LA ROCHELLE
Aux fortifications, avant de passer la porte royale, nous avons devancé un groupe blanc. Quatre femmes portaient sur un brancard un cercueil de sapin recouvert d'un drap de toile, quatre autres en tenaient les coins, devant marchait à pas comptés une autre vieille fille portant une croix noire ornée d’un gros nœud de ruban blanc. Ces neufs vieilles filles en jupes et camisoles de calicot, en bonnets de mousseline ruchés, aux larges figures rougeaudes, faisaient sans apparat la conduite à une amie sans doute. Aucune fleur ni couronne, rien qu'un simple drap de lit, que le vent et la marche soulevaient par instants. Pas de prètre, seule une femme en noir, les yeux rougis, suivait.
Comme nous revenions vers la ville, nous avons recroisé le convoi. Porteuses et accompagnantes nous regardèrent avec indifférence, elles s’acheminaient vers le cimetière par la campagne déserte.
Fin d'aulomne: hiver.
Matin. Aux rochers du phare. Les vagues d’un vert marmoréen s'y venaient briser, poudroyantes. Le bruit de la dernière s’enfournant cataractante dans les excavations dissimulées, inondant le dessus plat du rocher devant nous, s'écoulant en fils laiteux, émouvait moins que l’enflure presque non ondulante, le recourbement indéviable de la nouvelle vague s’approchant muette, bientôt reflétant pure et glissante dans sa conque l'écume de sa crête. Cette vague elle-mème on l’oubliait en face le grand silence de l'Océan au loin, sa presqu’immobilité, l’extrème outremer à l'infini obscur de l'horizon. Le ciel y plongeait, vaste, grisâtre, se fonçant, annonciateur de l'orage. Et l'hésitante mer renfermait une caresse viride.
Unautre matin, encore à mer montante, avant de redescendre à ces rochers sauvages, nous nous retournions versles tamaris, mousselineuses cimes vert-blondi, aux dessous de ligneuses rougeoyances. En bas des rochers, les eaux se brodaient de fleurs d'argent. Vers le nord, les vagues développaient leurs volutes écumantes, s’indistinguant du ciel aux molles vapeurs. Vers l’ouest, dans le ciel tourmenté faisait falaise un nuage d’un gris de mercure, que coupait sans le séparer une ligne noire, ligne de destinée.
Un matin à marée basse, la mer d’aigue-marine somnolait encore sous ses buées. A peine si elles s’élevaient, se traînant effilochées. La mer ainsi semblait halénante.
Sur une roche à l’entrée du vieux port, aussitôt après la chute du soleil, le bleu au zénith s’effaçait. Puis, vers l'occident une bande simultanément nuancée de gris bleuâtre, de mauve, de gris violâtre donnait de l’aérien aux montagnes ; une autre moins large avait un vert de liquidité glacé de
fleur-de-soufre; au dessous, une autre d’un rouge de fournaise enfumé se coulait derrière les montagnes bitumineuses projetées dans la mer — une mer, au large, d’acier damassé. Vers les roches du vieux port elle venait en vagues de vert argent blèmi. Ces roches en chicots avaient pris un ton intense, brun noirâtre, qu’on eût dit imprégné de brume sèche. Entre elles et celle où nous étions assis, se recueille un petit estuaire. Le flux y vient mourir en fronces. Sorte de coupe silencieuse d’un vert agatisé.
Un matin, sous le soleil, le contemplateur de l'immensité marine, irrégulièrement tracée de courants qu'on dirait qu’elle porte, remarquait surpris son ombre s’allongeant adhérente jusque dans son bleuissement au gris d'aspect calciné de la roche plate. Silhouette couchée, le torse rongé de creux à demi mouillés, les minces bras rondis, indéfinissablement courbe, comme immobilement vacillante. À la surface de l’eau légèrement verdâtre flottait sur place une colonne violet-livide marquetée, l'ombre du phare d'un blanc blessant.
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Chez un antiquaire une dentelle vénitienne de trois siècles, à la blancheur fumée, nous rappela les dessins d’un vase persan. Sur ces détails compliqués et souples le regard vagabonde. Arabesques cerclant leurs spires, et foliacées, longitudinales, reployées, insensiblement se recoquillant, et ondées, mais non pas tremblantes. Rève de légère luxuriance, aux variations discontinument alternées et unes sans monotonie.
