‹ Paysages parisiensChapitre 3 sur 9 · RT K · texte numérisé non relu

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siens. Eh bien non, c’est un pur paradoxe. Non, ce ne sont point seulement les clients de Cook and C° qui, vêtus bizarrement, casqués de chapeaux risibles et armés de jumelles, émaillent les places et les rues ou traversent les Champs-

des nounous et des babies. Ce ne sont point seulement les étrangers dont le flot bat le boulevard, apportant des yes , des si et des ya. Certes, ils sont innombrables ces étrangers, venus des quatre points cardinaux afin de humer 1 air de Paris ; mais ce ne sont point ces hôtes qui feron!

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la foule, le 14 Juillet, eux qui danseront sur les avenues, ni surtout eux qui iront saluer l’Armée, à la grande revue de la Fête nationale.

Dans ce même décor du Grand Prix, à Longchamps, déferle une marée où le rouge et l’or dominent . Cavaliers, fantassins, artilleurs couvrent la pelouse, immobiles, et encerclés par la tache noirâtre que font les milliers de spectateurs.

Après que le premier bataillon de France, Saint-Cyr, est passé, le défilé commence. C’est dans ce cirque immense que dominent les hauteurs de Meudon. de Saint-Cloud et du Mont Valérien, une grandiose fête des yeux, une houle de couleurs, dans le cliquetis des armes, dans le roulement des canons, parmi des rafales de musiques militaires, et les bravos enthousiastes des multitudes, heureusement chauvines.

Et, derrière le dernier fourgon de l’intendance, la foule, toujours pareille à quelque fleuve inquiet, déborde vers la Ville. Quelques heures plus tard, cette foule, houleuse autour du feu

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lô

d’artifice, sera elle-même un des plus curieux paysages de Paris : la grande marée du peuple, et, au retour, Y engouffrement, — parfois fatal, — dans la rue Royale, de ce mascaret humain qui menacera de submerger le boulevard, mais qui, cependant, paisible, s’éparpillera en torrents rapides par les rues et les avenues illuminées.

En attendant le soir, tandis que ces masses courent, sans lassitude avouée, vers les bals en plein air, des Parisiens de Suresnes, de Saint- Cloud ou de Ville-d’Avray, jettent, en passant à Puteaux, un coup d’œil émerveillé sur le panorama de Paris. Ce compartiment du wagon semble subitement transformé en quelque idéale loge pour un féerique spectacle : au premier plan le Bois, et derrière, au-dessus, toute la Grand’ Ville étalée, ruisselante de lumière, avec ses tours, ses dômes et ses collines que baigne une buée irisée de gloire, dans de la poussière étincelante, et de la fumée légère comme un voile de dentelle.

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Le plus sceptique Versaillais se sent ému, et les Anglais eux-mêmes n’osent plus vanter outre mesure les parages exquis des environs de Londres, au bord de la Tamise, à laquelle le lleuve Seine n’a rien à envier.

Vers les ponts, sur la berge, des arbres subsistent encore, de-ci de-là, pour protester contre l’ensevelissement de la Seine entre des murailles de pierre. Des gens font baigner des chiens. Un bâton tournoie, puis s’abat dans l’eau, tandis <pie d’un bond l’animal se jette, et, poussant de légers cris de plaisir, va chercher la canne à bon maître.

Plus loin, des clameurs, des rires bruyants sortent d'un bateau de bains froids, dans un clapotis d’eau. Une brise soulève de temps à autre la toile flottante qui sert de toit et empêche heureusement le Soleil-Apollon de voir les torses grêles ou les gros ventres grouillant en des flots

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dépourvus de limpidité. Chacun prend son plaisir où il le trouve : les belles plages de la mer sont si loin! Ici, on peut avoir la ressource de passer dans -- .• -- . la case des

bains chauds, quand

le

froid laisse sur la peau trop de souillures.

Eli! Seigneur! pourquoi donc mépriser ces baignades dans la purée de Seine?

