‹ PaysagesChapitre 10 sur 17 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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libres plaines, rarement pourtant non écorchées de la charrue. En réalité, entre cette double incertitude d’un humain voisinage mauvais ou puéril et de labours, l’on se réfugie dans les nuages.

Sur le chemin de la côte de Grâce, cet homme le matin nettoie devant chez sa sœur, propriétaire d'un parc magnifiquement boisé. Elle ne le voudrait pas, mais lui se rit de l’opinion, il aime que le chemin devant la barrière d'entrée soit bien entretenu. Et puis voyez donc quelle jolie perspective, me dit-il en de démontrants gestes. Il ne faut pas que, pour en jouir, le passant soit incommodé par rien de sale... Et l’homme me touche amicalement le bras, il tient à communiquer ses observations. Un trou, à un coin, il l’a bouché, il y avait des coquiiles de moules, il les a déposées ailleurs. Comment ceux qui mangent des moules jettent-ils inconsidérément les coquilles ? Ah! on est si peu soigneux... S'il ne se retenait pas, il entrerait dans le verger des Lechat, hôtel-restaurant en face, le débarrasser de ces petits papiers, de ces tessons, de mille cochonneries qui gènent au coup d'œil... Cela sur un ton enjoué, ne s’écoutant pas, et comme le joli adverbe « bénignement » passait se coulant

dans sa causerie, je me permis de l'interrompre, lui fis remarquer sa façon savourable de dire. Aussitôt il me salue : enchanté, fait-il. Comme encouragé, il me propose une chansonnette de sa composition célébrant devant des amis l'hospitalité de sa sœur. Il est vrai que celle-ci l'accapare trop, lui et son frère, il faut toujours qu'on soit là... Et sa voix, comme le bas de son visage, se voulait plisser en une réticence. Se retournant un peu suspicieux il chantonne à son aise, avec une gräce non risible. Sa toque légèrement posée sur sa tète aux boucles grisonnantes, guilleret dans son vêtement de toile bleue, il gardait, ce vieillard, une amabilité. Soudain, au tintement d'une cloche lui rappelant l'heure du repas, il me salue jusqu'à terre dans une pirouette.

Un soir, je le rencontrai rasé de frais, en panama, plus du tout en jardinier, en tenue presque de ville. 11 m'arrète : Ah! Monsieur, notre pauvre chien, laissez-moi done vous dire que nous craignons à toute minute qu'il meure. 11 faut que je lui donne à manger, trois fois par jour, il semble ne pas pouvoir, et puis le voilà qui prend le morceau, avale tout d'un coup, et avec une précipitation comme s'il allait étouffer et que ça ne passe plus. Enfin !.. ma sœur voit le mal que je me donne, la

peine que cela me fait, elle voudrait que ce soit G.

fini. Puis, il me parle de rimes en of, très difficiles ces rimes-là, mais quand on est piqué vous savez. — et sa figure se ridait hâtive, riante, émue — on avait parié, il y a déjà un temps de cela, que je ne les trouverais pas ces diables de rimes.

Aussi | uisque l’on m'apostrophe . - ute Strophe

et, toujours se détournant, il défile la matière, la voix atténuée, l'œil larmoyant. Et il se presse, dans la peur, peut-être aussi dans l'attente de l'appel de la cloche, car il me parait que ce doit être une nature se plaisant dans les diversions. Loin de s imposer, il a dans ses façons joviales une manière de réserve, laissant dans l'ombre sa personne, ses affaires.

Je le croyais célibataire, il m'intéressait par sa solitude si gaiement supportée, je luicroyais peutêtre une fleur de cœur restée non ouverte, et quand il parlait du bouvreuil, du chevreuil qu'il rimait, il me faisait l'effet d’être, lui aussi, libre dans les bois sur une branche remuante. Pas du tout! cet homme si leste, si rieur, si bon enfant, cet homme est veuf, et sa fille, son uuique, il ne la voit plus. 11 ne m'a confié ces détails qu'après un certain temps.

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Sa fille tient de sa femme, et ses yeux à lui se font gros et sa voix se renfonce, moins terrifiée que terrible, car il ne cède pas non plus, mais il s'en va, prenant son parti des choses. C'est ainsi et voilà tout, vous dit-il. Cependant, il a inscrit des vers sur la tombe de sa femme, à la mort de laquelle il n’a pas assisté. 11 était à l'étranger, on lui a télégraphié de ne pas revenir. La mort ayant été prompte, il n'aurait pu par son retour, sa présence, y reliédier. Et sa fille qui devant les statues des grands hommes dans les niches du Louvre disait froide met à dix ans : « j'aime mieux un champ de blé, papa », sa fille a épousé un fabricant de faux-cols à Paris, ils gagnent beaucoup, elle a fait mine de lever la main sur l’auteur de ses jours à un déjeuner chez elle où il avait en caressant le chien laissé casser au dessert une tasse, et depuis le père n'a plus entendu parler de sa fille. Il se venge tant soit peu de sa progéniture en des vers sur le nez pointu du gendre, sur les coupes de ses faux-cols. De sa fille pourtant il ne parle qu'avec dignité. 11 déplore sa nature personnelle et jalouse. Persuadé qu'il n'y peut rien, il ne veut pas se perdre en de philosophiques considérations, « bah! » s’écrie-t-il, la tète un rien déprimée et souriante, de face à la Paul de Kock, le profil assez de Jules Simon, « ne nous Soucioas pas du lendemain, il n’y a que la minute

actuelle de sûre. » En sa cervelle d'ailleurs saillent, bien qu’à son déplaisir, les objections contre un mécanisme harmonique de l’univers.

Sa sœur, veuve d’un riche industriel à Constantine, et son frère, avec qui il vit, s'entendent dans leurs contraires. Elle, minutieuse dans toutes ses pratiques, semble n’en pas vouloir à cet autre frère de soixante ans, le plus jeune des trois, de ses distractions, de ses négligences, elle ne le gourmande jamais, c’est à peine si elle s’en plaint à M. H.-G., si ordonné lui. Justement celui-ci et elle, trop conformes sans doute en des points, se «chamailleraient.» M.-P.,d’une agaçante nervosité, quitte la table le repas non achevé, ne se boutonne le pantalon, ne suit aucune conversation plus de quelques minutes. L’énonciation imperturbable, rapide, il ne manque jamais de se lancer en avant d'une jambe et des deux bras. Afin de neplus geler sur ces côtes brumeuses — car c'est autant contre le froid et surtout l'humidité que par oubli, par une sorte d’excitation absente, qu'il a d'ordinaire le collet deson veston à moitié relevé — il voudrait le littoral de la Méditerranée. Il y a deux ans, pour le satisfaire, la sœur avait enfin décidé de passer l'hiver à Nice, mais au dernier moment, les malles

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sur la voiture, iln’a plus voulu partir. Et c’est pour tout la même chose, nous conte M. H.-G.. M. P., assez naturellement, dans l'idée aussi de faire enrager son frère, est obséquieux avec la sœur, sèchement impérieuse sans du reste être maigre. Tandis que H.-G., après le départ brusque d’une servante et semblantimmotivé à la maitresse de céans, ne lui a pas caché que : « chère sœur », —et il dut parler en homme que cela soulage de ce qu'il a sur le cœur — « c'est, si tu veux le savoir, ton ton qui en est cause. » Elle tout d’abord ne saisit pas, H.- G. jubile en plus d’avoir dit cela sous un mode plaisantet qu'il trouve compliqué, bientôt la sœur s’exclame, se récrie, elle n'admet pas de remarques mème de son aîné septuagénaire. De jour il demeure dans son petit pavillon aux cloisons de bois et traversé decide là de cordes où sèchent des linges. Ur pot de colle, servant à confectionner aux quelques livres ou anciennes revues lus des reliures en papier guère plus choisi que du papier de journal, moisit sur une planche. H.-G. n’a pas la latitude d'avancer le poële hors de la cheminée sans user de cette précaution, quasi subterfuge : le maçon travaillera pendant le déjeuner, la sœur ainsi ne s’en doutera pas, et la chose faite, bah! elle ne la fera pas défaire.

