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PLAGES NÉERLANDAISES

La lune, entre des tentures profondes, à travers un tissu cendré, pendait, telle qu'une outre sulfureusement usée. Plus au loin s'enfonçait une clarté bleue, correspondant au murmure de l'invisible mer. La grève, un terre désert que bordent les dunes aux alems indécis. Sous le suivant soleil, indirectement on dirait, elle s'inonde d’une blanche, brune, grise lumière pourrissante.

A l'heure du couchant, une nue tavelée, sans se disperser encore, planait en un tourbillonnement arrêté. À gauche, entre quelques maisons de brique dont s’accentuait le solide, un bout de plaine fuit morne, Comme au lointain, le village des Flandres s'agrandit, se hausse, crépusculeux. La mer, jusque là ennuyeusement masquée par lui, à cette heure il s’en empare.

Sous le ciel étoilé, près des vagues qui viennent

60 PAYSAGES bruire à la grève, nous nous étendions, immensé-

ment confondus dans les solitudes aux obliques trémolances.

Près des écluses de Heyst au bout de la digue construite au-dessus de la mer à droite, au-dessus des plaines à gauche à perte de vue, où ne s'élèvent que la tour carrée de Lisswegh, des bouquets de saules et quelques fermes affaissées, aux pieds de cette digue une maison à quatre façades à trois étages, les persiennes ouvertes, les vitres sans rideaux, inhabitée, cette maison de briques est neuve avec une apparence d'intérieur dévasté. Auprès, la Lyss coule noirâtre, grasse, elle la reflète platement déformée. Vers Flessingue, les quelques hameaux disséminés sur le rivage risquent à tous moments, ce semble, d’ètre ensablés entre les dunes qu’on sent cheminantes.

Zennebont.

A l'entrée de la ville-close, dans une four ancienne — porte et prison de la ville — on est guidé par la concierge, petite femme noiraude, aux cheveux drus et gras, aux yeux jannâtres ténébreux. Elle est peu parlante ; sur le chemin de ronde de la tour, aux questions sur la ville partagée par ‘es eaux brunes du Blavet elle n'a point l'air de connaître, de savoir rien. Elle redescend vite les hautes marches de l'escalier noir qu'une chandelle coulante, nauséabonde, éclaire à peine de taches jaunes qui rampent sur le mur suintant. Dans le caveau, à une chaîne scellée au mur est une ceinture de fer que larouille écaille, auprès un gros pavé, « c'est ici qu'est morte Ja pauvre garce » (Jeanne de Montfort). I1 ne faut plus rien demander

à cette harpie,iln’y a plus rien à visiter, elle attend impatiente la rétribution, qu’elle va boire dans le taudis adjacent. Quelques instants après nous repassions, elle était sur sa porte ivre, furibonde contre son grand garçon devenu idiot à force de le malmener.

Dans un champ entouré de pins et d’ajonces, quelques vaches et deux chevaux les pieds entravés cherchaient leur pitance. A peine quelques chicorées et des brins d'orge dans les sillons! sur la lisière le berger agenouillé plantait des büchailles de pin au milieu d’un entourage de menhirs en miniature, cinq croix dont trois plus grandes. À notre approche il s’éloigna en boitant, sa culotte en peau de “diable trop courte, ses gros sabots blancs, son chapeau aux grands bords ävec son velours verdi, ses cheveux longs, éguichés, d’un brun terne. Gêné que des étrangers s'arrêtent, il tourmentait ses bêtes, claquait du fouet dès qu’une vache cessait de paître, il poussait des rou-rous sauvages.

Folgoët.

Après avoir admiré le jubé ouvré, tréflé, au ton de bois pétrifié et que des scintillations quand on est tout près révèlent être en fin granit, je regardais s'encadrer reculée, entre le jubé et l'arc ogival le couronnant, la rose du chevet. Bien que ce ne soient que de simples verres de couleur, leur clair vert doré, à peine accentué d'orange, aide au dur flamboiement des réseaux de la rose. A des fenêtres du chœur est comme écrit dans les méandres de la pierre quelque rhythme interrompu, d'une flexuosité sans symétrie. Au bas de la nef près de la porte, une vieille femme en guenilles était à genoux sur le bord d'une chaise. Je crus qu’elle allait demander l'aumône, mais elle resta prostrée sous sa prière. Elle changea de chaise sans quitter du regard dans ses mains ridées, sales, un crucifix de cuivre, serré, baisé à plusieurs reprises; j'entendais quelques mots bretons.Je la laissai perdue dans sa supplication obstinée. Puis, revenant au portique des Apôtres, ceux de droite,dans l'ombre toujours, me semblèrent ensevelis sous leur voile de poudre verte. Derrière l’église sourd de dessous le maître-autel une fontaine, dans un carré de granit maconné. Un vieux paysan est venu s’agenouil-

54 PAYSAGES ler contre et s’abluer le visage avec l’eau du bien-

heureux « fou du bois » ; des gamins ensuite essavèrent Ge la salir.

Brignogan.

Des blocs de granit couverts d’un goëmon frisé, granulé, s'éparpillaient dans l’anse sur le sable fin aux coquillages variés. L'eau limpide, tranquille, semblait sur ce fond un miroir ici d’émeraude, là de saphir. A un coin d’où la mer s'était retirée, des verts herborisés, des gris lavés, aux tons de métal refroidi et voulant s’assombrir, témoignaient d’une absence illusoire des eaux marines. A l'entrée de l’anse en fer à cheval, des rochers cassés, arrondis, aux formes diverses, sont rassemblés, non trop entassés. Voici un crapaud aplati, voilà à peine maintenu par un autre rocher un moine étendu et comme devenu lui-même son sarcophage, à côté une tête bivalve de monstre, au bord d’une petite place gazonnée, surélevée, une autre roche penche, toujours prète,semble-t-il, à écraser le curieux. Et l’'hirondelle de mer plus rapide, rasant l’eau de ses circuits coupés, envoyait son cri perçant et plaintif. Le ciel se découvrait, derrière les nuages le soleil

BRETAGNE, FIN D'HIVE I [Er couchant mettait des rellets d’'opale flavescente. Bientôt la nuit vint. La mer montait, un petit flot s’ébruite et meurt sur le sable.

