A l'entour, des cèdres géants et plusieurs fois centenaires surplombent de leur masse verte les gawas, les torrents bouillonnants sur des rochers de lave.
UN MOIS AU JAPON 2'2 i
Mais à cette époque-ci de l'année, une couche épaisse de neige couvre encore les anciens volcans et met un linceul sur les tombeaux des empereurs. Les tours chinoises des vieilles pagodes apparaissent tout ouatées et le grand pont de laque rouge qui relie le village de Nikko au temple de Yakoushi est aussi tout feutré de blanc.
Ce temple de Yahoushi est dédié à la mémoire très vénérée du grand shogoim Ieyazou. C'est le plus beau, le plus luxueux de tous les sanctuaires de la « Sainte Montagne ». Une bonzine, toute virginale dans sa robe de mousseline immaculée, en garde l'entrée et pour une légère offrande vous accueille d'une danse sacerdotale, les yeux baissés, agitant une marotte garnie de grelots.
Or, ce matin, après une cérémonie à laquelle nous avons assisté déchaussés et revêtus, selon le rite shinto, d'une robe verte à reflets violets, le grand-prêtre a consenti à nous dévoiler les mystères de son temple.
Vraiment il faut être venu ici, à Nikko, dans une de ces pagodes tout en ivoire, en laque rouge, en laque noire et en laque d'or de différentes
teintes, pour se rendre compte de l'antique splendeur japonaise au temps où les étrangers n'avaient pas encore envahi l'archipel pour le civiliser et l'enlaidir. Il faut avoir admiré les trésors que plusieurs générations ont accumulés : les armures des shogouns et des empereurs, étincelantes et ciselées comme des pièces d'orfèvrerie, les sabres en or massif, les grandes fleurs héraldiques, les chimères étranges, les oiseaux de paradis en métal précieux enrichi de joyaux. Surtout il faut avoir entrevu, derrière les merveilleuses portes de bronze damasquinées, la troisième enceinte de la pagode de Yakoushi, le tabernacle en bois de santal, en nacre et en ivoire incrusté de blocs d'or, avec de hauts reliefs fantastiques commeseule l'imagination de ce peuple a pu en concevoir. — Les détails de toutes choses ont une finesse qui pourrait être admirée à la loupe, l'ensemble est d'une splendeur de rêve.
Je veux quitter Nikko sur cette impression et je ne note que pour mémoire nos excursions aux cascadesdeKirifouri-No-Takiet au lacChouzenji, sur le sommet des plus hautes montagnes de i'ile de Niphon.
Nous allons prendre Je train à la petite ville d'Outsou-no-miya,qui se trouve à 2o kilomètres plus loin, sur la route de Tokyo. — Au galop d'àne de mauvais petits chevaux à long poil, nous traversons les villages échelonnés tout le long du chemin. Les enfants interrompent leurs jeux pour regarder passer ces deux étrangers blonds, à grand nez, qui doivent leur sembler fort laids, à eux dont les cheveux sont tout noirs et la figure très plate, et, en éclatant de rire, ils nous saluent de perçants o-hayo, oh-ayù ! Bonjour, bonjour !
/er avril. — Ma foi, je ne vous dirai rien de Tokyo ni de Yokohama. Je vous ai déjà avoué mon peu de sympathie pour ces villes modernes et très banales de la côte que Rudyard Kipling a pu appeler « les garennes de l'humanité ». Des hôtels à l'européenne, des ministères et des musées, une chambre, un sénat — et des touristes aussi criards que prétentieux, en somme ce que Ton voit aujourd'hui dans toutes les capitales du monde. — Comme il est loin ce temps
22 i OH MOIS AU JAPON
où un dictionnaire français (1), décrivant le Japon d'après les récits de hardis voyageurs, déclarait : « On ignore encore si ce pays est une isle ou s'il tient à la terre ferme par le Septentrion ! »
Cependant je serais un ingrat si je gardais un mauvais souvenir de Tokyo. N'ai -je pas eu ce matin même, juste en face du palais impérial, un honneur insigne et rare? La. Victoria de l'amiral Togo a failli m'écraser ; et dans sa précipitation à éviter le char du vainqueur, le boy de ma Jinrikisha m'a délicatement versé sur un tas de pierres. L'accident d'ailleurs n'eut d'autres suites que de plonger mon pauvre boy dans une consternation profonde, si profonde même que j'ai dû apaiser ses remords par un généreux pourboire
Mais voici avril, le mois joli où les cerisiers, dans la température plus douce, font éclater leurs bourgeons. Et tandis qu'à Tokyo se prépare le garden-party officiel, là-bas, dans le vieux Kyoto des mykados, les jolies geishas, les mignonnes
(1) Dictionnaire historique et géographique de Thomas Corneille.
maïkos commencent à dérouler en des danses leurs légères et ondulantes théories. — Il me vient une grande envie de prendre le train et de redescendre vers le Sud.