Une après-midi chez nous, venu comme d’habitude à la main un bouquet de roses ou d’hortensias précieusement enveloppés d'un journal — il lui fallait les chipper, la sœur ne tolère pas qu’on dégarnisse ses parterres.. et son bonheur à lui est de faire plaisir à ses amis — moitié triste moitié riant il recausait de ces petites tracasseries fraternelles. Il nous dit : « si j'avais plus que mes quinze cents francs de rente viagère, voici comment je parlerais à ma sœur : chère sœur, tu vois j'ai de la fortune, je puis aller ailleurs, nous pouvons nous séparer... mais non, je reste, car je te suis autant nécessaire que tes manies à toi me le sont, nous continuerons à nous chamailler et à nous aimer. »

Une autre fois que nousétions allésavec M. H.-G. sur le plateau de pins dela Pimprenelle, on parlait des esprits, H.- G. n'y croyait pas. « Pourtant, dit-il en se levant, voici ce qui m'est arrivé il y a une quinzaine d'années, c'était dans un bois des environs de Wiesbaden, il pouvait être quatre heures du soir, je cherchais un sentier pour revenir. quand à deux pas de moi j'entends un rire, oh! mais un rire vous n’en avez pas l'idée, c'était satanique, unrire moqueur, méchant... Enfin je me retourre de tous côtés, je parle, j'appelle, personne que ce rire qui recommence... ce fut ainsi deux

fois avec la mème sonorité, et je ne vis rien ni personne, et pourtant je n'ai pas rèvé... je l’entends encore, tenez : ah! ah! ah!...> H.-G. imitait secoué « cet infernal rire ».

Décidément en mes courtes visites à H.-G. dans la propriété de sa sœur, ce qui me captive, c'est le cèdre glauque pâle avec ses quelques pommes de mème nuance aux imbrications seulement dessinées. L'homme, ce matin, à sa petile table, dans sa fausse chambre d'anachorète, était blotti dans son paletot tout taché devant, le bout des manches d'un brun décoloré, mangé jusque dans le frisé noir qui jadis l'adorna. Sa calotte de velours noir, verte d'usure, s'aftaissait, ses gros souliers étaient bossués sous la couche de commun cirage. Toujours un peu il surprenait par de presque juvéniles exubérances. et en mème temps elles semblaient parfois un peu factices, sous le visage d'un rouge sanguin se décelait une fatigue. Tout autour, les chitlons pendaient à des lattes tendues entre les cloisons, sa chatte tigrée gris fauve errait mais en une familiarité envers lui, sa chatte au rétrécissement durant encore du gosier pour avoir failli mourir pendue ; c'est lui qui l'a sauvée. Et ces taches à son vieux paletot me semblaient vivantes,

ainsi que sa culotte. Combien je le concevais tel! Au contraire, habillé il me paraissait dépouiilé d’une signifiante vieillerie. Peut-être il se fût froissé qu’on lui révélât sa valeur costumée.

La dernière fois que nous le rencontrâmes sur le chemin de la côte, il allait seul, se plaignant que sa sœur lui eût fait une scène pour avoir mis ce dimanche, un pantalon rapiécé, « comme si ça avait de l'importance ; mon dieu! je ne fais pas de visites, »ajoutait-il déconfit, cetje n’ai pas déjeuné, j'ai quitté la salle à manger... tout ça pour ce malheureux pantalon... Et notez bien, chers amis, que la pauvre sœur, j'en suis sûr, n’a pas mangé non plus. »

Au plaleau de la Pimprenelle.

Vers le soir, sur l’étendue plane, hersée de la mer, sous le ciel lourd, une ligne se creusait s’accentuant, prenant par contraste de la grande surface une flasque apparence. Quelque chose d’indéfinissablement replié, comme crevé. Gette fonture menaçait d'être le trou tors, par lequel finalement

se viderait la masse entourante, inutilement régulière.

A un crépuscule, un pied de ventdans le ciel rasséréné. Quelque aile très longue, tendue et douce, d'un gris lilas s’évanouissant. Délicatement elle s’appliquait sur l’azur d'une pâleur légère.

Après des jours de brume le soleil a reparu dans le vent. Du’haut de la côte, dans ce plateau de pins, je regarde les frémissements brillantés des feuillages qui dévalent, tout en bas et au loin, l’écailleux des petites vagues lentement avançantes ou plutôt, comme si elles n'expiraient ni ne se renouvelaient, minimement fluctuantes. Et devant le blanc grisâtre des eaux se développant brisées, qu'accompagne autour de moi un inégal, large murmure, je sens des souvenirs ondoyer dans un effacement lumineux.

Sur une feuille de petit chène, parmi les pins,

sans même de sentier là, perdus dans ce fouillis d’arbustes, d’arbrisseaux, d'arbres, nous vimes comme un minuscule morceau de bois d’un gris vilain. Mais vite cela se dressait dardant son informité, pareil à un serpent miniature. Planté sur deux toutes courtes pattes, cela évoluait de ci de là. Et on ne voyait pas d’yeux, un très petit tronc sans queue ni tête, à l'arrière une bosse verruqueuse juste au-dessus des pattes. Puis la bête rapprocha

celles-ci de son avant, elle gardait cette posture d'arc hideux.

A midi, dans la mare au carré long, couverte de renouillis, une vache était entrée, buvait, son large ventre la débordant. On devinait que pas une lentille ne devait passer. Les jambes à demi disparues et le muffle ramassé, à peine trempant, avaient une apparence indérangeable, les oreilles presque continuellement battantes sous les cornes fixes, l'œil moins défiant peut-être que provocateur. Une autre, derrière, à la robe rouge-brülé, semblait, dans le port oblique de la tête vers la première, dans le mobile contournement de la queue, ne pas admettre la lenteur précautionnée de la buveuse, qui enfin se retira sans plus de hâte. L'autre

NORMANDIE, ÉTÉ 111 apparemment n'était qu'une suivante, elle s'en alla dans la même direction. La mare était redevenue un vert tapis troué de deux miroirs, profonds d’être sombres. Sur ce vert-clair intense se givrant dans la lumière, remuait par intervalles et presque pas l'ombre ajourée des bouleaux, des jeunes hètres alentour. Contre un des trois côtés de la bordure de pierre s’ombraient des reflets de ronces, lignes s’agglomérant différentes, mignons ovales non dévoilés. Et entre les feuillages un peu s’agitant mais sans troubler le silence, un morceau de prairie s’espaçait, limité par une haie touffue à l'horizon.

Ce matin, sous un chêne une vache baie rumine, le joli reflet des feuilles échancrées se découpe en un ramage si doux qu'on douterait qu'il soit noir sur la robe satinée, ensoleillée par endroits, et à des instants un frémissement sous les chatouillantes, piquantes mouches mêle le tout, que la marche de la bête fait fuir en une dernière réapparition presque mystérieuse.

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Sur le chemin ‘de la Pimprenelle souvent on croisait un monsieur en costume de petit drap gris, en chapeau de paille ordinaire, de taille moyenne, maigre quoique en bonne santé, déjà âgé, la démarche dure sans un mouvement du corps. A distance ses yeux vous perçaient. Regard gris bleu, oujours pareiïllement fixe sans rien trahir. Mème passé il poursuivait. Et malgré qu’apres quelques rencontres on fût — irstinctivement peut-être et aussi afin d’en finir avec l’'obsession de ce regard — porté à esquisser un salut, on restaiten suspens devant ce double œil muet.

Ce matin de nuages et de vent amolli, la mare se montrait salie, spumeuse, des feuilles jaunes tombées des bouleaux restaient emprisonnées dans cette pellicule à la fois balayée et figée. Les lentilles s'étaient accumulées au bout de la mare. Là où les vaches descendent pour boire, le sol vaseux semblait plus foulé. Au fond de l'eau on voyait, sous son voile moins épais que mixte, les feuillages se réfléchir, entre des coins d’un bleu neutre. Autour,les troncs délicats des bouleaux se contournaient avec plus de grâce, en un semblant de souffrance leur laissant je ne sais quel soupçon de

NORMANDIE, ÉTÉ 113 jolie mièvrerie. Baignant dans une ténue atmosphère un rien verte, née des fougères à leur pied, le blanc insensiblement flocheux de quelques uns absorbait, en train de toujours matir.

Et sur le chemin la vieille dame du chalet de la Pimprenelle,ennoir,le visage osseux gardantencore du charnu, passait parlant bas, au bras de la jeune femme, sa petite-fille, élancée mais petite, modestement vètue d’une robe d’hermine bleue presque trop large pour elle. Ces deux dames simples et riches revenaient de la messe à la chapelle de Grâce. Bientôt passait près de moi le monsieur, dont l’œil maintenant me semblait disquisiteur non sans une pointe de possible sympathie. Seraitce qu’à force de se rencontrer on se lassait, bien que jamais on ne se fût dit mot? ou, le sachant père d’un garçon phthisique, et marié à une femme le désolant par ses goûts trop luxueux et que Je ne connaissais pas, commençais-je à le plaindre ?