Le lendemain matin sous le soleil les varechs étendus sur la plage gardaient seuls une teinte un peu triste, des mouettes nageaient bercées on planaient en rond, les rochers toujours fantastiques se montraient moins rébarbatifs. Un long processionnement longeu la plage, entra dans le hameau, des jeunes pêcheurs en habits de dimanche portaient une bière recouverte de blanc avec une couronne de camélias. C’étaitla jeune fille la plus riche que la mort avait choisie. Un cortège de femmes ennoir,latète et le corps sous la cape de deuil doublée de violet, l'accompagnait jusqu'au cimetière du bourg.

A la pointe de Pen-lir.

Avant le coucher du soleil. L'immobilité, dans le grand vent, de ces hauts cippes de granit scindés, veinés d'un blane d'albâtre entre lesquels descubes moindres, mais monolithes, s'espacent inaltérés, semblait prendre vie sous des coups de jour, acerocs

s'arrètant à des angles, réverbéraltions diminuées, |

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contestables à des parois, petites plaques rougeâtres secreusant dansetsous des roches etcomme près de les éclater. Un goëland parut aux pieds des rochers, on eût dit entre leurs fentes, les cris inquiets, presque doux de l’oiseau tournoyant vous sournaient l’âme. À des recoins, un peu de l’eau de mer se faisait, expirante, gracieuse telle qu’une pierrerie liquide etpâle. Un humble bouquet de pimprenelle verdâtrement blanche, que je venais d’arracher entre lesrocs, exhalait un parfum d’herbe presque sucrée et tendre. Du renfoncement de mur granitique où j'étais assis je voyais se tenir contre la mer, en quelque sorte grandir dans la perspective une forme bossue, coiffée d'un capuchon en pointe; la face du Koboldt restait imprééise. C’est, pourles habitantsdu pays, le bonhomme de Penhat. À mes côtés, quelques courtes touffes de bruyères dun brun à peine rosé,aux minuscules fleurs blanches demeuraient à ras de pierre. Non loin de la côte, de petites écumes dansaient une seconde, presque aussitôt elles disparaissaient sous de larges frissons. Partout devant moi l'Océan, d’un bleu léger sous le ciel incolore, occupait seul l’espace.

Je resongeais aux deux rochers, à droite de Toulinguet, s’'avançant dans les eaux, à leur ton cendreux sous des nuées, puis comme sous d’impré-

vus passages de lumière ils s'étaient teintésde carbonate de cuivre, desulfate de fer, en d'artificielles splendeurs d'alchimie.

$ À la pointe Saint-Mathieu.

Avant d'arriver, deux hauts poteaux se dressent inconcevables dans la plaine inculte, ce furent deux gibets. Puis, quand on entre dans le chœuret le transept de l’ancienne abbaye, beaucoup plus élevés que la nef, on reste saisi de cette vastitude différente. L'âme s’élance le long des colonnett'es qu'a tapissées à leur base la verdissante brise de mer ; elle s’égare sur les caprices intacts des ogives trilobées du triforium du chœur. A travers les deux trous de la voûte du transept comme endureie perçait le bleu matinal. Dans la nef ensuite les colonnes, même celles en granit des cinq premières travées, paraîtraient trapues. Une du collatéral sud s'isole avec ses arcades rompues de chaque côté. A quelques meneaux des fenêtres rayonnantes des pignons, des bris sembient des larmes de pierre qui se suspendent. Le galbe du fond, à la discrète porte et à la fenêtre enplein cintre, celle-ci accostée de deux petites en entonnoir, impose simple. Sur

la platelorme, nous étions face à face avec l'Océan, dont d’autres peut-être trouvent excédante l’immensité. Un goût de varech s’éventait dans la fraicheur de l'heure. Près des récifs de l’Iroise les eaux, sous la lumière encore pulvérisée dans les

nues changeantes, gardaient une lactescence de perle.

Huelgoat.

Sur laroute ensoleillée un petit vieux marchait vite, de son bâton ferré iltâtait le sol, rasait les fossés, à un embranchement le bâton deplus en plus s'agita, palpait, cherchait. L’aveugle se tendait, infusant, on eût dit, de sa vie àce morceau de bois. Jidisparut à un détour descendant, le soleil prenait de biais le plant de sapins, faisait rougeoyer leurs maigres fûts, donnait une jeunesse au vertégal des branches . Dans lesprés qui commençaient à verdoyer glisse le ruisseau, brun entre les blocs ronds dont le gris à ces minutes fonçant sa sécheresse s’alliait aux noirâtres tachetures de mousse râpée ; plus loin l’eau sehâtetoute claire sur un lit d'herbes: ondoyantes.

L'étang s’étalait sous une très légère vapeur, les étoiles y coulaientlongues, douces, la lune ébréchée épandaitune lueur paisible. Les petites élévations des collines semblaient osciller, s'éloigner ou se rapprocher comme ces roches moussues vues sous une eau. Le ruisseau s’en allait du lac un peu bruissant et miroitant, des crapaud; chantaient en un accord avec les clignotements humides des étoiles.