2 avril. — C'est fait. J'ai fui la capitale ; depuis hier je suis à Kyoto et pour une journée encore.
J'ai retrouvé ma chambre aux paravents dorés, les petites servantes toujours souriantes, M. Inoudzouka qui, prévenu de mon arrivée, est venu me présenter ses humbles hommages et m'offrir ses services. Même j'ai entrevu au théâtre la plupart de nos gentilles amies : Miss Itoko, accompagnée de sa respectable mère, Kokishi, Katzou-you. — Et il me reste à vous parler de ces danses du printemps, les miyako-odori, pour lesquelles je suis revenu ici.
...C'est le soir vers neuf heures, dans la grande salle du Kabou-Renjo. Tout autour du théâtre des bûches de bois et des résines brûlent dans des torchères de fer — des feux de joie. Les rues sont très animées ; on se rencontre avec de grands saluts et d'aimables sourires, puis on se
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hâte vers le spectacle à petits pas rapides que les cothurnes de bois fout sonores.
<( Monsieur, Monsieur, » crie-t-on derrière-moi , et bientôt un gros homme essoufflé me rejoint et me tend la main. Assurément, il me souvient l'avoir rencontré pendant une traversée, mais son nom ? « Gomment vous ne vous rappelez pas vos compagnons du Delta? » dit-il avec un fort accent teuton. C'est un commerçant Israélite de Paris, venu au Japon clans l'espoir d'y trouver des curiosités d'un bon rapport. Il m'annonce, en se frottant les mains, que la veille même, à Kobé, il a fait un achat de vieux ivoires splendides, une « avaire d'or », dans laquelle le vendeur a perdu plus de cinquante pour cent. Je le laisse à sa joie. Aussi bien les portes du théâtre viennent de s'ouvrir.
Les danses préludent parla cérémonie du thé, une vieille coutume japonaise aux rites solennels. L'officiante est une geisha en somptueux et archaïque costume et des fillettes de quatre, cinq à dix ans l'assistent, qui ont des tiares de déesse. Le thé est préparé avec mille précautions, avec des révérences à n'en plus finir et des gestes très nobles. Quand au bout de vingt-cinq minutes
il est enfin prêt, chacun reçoit une coupe de porcelaine que lui porte une des minuscules fillettes, à petits pas sautillants. Et tout le monde, en se saluant, boit à la ronde.
Cette salle du Kabou-Renjo ressemble, à peu de chose près, à toutes les salles de théâtre japonais.— Elle est éclairée par l'électricité et des lanternes en papier. La rampe est figurée par de grands cierges qui pleurent des larmes noirâtres. Mais ce qui la distingue des autres, c'est qu'elle a trois scènes : la principale au milieu, les deux autres de chaque côté pour l'orchestre. A gauche dix maikos, en kimonos rouges vert et or, tapotent les drums et poussent parfois de légers miaulements que prolonge une flûte très aiguë, d'autres encore frappent avec une baguette un instrument de cuivre au timbre de triangle. A droite, dix geishas chantent en s'accompagnant du s ha mi s en.
On entend un concert de cris étonnés à l'unisson : oh-hi! oh-oh! voici que les petites danseuses font leur apparition, du fond de la salle derrière nous. Elles sont trente-deux, partagées en deux files minaudantes, l'éventail à la main, habillées de vert, de rouge et d'or elles aussi, et, après quel-
ques évolutions savantes, elles se réunissent sur le devant de la scène. La toile se lève.
Peut-être vous figurez-vous les décors de ces théâtres, primitifs et sans la moindre apparence de réalité. Vraiment non, ils sont fort jolis en général et pour ces danses du printemps on a fait mieux encore. — Le premier représente l'entrée d'un temple shinto, avec le grand torii classique, une rivière et un pont en dos d'âne. Les danseuses, après s'être prosternées devant ce temple, s'ébattent à des jeux gracieux, la tête penchée en invite coquette. Elles font mine de se jeter des flèches d'or, qu'elles tiennent dans leurs mains renversées, — les flèches du soleil, car l'été resplendit, le toit de la pagode est violemment éclairé, les ombres sont très noires. — Puis le décor change : c'est la campagne en automne avec un fond de montagnes mauves, des arbres rouges et des retombées de vigne-vierge. A tour de rôle les dancing-girls font leur entrée, jouant de l'éventail avec des gestes d'une mignardise très charmante, balançant leur démarche avec langueur. Du rang des geishas un solo dramatique s'élève : la voix est chaude et très pure, l'auditoire applaudit. — Maintenant c'est l'hiver, la
neige a tout blanchi. Dans le ciel qui s'obscurcit, des nuages passent, la lune se lève blafarde, lugubre, et les chapeaux qu'agitent les poupées en scène sont couverts de gros flocons.