Le soleil était tombé dans la mer, à chaque minute les choses rentraient un peu plus dans la nuit, qu'on sentait monter dû sol. Des bouleaux protestaient gardant le plus longtemps une blancheur, deux trones jumeaux d’un gris presque pareil à celui

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des hèêtres, le luisant d’un rouge roux de quelques : autres s’était effacé. La mare dans la blafarde bordure de pierre semblait une glace en train de se dépolir, des feuillages s’y recueillaient dans une ampleur confuse, entre un gris éteint, un gris d’abime. Pourtant ces feuillages, moins perdus encore que suspendus dans ce fond, se montraient d’une obscurité plus effrayante.

Cette matinée, d'entre les pins on distinguait vers Criquebœuf, à la lisière des verdures se mamelonnant un peu indécises, la grève d’un blanchâtre aride serpentante, tournant brumeuse. Une brume aussi surplombait les eaux ; elles allaient, on eût dit, s'éteindre pesantes. Le reflet d’un bateau de pêche s’y prolongeait vague. De petites nues duveteuses mouchetaient le ciel, semblaient, en leur blanche nonchalance, près de se dissiper dans le bleu sourdement indistinct.

Passant le long d’une ferme, la maison en briques, vue de derrière, se manifestait dans une insignifiance solide, ennuyeuse, qui ne se pouvait

même qualifier de laide, Au milieu de la verte terre grasse, un hangar abritait un puits où contre la margelle d’un gris de grès s’appuyait une grande roue, se levaient à demi les bennes d’une charrette. Derrière une barricade de planches on entendait le grognement d'un porc. Quelques poules d'un noir terreux restaient juchées ou se dispersaient sur l’herbe en un caquetage. Et ce grognement et ce caquetage ajoutaient au désespérant silence.

Dans un val, à l’orée d’un pré étalant une belle herbe de regain, se lignaient irréguliers de sveltes, päles fûts de hètres. Ils s’espaçaient, se reculaient presque fantomals, dans une atmosphère si nébuleuse que ce semblait être plus loin une forèt profonde. Leurs cimes de chaude verdure commençaient aux pointes à s’éclaircir en des rousseurs qui se doreraient.

Le Breuil.

La maison fermée est à vendre. Auprès, entre les cours herbues, les dépendances sont ouvertes,

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sentent l'abandon. L’une des deux masures a un . grand pan en pignon où monte à droite du lierre, au milieu une fenêtre aux volets fermés, en dessous une petite baie carrée également fermée. Des dindons tournaillent là, une soixantaine. Un jeune gars les conduit en claquant du fouet, il s'amuse avec une baguette et un élastique à les taquiner de cette fronde inoffensive, et par moments ils allongent le cou en gloussant. Leurs maigres têtes sont coiffées comme d’une bourse andalouse, leurs tremblotants jabots prennent dans la lumière une rougeur de coquelicot.

A un coin, en dehors déjà de la ferme, dans un terrain de bruyère, se creuse une mare. Sur son eau vaporeusement claire et brune s’entrecroisent les reflets d’un violet noir des troncs des pins autour. De petites feuilles fines aux longs cœurs d’un vert doucement lustré s’y exhaussent sur leurs pédoncules. Un nénuphar gardait un peu d’eau au fond de son calice entrecoupé. C'était juste ce qu’il pouvait contenir, il en était rafraichi, L'autre nénuphar non plus, quoiquesubmergé à moitié, l’eau ne pouvait l’alourdir. Une tache d’un roux passé crèpait son bord. Le premier avait une blancheur de mate tendreté, sous lui son reflet sans forme qu’oblongue, d’une blancheur fragile et froide.

De dessous les hètres s’alignant hauts et forts, de chaque côté dela pelouse hors les cours, en une double colonnade sereinement grisâtre, nous regardions un matin, par une pluie de brume, s’enfoncer la haute futaie s'éclaircissant dans une immobilité en quelque sorte d’eau. Des idées d'un inabordable monde, pourtant tout proche, pénétraient frôlantes. Des fûts de pins se dressaient ou se penchaient noircis, des branches, des ramilles de chènes, des brindilles tissaient une verte région un peu se dégradant lucide, tout enlin semblait irréel, fuyant et arrèté, cette merveille paradisiaque était la liquidité aérienne où se transfusaient les verts du végétal.

Un autre matin, sous les nuages, à ce mème endroit, nous regardions des fûts de pins aux rougeoyances éteintes, d’autres troncs droits ou d'inclinaison gracieuse ou contournés reculer en un affinement. 11s se traversaient de verts rameaux aranéens, ici là filtraient des jours d’aquarium, le tout dans une lointaine transparence calme.

A des hêtres, des branches qui se lèvent ont un mouvement invocatoire. Celles des pins, derrière, retombent tristes. A l’enfourchure d'un hêtre, l'une des branches s’allonge fléchie, la jumelle a une rondeur immuablement droite.

Passant le long des hèêtres, nous admirions ceux À

surtout dé la file bordant le bois. L’un laissait sur son fût lisse courir des filets de lierre, pareils à des nervures s’entrelaçant sur une poterie. Sur un autre se contournant à peine vers le haut une mousse près de se délayer, encore assez compactement adhérente, alternait des verts bruns et des verts pâlis. Sur la cendre fine d’un autre presque nu, venait jouer le soleil. Un autre se tachetait de lichens légèrement frisés s’alliant avec l'écorce d’argent oxydé, semée d’éclaboussures blanchâtres et marquée de cicatrices à fronces ; au-dessous des lichens d'un gris adouci, arrêté de verdir, quelques petites feuilles de lierre rampaient timidement. A une assez haute branchette horizontale de ce hètre se suspendaient, comme détachées déjà, de rares feuilles d’un jaune dont se taraient les rubescences. À un autre enfin, des plaques de mousse imprégnée, rase, simulaient une moisissure peinte.

D'un hêtre, plutôt isolé à l’autre côté, l’étroit feston montant de lierre, sa racine s'échappant de la mousse assez laide du pied, ses feuilles de différente grandeur, était, malgré sa vie, son développement de famille, moins séduisant qu’une grappe ancienne, nuance feuille-morte bien fanée. Cette grappe à demi pendante attachait à mi hauteur de l'arbre un signe de réminiscence.

NORMANDIE, ÉTÉ , 119 Au dessus, le lierre regrimpait, vivace. Nous revenions au lierre mort.

Assis un matin à cette entrée vraiment grandiose du bois du Breuil, au bord d’un chemin jonché des feuilles de l’an dernier, sorte de contre-allée appelant une allée principale d’ailleurs heureusement manquante entre les doubles rangées des hètres, un de la file remarquée nous sembla encore plus vivant. Sous son écorce unie se lignent comme des veines gonflées par une tension. L'écorce indéfinissablement grise est mouchetée, ici de taches plus pâles, là de taches châtaines. Le pied s’'enfonce dans un tertre moussu. A mi tronc, un semblant de caricature à la Gill nous nargue, un peu au dessus la patine de la mousse et l’écorce dessinent une tète de femme à la Lawrence, cheveux et gaze mèlés. Le chemin, plus loin, se perd dans un tournant brusque; sous le soleil qui tombait d'aplomb, l’on ne distinguait de quelle essence était la grande futaie là-bas ceignante, son feuillage presque obseur ne ressortant pas entre les elartés.

Dans le bois. Matin. Un chène se dresse comme incertain sous son écorce gercée, la ramure assez horizontalement tortue, noircissante, le feuillage vu de dessous et de côté dans une luminosité verte.

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420 PAYSAGES Il trempait, ce feuillage sinué, dans l’air pur, se détachait sur un fond de branches de pins d’un vert un peu poussiéreux, plus loin de futaie vert-clair. et la torsion du chêne gardaït jusque dans son roidissement une langueur. Plus près de nous, un bouleau pâle semblait moins rongé qu’orné de son lichen, au gris vert délicieusement faible se fondant avec la blancheur de l’écorce pelure. 4

Dans un sentier, se levaient de terre, à mesure que j'avançais lent, des moucherons, menue foule empressée, pourdonnant dans la lumière et dont le papillotage obscur faisait celle-ci presque aveuglante. Cette foule me gênait de quasi m’enfermer. Les branchettes transversales de jeunes chènes caressaient moins qu'elles ne fouettaient le visage, des tas de fougères si sèches qu’elles semblaient grillées encombraient la marche. A des intervalles apparurent, en un affaissement dans l’herbe, trois champignons, l’un noir, un peu concave, ciré, le suivant d’un jaune corrosif, l'autre enfin d'une noirceur charbonneuse.