Saint-Herbot.

Près de l’Ellez qui disparait, reparait recueillie ou filante entre les blocs gris — immobile torrent de pierres, un petit berger à la délicate, longue figure, aux cheveux blonds foncés tombant sur les épaules, dans sa veste de peau de mouton, on l'eût pris pour un Italien. Il ne parlait que breton, mais pour franchir les blocs, l’eau, il offrait galamment une main mignonne. On lui dônne quelques sous et le voilà grimpant lestement malgré ses sabots la glissante colline hérissée d'ajoncs nains, il porte les sous à sa mère qui file au fuseau près des vaches.

Bientôt il revint avec une vieille femme vêtue d'une espèce de sarrau en toile de sac, les pieds

nus dans des sabots, les jambes égratignées, sur la tête une cape en lambeaux. Ils s’assirent familièrement et curieux près de nous, l'enfant tortillant ses doigts soupirait à toutes minutes, la vieille touchait nos habits en parlant seule; le petit voulait voir, toucher notre montre, il regarda l'heure puis le soleil. La vieille riait tout en continuant son examen, ses doigts recourbés étaient crevassés, ses mains comme son visage macérées par les intempéries. Notre conducteur nous répète ce qu'ils disent, la vieille est la tante du petit gars François Alain, ils voudraient bien trouver un étranger qui l'emmène, et elle se reprend à rire quand on lui dit que leur pays est bien beau, elle n'y fait pas attention ne l'ayant jamais quitté. Nous sommes partis laissant une piécette à la tante; remontant le sentier du moulin de l’autre côté de l’Ellez, nous voyions François Alain qui voulait

reprendre à sa tante pour encore donner à sa mère.

Perros-Guirec.

Dans l'hôtel que nous habitons le propriétaire est malade depuis quinze mois; hier sa femme, d'un

certain âge, froidement serviable et dont les dents quand elle parle semblent plus se serrer, nous engageait à aller faire une excursion; ce matin nous rencontrons dans l'escalier les figures chagrines des bonnes. Par la porte ouverte de sa chambre, nous avons remarqué sur la nappe de la table deux flambeaux allumés; sa femme debout, moins affaissée que contenue, avait une main appuyée sur cette table. Le prètre va venir administrer, à chaque instant on s'attend à la fin. Le petit garçon de quatre ans, un blondin chétif, joue devant la porte avec d’autres enfants qui lui prennent la pomme qu'il mord sans attention. Une petite fille arrive courante et entre, ses deux mains sur sa bouche, avec des yeux chercheurs. Elle souffle aux autres quelque chose, puis se sauve. Le petit garçon veut savoir ; comme il trépigne, ils lui disent : « Ton père, il est mort, pas vrai ? La grande sœur de Jean-Marie a dit comme ça qu'il fallait pas rester devant chez toi. » Ils s'en vont, la bonne emporte l'orphelin en chantonnant « il était un petit navire ».

La Roche-Jagu.

Avant de traverser la cour où l’on enfonce dans le fumier, les cheminées hautes et rondes chargées de festons contrariés et la grille de fer quadrillée sous la porte basse, voütée, sont les seules choses qui arrêtent agréablement l’œil sur ce château abandonné à des fermiers. A gauche de l'entrée, dans une salle au sol en terre battue, à l’atmosphère tannée, le jour tombant du haut d'une grande fenêtre aux petits carreaux maculés, murée aux trois quarts, les poutres supportées par des piliers en bois carrés et fourchus soutenant mal le plafond disjoint en chène, là, une jeune fermière, ne parlant ni ne comprenant le français, passe l'hiver, tandis que les hommes fument les champs, assise à son rouet, sans autre compagnie que le fron-fron du rouet et des araignées tissant leurs toiles. Tous les entrecroisements du vieux bois en sont tendus; avec son sourire affable et timide, dans sa robe plate gris fer, elle ne paraît point s’ennuyer. À la vitre empoussiérée d'une étroite baie du massif escalier à vis, une tache smaragdine semblait en une fermentation coulante. Les

BRETAGNE, FIN D'HIVER 78 salles de l'étage supérieur gypsées sont vides et sans écho. À la chapelle sous cette couche ou est surpris des jolies colonnettes corinthiennes, aux deux minuscules niches bourrées de chiffons. De la galerie couverte de derrière, au bas du coteau dénudé, nous avons vu le Trieux adoucir son coude, rouler des eaux vaseuses.

Entre Saint-Malo et Saint-Servan dans la barque de passage. Au-dessus des eaux étendues en lavis et presque sans murmure, montait la lune jonquille dans le ciel mauve. Sous le voile de l'intimité du ciel à ces minutes, se levait l'oracle couvant notre extase.

La mer, grise comme le ciel, montait, nous revenions par la Rance. Le vent de nord-ouest fouettait le fleuve, le bac pesant, laborieux coupait mal le flot, il entrait des lames, la grande voile mouillée, froufroutante pleuvait l'eau salée se mèlant aux ressauts des vagues. La barque penchait, penchait, mais Je matelot tranquille, familiarisé

avec les éléments, sans rassurer nous tenait cois.

Sous le ciel bas, on louvoyait dans la menaçante houle.

À Cancale. Nous longions la côte, fixant par intervalles à l’est un point tout au-delà du second îlot rocheux. Sur la mer verte, clapoteuse, dans l’espace vaporisé, désert, on discernait à peine et fugitivement, surgie dans l'horizon, une architecture, presque aussitôt r'enveloppée de brume. Ainsi entrevu, le Mont Saint-Michel prenait des proportions, un attrait de fantôme.

Saintle-A dresse.