Dans un verre d’eau un bouquet de roses qui se fanent. Elles sont épanouies, pourtant comme elles se gardent dans leur entrefouillis moins fripé que frisé ! Les pétales extérieurs, aux bords retournés, déjà liserés d’une rousseur effacée, sont pâlis ; ils semblent un réseau d'infimes fibrilles. Les cœurs s’ombrent d'un rose naissant. Diaphanes mourantes, dont le parfum s'allie à la nuance.
A la halle.
« Des oiseaux? voilà des chardonnerets, des linottes, des verdiers, une alouette, ils sont jolis,
oui! et bien vifs, allez... regardez, choisissez, y sont pas chers, cinq sous, rien que cinq sous. » C'est l’ébouriffée, pâlotte petite marchande d'oiseaux, dont un des yeux bleus gâté se dilue dans le blanc. Elle prend ses oiseaux elle-même au filet, à la glu, le soir quand ils dorment la tète sous l'aile, elle grimpe aux arbres, les emporte; elle en vend aussi de morts, ce sont ceux que les engins estropient ou étranglent. Nous choisissons un verdier et une linotte. Dans la cage le verdier occupe tout, il saute de bâton en bâton, va d’une mangeoire à l’autre, se baigne,boit et ne veut rien partager. Si la pauvre linotte affamée, timide va au millet, un fort coup de bec sur sa tête la chasse bien vite dans un coin. Nous lächons cet égoïste verdier. Mais la petite marchande, étonnée, fâchée de cette liberté rendue, ne veut plus nous vendre aucun de ses prisonniers.
Cinquante et quelques années, décharnée, jaune, ses cheveux noirs ne sont plus lustrés, ils se collent sur chaque tempe comme des ailes d'oiseau mort. Enveloppée d’un tartan déteint, déchiré, sur la tête un mouchoir de mérinos noir mis en marmotte, elle reste sur sa chaise, grelottante. Elle ne vend que de la chicorée sauvage, de la mâche,
toute herbe potagère qu'elle peut cueillir dans les champs où on le lui permet, car elle ne possède rien, son mari et son fils ont péri dans une tempête, il y a six ans, ils étaient déjà pauvres, mais depuis que de misères ! elle a fait une maladie, les soins ont manqué, elle ne s’est jamais remise, la fièvre la consume.
Une dame anglaise, à la bouche d’un rongeur, la chaîne de montre et les breloques massives, marchandaït de la mâche. Tout un tas pour douze sous. Mais la dame ne veut donner que huit sous, la pauvre a beau dire qu'avant-hier il gelait, qu’hier toute la journée par la tempête elle a passé à ramasser ce peu, n'importe, la dame ne cède. Fatigués, nous achetons le tout, moins pour nous moquer de l’Anglaise que pour en débarrasser la marchande, dont les petits yeux noirs trop luisants nous remercient.
Un de ces premiers matins de décembre, par la campagne accidentée, on voyait les Pyrénées moins fermer l'horizon que l’élargir de leurs ondulations dans une brume violâtre, sous un nuageux ciel d’un blafard encore argenté où de minces nues grises, délabrant leurs formes, semblaient sans bouger fuir à tire d’aile. Le vent du sud rassem-
BIARHIT 23 blait et dispersait au zénith comme des bris de nacre. Du côté de la mer, s’enroulaient comme des écharpes humectées, d'un grisätre luisant. Sous ce ciel, le lac Marion frissonnant variait du gris plombé à un bleu d’armure. A l’entour, dans les nuances jaune-roux se confondant des chènes restait momentanément infus un vif tendre, avant de se dissiper elles s'illusionnaient de blondoyer incarnadines.
Matin. Avant que tombe la pluie, la mer, entre le brun-jaune rembruni des falaises, sous un ciel d'un gris si délicieusement satiné que son assombrissement en devenait doux, la mer se mouvait en des irisations absorbées, fugitives : verts violacés se noyant, un moment revenant à la vie, puis décidément noyés sous l'averse inclinée en raies ténues et longues sur les eaux brouillassantes. Avant-hier au soir, avant un orage, c'était à l’horizon une étendue si intensément foncée dans une tranquillité qu’elle apparaissait mortuaire, sous le grand rideau gris-ardoisé d'une nuée percée d’une éclaircie à la cristallinité orange. A gauche, le croissant de la lune éclatante s’avançait vite entre de petites nues maléfiquement fumeuses.