Des deux côtés du chemin de sable dominant la mer, des fougères — les unes d’un vert qui luit

foncé, les autres ayant laissé mourir tout éclat, d'autres encore dont on ne voyait que le dessous dans une clarté si douce qu'ellesemblait se mouiller. A ce recoin en pente se cavant, un tronc grèle s’élançait, bouleau à l'écorce non eflilochée, d’un gris éclairé en du vague. Deux autres, auprès, voulaient laisser presque fièrement, avec grâce toujours, vieillir, ici là se soulever ou s'érafler leur écorce d'or bruni. Et la vie des monocotylédones — car, au-dessus des tiges fines et dures des fougères étalant leurs arètes dentelées, des pins élevaient leurs fûts, leurs touffes d'aiguilles comme pour continuer, agrandir, protéger les fougères — la vie de ce végétal primitif évoque une architecture simple et vaste, doubles colonnes dont la hauteur et le module divers s'ordonnent, minces palmes dérobantes et dômes.

Sur cemème chemin, par une matinée de bruine, me retournant je vis à quelques pas sur le bord une féerie artificière, le feuillage brûlé d'un bouleau. Dans ce bouquet le centre semblait un crépitement figé entre un brun violacement. À quelque distance, je ne percevais plus qu'une tache roussie s'indéterminant violacée. Et cela s’allait absorber

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dans le fond vert-tendre des pins, aux irréguliers entrecolonnements noircis de mouillure.

Sur la route de Honfleur à Villerville.

A la croix de pierre.

Deux fillettes y étaient assises, arrangeant de menues choses. L'une d'elles se remit, dans le coin de prairie là, à tirer des mille-feuilles par la racine. L'autre tardait à la suivre. Puis, toutes deux marquaient la différence de leur nature dans la manière de prendre les mille-feuilles. La première tenait gentiment son bouquet blanc de la main gauche, son regard, à chaque fleur soigneusement tirée, ajoutée, se posait sur l'ensemble de la touffe, comme veillant à un petit ouvrage. La seconde les arrachait net, et, la racine en l’air, les jetait près de sa compagne sans guère s'interrompre de manger assez goulument. La blonde, elle,errait par le pré, gracieuse, précise certes et sans rêverie, mais ses cheveux d’un or fin, assombri sous le ventetle jour . matinal, ne semblaient ni disposés exprèsnidéfaits, en leur voltisementaulong destempes. Des barques passèrent, leur foc tendu. A un moment, les voiles de quelques-unes s'étaient enflées avec un joli mou-

vement balancé, donnant une impression de tangage. Les ondes dans leur vague lustre paraissaient évendre, verdir les ondoyances vert-jaune des blés plus loin que la prairie autour de la croix de pierre.

Par une matinée dont les tons blafards faisaient rèver à des jours polaires, arrèté avant Penne de Pie devant un pré enclos de haies où des vaches, des chevaux paissent, reposent. Plus loin près de la mer, des moutons aux dos d'une blancheur toisonante. Deux chevaux ont de grises robes ràpeuses. De deux génisses accroupies l'une laisse voir un genou, ce bossèlement quoique sans heurt empêche qu'elle ne se distingue pas de l'herbe. L'autre, assez près, de couleur baie aussi, laisse son arrière-train se mèler à l'herbage. Et dans le pré elle a une agréable équivoque, cette pose de lu bète insensiblement émergeante ou s'enfoncant. Leurs oreilles seules battent, telles qu'un tic paresseux. Sans guère d'intervalle les queues des vaches jouent sur leurs reins, celles des chevaux an mouvement sans courbes semblent les fouetter. Et domine le croissant de cornes d’une vache couchée, sa tète est tournée vers la mer. Vers la côte du

Havre, de hautes lignes se dressent, mâts, peupliers ou mirage; comme de fantastiques buissons : sont semés au long d’une grève perdue dans un extrème Nord. Sous des coups de pluie pareils à de l'embrun, les cieux semblent se déplacer dans des averses de jour d’un blanc décolore.

Sur le chemin passaient, après un bout de conversation avec un monsieur d’un superficiel ordinaire en casquette de campagne et un journal à la main, un autre monsieur et sa femme. Et ils s’en allaient avec des dos éloquents. L'homme, au genre parisien, ne voulait pas avoir l’air de s'intéresser. Son allure presque autant que celle de la dame avait un trémoussement. Elle un peu nerveusement fagotait sa jupe. Je lui ai vu, à cette brune, un petit pli mauvais aux lèvres. Marchant tout près l’un de l'autre, ils avaient une charmante façon de se tourner les épaules. Lui regardait transitoirement vers la mer, mais il ne remarqua sans doute pas, le blanc, se faisant cru sous une instantanée lumière, de voiles suspendues superbes entre le ciel de blème orage et les eaux agitées. Ces deux ètres encore jeunes me paraissaient, avec leurs airs justement de se croire vivants, actifs au milieu de tout l’entour dédaigné, ils me paraissaient réellement fonctionner automatiques.

A Penne de Pie, dans un chemin de traverse menant à une ferme dont il longe un côté avant d'aboutir au fond à la basse-cour un peu en pente. De derrière cette maison en briques aux deux étroites, longues ouvertures en haut béantes dans le mur durement terne, la roue d’un moulin avec le bruit un peu saccadé de l’eau chutante se décelait mal à gauche à travers les verdures; dans la basse-cour l’arrière-train d’une guimbarde, l'avant caché par un angle de la maison, les cerceaux soutenant en un décharnement la bâche de vieille toile grise archidéfraîchie, cette guimbarde, vue ainsi, on l’eût crue près de s’affaler malgré sa chambrière, à son allure si surmenée que le repos même semblait lui devoir ètre vain. Mais la voix précipitée d'un petit griffon mâtiné me rappela à moi-même. Frimousse de singe colérique, à la malveillance hurlante.

Criquebœuf.

Auprès de l’église enlierrée, l'étang se recouvre d'une végétation trempée. Ce matin, à des lacunes en long, l’eau baignait dans ses profondeurs des arbres de l’autre bord, des nues, elle se recreusait de ciel. De petites tiges toutes grèles d’un vert vi-

vace se levaient d’entre les lentilles rassemblées. Si imprégnées, ces lentilles, de l'eau tranquille: qu'on s'étonne qu’elles surnagent.

Du petit cimetière, assis cette après-midi contre la croix de granit rongée nous considérions à nouveau l’église et l'étang. A des places le lierre se soulève, entr’ouvrant une retraite entre lui et la toiture ; à d’autres sans plus de feuilles, les racines très fortes, d’un gris sèchement blanc, soulèvent, cassent les tuiles, se développent inextricables. Chœur seul resté de l’église d'autrefois. Ge revêtement vert épais, non uni, foncé, sans mouillure s’harmonisait au vert mince, lisse, plutôtelair, mais intense des lentilles sur l'étang. Bordé d’un seul côté par un pré, des trois autres il a une clôture de ronces. Le bruit scandé d’une source qui découle du pré gardait, même sous ce jour lourd de fin d'été, une note froide. Sous la pellicule de l’eau, de petites ondes s’apercevaient se coulant’douces. Un peu à droite, d’un îlot s’élèvent deux peupliers, les feuilles toujours un peu tremblantes, ils s’aéraient de leur clarté pâlissante. A peine plus loin, où ne s’étendaient pas encore les lentilles, les reflets des arbres, du ciel restaient glacés, légèrement troubles, en une apparence hiémale d’étriquement, de dénu-

dement des ramures. Dans un fond élargi le ciel avait un gris violet de neutral-teinte. Au bout de l'étang parmi les lentilles, qu'un oiseau trop rapide est venu raser, exsurgent mal des touffes d'herbes. Elles peuplent ce coin d’eau cachée.