Bast! cela met quelque fraîcheur dans les

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poumons. D’ailleurs ceux qui viennent ainsi sont des aquatiques, des tritons parisiens.

Mais le Paris d'été possède également des montagnards qui aiment à respirer sur les hauteurs, n’ayant au-dessus d’eux que le ciel, et, tout autour, le vaste horizon. Ce club alpin de Paris ascende les pentes de Montmartre. Excelsior! Comme on va aux Grands-Mulets ou au couvent du Saint-Bernard, les alpinistes parisiaques s’élancent vers le Moulin de la Galette, cette apparence de moulin qui n’a plus à moudre que des airs de valse, et où le tic-tac de la meule est remplacé par le tripanpan des polkeurs enragés.

Par les rues à pic et par les raides escaliers <pii se dressent comme des serpents rayés siales flancs de la Butte, des rapins fantasques grimpent et redescendent, dans ce pays de montagnes, où les rez-de-chaussée d’une rue surplombent les toits de l’autre. Ils regardent

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l’église du Sacré-Cœur, dont la masse puissante luit sous le soleil, avec des airs de forteresse sainte. Eux vont tout là-haut, sur la plate-forme du Moulin. Soudain, leurs rires cessent en contemplant l’immense Caris bouillant de chaleur, exhalant des huées pareilles à une sueur de monstre, et rugissant dans un effort de travail ou de plaisir. Les clochers et les tours se hérissent, connue des hampes sans drapeau; les dômes se courbent, ainsi que des boucliers énormes : ils semblent gésir sous le soleil qui les frappe. Et, avec de grands gestes d’artistes, les rapins admirent ce panorama gigantesque. D’autres comparaisons surgissent encore devant cet océan de toits que l’on découvre à perte de vue; cet océan où, pareils à des phares diurnes et à des télégraphes optiques, luisent toutes les lucarnes des mansardes, tous les vitrages de peintres et de photographes ; tandis que les cheminées se dressent comme des mats immobiles dans le temps calme, et solides, mais

auxquels parfois les vibrations de la chaleur forte semblent donner un vaporeux et invraisemblable balancement .

— « A toi, Paris ! reine des cités et du pittoresque! » s’écrie un poète enthousiaste.

« Planons au pays des oiseaux,

« Buvons les brises effrénées,

« Tandis qu’à nos pieds, dans les eaux « De tes houles bituminées,

« Roulent les foules obstinées,

« 0 Paris, dont les cheminées « Ressemblent aux mâts des vaisseaux! »

Montmartre et son légendaire Moulin de la Galette ne sont pas les seuls grands observatoires que doivent atteindre les fiers alpinistes de Paris. Les tours de Notre-Dame, avec leurs mystérieuses charpentes, la lucarne du Panthéon, ou la colonne de la Bastille, peuvent leur offrir quelques salutaires enjambées, et aussi, là -haut, de remarquables panoramas; mais l’Arc de Triomphe se trouve mieux placé pour offrir une vue inoubliable, prestigieuse.

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Cependant la Tour Eiffel remporte sur eux tous. Une ascension pédestre jusqu’au deuxième étage initie le pionnier aux gymnastiques joies des Alpes, et, quand enfin parvenu au faite de cet Himalaya parisien, le touriste jette un regard circulaire, il peut se vanter que Néron lui-même, l’impérial artiste, envierait son sort, si, dans l’autre monde, ce tyran dilettante sait encore avoir des désirs impossibles.

Après les ascensions, les descensions.

On sait que de hardis investigateurs profitent de l’été pour explorer les causses , les cavernes souterraines du Tarn. Au péril de leur vie, ils vont, heureux d’ajouter le kilomètre au kilomètre de caverne, de boyau souterrain.

Paris, — la plus belle des villégiatures, — offre, lui aussi, l’exploration infra-terrestre, tous les jours, et qui plus est, dans des conditions particulières d’agrément et de confortable.