Matin. Près du phare, par une brise attiédie, sous des nuesgrisâtres, d’un moelleux un peu humide, étouffant leurs chatoyances, des cormorans — sur le fauve fronton en mitre de leur roche s’étendant brunûâtre, un peu en sphinx que l’écume lèche et baptise — gardaient une fixité comme tutélaire, devant les eaux de jade et qui se viennent achever là en blanches franges. Puis, le soleil dardant par intervalles sa lumière horizontale encore et mal dévoilée, la mer se putréfia visqueuse. Les vagues roulaient concaves, un moment tonnantes sous leurs crinières échevelées, presque s’enrageant avant de s'envoler dans une poussière une seconde s’arc-en-cielant démoniaque.
A un coin du lac Marion, parmi des jones bas, menus, des canards d’un brun peu foncése tenaient énigmatiques. De l’eau, qui n’avait pas de limite précise, s’élevaients’y prolongeant métallisés quelques troncs de platanes, ils la voulaient border herbeuse. Plus loin que sa translucide brunissure sans trop d’éclat,se noyaient de légers verts, reflets combinés de feuillages de pins. Seuls remuaient languidesles joncs ployants et les têtes des canards presque gracieux. Ils se lustraient les plumes, tré-
moussaient à peine, ne plongeaient pas, comme en observation toujours. Pourtant ils ne se tournaient guère, semblant moins attendre peut-être que se récréer, eux aussi aquatiles. Sur l'autre rive, un beau chêne bombait encore dans une hyalinité son feuillage éclairei de topaze qui se brûle.
Nous en revenant d'un tour dans la campagne par ce jour d’halitueuse indolence, nous goûtions au long d'une ferme le gris de cendre d’un bas mur, orné de cordelettes de lierre et de ses petits triangles d’une verdeur pâlie.
Sur la digue nous avons rencontré deux jeunes filles, l’une de quatorze, l'autre de quinze ans à peu près, accompagnées de leur gouvernante, vètues de costumes pareils, robes de tartan écossais plissées, chapeaux de velours loutre avec une aile blanche. La cadette, blonde aux formes plus accusées, est aussi grande que sa sœur, ses manières aussi sont plus d'une femme, d'une coquette, elle s'occupait beaucoup de leur caniche plus pour être regardée que pour le toutou. L'ainée brune moins
26 l'AYSAGES jolie, mais plus fraiche est plus attrayante, avec ses grands yeux sérieux elle regardait la mer argentine pour la mer. Puis elles s’en furent, la cadette sémillante, l’aînée rêveuse sans afféterie, la gouvernante babillarde entre les sœurs.
Sur le chemin du phare le matin nous le rencontrons quelquefois, ce petit brunet au teint mat. Six ans, sept au plus, mais un air si raisonnable, il ne court ni ne saute, n’a rien de la tapageuse enfance. Quand nous nous croisons, à trois ou quatre pas il lève son béret et son «bonjour » a une douceur craintive. On le voudrait retenir, mais il continue sa route chargé d’un panier qu'il porte à la ville.
Au plafond sans moulures du salon une corbeille de terre cuite est suspendue, le tendre tradescantia monte un peu et retombe en chevelure. Lesoir au plafond la lampe pose à côté de ses cercles — rondes ombres à gradations inégales, s’avivant à peine ou ténébreuses et quiincessamment tournent moins qu’elles ne se meuvent sous un indécis fourmillement gris blanchätre — des guirlandes s’é-
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chappant d’une sorte de vasque raccourcies avec caprice, plus loin des mouchetures de velours s’allant perdre dans la pénombre du plafond. Comme se décrochant de la vasque, une S effilée se sinue en un énervement de satyre.