Mème âge, soixante ans bien révolus. L'homme vendait à droite de la route, au coin d'un mur où il les avait pendues, des images d’'Épinal. En espadrilles, le pantalon et le veston de molleton bleu assez propres, son béret crânement en arrière, sur sa face vergetée la barbe grise avait unair de goguenarder. La femme courbée s’appuyait, réellement ou par une feintise devenue habitude, sur un bâton de bois blanc, sa jupe grise, son caraco, son tablier à grandes poches étaient propres aussi, son bonnet de calicot à trois pièces comme ceux des enfants faisait paraître sa face mafflue, couperosée, plus épatée encore. Elle, avait le côté de la chapelle. Entre le passage des voitures ou des piétons elle rejoignait l'individu, lui remettait les sous qu'elle retirait de son tablier, sans doute ce jour — un dimanche — elle était saoûle, car en des gestes de rut elle bredouillait haut « eh ben! tu vends don rin.. regarde, vla comme je fais aux bourgeois... dès qu’i sont au tournant, eh ben ! tins, je suis à genoux et Je vous salue Marieetje me signe ….ayez pitié si vous plaît … i entrent tous à l'église et i en

a pus qui donnent qu’i en a qui donnent point. » L'homme se balançait sur ses jambes, ilavait aussi une canne mais dans ce moment il en jouait écartant les petits cailloux. Probablement moins ivre que la femelle, commeil vit que nous les observions il traversa la route, et auprès de l’étang il vint. débiter d’un air bonasse un boniment sur l'antiquité de la chapelle.

Au prieuré de Saint-Arnould.

La calme petite fille blonde qui nous allait conduire chez la fermière détenant Les clefs me suivit, tandis que je montais en avant par le sentier. Et, dans mon ébahissement admiratif devant la chapelle encore un peu montante au milieu des frênes — à travers une baie de fenêtre se prolongeaient d’autres feuilles, un peu lumineusement jouantes dans un tremblement mais semblant moins compliquées que les découpures lobées dela pierre — j'éprouvais avoir derrière moi une observatrice singulière. Sans qu’elle parlât, un hochement de la tête tout au plus selon mes quelques demandes, elle se tenait tout près, en une sagacité de mes mouvements que sans doute elle trouvait nouveaux et

drôles etinutiies. Et dans l'impénétrable attitude de ma petite suiveuse demeurait un charme de distance. Tout de mème elle m'embarrassait un peu, je n’osais plus trop lui rien dire ni rien manifester. I1 m'était du moins agréable de me sentir reflété, sans que d’ailleurs elle me comprit, dans ces yeux à l'eau pure, profonde.

Auprès de la ruine, une baignoire a été maçonnée, un grillage l'entoure, elle est à moitié pleine d'une eau de cristal. La fermière nous dit que c'est une eau miraculeuse, malgré la fraicheur du lieu et même en hiver elle est tiède, les enfants nowés, les personnes qui ont des douleurs viennent s'y baigner. Dans la chapelle recrépie,guère mieux ni plusriche qu'une grange,aux murs on lit de la belle écriture d’un instituteur sur des carrés de papier « Reconnaissances à saint Arnould » en majuscules bleues ou rouges. |

Dans la nef à ciel ouvert, un bout de branche d'un sureau ramait l'air autour des deux colonnes unies aux chapiteaux de pampres, il faisait participer à sa légère vie les basses colonnes sculptées, qui en retour reculaient dans le lointain de leur origine les ombres se dessinant caprifoliacées, vacillantes, sur cette pierre par places fruste. Faisant face à la seconde des colonnes, un frène monte droit sous l’embrassement de son lierre. A unre-

coin, un buisson de sauge amortissait sa verdure. Près de l’ancienne entrée à une petite fenêtre, un naturel rinceau de frêne remplaçait le vitrail.

Entre Honfleur el Jumièges.

Cette après-midi de fin de septembre, nous nous embarquions pour Caudebec par une pluie intermittente. Sur la mer des verts se rayaient émeraudés, le fleuve gris semblait par places se pourrir. À la pointe de Roque, en bas de la falaise aux rougeurs détrempées, se disséminaient sur le terrain palustre vite élargi des bestiaux, d’une tranquillité un peu vagueuse, et dont les pelages noirs, bruns, bai foncé ou clair s’étaient humectés. Devant Villequier, la maison d’Hugo, instinctivement nous la cherchions sur la hauteur boisée dans le fond ; elle est au bord de la route, presque à niveau du fleuve.

La rue des bouchers à Caudebec.

D'un côté, des murs de maisons comme plus

NO RMANDIE, ÉTÉ 14

vieux et minés par l'humidité, hauts inégalement, chacun presque ayant pour appendice à mi murun cabinet de bois tenant on ne sait comme. Deux modillons ne supportent plus qu'une corniche cassée. Le croc d’une gaffe dépassait quiet mais inquiétant un soupirail, à peine la voyait-on s'enfourner dans la longue jouée horizontale. La rivière claire, courante sur son lit de cailloux entraine quelques herbes. Un pont la masque de sa masse plate. De là se devine derrière des vitres d'un trouble composite, dans un bâtiment sous lequel la rivière se perd, une roue se mouvant dans le noir. De celle-ci ne se distingue qu'une intermittente lueur d’étain : l’eau que les palettes versent. Et dans la rivière c’est, par plus rares intermittences, sous l’eau fuyante un peu une lueur d’eau fixe. A droite, d’un appentis en ardoises, que son air de fléchir amincit encore, se levaient deux brancards recourbés.

A l’autre côté, sans plus, la rue mobile, vide, la rue de pavés continue seule. Les maisons, des bouchers les habitent. Le spectacle s'offrit d'un dépècement de bète. Coulant les veux à gauche par un obscur, très angustié couloir transversal entre des murs granuleux, suintants dont les toits se rejoignent, on ne saisit au bout que les bords des palettes tournantes, brillant ébénées. Plus loin à

droite, une maison à deux étages se désigne froidement sacerdotale avec le sculpté des fenêtres géminées de sa façade. L'intérieur, à ce moment du soir, s’éclairait de chandelles. Nous entrâmes, des femmes replètes, la peau polie, donnèrent des explications languissantes et sommaires, leurs mains erraient sur le comptoir, sur des damesjeannes. A deux encoignures sont encastrées deux fortes colonnes unies, seul reste de l'intérieur de la maison des Templiers. Puis, en inclinant à gauche, à un deuxième pont pareil, on retrouve la rivière, toujours entre des murs limoneux. Plus bas, sous une maison d’un gris de vétusté, posée de biais, elle s’enfile. À l’unique fenêtre — s’enchâssant renfoncée à un seul côté, comme déviante — de cette face de maison, une tonne paraissait mise en réserve contre cette vitre et entre une autre un peu reculée, double clarté hyaline près de se confondre sans éclat.

Nous repassions le lendemain matin. A l’une des boucheries, un veau la tête en bas pendait. On le pouvait croire inanimé. Mais il tourna les yeux, la tête apparaissant ainsi dans un rêve mort. Un homme avec un coutelas approcha, vite nous nous écartions. Presque aussitôt un cri répété, affaibli à mesure et long, sombre tendreté de ce râle. Entre les étroits murs souillés de la rue, dans cette at-

NORMANDIE, ÊTE 133 mosphère brouillée, malsainement haleinée malgré l'aurore, cette voix s'écoula plus faible, plus rouge.

Aux ruines de Jumièges.

Marchant dans les bas-côtés intacts de la grande nef de l'église roman pur, nous regardions les ombres uniformes projetées sur le gazon sous le ciel. Le silence sous le soleil se recueille dans ces ombres des colonnes larges et longues, des arcs tristes. A droite, où fut la cour du eloitre, un if presque millénaire semble de son tronc cäblé tordre ses siècles. Dans le transept à gauche, la tombe d’Agnès Sorel est creuse, la maçonnerie dégradée y laisse croître des ronces chargées de mûres. Le chœur s'est transformé en un bocage, que menace à une confondante hauteur l'archivolte coupée.

Cette matinée-là, attendant à Caudebec le vapeur de Rouen, nous longions un sentier entre la Seine

et la balustrade d’un jardin où un tilleul cente-

naire est étayé, ses branches elles-mêmes telles que des arbres; à cause de leur poids on a cerclé de fer le tronc, l'arbre toujours grossissant va recouvrir le cercle. Sous son feuillage argenté et ses fleurs d’un parfum qui s’édulcore, s’épandait un jour vert élyséen. La Seine, sous ses buées se dégageant mal,s’entrevoyail luride. Puis,du bateau nous considérions au-dessus des toits le haut du clocher de pierre en tiare, que l'éloignement affinait fondu. Sur la Seine tortueuse le soleil montant avait balayé les brumes, les peupliers des rives n'en finissaient pas de se déformer, bombés, tortillés dans l’eau gonflée, ondulante, ils s’enfon-

çaient acuminés près du bateau, le fleuve semblait alenti non sans lourdeur. Derrière des arbres apparurent hautes, dans le fond de la plaine côtoyée à sa gauche de proéminences,les deux toursruineuses de Jumièges. À droite, une ligne courbe de coteaux boisés que des carrières éventrent. A la station de Jumièges on mit le drapeau en berne, le bateau ne s'arrêta pas. Sur l’embarcadère entre la saulaie psalmodiaient trois prêtres en chapes noires, l’un des enfants de chœur en rouge tenait la croix processionnelle, un autre remuait le bénitier d'argent où le soleil qui à présent éclatait se mirait en brisures. Sur l’autre rive en face, d’un corbillard on déchargeait le cereueil qu'attendait la barque de

NORMAXLIL, ÉTÉ 195 passage, quelques hommes en noir étaient groupés. Pendant que passait moins vite le bateau pour prendre d’un batelet un voyageur, cette cérémonie de la mort restait dans une attente, des récitatifs nous arrivaient par bribes. On releva le drapeau. Et les deux tours de Jumièges se confondirent en une seule, que bientôt on ne vit plus.