Cet ambulant, nous l'entendimes chanter à l'un des cafés du phare de la Hève. Des après-midi, on le voyait monter dégagé, sinon allègre, la côte, sous le bras son étui de guitare. Un jour, il vint s’accouder sur le mème talus de verdure hâlée auprès d’un laboureur observant sous cape goùter de son cidre. 11 avait, disait-il, craché le sang la nuit dernière. Il couchait sur de la paille dans les fermes... Mais, se remarquant écouté, il se mit à blaguer, partie se tournant vers nous, partie parlant à la cantonade, un peu aussi s'adressant comme à un personnage de la chanson par intervalles récitée d’un ton de causerie. Avec son chupeau de castor rougi, son paletot assez long, ses souliers éculés, il ne se départait de la tenue cor-

76 PAYSAGES recte. Cet habillement, non plus que l’homme, ne voulait convenir que l’un et l’autre étaient usés, tachés des poussières de toutes les routes. Et, la guitare à son côté dans l’étui noir, il continuait d’une voix sifflante entre ses dents cassées.

Le Havre.

Parmi les fumées entre les mâtures se lignant fines à l’arrière-plan, devant un transatlantique de Hambourg sortant du port, nous fûmes saisis d’une tristesse. Aucun de ces passagers pourtant, isolés ou par groupes sur le pont, ne nous était connu, nous ne discernions même le visage d’aueun. Et le grand navire, humaine fourmilière, passait, en une complication légère de ses cordages. Mon amie eût voulu qu’on salut ce départ, qu’on ne laissât pas s’en aller ainsi sans un souhait cette sorte de cité mouvante. La mer aux ondulations lourdes, aux miroitements sourds semblait au loin se fondre dans un inconnu brumeux. Quoique haute au-dessus de la masse des eaux, la grosse carène y apparaissait définitivement engagée.

Cette nuit, dans son rêve, « elle était sur la jetée du Havre, les parapets garnis de vignes, des raisins gros comme des pastèques d’un vert d'eau un peu trouble. Elle avait grand soif et la vue de ces monstrueux raisins l’altérait plus encore. Puis tout à coup elle est dans un bateau aérien avec des gens de tous pays et comme elle muets, et dans leurs yeux ils se lisaient. 11s continuaient sans changer de place, cependant ils ondulaient sur des forèts touffues aux arbres forts, aux cimes ployantes, d'essences ignorées. »

Honfleur.

Les variations à l'infini du vent d'ouest dans les teuillages, rien qui nous remue plus longuement. Cette matinée de mi juillet, dans notre pavillon au Mont-joli, entre quelques pins, un polonia, des ormes, des tilleuls, la plainte se calmait, se ravivait, s’enflait, presque aussitôt s'épuisait, semblant mourir dans l'air encore mouillé de la pluie de la nuit. Mais non, le vent reprenait sa modulation, toujours un peu distante,et emplie. On sentait que, pas une seconde, il n'était absent tout à fait. Du

moins, toujours où s'attendait à le réentendre. Il se savait, on eût dit, fondre au plus intime des souvenirs de l'écouteur. Voix voilée et à retours. Plus de science encore là peut-ètre que dans les tournoiements des rivières. Ce vent qui ne se laissait voir que dans les feuilles retroussées, revirées, telles qu'une tapisserie mouvante, se passant, dans le ciel de nuages, ce vent tiède, humide, qu'on eût cru s'attendrir jusque dans son vertive, pénétrait aussi subtil que le parfum des jasmins tombant du treillis, et vaste comme pas un horizon.

L'ombre d’un rosier contre le mur de la fenêtre du salon paraissait bien autrement séduisante que la plante. Kile prenait d'indéfinies proportions. Telle feuille dans sa forme allongée, son tremblement, était moins veloutée que transparente. D'autres se losangeaient à demi. Les Loutons se terminaient aigus. Différences inachevées qui s’emmêlent dans un charme un peu troublant, quasi nocturne sur le mur au gris éclairage. Celui-ci, traversé de presque droits sarments de vigne, était indéterminément ombré du feuillage d’un orme par instants remuant. A de certaines minutes, l'ombre du rosier semblait attachée là, comme une vieille trace finement distincte. Et l'ombre du feuillage de l’orme passait à la dérobée sur la demeurante ombre, telle un peu qu’une onde dans laquelle

on s'étonnerait de ne voir cette dernière ni noyée ni nageante.

Dans le bas du rideau d'andrinople de la petite fenètre de notre chambre, reflets légers des feuilles en alènesdesjasmins, grappeun rien mouvante dans l'écarlate, un dessin d'ombre qui vivrait. Au milieu, des pampres, baignés de lumière dehors, mettent des taches éparses d'un vert mourant dans une blondeur. Plus haut, des points rouges semblent des éclats de soleil dans du sang.

Autour du pavillon, des buissons de menthe, après la pluie ou au soleil de midi, envoyaient des bouffées de senteur chaude et poivrées. Parfum concordant à l'aspect de la plante d'un vert foncé qui luit dans une moiteur. Les petites dents de scie donnent aux feuilles un air épineux. Et jusque dans les rayures toutes irrégulières est inscrit on ne sait quoi d’équivoque.

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Retrouvé dans un album une feuille en forme de trèfle arrondi. Maintenant, quoique séchée, plus souple encore. La tige svelte, duvetée, est sinueuse. Elle aboutit à la feuille ternée d’une pâleur verte, meurtrie entre des linéaments imperceptibles. L’envers, collé de son duvet d'argent, satine.