Par une après-midi de grand froid, sur la route de Bidart, devant le lac Chabiague mirant les mon ticules brun-roussâtre d’un de ses bords. Le ciel mettait à l’eau, dont par instants une brise friselait la surface un peu hématite, un fond non écuré,/parsemé de nues d'un gris laidement sombre. A l'autre bord, quelques bambous séchés s’élancent incassés entre leurs petites lames fatiguées, ils tranchent sur des touffes de soude non moins hautes d’une päleur gris-vert. Auprès, deux maisons se reflétaient si exactes qu’elles surprenaient, pourtant le blanc de la pierre de l’une semblait prêt à jaunir et ainsi avait perdu de la déplaisance de la réelle pierre. Puis une hutte de roseaux en quelque sorte se détissant plonge tant qu'on dirait qu'elle enfonce à chaque seconde un peu plus, mais elle reste au même niveau, singulièrement arrêtée. Son reflet lacontinuait grise, passée et peluchante. Autour, foisonnent les roseaux dont les reflets plus
28 PAYSAGES fins encore avaient une teinte blond-pâle. Dans la perspective du bout du lac, un peu de plaine précède le monticule qui là se courbe, et ce peu de plaine semble s’imbiber, tandis que les reflets de plaine et de monticule étageaient, coulaient une verdure limpidement vague. A côté, desiris comme en une retraite massent leur beau vert gelé, sous eux leurs reflets s’atténuent en un blanchiment.
A droite de la route, au milieu d’un fossé dont l'eau s’écoulait sous une apparence de tain, un moulin à ciment — maison large et basse, à un côté rallongée — suggérait avec son reflet l’idée de quelque pont plein. L’œil stoppait à ce murqu’une étroite encoignure dédouble àun milieu non juste, aux deux portes asymétriques, l’une et l’autre fermées, l’une d’elles déclanchée et plus mystérieuse avec sa fente, à la petite baie obscurément vide, à une tache lépreuse dont le rougeâtre se bistre et dont le reflet simulait des courbes s’enlaçant abîimées. Plus loin, entre les dunes la mer ne cesse de former ses vagues, qu'on ne voit qu'à peine se résoudre en écume.
Vers le soir d’une journée pluvieuse dans un mauvais chemin du côté des landes, nous aperçûmes,
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par l’entrebâillement d’une porte, quelque alignement en lunule dans la demi-obscurité d'une étable tiède. Six bœufs d’un blond roux étaient couchés snr une litière suintant le purin, entre les murs de plâtre gris saupoudrés dela poussière desfoins secs. Le premier près de la porte avait son échine contre elle, les cinq autres restaient tournés vers le jour. Le râtelier était vide, ils ne ruminaient plus. Les yeux du premier marquaient un gros étonnement, le second nous regardait avec une insistance comme d'interrogation aimable, le troisième laissait s’ensommeiller son regard. Tous avaient à peu près le même pelage, mais, par-dessus les dos et les ventres ballonnés, les derniers dans le fond prenaient une blondeur brune veloutée. Le poil presque ras autour de leurs yeux résignés était d’un blond plus pâle, leurs cilsroussâtres de temps en temps clignaient. A peine une lente baissée des têtes dérangeait le double rang des hautes cornes blanchâtres à transparence dormante, anx deux derniers on n'en voyait plus les bouts noirs et fins. La rondeur effilée des cornes semble à leur bout, chez quelques uns horizontal, se tordre fuselée, dans un ton d'onyx. Ces cintres primitifs, reculésà mesure dans le fond d'ombre de l’étable, paraissaient ainsi plus encore s'ouvrir sur un infini. Et les grands bœufs dans leur force et
30 PAYSAGES leur indolence ressemblaient à des patriarches.
Deux jours après, comme nous repassions, six autres bœufs presque aussi beaux les avaient remplacés, on allait les conduire le soir même, eux aussi, à l’abattoir.
Sur la route de la Négresse une bien vieille femme arrive entre les cacolets pleins de légumes, l'âne piétine où la vieille, penchée, du bout d’une baguette essaie d'atteindre quelque chose qui luit. A ma demande si elle a perdu quelque chose, «oh! non, » dit-elle de sa voix chantante — un filet de voix. Je ramasse l’objet qu'elle convoite, c'est un bouton de culotte en cuivre. « Tant merci! vous me rendez bien service. c’est pour amuser l’enfant. » Et la haillonnée laisse trottiner l’àâne qui, on dirait, comprenä les pauvres joies de sa cavalière.