Enfin c'est l'apothéose, le printemps et la fête des cerisiers. L'aube va poindre. Le décor représente la grande place de Kyoto : au milieu un vieil arbre très chenu, très vénérable, des fleurs roses partout et des illuminations, des bougies, un grand feu de bengale rose aussi. Alors les danseuses, couvertes de fleurs, dressant dans leurs mains des branches de cerisiers, célèbrent le renouveau du printemps et de la vie. — Et le chœur des geishas et des maïkos entonne un hymne en l'honneur de la jeune année (1).
Voici ce qu'il chante :
pi
r CJT, T ^F
Kod -
- re
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. ké
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(1) Avant le Meiji, sous l'ancien régime, le nouvel an coïn« cidait avec l'équinoxe du printemps.
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P r uÉ't t^
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f j j'rir rçjE^ste
ba . ta. chi ma
chi - ni
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yo. mo
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Kejshi
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a - ra - ta - ma no
m* x 7 J'iip
Jn ju- j., ai
Ha pou go . ko - chi shi -
.-te sa - shi - no
sa - shi - no - ho - pou
Hi ka . gé -
i,'i in'Lf'Mi H r i^
„ oura pa - ni « ni o o . na.pi
Les ombres de la nuit déjà s'évanouissent. Et le soleil, se levant au-dessus de l'horizon,
Fera bientôt resplendir sa lumière rutilante et
joyeuse.
Le printemps va rajeunir le vieux monde.
Toute la scène maintenant est baignée de soleil. Du cerisier centenaire des pétales entr'ouverts se détachent, voltigeant au-dessus des tètes ; sur l'orchestre même tombe une pluie rose. Et les geishas reprennent, dans l'accompagnement plus marqué des shamisens :
0 mousmés, ô guerriers, le parfum des fleurs
"embaume !
Les flèches d'or de la déesse vous embrasent d'une
[ardeur amoureuse.
Laissez là les travaux de la maison, laissez vos
[carquois et vos armes Et chantez plutôt avec nous le printemps nouveau
[qui vient de naître.
YOKOHAMA — SAN-FRANCISCO (retour par l' Amérique)
Samedi j avril. — Dans V Océan Pacifique, entre Yokohama et les îles Hawaï. — Quatre jours de route déjà depuis le Japon. Des jours noirs! la mer est mauvaise, des paquets d'embruns viennent balayer le pont du bateau [la nuit on dirait un ruissellement de cataractes]. — Le China roule et tangue comme un ivrogne. Si bien qu'aux repas on a été obligé de mettre les « violons » sur les tables pour maintenir la vaisselle. Les odeurs de cuisine et de chaudière empestent les cabines comme les salons, et les boys chinois qui nous servent sentent à la fois l'huile rance et le patchouli . — Allons-nous faire la connaissance du mal de mer ?...
Cependant., tout cela n'est rien. Le plus terrible, le voici : il y a parmi les passagers un gros mélomane et dans un coin du salon un orgue
mécanique que je voue également à tous les diables. Le matin nous sommes réveillés par la voix pointue et enrouée de l'odieux instrument; à midi, à l'heure du thé, après le dîner, le soir à onze heures, il fonctionne encore. Le « chœur des pèlerins » do Tannhaeuser passe une fois, deux fois, cinq fois, souvent sept ou huit fois de suite, puisla valse de Roméo arrive à la rescousse, pimpante, sautillante, énervante et stupide. D'abord nous avons demandé au mélomane, en y mettant beaucoup de forme, de bien vouloir modérer un peu son ardeur en raison du mauvais temps et de l'état des estomacs. Il a souri et a répondu: « Oh, the gentlemen don't like the music ? » Ce soir-là on n'a entendu le chœur des pèlerins que quatre fois, mais le lendemain le concert reprenait de plus belle. Le commandant consulté a déclaré seulement que, l'instrument étant à la disposition de tout le monde, nous pouvions en user à notre tour si bon nous semblait. — Alors, avec l'aide de quelques passagers de bonne volonté, nous avons essayé de faire concurrence à l'orchestrion avec le piano du bord et le soir après dîner nous accaparons l'auditoire. Le mélomane a l'air étonné et ravi; il écoute