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De Hennebont, fin de mai.

Hier soir, me promenant au long du Blavet dont me choquait l'eau brune, au ton ferrugineux d'après son lit, eau limpide pourtant, je songeais au charme d'une nappe d'eau s'étendant sans limites, nappe non précisément figée, surtout non frémissante, nappe unie presque, d'une transparence un peu incertaine qui laisserait l'eau s'enfoncer indéfinie. Cela sous un ciel, où des nues lilas et rose lameraient l'espace doucement bleu s'allant décolorer. Les nues semblent s’allonger, s'amincir de plus en plus. Et de la nappe d'eau où se perdent maintenant les reflets vagues du ciel et des nues quise confondent et se trempent, tels que des ombres tristes mais fraîches dans l'âme par elles élargie, — de cette nappe d'eau bientôt indistinete sous une givrure, non brameuse encore, s'était élevée une tige liquide. Artificielle et dissi-

mulée création de main d'homme. La tige montait droite, en quelque sorte naturelle dans son élan. Rondeur gracile. Et en mème temps je ne sais quelle rigidité la marquait d’un Gouble caractère et voulu et fatal. Toute fatigue de cette altitude infléchie lui paraissait étrangère. Et, selon que se passent les choses, sensations et visions dans les rêves, cette tige ne s’était pas formée que presque soudain, prise d’une imprévue défaillance, elle aboutissait à une fleur de glace, d’où découlaient étrangement alenties et presque vaporeuses des gouttes, larmes rares retournant à la nappe immense,maintenant indiscernable, quasi invisible comme le ciel, si non par une scintillation prolongée et reliante d'étoiles. Et dans ce tremblement nocturne des feux lointains des mondes resplendissait pâle, glaciaire, l’inextricable fleur, où s'étaient cristallisées mes remembrances les plus suaves, mais si douloureuses, regrets inutiles et chers, dans l'air presque subitement glacé de la nuit m'enveloppant. |

Cette après-midi, sous le menaçant orage, les nues massées ne roulant presque plus, leurs volutes se suspendant lugubres en leurs bleuissements

plombés, je m'attardais près du Blavet après le viaduc sur la route de Port-Louis.Le terrain palustre à l’autre rive, que domine plus loin la courbe indécise du coteau tacheté du brun orangé déjà un peu passé des fleurs de ses ajoncs, ce terrain aussi de pâturage, en ce moment vide de bestiaux, rassemblait ses pointes fines, douces, les agglomérait si bien qu’elles figuraient un épiderme improbable, d'une presque simple luxuriance dans sa blancheur grisée.Le long de l’eau les herbes joncées verdissaient gardant je ne sais quelle minime blancheur, et ainsi plus troublantes. L'eau du fleuve, d'un brun se refermant, accentuait l'importance de ce vert singulier. Caprices qui longent le gouffre silencieux, absorbant, un peu trouble, caprices multiples, qu'on ne s’avoue pas, et s'agitant sous des frissons impalpables, voluptés enfin plus charmeresses peut-être parce que funestes. Et les jolies herbes imperceptiblement tressaillaient, se moiraient, voulaient ondoyer inentendues.Quelles âmes seraient aussi délicates, sous la terreur de l'orage! mais si leurs mouvements indiquaient presque une naïveté et toute élégante, la nuance de leur vert au long du fleuve quisinistre glissait, fuyait, puistournant réapparaissait mortellement placide entre les terrains palustres, au long d’un peu de vase brunement bleutée, cette verte nuance des herbes s'accusait insidieuse,

142 PAYSAGES vraiment créant un délire par l'impossible espoir qu’elle vous forçait à garder encore. Sur l’eau maintenant ondulait près de moi une lueurd’étain assourdie, évasive, région de lai des ténèbres qu’approfondirait leur éclairage, et de lourdes gouttes de pluie tombèrent.

Dans un coin retiré, quoique tout près de la route de Baud, coin non trop correctement oblong, enfermé entre une haie sèche et un mur usé, petit pré d’un côté, vieille maison particulière de l’autre, là, comme s'appartenant à eux-mêmes, s'élèvent de magnifiques arbres, hètres, sapins, entresemés ici là à leurs pieds de sapelots à la verdure quasiminérale sous l’hésitant jour. Le pas du rare promeneur s’assoupit sur le sol foncé, presque mou, que jonchent d’infimes aiguilles, que tapisse un peu de mousse. Et ces aiguilles rouilleuses et cette mousse de velours adhèrent bien au sol, elles ont, on dirait, envie d’y rentrer, de s’y ensevelir. Mais au faîte de ce lieu recueilli et un peu sombre la clarté tendre des feuillages des hêtres égaye le regard sans qu’elle le fatigue. En des essais d’alignements interrompus, les fûts puissants, bien filés font songer à une originelle architecture intérieure de temple. Écorces madrées, annelées, s’altérant vertes etgrises en unedétrempe, où s’appliquentles crépons de vieil-argent des lichens, où semblent

— — — + nr 4 mi #— ne

NOUVEAUX SUNGES 143 s'imprégner des chatoiments cendrés que rend plus charmants, presque étonnants le contraste de mousses brun-noirâtre tiquetées parfois de brunor. L'œil erre avec délices sur ces fûts non cannelés, et pâles et nuancés comme ne pourraient l'être des marbres. A la féminilité de leurs teintes se joint la stature recte, réellement virile. Puis dans Ja disposition plus haut des branches apparait une signifiance diverse, plus qu'androgyne, couvant des formes futures, tout le rêve végétal : torsions qui se détordent, serpentent, rondeurs se coudant gracieuses, allongements se reployant elliptiques, efforts d'autant préoccupants qu'ils se sont arrêtés incomplets. L'idée ou plutôt le désir, dans ces formes des branches, est si complexe qu’il n’a pu se manifester définitif. Et au-dessus de tel tronc inflexiblement droit depuis sa base, mais non sans une légère déviation effaçant la stupide régularité linéaire, repart une triple gerbe presque fasciculée ou prète à rester enlacée ; et chaque branche de Ja gerbe plus haut se ramifie, elle se témoigne ellemème une nouvelle colonne au module diminué dans l'air supérieur qu'atténuent d'un jour d’eau les extrèmes feuilles demi-transparentes. Un hêtre m'a paru le chef de cette aristocratie. De son pied fourchu en dix au moins, chacun tel qu'il conviendrait à un animal de haute taille, monte son fût

moussu, mousse pre, près à la fois de se décoller

ettenace, puis, à la partie renflée et où des nodo-

sités semblent vouloir se refondre dans le cœur de l’arbre,la ramure éclate distendue, se divisant dans une énormité, et le moussu de l'écorce dérobée recule dans je ne sais quelle région un peu farouche ce chef à la simplicité grande, non moins doucement lumineux qu'austère.

Sur un plateau là commençant à dévaler, entre l'or un peu brûlé des fleurs des ajoncs paraissant clarifier et pâlir les jaunes où du vert se dissout des fleurs des genêts contre les luisements vertnoir des pins — sens triple d’enthousiasmes qui se modèrent, en une délassante alternance de mélancolies — 1à parmi les labours friables d’un joli rouge brun, au-dessus d’un amas de bois disposé en cercle et brûlant noir afin de devenir du charbon, le vent, un matin, jouait dans la fumée à la blancheur bleuâtre. Déformation constante de formes sans nom et délicieuses, qui moelleusement mouvantes s’étalent bouillonnées, se sillonnent ou même se recreusent, vite se redressent, tourbillonnent et pointent, soudain se rabattent, toujours un peu tortiles, parfois semblent s’étirer et se

NOUVLAUX SONGES 14

crespèlent, inopinément virent, se renouent, se dispersent, et encore s’élancent et se replient en des alanguissements qui rasent. Contre-courants aériens, d'une flexuosité plus agile que la nue et que l'onde.

