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MENTON

Après le coucher du soleil, à l’ouest, des nues déliées se chevauchent, et elles s'amincissent, se dispersent, et elles semblent se reconfondre, informes. A droite, l’azur pàli verdissait, à des confins de nues moelleuses. La terre déjà sommeillait, deux lumières d’un rouge orangé avaient paru, à des maisons qu’on ne voyait plus. Quelques ramilles toutes droites se marquaient seules sur le ciel avec une netteté fine, elles continuaient de remuer, elles aussi comme somnolentes. Sur cette obseurité dense de la terre, le ciel s’étendait se décolorant, renfonçait sa transparence.

La petite baie de Beaulieu se resserre entre des hauteurs d’oliviers aux moutonnantes cimes. Les racines de l’un d’eux superposées, enroulées, comme dans le repos d’une antique fatigue. A l'heure du couchant, nous nous attablions à un restaurant, dans les arbres. On écoutait la plainte qu'on eût dit qui allait passer, pourtant-continuante de la mer, turquoise verdie près du rivage. Surle fond du ciel d'or pâle, les feuilles d’un gris d'argent papillotaient. Tout près, le haut d'un tronc d'olivier tournait au grisâtre, étrangement uni et vaporeux.

Les matités d’un gris vert des agaves, affinant leur longue forme, le cœur à la fois endormi et changeant, nous sollicitaient en un trouble. Des gouttes de rosée, au matin, sur ces feuilles, chaque goutte de couleur différente, simulaient une eau précieuse.

Des buissons de daturas laissent retomber leurs clochettes se plissant tépides, silencieusement et à peine battantes, peut-être à demi asphyxiées d’elles-mêmes.

Aun magasin d’antiquités, une figurine Louis XV en vieil ivoire, sorte d’apothicaire attifté, l'attitude en coulée figée, la face sarcastiquement méditative.

mm —

Printeñnips.

De Nyon, un soir de pleine lune sous le ciel sans nuages, le lac d’un bleu grisé d'argent ondulait en cassures de satin, la lune mirée à son bord se balançait disloquée, tantôt ronde comme une boule de prestidigitateur, tantôt ovale comme un œuf. Éti. rée, plongeante, disparaissant pour vite reparaitre plus brillante que son original, mais nontranquille comme lui, elle lassait. Les collines de l'autre bord semblaient plus proches sans pourtant qu'on en pût guère distinguer que quelques lumières et le fer blane du clocher pointu d'un village. Le Mont-Blanc hien loin, en pâleur, s'adossait au ciel.

Rheinfelden.

Dans sa courbe à la fois large et charmante on voit le Rhin qui arrive, jeune encore, des sapinières gracieusement mamelonnées, elles et lui dans un mystère matinal. Sur les pierres presque recouvertes les eaux fragmentées, plus rares bouillonnent, elles s’y jouent. Puis elles se condensent tournoyantes, vitreuses, d’un gris verdâtre. À une place plus bas, du côté badois, elles semblent s'arrêter, transformées en quelque plaque ronde, d'un vert inaltérable qui absorbe, toujours tournant penchante, près d’enfoncer, non diminuée des cercles s’en allant d'elle brisés au courant du fleuve. Cette place a été vainement sondée, Les barques auprès sont emportées, vireraient.

Nous avons vu au long du fleuve sur les galets je ne sais quoi de noir. On se rapprocha. Un corbeau étique, le cou pitié, les yeux déjà troublés, voyant encore, se soutenait à peine, mal calé entre les cailloux. Ma compagne l’a pris dans ses bras, en l’idée irréfléchie de le préserver. Elle le portait sur

ses mains se liant, réchauffantes, contre son sein. L'oiseau persistait farouche. Et comme cela ne servait à rien de le caresser sur le dos, de glisser le bout de ce bec entre ses lèvres, de gratter doucement sur la tête, — il détirait seulement les ailes en des saccades d’impatience, et pour aspirer l'air qui ne venait plus il ouvrait le bec qui ne se pouvait rejoindre, — elle se dit qu'elle avait eu tort peut-être de déranger l'oiseau de la poseet de l’endroit, adoptés sans doute par lui pour mourir. Elle alla le replacer à peu près comme et où elle l'avait trouvé. Le lendemain, nous repassions. Le noir cuivré des ailes que nous détendimes semblait devenir étranger à ce corps durci. D’autres corbeaux sur la rive, dans le champ, tiraient un peu narquoisement leur vol insoucieux et lourd.

