‹ PaysagesChapitre 6 sur 17 · TOULOUSE · texte numérisé non relu

TOULOUSE

Dans la salle d'attente des premières, vers deux heures du matin, un homme des secondes, barbu, la tôte enfouie dans un bonnet de fourrure, le teint olivâtre, la face creusée, l'air souffreteux, arriva se glissant, il se mit à chanter la romance de Mignon. Un chant fébrile. Comme on ne l'écoutait pas, et surtout que son petit garçon le vint chercher, il s'en alla, évidemment à regret. Puis il revint, recommençant son chant. Un des voyageurs auprès de lacheminée et qui le connaissait ne se montrait pas trop importuné, un peu chatouilleux seulement, disait-il avec un sourire, quand le chanteur s’appuyait sur son épaule. Un autre monsieur qui lisait un peu à l'écart s’agitait mécontent; deux femmes, l’une anglaise et qui venait de se faire au buffet abondamment servir avec des airs étonnés, méticuleux et comme s’excusant au gar-

PAYSAGES con de demanderdes mets si divers en pleine nuit, l'autre une longue, maigre laïque, tournant son chapelet, ces dames prenaient des attitudes peureuses, froissées. Le chanteur s’obstinait, ne cédant qu’à l'appel de sa progéniture criante: mais viens donc, papa, viens, — cela d’une voix aussi impérative que toulousaine. L'enfant ne se tenait plus sur la porte comme d’abord, il s’aventurait dans la salle, se plantait devant son père, le tirait parle pan de son pardessus. «Allons, Popol, je t'entends, oui on vient »,et le pèresuivait pourun moment son fils. Et, le monsieur liseur ayant barricadé la porte communiquante, le pauvre toqué non sans ruse de revenir par la porte sur le quai. Nous fûmes enchantés du tour et que l’enragé lecteur, de si mauvaise composition, fût dépité, puni de sa hauteur égoïste. Nous plaignions le chanteur se donnant cette peine pour accentuer, attendrir sa voix presque lointaine, morbidement expressive en sa monotonie. Entre le bonnet fourré et la barbe noirs, les traits délibrés, les yeux noyés révélaient le malade, un ancien employé de bureau du chemin de fer, victime plaisantée de ses collègues et restée frappée.

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