La nuit ici aucun reflet de mur de ferme dans des mares, ou de maisons dans le Blavet ne me rend l'impression d'une haute et large maison au mur gris et sans grandes tenètres, juste contre un des ponts de Lucerne. Dans la Reuss descendait un pan de mur assez vaste qui, bien que droit, semblait chanceler,sombrer dans des profondeurs, plutoniennes. Pan douteux d’un brun noyéet sourd, où sous les soufflures molles et les maculatures se cacheraient des lèpres, déjà comme désagrégé, ne gardant que la forme sans consistance et presque indéchiffrable d’une réalité évanouie. A deux ou trois places inégales, se rentrant, des lueurs à peine blanchâtres s'indiquaient plus louches que le reste sombre du mur; toute lumière en effet là se transformerait en taie. Embième flaccide, rampant d’une habitation visqueusement sous-jacente, que son silence fait plus recluse.

Ce que je préfere dans cet ordre, c’est peut-être

une eau-forte vénitienne de Whistler. Baignant dans une eau profonde — l'âme absorbante du lieu, des édifices se dérobent derrière leurs murs unis, presque sans baies, se lissant vagues. Illogiques, étranges, ils semblent choir en leurs reflets, pourtant ils restent debout, se tenant on dirait sans base. Leurs reflets dont presque ils s’indistinguent les continuent perdus. Érections suspendues sur le stagnant abîme, où elles plongent et pendent. Un des deux murs de longueur inégale semble, à un ambigu surplomb en clairevoie, se rompre turgide, moisi. Dans l'angle entre eux et au fond, dans une ruelle angustiée, haute, s’entr’ouvre ou plutôt s’entreferme, s’enfile sur l’eau obscure une atmosphère de brume qu’on

devine mauvaise.

Dans la forêt de Carnoët, ce sont des emmêlements, des fouillis délicats, reculés. Entre des ramilles s’étalant horizontales, se tissant aériennes, les troncs s’élèvent presque adoucis, élégants ou s’isolent puissants, sévères. Ils font songer la plupart à des colonnes diverses et rapprochées et indépendantes, qui plongeraient dans une fluide atmosphère viridement lumineuse de lieu sacré.

Des branches nues se courbent en cintres qui, ne reposant sur rien, étonnent ; d'autres voisines se croisent ogivales, elles font se prolonger sous cette apparence inventivement primitive l'idéalité heu reuse.Rondes formes s'allongeant, s'enlaçant, se repliant,fortes ou mème mièvres, et qui souvent hésitentalors mème qu’elles s’élancent, qui enfin moins avortées que possibles marquent la frontière des réalités et du rève. Cela dans une immobilité, que la confusion ouvrée des ramures et le jour pulverisé rendent indécise.

De ce plateau, au-dessus de Hennebont, où de magnifiques hètres exhaussent, massent leur feuillage, le Blavet en bas, non trop près, entre les herbes paludéenn-s, se montre parfois, vers lesoir, si calme. On ne voit ni d’où il vient ni où il va. Ce coin d’eau, ainsi en quelque sorte central, exactement ne se dépolit, ne se fige, il laisse l'impression mixte, contrastée, une cependant, d'affleurer parmi les herbes entourantes d’un vert brun et aussi d'enfoncer, de mirer mais si vaguement la nue que ce semble une mémoire presque effacée, de plutôt se recueillir, sans encore se retirer, sous sa luisance affaiblie. Et de dessous les hêtres hauts,

148 PAYSAGES forts, formant avenue sur le plateau quasi solitaire, je laissais errer aussi mes yeux, en un accord aveë mon amour de l’eau là en bas à la palpitation éteinte, se déplissant, plus charmante quoique bientôt un peu perfide, incertainement glaceuse sous la lune qui selève, je laissais errer mon regard, toute mon âme sur l'écorce à demi lisse du tronc du plus alte de ces hêtres et noirâtrement moussue et blanchoyante. Une ouverture assez en long, ténébreuse s’est creusée à sa base. Que plus captivait l’écorce à peu près unie, s'imprégnant maintenant d’une blancheur de cendre ! Et, tandis que là haut l’astre gravitait vermeil à peine, froidureux, rogné à un côté, tout près de moi le géant hètre, à l'abri sous sa frondaison d'un vert s’azurant, m'inquiétait de se revêtir de ie ne sais quelle grâce fuyante, dans la douceur déliée, infiable du soir.

A ce mème plateau, un matia, sous des nuages encore rassemblés, bientôt s'étendant, je regardais un des hêtres moins gros sur une autre ligne au dessus d'un petit chemin creux là parallèlement dominant la rivière, hêtre où à mi-tronc des lierres feuille-morte imperceptiblement remuaient, sèche-

ment recoquillés. Ce petit remuement discontinu empèêchait en quelque sorte qu'on sentit la sécheresse de ce lierre,qui faisait peine de seramoindrir, de sembler avoir froid malgré l'air d’une moiteur un peu lourde. Cette semblance de froid prêtait,ramenait comme une idée de vie au lierre dont la forme mème, sa jolie forme de triangle en trèile, s'en était allée. Il gardait ainsi une adhérence équivoque à l'arbre, lui aussi très curieux dans sa diversité. Sur l’écorce, bosselée entre des plaies, de ce hètre et robuste et svelte, plusieurs fois manchot à la cassure cicatrisée de ses branches, se fonçait un chatoiement mauve. En bas, larivière,sans plus le flux de l'Océan, se recreusait restreinte entre le brun mat des vases, rallongée ; plus haut qu’elle et accompagnant, développant sa perspective qui se recourbe, des cimesd’arbres variés, peu fastigiées, laissaient s’assombrir, s’attendrir, éclater légers leurs verts qu'enchantent discrètes les fleurs des genèts, touffes hyalines ; et, entre le bosquet d'ombre inviolé des sapins d’une des rives et un autre reflet plus loin d'azur décolore, la rivière offrait sa clarté ambigüment mouillée et dure, moins filante que profonde.

st

La dernière fois que je l’ai vu à Bâle, il m’a paru, le grand fleuve, peut-être ce que j’ai rencontré de plus séducteur sur la planète. Je l'aperçus du haut de la promenade qui le longe telle qu’une terrasse pas tout à fait naturelle, point trop apprètée. Ca sentait si bien, à cette heure très matinale, le printemps; un beau tilleul surélevé, entouré à son pied d’un banc désert,se peuplait de sesfeuilles humectées, tranquilles. Je ne sais quoi d’ingoûté rafraîchissait l’odorat, la vue ; on avait envie de courir presque, mais on se ralentissait à son insu dans cet airineffablement près de bruire,à travers lequel apparaissait noyée et changeante dans les blancheurs nébuleuses la lumière, comme encore aurorale. En bas à une attirante distance, le Rhin voulait être observé pour qu’on discernât son cours se dérobant ample. Eau défiant toute description, d’une lueur d’or absorbé, d’or vert indéfini, teinte complexe où se révèle le luxe suprême, purifié, discret et fantasque du dieu aquatique. Get or vert du Fhin, dont l’or ne se réveille que sous l'orage, ne contient-il pas une étrangeté,chaque foisnouvelle! ne le distingue-t-il pas de tout autre fleuve! Et je descendis vers lui, comme s’il m'eût appelé dans le silence de son eau toujours mêmement entrainante.Chose unique : on J’admire et on l’aime tout ensemble, cette eau vraiment merveilleuse. Ge ma-

NOUVEAUX SONGES 151 tin là, vue de tout près, elle avait un ton de laque gris vert. Plaques condensées, un peu amortissant leurluisance,emportées entre des bouillonnements, tournoiements qui tout à coup semblent surpris, s’arrètentcomme sur un latentgouffre et continuent figés on dirait, réunion sans trouble de marbrures, de fossettes, de fronces, cercles ondoyants, remous indécis, pareils à une âme savante,oui le Rhin coule ses formes souples, dans l'unité magnifique de sa beauté paisiblement rapide, moins visible mème que secrète. Oh ! ces eaux de jade et de moire, fascinantes, qui passent si proches et closes sous le vertige de leur murmure.