La promenade favorite du soir était un chemin sablé. Un petit ruisseau inentendu le longe. De jeunes hêtres se rejoignent, dans le haut formaient une voûte ajourée. Les feuilles naissantes d'un si tendre vert, à mesure que le jour décroissait, se voilaient d'un tissu impalpable. Des cerisiers en boutons, au bois luisant roux et violet à cette heure, bleuissaient. Des chènes s'espacaient, les

48 PAYSAGES uns à l’écorce d’un gris doré, le lichen d’un autre s’accentuant vert-de-grisé. Le soleil disparu au-delà de Bâle laissait un ciel d’or fondant, surla Forèt noire descendait une pourpre sombre, le Rhin sans s'étrécir se creusait, se désargentant.

Entre deux âges, les cheveux enduits, la moustache encore plus noire et cosmétiquée, sur ses yeux qui louchent deslanettes vertes, muet, déhanché, une jambe torse, il allaitla canne dans le dos ou paradante, distribuant de la main des saluts amicaux aux boutiquiers. Pour les étrangers il soulevait d’un air d'égalité son chapeau rougi. Souvent il mettait des gants de laine noire, par dessus à l’annulaire une alliance de cuivre, à la boutonnière un bouquet panaché, enrubanné ; ces jours, l'idiot était fiancé... à qui? personne dans la ville n'en avait le secret.

Au-dessus de la haute porte fortifiée reliant la demi-ceinture des murs jaunis, rougeûtres, sur le bord du nid de branchettes formant corbeille se dressait, vers le soir, fine, longue, une cigogne— le

mâle veillant près de la couveuse. Souvent il secouait ses ailes tranchantes, quand d'autres cigognes venaient planer, rôder autour du couple.

Interlaken el environs.

Vue de l’autre côté de l'Aar, la Jungfrau au soir se reflète dans la rivière, y éclate suavement blanche entre les verdures cristallines. On la dirait se reculer au fond de l’eau en une candeur clarifiée, frèle. La montagne elle-mème a jauni, d'un jaune de mélancolienon peinée; l'immaculation subsiste, à peine nuancée de ce jaune ancien, revètement douteux. Sa saillie rocheuse semble ne plus saillir comme dans le jour, toute la Jungfrau s'est retirée en elle, plus ample, vraiment souveraine. Et déjà de son pied s’est répandu un ton d'ombre verdie, défaillante, sous laquelle s'endort la Vierge dont le rève s'épanche plus lointain au sein de l'eau. La bleue beauté de l’Aar, passant au brun fauve, s'est faite huile verte. Plus bas s'éteint le reflet violet du Niesen. Les bois flottants près de la scierie, le pont très bas d'Unterseen indélimitent l'Aar, d'ailleurs élargie là dans une courbe; les maisons alentour sont à ras d’eau. Et le paysage

réel, non moins que ses prolongements, s’abime dans la rivière limpidement noircissante,

En travers de l’Aar coulant ses bleus de pierrerie au pied du Brückwald à l’autre rive, restaient allongées les ombres des grands trembles, non ployantes ni rigides. Elles posaient, on eût dit, entre deux eaux et indépendantes dans une légère immobilité. Ces ombres d’un velouté gris, ne rendant que les troncs des trembles,suggéraient d’analogues formes. Elles continuaient aussi problématiques que le semblait leur base. Chute arrêtée, s’alignant inégale dans le courant qui ne les dérange.