Vues du Mont-joli, les collines après Honfleur sont disposées en cirque, au bas duquel s’arrondit un espace d’un vert de marécage. La marée ne le recouvre pas; pourtant, il semble moins appartenir à la terre qu'être un résidu non séché. A mer descendante, les eaux marquent des courants, tels qu'une vie circulant sourde ; la langue de sable, au dessous de la pointe de Roque, s’étale en un allongement ; une anse, là, se rencogne, image diminuée du cirque des collines. Au loin, les falaises des deux bords s’éclairent ou se foncent selon le temps mais toujours entre elles la Seine se dérobe, en un large détour.

À lu morte-eau, des langues de sable là-bas se découpent dans le fleuve, l’entreferment, il se cernerait dans une stagnance. Les falaises à droite un peu plus loin, l’intersectent, le creusent. Le cirque de collines, plus près, s’emplit par places

NORMANDIE, ÉTÉ sl

de fumées roussâtres, approfondit ses vals d’un bleuâtre sombre; la plaine marécageuse au bas prend des dimensions de steppe. Ici là sur l’autre bord entre les verdures les falaises miroitent, bossuées, crayeuses,

Mademoiselle C... est propriétaire d’une villa, d’un pavillon dans un parc, d’un verger, d'une petite ferme, ce tout dans une belle situation et ceint d'un assez haut mur. Elle avoue quarante-cinq ans, de taille moyenne elle tend à devenir grasse, aussi, quoiqu'elle veuille avoir des mains blanches, elle sarcle, râtisse les allées, fauche le gazon des pelouses. Elle redoute le coup de sang. Sous l’ombre de son chapeau de jonc pomponné de tresse rouge, les taches jaunâtres de son visage boufli et écrasé sont moins apparentes. Les indiscrètes mèches grisonnantes de ses cheveux d’un blond un peu roux, elle les dissimule par des bandeaux plats. Le jeu de ses yeux plus jaunes que bruns s'accorde avec un tiraillement d’un coin de sa bouche, tic s'accentuant quand elle parle de sa propriété « qu'elle a gagnée avec son aiguille ». Elle a été dans une ville à la mode grande modiste. Elle ne voit personne, ne parle à personne qu'à ses locataires d’une sai-

en nn LS

6? PAYSAGES son, elle méprise « les calomnies » des envieux de son bien disant que c’est un don d’un richard octogénaire, son ex-amant. Le dimanche elle va à la messe à la chapelle de Grâce et le soir au salut. Ses toilettes voyantes sont en retard d’au moins quinze ans, mais elle se croit mise à la mode du jour.

Pour gasner plus, elle loue en été la partie habitable de son pavillon, ne se réservant qu’une mansarde encombrée de toutes sortes de débarras. Les jours de pluie qui l’obligent à rester dedans, aux drelins de sonnette de la propriété en face elle accourt aux aguets à sa lucarne, pour voir les entrées, les sorties de gens qu’elle ne connait point. Pas un chien ne passe qu'elle ne sache où il va, à qui il appartient. Et quand des couples s’asseyent en dehors de son mur, sur la plateforme d'où la vue remonte la Seine, alors en un dépit, avec de fausses notes et d’une voix usée, elle crie plus qu'elle chante des romances sentimentales.

De l'eslacade, malin, marée basse.

lelles que des flocons d'écume, les mouettes, à la lisière des eaux d'un glauque qui se grise,

pre Dix

se sèment sur la grève de vase, elles, viennent faire leur récolte poissonnière. En un petit retroussement coquet de leur queue elles errent, on ne peut pas mème dire sautillantes, de leurs pattes grèles. Passent-elles à un endroit trempé, les si légers corps, presque autant que sous elles les reflets amoindris et comme prèts à s'effacer dans une luisance, semblent glisser.

Dans le port, malin.

Eutre les bossèlements des vagues de vase, dedans le courant d'eau insensiblement montante, le soleil gardait une lueur ambiguë d'astre oscillaat entre des nues d’un faux bleuñtre. Le mât, les cordages d'un vaisseau engravé se projetaient s'allongeaut, minces lignes obliques à la perpendiculaire d'implacable apparence. Le tréfond de l’eau sinistrement délavé ne bougeait plus.

De l'eslacade à marée descendante, soir.

Les teintes au ciel sont délicieusement fondan-

tes. L’eau est d’ocre nàle, dans le chenal un bouillonnement qui plutôtsusurre. A une ligne barrante, au bas de l’estacade, l’eau cest uniformément verdâtre, toute calme. De l’autre côté, sur les bancs de sable gris aux dessus de vase, çà et là se scindant en tranchées, c’est glacé et terne, par instant caressé d’une faible lueur gris ardoise. Mais qu’elle est mal assurée cette lueur! déjà elle semble disparue. Au loin, la côte du Havre reste d’un gris à peine bleuâtre. Et à ras de la dernière vague presque se confondant avec le sol aqueux, se posent mal quelques mouettes, qu’on ne saurait discerner si elles volètent ou imperceptiblement trempent. Plus bas, entre des flaques un peu glaceuses, le reflet du phare va s’effacer, coupé déjà aux endroits de gravier séché.

Dans le port, marée haute.

Jolies les voiles des bateaux de pêche, hissées à demi en l'inégalité aiguë de leurs angles. Grises, noires, briquetées, toutes d’un ton passé, et rapiécées la plupart. Elles sont tendues ou se plissent, j'en préfère deux d’un gris fané, qu’on dirait givré

NORMANDIE, ÉTÉ 85 de la minime bruine tombante. Leur balancement garde un rhythme doux.

À l'estacade, mer haule.