Une après-midi au long du Blavetsinueux,sousun piquant soleil, par le chemin de halage peu fréquenté, redevenant herbeux par endroits, les iris, les pieds dansl’eau,quelques uns parés de leurs jaunes fleurs pâlement intenses, font oublier la teinte stygienne de la rivière. Il est vrai qu’à un coin, sous la garde des rochers mi-boisés, à peine pendants sur l’eau, le Blavet se marquait très singulier; les reflets avaient cessé, ces reflets gris fer où le dur de la roche semble compactement s’amollir. La nappe trop lisse semblait tendue, comme rigide,

n’eût été, aux deux tiers éclairés de sa largeur, l'imperceptible pellicule vaporeuse endormant en elle le poudroïiement du jour. Tout près de ces rochers de l’autre rive, une longue ombre s’étalait lucidement noire. De tout le reste du Blavet l’ombre restait indéterminément brune. Et si l’on reportait son regard du ciel bleu, un bleu chaud, sur la rivière, la longue ombre dense et l’autre brunement confuse ne tranchaient presque plus entre elles, devenaient une même région à peine nuançant sa sombreur. L’une pourtant faisait songer à des noirceurspolies, approfondissantes d’ébène, l’autre à de roux illuminements fondus, effacés de vieux chêne.Plus loin,une très légère brise vint minimement friser la surface du Blavet, revenu à la réalité de son onde. Mais, prise entre les écluses, elle ne fluait pas. Ni immobile ni coulante, elle charmait d’abord de demeurer ainsiinfinitésimalement frisée, elle n’arrêtait, n’emportait la pensée, elle suggérait une fraîche rèverie, bientôt cependant sentie superficielle. Celle-ei eût souhaité se lier à des anneaux lentement filants. Puis, deux tout petits îlots d’iris, un peu distancés, lui vinrent en aide. Ces tiges d’une rondeursvelte, où s’engainent les feuillespladiées, aboutissaient, pour que s’achèvent leurs verts d’une matité languide, à des boutons enroulés en fuseaux, à des fleurs maladive-

ment coquettes, évasant, pâmant leurs pétales un peu en coquille, au tissu de crèpe, presque diaphanes en leurs infimes plissures déjà fripées, et comme joyeusement mélancoliques dans leurteinte jonquille si peu verdie,s’orangeant au cœur tacheté de pénicilles brun-roux velouté. Afin de me consoler de l’inabordable des iris de ces ilots, j'avais cueilli un de la rive, il m’exhalait une fadeuraqueuse non point douce. Et, plus loin encore, un petit battement mouillé, presque volage, me fit tourner la tête. De l’autre côté du chemin, sur un étang entrecaché de taillis, des poules d'eau se hâtaient n1 sauvages ni familières, déjà elles avaient disparu entre des iris et laissant le souvenir de leurs pelucheux, mignons corps brun passé, arrondis, prestes, ne dérangeant guèrela placidité de l'étang. I stagnait brunâtre, mal poli, en quelque sorte vieillement ligneux avec ses reflets indéchiffrables. Y résidaient, pas émergentes, presque incrustées plutôt, de nombreuses lentilles minces et larges, feuilles énerves des absentes fleurs de nénufar si tendrement satinantes qu'elles veulent presque matir. Et je revenais à ma fleur d'iris en de furtives caresses obliquement flaireuses, je m'affolais de la vague vie de cette fragile, moins amère, peut-être mème moins pénétrante qu'humidement

fanée.

Dans les fonds de l’étendue du ciel, des matins que le soleil déjà accable, quand va cesser le ventilement des airs, il reste là-bas, loin, des effigies de nues, elles reposent du bleu sur votre tête. Effigies incertaines, dont il semble que la forme s'est muée en une nuance, si délicieusement légères ou diluées qu’elles corporifient à vrai dire leur teinte. Elles demeurent ainsi, non plus errantes par le désert du ciel, sans lassitude pourtant, prêtes à délicatement se fondre dans l’extrème région un peu liquidement bleuâtre de l’éther. Nues blanches dort l’imperceptible duvet voile, pare, veloute la nudité, moins captivantes peut-être encore que de lisses compagnes mirant en quelque sorte leur mouillure et qui peu à peu éteignent leur perle, s’'adombrent grises.

Une tulipe double, achetécà Paris, laissait l’impression mixte d’un globe, d'un ovale allongé. Les pétales du dedans avaient un contournement en volute; les exterieurs déchiquetés, ici, là se friselant à peine, à des recoins semblaient près de se déchirer. Sur ces soyeux pétales d’un jaune diffusant son or, de pâles verts d’eau se lignaient, tels que des côtes évanouies. Les extrémités de la

fleur avaient des taches pourprées. Au centre qui un peu se renfle, veillait une lueur renfermée et fraîche. Et ma revoyante songerie incline, renverse la tulipe au point qu'elle se suspende, presque mystérieuse.

Ressouvenir des premiers jours de mai à Lucerne, devant les petits enclos des cygnes au long du quai sur la Reuss. Dans l'entourante blancheur vive, presque piquante de la neige, il était curier.x de voir la blancheur du cygne un rien se foncer, immaculée toujours, jaunir certes sans rien d’ardent, mais sans plus ce ton net, superficiel de la neige. Celle-ci par contre, en sa blancheur fixe, froide, gardait une pureté trop sûre d'elle-même, il semblait, sans agrément. La blancheur du cygne se témoignait nubile non sans une mollesse, elle convergeait à une nuance concentrée et peut-être amoureuse, du moins suscitant des convoitises sans souillure. De son bec énervé l'oiseau, dont le col même quand il se recourbe reste fier, venait mordre par moments le grillage, et ses plumes se hérissaient moins qu’elles ne frémissaient, plaisir un peu colère quoique dans une galanterie., L'eau lividement grise continuait à se briser, tremblante,

Au soir d’une journée chaude, à Hennebont, des nues parurent au ciel. Leur transparence entre la nacre et le verre gardait un vague chatoiement dans ce domaine de blème cristal. Formes chantournées, près de se dissiper en une envolée, spirales les plus gracieuses, un peu s’abandonnant et séraphiques. Certaires ondulations faisaient songer moins à des nervures qu'à de sinueux courants non précisément gelés. Ensemble de formes qu'on croirait ne pouvoir durer ainsi une seconde tant est multiple sa légèreté, et non moins éloigné de l’idée pure que de la matérialité qui se concrète. Loin de se restreindre à simuler des individualités charmantes, il figurait une architecture contournée qui se recoquille ou s’apointe, flamboyante architecture à irisation blanche, sorte de noces tardives de la nue et de l’éther.

De Honfleur, derniers jours de juin.

Dans une après-midi, une partie du ciel vers la mer se nuait d’une blancheur vaste, touffue, enfonçante. Cette nue avait un air d'emmitonner, aussi de rafraîchir. À son milieu, étroitement elle s’ouvrait sur un gouffre aux dormantes voluptés.

Au plus gros des ormes du plateau de Grâce, je regarde entre les rainures profondes de l'écorce le bois, forgé en houles inconcevablement durcies, un peu plus haut se retordre en un grimacement ancien.

Le frène, dont le tronc jaillit presque maniéré, en été se couronne d’un variable, fin dôme qui se meut et bruit flexible. L'écorce à entrelacs prend à peu de distance un galbe gris-brun. Les feuilles lancéolées se découpent et baignent dans une atmosphère de pâle transparence; elles semblent, sous d'orageuses nues, s'imbiber d'une dorure perdue. D'habitude le mouvant feuillage s'interpénètre de vertes ombres, son bercement semble contenir une âme frèle. Sous la clarté lunaire il s’allège encore, tel qu'une mousse marine.

« Les petits cuillers ». nous dit une petite servante en Bretagne. Cette fausse note m'est restée dans l'oreille, avec ce joli d'une faute qui s'ignore et devient une surprise.

M' M. vient de me dépeindre la femme de

chambre de sa sœur d’un mot : c’est de res femmes pétries pour servir.

Un matin de soleil embrumé, des nues, descendues sur Ja mer en une courbe lointainement concave, prolongeaient adouci le cap de la Hève. Dans leur morbide indolence elles ne flottaient plus sur les eaux, dont se dissimulaient les variations gris-vert et qu'essayaient de violacer des envies douteuses.

Dans une rue de Honfleur, par une après-midi oppressante, mon œil en passant a plongé par une croisée grande ouverte dans une cuisine, il s’allait dessécher, affadir parmi le terne du fer battu, du zinc, du carrelage ni sale ni propre. Mais sur la fenêtre fleurissait dans un petit vase une rose, pas épanouie. Lugubre la pourpre noircie de cette rose !

Un matin assez lourd, sous des nues d’un blanc

grisâtre près de s’attrouper au zénith, de se dissiper à l’ouest, la mer s’étendait se ramassant en on ne savait quelle tonalité ophidienne, et, morcelée d'ombres décomposées, par intervalles elle se tachait de clartés plâtreuses.

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