‹ Paysages et silhouettes exotiquesChapitre 5 sur 7 · YOKOHAMA — SAN-FRANCISCO · texte numérisé non relu

YOKOHAMA — SAN-FRANCISCO

béatement et Griog, et Chopin, voire Debussy, les mains croisées par-dessus sa bedaine, le menton sur son plastron. Il rêve, il est heureux; et son énorme, douce moitié, qui jamais ne le quitte, dans le fauteuil voisin s'endort la bouche entr'ouverte avec le calme d'un bébé rose. — Mais sitôt le clavier refermé, le gros monsieur se lève, vient à nous la main tendue, remercie du grand plaisir... puis s'élance vers l'orgue et le met en branle. Le sauvage 1

Lundi g. — En vérité je ne sais comment dater mon journal, nous avons franchi le 180° et nous vivons deux fois de suite le même jour. Hier le calendrier du bord marquait lundi, il le marque encore ce matin. (La semaine des quatre jeudis est-elle donc un mythe si étrange?)

A part cela, rien de nouveau. L'orchestrion chante toujours, le couple musicien ne déchante pas. — Cependant la mer est plus calme. Le China danse moins et des jeunes femmes organisent des parties de golf-deck. L'horizon, très bleu, paraît tout proche. On a la sensation de voguer dans une grande cuvette ronde.

Mercredi 11. — Rien en vue nulle part; à droite, à gauche, à l'avant, à l'arrière, la pleine mer toujours, la solitude

Un petit incident tantôt a révolutionné les salons. La clef de l'orgue mécanique a disparu. Le chef-stewart a fait chercher partout, les boys ne l'ont pas retrouvée. On croit à une vengeance. L'instrument est muet, le gros mélomane désolé, tout le monde respire.

Jeudi 12, — Le China passe en vue de l'île Kaouaï. Demain de bon matin sans doute nous arriverons à Honolulu.

Samedi i4- — Je garderai le meilleur souvenir de cet escale dans l'île d'Oahu, à Honolulu, l'ancienne capi taie de la petite reine Liliuokalami, — presque un souvenir reconnaissant. Je me suis senti revivre comme un convalescent après une longue maladie. — Voici toute la flore luxuriante destropiques, les palmiers, lescocotiers, les bananiers et les arékiers, les mandariniers et les eucalyptus des Indes ; voici les arbres à fleurs bleues de Penang, les bougainvilléas mauves de Béna-

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rès, les lauriers roses, les hibiscus rouges des offrandes bouddhiques de Ceylan et les parfums troublants qui grisent dans l'atmosphère chaude. Oh. l'odeur de Ceylan, l'odeur de la cinnamome ! En la respirant les yeux fermés, on croit respirer l'éternel printemps de l'île embaumée. . Les Canaques d'Honolulu sont très up to date ; ils ont des cars électriques, des maisons à six étages et sont habillés comme vous et moi. C'est dans une auto de louage, conduite par un chauffeur noir et lippu, que nous avons fait le tour d'Oahu.Leshabitantsdes campagnes sont un peu plus primitifs en vérité, mais les hommes portent au moins un pantalon et les femmes ont de longues robes sans taille qui ressemblent à des peignoirs. — Pourtant, quand le capitaine Cook vint échouer sur cette terre^. il y a un siècle seulement, il trouva un peuple d'anthropophages, vivant demi-nu dans des huttes de pailles. — La civilisation ne traîne guère sous le protectorat américain.

Lorsque, le soir, nous remontons abord, les passagers qui ont retrouvé des amis à Honoluiu reviennent chargés de colliers de fleurs routes, blanches ou jaunes, selon la mode hawaïenne.

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Un monsieur porte autour du cou une couronne de pensées, une vraie couronne mortuaire. . . Il chantonne entre ses dents un air trop connu : c'est le mélomane de l'orchestrion !

Il a plu malheureusement depuis midi, mais à la fin de la journée le beau temps est revenu. — Et, quand la sirène se met à hurler, un double arc-en-ciel, dont les demi-cercles viennent se perdre dans la mer, salue notre départ d'un adieu lumineux.

La vie de bord reprend son cours, fastidieuse, monotone.

Mardi ij, — Quel ennui! Nous n'avançons pas. Demain nous devrions être à San-Francisco et voilà déjà près d'un jour de retard; vraisemblablement nous n'arriverons pas avant jeudi .

On nous a apporté le formulaire officiel que doivent remplir tous les passagers débarquant aux Etats-Unis. A juger la libre Amérique sur cette formalité, on serait tenté de la prendre pour l'Empire du Grand-Turc. — Entre autres questions, chacun doit répondre s'il est polygame, anarchiste, estropié ou difforme, s'il a été en prison ou nourri par la charité publique!...

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