Un ciel fluidement nuageux. L'eau s'étend en une dilution de chrysolithe presque éteinte, les falaises de la pointe de Roque s’estompent violäirement. Alentour, un ondulement brisé, et où se lèvent de petites écumes rares. Les arbrisseaux, marquant le chenal, simulent des coraux stériles, ils s’inclinent un peu en éventail. Les verdures des collines se noient et s’effilent vert-päle. Sous l’estacade, un clapotement un peu heurté. Des coins de nues prolongent leur endormement, sans que transpire leur rève. L'eau, à gauche de l'estacade, semble près de se glacer, encore gluante.

Mais rien ne me donne là le charme de certaines nues d'hier soir, après que le soleil se fut dissous sous une blanche couche lentement s'épandant fondue. Ces nnes — des blancheurs d'un éclat si fin, si mol que les nues grises, s’y entremêlant, étaient comme leurs ombres moites.

Sur le quai de la poissonuerie, les toits d’ardoises des vieilles maisons, papelonnées d’essentes quelques-unes, échelonnent leurs divers allongements rampants. Les étages de chacune se lignent inégalement avec ceux de la maison adjacente. Des fenètres deux ou trois font l'effet de personnes bourgeoises avec leurs rideaux trop régulièrement retenus dans leurs embrasses. Elles étonnent au milieu des autres, les unes comme prolétaires dans leur originale petitesse quadrillée, d'autres trop larges, ou trop longues, d’un oblong funèbre et placées entre les étages en sorte de les rendre incertains. De fausses fenêtres vieillies se voudraient cacher de leur cécité. Des ouvertures carrées offrent une prise de vide noir.Une des fenêtres quadriliées aux blancs rideaux tombants et proprets et discrets ferait songer à une fenêtre de chambre de jeune nonne. Deux autres sans rideaux, au brun laid dans les carreaux tristes, semblent contenir quelque chose d’emprisonné. Quelques jalousies d’un vertpeinturé, on croirait en sentir la peinture désagréablement fraiche. Plus haut que la moins basse de ces maisons, celle-ei à une seule mansarde béante, domine presque à part celle au faîte à tabatière baissée. Et de dedans le bassin où les fenètres se raccordent à leurs façades pendantes, elles se montrent affaiblies dans une fixité.

A la lieutenance, du côté du port, les fenètres, la muraille stoppent l'œil. A mi hauteur, sans balcon ni escalier, une vieille porte en sapin à anneau pour heurtoir ferme sur le vide. Auprès, un peu au dessus, une fausse fenêtre, puis une autre au mème niveau, opaques, d'un noir de ternissure. Au-dessus de l'une, une fenêtre à jalousie, sa double fenêtre écartée, rosée du rouge dérougi de la muraille; entre les lamelles de la jalousie on percevait, cela dans une pénombre, machinalement circuler la moderne vie administrative. Au-dessus de l’autre, dans le toit d’ardoises une lucarne en losange, dans laquelle se cintre une petite baie ovale quadrillée, blanche. Et le mur aux pierres diversement jaunies à l'angle sous la tourelle! les pierres à toute une partie du mur se remontrent, sans plus de mortier — pierres brunes, pierres grises, pierres persillées près du sol, s’harmoniant toutes dans leur gamme dégradée, mais sans s'effacer encore.

A la façade, la Vierge dans sa niche, sous son long voile de mousseline plus qu'ordinaire, apparait noircie.

Dans le mouvement du port, un gros homme roux, habillé en monsieur parmi les manœuvres,

leur commande. Des marchandises qu'on change de place. Que d'ordres, quel affairement chez ce particulier! sa voix nasille, son nez bourgeonne dans sa face glabre et grêlée, mais son chapeau ne branle surle chef rubicond au-dessus des cheveux retombant en boucles à la méduse.

Près de l’embarcadère, à côté du cireur de bottes, un homme, sorte de factotum, en casquette toujours, le nez planté dans la face aux joues creuses, la longue bouche plate, les yeux remarquants. Tenue qui expecte, s'offre, mais nasardante. Cette tète semble railler de soi.

Le marchand de tabac, revu à peu près dans la mème attitude, assis appuyé contre la glace derrière lui, l’air ni jeuneni vieux, sans regrets comme sans désirs, paraissait au-dessus même de l’ennui. Puis, si l’on considérait le penchement de la tête, le je ne sais quoi d'indécidé dans le regard, la lassitude se trahissant jusque dans les poils emmèêlés de la barbe, une commisération vous venait pour cette figure succombant avant l'âge sous l'emploi.

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Petite, brune, maigre, la bouchère est au comptoir assise. Est-elle triste, on ne saurait, tant elle a l’air absent de la boutique. Son mari est gros, brun, crèpu, l'œil bleu vierge, empressé, aimable vers les clients. Le magasin très achalandé. Trois garçons coupent, scient, pèsent, crient au comptoir : 1 kilogramme, 00, aloyau pour Mme Boittel, une livre, 300, rouelle veau, etc... ; et la caissière sans intérêt additionne, prend la monnaie. Cinquante centimes rendus en trop à une cuisinière honnète font bondir le mari: « Cré non, fais attention. t'en as encore deux de mioches. » Oui, il lui reste deux gamins turbulents. Sa fillette de huit ans, sa préférée, vient de lui ètre prise par la petite vérole, et le commerce qui, au dire du mari, lui allait comme un gant, lui est devenu une corvée.

Sur sa porte, une femme raide, très âgée, en bonnet de piqué, effrayait par de noirs yeux scrutateurs dans le visage décoloré, resté blanchâtre avec d'infinies rides.