Du Rügen un matin, d’un petit banc en demicercle sous un toit conique de chaume, nos yeux plongeaient de côté sur un repli de l’Aar, feignant là d’être prise d’un froid subit. Elle coulait moins qu’elle ne paraissait figée en des remous — délicatesses enveloppées, frôlées, sans se chiffonner pourtant en leur beau bleu d’azur, un rien vert.

ou

Une ressemblance avec les fonds du Vinci, qui reculent et restent.

Un autre matin, au bord d’un champ de blé, devant un morceau foulé en cercle après une nuit venteuse, nous avions beau alléguer le vent capricieux. On songe à des complicités secrètes. Le vent, d’ailleurs, ne reste-t-il pas inaperçu comme par magie ! à coup sûr ce signe laissé au blé, tourné ironiquement, semblait d’un Malin.

Au flanc du Brückwald un matin, parmi ces graciles hètres grisâtres, d’un clair vert printanier, l’un d’eux plus fort semblait s'être artistement annexé sa branche en anse écorchée, dans la blanchoyante écorce d’un autre restait immobile en un serpentement vague l'ombre fourchue d'un de ses rameaux. Nos pieds glissaient dans les feuilles flétries de l’année passée.

De la ruine de Golzwyl ceinte de tombes, entre

autres de jeunes tombes, si simples avec leurs petites croix de bois noir dans le milieu desquelles sont inscrits les noms des «-enlevés du sort », nous regardions souvent le Faulensee en bas, plus élevé pourtant que, plus loin, le lac de Brienz dont le sépare une colline, de ce côté boisée, de l’autre s’escarpant. Le lac de Brienz séduit quand il enfonce son miroir entre le cirque de montagnes nues à la coloration grise. Mais le Faulensee, malgré que des labours, des prés l'entourent aux trois quarts, se distingue par une sombreur inégale. Son eau, gelée l'hiver, reste, les beaux jours revenants, singulièrement elose. Entre les joncs, des villageois d'habitude pèchaient; elle semble là se perdre dans le terrain, les herbes. Parfois, des frissons rapides et en des sens divers s'essayaient à la troubler. Comme des signes d’une lutte de ces ondes. Par places un pénible ton blanchâtre, fade emplissait de désillusionnants dégoûts, mettait à nu je ne sais quoi de pire encore que le vide. Aux heures de calme, le Faulensee, sous la muraille des vieux hêtres, avait un vert grave. Sous ces arbres fièremert élancés ou tors, loupeux quelques-uns ou renflés à la base, leurs racines flexueuses, l’on est sollicité, à regret peut-être, par le lac souterrainement vert.

Quel air d’une fraicheur renouvelante, au pied du glacier supérieur de Grindelwald ! Si l’on regarde autour de soi, tout semble stérile. Mais cet air de cristal suffit, il vous interpénètre. A droite la mince arèête inclinante de l'Eiger, d'un ton uniforme en grisaille, déchire la nue. On gravit des degrés mal taillés dans la glace. La première grotte nous parut un ciel qui serait gelé. Entre les parois translucides, aux bosselures onduleuses, on s'éprouvait dans quelque lieu à l'atmosphère emmitonnante et inimaginablement bleu. Nos corps s’immatérialisaient, subitement transformés dans cette neuve zone. La seconde grotte moins récente, plus longue gardait une vapeur violâtre. Nous marchions sur une glace ruisselante. Le guide, en avant, semblait entrainer ma compagne, comme s’il allait la ravir. Puis ils se confondirent avec d’autres formes aussi vagues : des ouvriers interrompant leur travail de perceurs et qui s'immobilisaient en de naturelles poses. Revenant dans une lenteur, nous écoutions l'eau découler d’une fente de la voûte de glace. Ce liquide argent, effleurant le mur de cristal violacé, tombait sans résonnance dans l'allée qu'il erensait.