Au marché, dans la ville, les environs, on ren-

contrait cet hygiénique promeneur, le marquis de F..,ex-commandant des lanciers. Toujours guètré, habillé de coutil blanc ou de foulard écru, une lavallière bleu-marine négligemment nouée, le chapeau de paille posé pas trop jeunettement sur ses cheveux blancs fournis et courts, bien ganté de suède amadou, sa chemise fantaisie à pois bleus ou roses irréprochable. Amateur de jolies femmes, mais à présent comine le renard de Ja fable il se contente du regard. Il passe la saison à l'hôtel entre les plaisirs de la table dans un petit salon seul et les soins de sa personne, qui laisse au passage une odeur musquée.

Cinquante ans passés, grande et grosse, ce qu’on appelle communément une belle femme, elle se fait suivre au marché par son cocher, il porte un panier de luxe. Parée comme une châsse, châle de Chantilly sur une robe surchargée de jais, de volants, elle se gante de fil d'Écosse, entre les gants et les manches courtes ses bras poilus sont comme sa figure rouges et criblés de taches de rousseur. De larges bracelets d’or constellés de diamants forcent les regards. Soixante mille livres de rentes, elle a le flair de la parvenue, ne s'approche pas

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des fruits ou des poissons tiop chers, n'achète qu'après avoir vu, entendu d'autres acheteurs, et à travers les tentes, les bancs de paysannes celle vague, avec une importance que sachant inutile elle prétexte d’indifférence.

L’après-midi avec les mêmes atours, on la rencontre confortablementassise dans sa calèche qu'elle néglige de faire revernir. Si à la lisière de ses propriétés quelqu'un cueille quelques fleurettes, d'un ton majestueux elle le permet.

Son unique fils de vingt ans meurt faute d'un autre climat, mais, malgré l’ordre du médecin de le conduire à Nice, elle ne peut se priver de voir ses terres, de visiter ses maisons.

Des matins de beau temps, remontant d'Honfleur entre dix et onze heures, nous rencontrions une dame en grand deuil assise sur le second banc du raidillon qui mène au Mont-joli. Quelquefois après avoir repris haleine nous nous laissions distancer par la dame pâle, d’une pâleur moins mélancolique que macabre, le costume collant, la taille et les bras d’une maigreur encore sanglée, la jupe bouffante et trop courte car elle découvrait de secs et longs pieds où s'apercevaient

y PAYSAGES parfois les plis d’ün bas de coton blanc. Les cheveux d’un roux déteint coupés sur les épaules se séparaient en couettes sous le voile rejeté.

Sur la route entre les plateaux de Notre-Dame de Grâce et du Mont-joli, devant la grille de sa maison ombragée, on voyait cette dame jouer au volant avec un petit collégien en vacances. Désinvoltée et sans grâce dans sa robe blanche froissée, elle lâchait avec fréquence des zut, des 0h, la, la.

Le soir au clair de lune sur cette même route, dans l'atmosphère se poudrant, elle se promenait maladivement poseuse.

Nous passions dans la grande rue bruyante, pleine de poussière, le long de la grille dorée d’une propriété. Un peu reculée mais en vue derrière une pièce d’eau dans une pelouse et entre de beaux arbres, la maison au premier étage à galerie à colonnes avait ses volets fermés. Elle étonnait de sembler ainsi inhabitée, tandis que près de l’eau de jeunes pélicans se prélassaient et queles parterres étalaient des couleurs vives. Surtout de cette entrée non principale où, regardant, nous nous étions arrêtés, des pas très près dans la petite allée fraîche ratissée, des pas de chaussure

sans talon et non insistés gardaient un air récent, furtif d'absence. Puis, notre imagination s'évanouit en la personne du jardinier paisiblement traversant l'allée en chaussons, aux bras des pots de plantes.

Au plateau de Grâce.

Dès le matin s'y installe avec sa lunette d’approche un vieux paysan en blouse, l'air énervé de cidre. Dans sa figure un peu fureteuse aux petits sourcils blancs le nez moins coloré ne finasse plus guère, seuls les yeux bridés gardent un bleu vif. Quand il n’y a pas trop de monde, le bonhomme parle de « son accident ». Ce n'était point son métier, mais il y a tantôt huit ans — il était cocher — un cheval emporté lui a brisé le bras, le renoueur lui a mal arrangé ça, à présent il est estropié…. Comme il faut gagner sa vie, il s'est acheté cette lunette, qu’elle est tant excellente... Avec sa connaissance du pays il est à mème de donner des explications aux étrangers.

Un dimanche, dans la matinée 11 faisait signe à sa fille, une bossue d’une vingtaine d'années qui se cachait plutôt, qu'elle vienne regarder la pointe du

94 PAYSAGES Havre, de la Hève, les barques, tout enfin. Elle se hissait adroite sur la chaise que son père tenait, elle ajustait son œil au rond de verre, fermait de sa main l’autre œil, cela gentiment, presque dévotement,et le père expliquait, détaillait, résumait le pays s'étendant devant la chère naine. Un moment il la faisait descendre, r'examinait ou changeait le point de vue, et il fallait que sa fille témoigne son contentement de distinguer parfaitement l’endroit ou l’objet si bien adapté à son œil par l'œil et la main paternels. Puis, sans plus de bruit qu'elle n'était venue, elle s’esquivait, encore délicatement épieurs l’un de l’autre.