Dans le fond de la vallée de Lauterbrunnen, la double muraille de rochers est si haute, si droite que le passant semble entre elle étreint. Malgré la largeur paisible de la vallée, malgré les ruminements des bestiaux au pâturage, il se sent mal à l'aise. La vie des bêtes, la fraîcheur pleine d’espérances des prairies ont disparu, par cause des roches comme suspendues. Elles s'appellent l’une l’autre, moins voulant que devant écraser tout le reste entre elles. Non cependant qu’on craigne leur chute. Elles se montrent d’une consistance antique et présente. Sur les parois unies l’œil forcément glisse sans se retenir, sans non plus échapper. Entre la double roche rigide, que ne distraient point ses rouillures, pas de refuge. L’âme au supplice erre sur le gris vertical.

La

RHEINLAND, FIN D'ÉTÉ

Dans le jardin zoologique de Cologne, parmi le tapage et la panachure des aras perchés, près d’un bassin à l’eau claire où flottait du duvet de cygne, un pélican se tenait taciturne. Ses yeux au bleu blanchâtre regardaient indifférents, par moments il secouait sa tête pelée, claquait son bec, comme obsédé d'idées importunes. Ses ailes, sa queue noires sur son ventre blanc lui donnaient une ressemblance avec un vieillard morose en habit de cérémonie.

Sur le Rhin, l'île de Nonnenwerth vue d’un peu loin, sous certain jour, semble flotter, tourner presque. Alors mème que manquent ces incertitudes de vision, elle garde, l'ile, le vague de quelque

chose d’inabordable. Un peu de côté, à son arrière, ondulent les Sept-Montagnes, boisées, schisteuses ; à un sommet setientune tour ruinée; et les nuages parfois affectent de se souvenir de la légende du Dragon qui y habita. Mais l’île surtout est l'âme du lieu. De la futaie haute, ceinte d’oseraie, s'échappe une flèche à peine. L’immobilité de ce massif est entière, sauf par les grands vents qui l'approfondissent encore. Pour visiter le couvent des franciscaines, il convient d’avoir la main donnante, bien que ce ne soit pas formellement exigé. La façade est jésuite, les prêtres en redingote dans le jardin causent sous les marronniers tortués.ils fondraient leur raideur dans un sourire, mais il reste faux, et le sentier sous le massif des hauts arbres est défendu. Le regard profane demeure ébloui devant cet impénétrabie. Au soir, l'ombre dense du massif dans l'ombre vaporeuse du rocher de latour, cette double ombre uniment plongeante n'est pas emportée par le fleuve, que la nuit va grossir.

Vers la nuit, du bateau remontant le fleuve, un village, rencogné dans une courbe de collines, semblait s’envelopper, effigie, à certaines lignes dilimitantes, de quelque chose d’évanoui, cité

RHEINLAND, FIN D'ÊTÉ ot noire, et autour, sous les brumes des airs, l’eau moirée s’appesantissait, envahissante.

Au Dattenberg, les ouvriers avancent dans la carrière. Des jeunes, sans âge derrière leurs larges lunettes à treillis, cassent les blocs de basalte arrachés, et, malgré la démolition qui s’acharne, tout un hémicyele rougeoyant de colonnes prismatiques, quelques unes s'inclinant prètes peut-être à une vengeance, englobe l'humain d(cor misérabicment remueur.

Sur le lac de Laach, entre des collines à la verdure de hèêtres et de chènes qu'un blanchiment aux cimes indiquait s'épuiser, pas trace de l'ile dite engloutie avec son mélancolique chantre au soir d'un formidable orage. Les gens rient de cette histoire, et il n'est pas un tourbillon sur les eaux. Depuis le cataclysme volcanique, là, elles luisent obseures, et dans elles des tiges d'ondines s'élèvent vers les feuilles reposantes, vers les chastes fleurs à l'odeur aquatique couvée. A unelisière de roseaux, le vert déverdissait en un sourire qui faisait souffrir.

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