Sur la pelouse tout auprès de la grande croix de bois, un monsieur d’un certain âge essayait de prendre ce point de vue. Du frène dont le feuillage léger, de pâle transparence, s'élève à gauche de la croix, il ne rendait que insuffisamment le lichen, une barbouillure voulait marquer la tache vertblanchi au milieu du crêpe parasite brun verdâtre. Mais enfin un haut, large parasol l’obombrait lui etsa peinture.Les gens, en ce lieu, regardent et sont censés voir la Seine se mêlant à la mer, le môle du Havre avancé dans les eaux. Une jeune paysanne

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est arrivée un peu essoufflée, faisant semblant d’être en retard, auprès du peintureur. D'un petit paquet jeté prestement, elle a retiré quelques effets, s’est arrangée, et, disposée sous un tricot rouge et un foulard s'enroulant du haut de la tête à l'occiput non sans de petites tapes données avec une minauderie, elle s’est allée mettre à genoux sur la première marche de la croix. L'homme, rajustant son pince-nez, inclinant la tète, dit à la femme de se placer un peu plus près, à peine. La séance reprenait sous le grand ciel, car les derniers jours il avait plu, sur la toile les traits de la jeune normande en posture de prière n’élaient qu'ébauchés. Cependant, des bourgeois circulaient, à leurs bras leurs femmes aux tournures portenteuses, ils lorgnaient le paysage marin à travers la lunette braquée sur le cap de la Hève. Et la jeune paysanne restait agenouillée, les mains jointes, la tête presque droite, les yeux mal baissés, posture guindée, voulue ou non, devant la croix et sous le crucifié de bois.

Les jours fériés,entre des villageois etdes bourgeois prenant le frais, un vieux au dos faisant bosse sous sa blouse bleue avançait mal, entouré d'enfants. Au-dessus de sa bosse et de son cha-

peau melon se brandillaient, couleur rouge rose de papier, des colifichets enfantins. Concordait à ce brandillement, à cette teinte nullement nuancée des colifichets, le bruit tournant, un rien grincé, de la manivelle que tenait à la main le tremblotant vieillard. Et les villageois etles bourgeois continuaient ni plus ni moins leur promenade, et les enfants regardaient et écoutaient avidement, et le marchand restait le centre decet ambulant spectacle d'humanité.

A cette heure du couchant, sans un nuage, la Seine semblait morte, dans un ton et brumeux et coagulé. Mais quelques taches en long laissaient reparaître une eau à la glissante luisance, vaguement reflétant des pans de falaises. Une de ces ta= ches se faisait si intense qu’on l’eût crue se renfoncer obscure, précisément ni bleue ni noire. Puis, elle diminua, se rétrécit,ne fut plus qu'un signe de vie de l’eau, comme oublié dans cette largeur épaissie, étouffée du fleuve.

De notre petit balcon en bois au Mont-joli, on

voyait ce soir la lune monter vite à l’orient. Elle projeta d’abord dans le bassin, sous le reflet en feu brisé du phare de Fatouville, une colonne d'or soyeuse. Et celle-ci se scinda, en une fusion brunie, fourmillante, en le reste du haut d'un jaune aux discrètes profondeurs.

Une nuit de brouillard, nous entendimes vers trois heures le chouchement d’une chouette, il se répéta espacé par trois fois. Et nous restions sans lire, les yeux tenus au reflet en face, dans la glace de la cheminée, de la bougie brûlantfixe sa flamme, entre deux simulacres de flamme moindre d'une blancheur fauve, contre la blanche cloison comme illimitée dans sa nudité.

Notre ombre, quand elle se projette la nuit sur une cloison, on la voudrait nettement voir, saisir. Dès que tant soit peu on se retourne vers elle, elle semble mettre une malice à échapper. 11 faudrait se tenir de protil, l'œil biaise, le cou se roidit, et on se fâche presque contre son image comiquement déformante.

Cesoir, j'avais contemplé la lune à la lueur trompeuse dans le ciel assombri. La nuit, ce fut, sur le mème oreiller, un ovale concave dans une onctuosité se glaçant dédorée. Je baïisais les yeux, dont les paupières remuaient sous mes lèvres. Et les yeux me regardant étaient d'autant pénibles qu'ils semblaient ne pas voir. Cette figure sans cou se tenait à l’oreiller sans glisser.

Un matin, nous répèchions un crapaud dans le réservoir. Une fois sur l'herbe, il se rangea en un ramassement contre le pied d’un pin. Enhardi, il se dirigeait vers ou plutôt sur nous, prêt, qui sait ! à l'attaque de ces gênants curieux. Tout de même il s’arrèta de se gaillardement trainer. Arc-bouté de ses bras coudés, délicatement il se passait sur l'œil alors se couvrant de sa mobile paupière une patte finement digitée. Les yeux très écartés parla base disproportionnément large du nez aplati, subitement rétréci vers le bout, ces yeux gardaient unc lucidité noire, où par instants la lumière se venait mirer et noircir. Le plissé de la peau sur le crâne semblait, en contraste du corps gonflé, révéler une cervelle raccourcie. Et au-dessus du ventre blanchâtre la tête relevée, la gueule sans lèvres, large,

insidieusement happante d'un insecte offert sur un brin d'herbe, l'animal se témoignait bravant sa destinée conspuée.

Les verdures des futaies, dans les après-midi d'été, quand stagne dans l'air une brume imprégnant tout d’une chaleur qu’on sent près de se dissoudre enondées, ces verdures dégagent une saveur à laquelle son excès mème donne un rien d'âcreté. esxquise. Espérances,qui s’enfoncent en undomaine où l’attirant et le redoutable se confondent. C'est presque fixe et vaporeux, ardent et déjà humide, plein d'un rayonnement trouble. On dirait entendre gronder le silence. Et si, en un coin du paysage, une cau étend sans un pli sa nappe et glacée et transpirante, elle représentel’indéfinie angoisse de l’îime et serrée et s’exhalant.

En marchantdansun chemin bordé quelques moments d'un mur. De l’autre côté continue la haie, d'où pendent de longues ronces. Tandis que le murinflexiblement limite quoique propice aux conjectures, à travers la haie s’entr'apercoivent les

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