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Voici des marches, enfoncez-vous sous la terre. Vous entrez dans les égouts. Eclairés par des lampes, commodément assis sur des wagonnets que poussent de solides équipes, signalés au passage par le son des cornes, vous cheminez pendant une longue série de kilomètres souterrains; sous vos pieds coule le torrent microbigère qui, de chaque côté, reçoit les affluents. On arrive au grand égout, le Styx, le vaste fleuve sur lequel descend, lente, la barque-vanne, conduite par un Caron municipal.

Et quelle grotte naturelle vaut le réservoir de Montsouris, avec ses deux étages de lacs portés par trois mille six cents colonnes?

Si, de hasard, vous préférez quelque exploration plus émouvante, on vous ouvrira, au Val-de-Grâce, la porte qui mène aux Catacombes. Parmi des piliers croulants, que hantent des rats gigantesques, vous rêverez au sort des premiers chrétiens, lesquels, au dire des employés de l’octroi , sont désormais remplacés dans ces

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demeures souterraines par de hardis et insaisissables contrebandiers.

Laissez-nous donc habiter

Paris l'été, ô forcenés

apôtres des stations et des plages, excursionnistes impénitents qui allez chercher bien loin ce qui est là sous votre main. Nous avons déjà les cimes et les profondeurs, or voici la marine : les régates de Billancourt et d’Asnières sollicitent nos longues-

vues, tandis qu’une escadre que n’épargne pas toujours le suroit ni le noroit, évolue sur le bassin des Tuileries, rappelant la flotte que Gulliver

enleva de Blefuscu.

Au coin de la rue, se dresse un échafaudage : on fait sortir de terre une maison naissante.

Là-bas aussi, dans un pittoresque désordre, des fondrières se sont creusées partout, au centre de la chaussée encombrée de pierres

et de gravats noirs sentant le gaz, que des terrassiers lancent à pleines pelles.

Qu’est- ce encore que ce gâchis? Est- ce l’électricité qui réclame une place nouvelle? Est-ce un tube pneumatique, une conduite d’eau, un égout? On dirait une barricade, et le philosophe constate que Paris n’est pas une ville morte — ah ! celtes non — puisqu’il n’est même pas encore une ville terminée.

Qu’importe? L’été resplendissant enjolive de son irradiation les gravats noirs et les pierres, et le sable tumultueusement rejeté hors des trous profonds. Le passant sautille en souriant parmi ces fondrières ou ces monticules. 11 en sera quitte, avant de sonner à la porte voisine, pour chasser à coups de mouchoir la poussière de ses souliers.

Cependant, au milieu des jardins, Tuileries ou Luxembourg, s’est amassée une foule un peu

provinciale d’aspect, mais bonne et réjouie. On voit là de jeunes mères, que lorgnent les employés sortant de leur bureau.

Soudain, la fanfare éclate : les enivres et les bois de la musique militaire. Le chef agite son bâton comme s’il sabrait des fausses notes imaginaires.

De toutes les clarinettes, de tous les bugles, de

tous les pistons, de tons

sax, on enlend sortir bouffées de Zampa , de la Favorite ou de Guillaume Tell. La foule, très

recueillie sur les premiers rangs des chaises et sensiblement moins à mesure qu’on s’éloigne, écoute ; quelques-uns battent doucement la mesure avec la tête; une joie naïve et douce monte de ce peuple de dilettanti bourgeois vers les petits oiseaux, parmi les feuillages. Sous un arbre, où quatre chaises se sont réunies, s’ébauche, en une idylle où Faust et la Traviata sont pour beaucoup, un prochain mariage.

Le Pas redoublé ou Y Allegro militaire final jette , pour adieu à ces foules paisibles , des sonorités de guerre, et quelque chose d’héroïque vibre en elles soudainement, sous le ciel brillant comme une victoire. L’idylle s’est compliquée : le fiancé rêve encore à son prochain mariage, mais aussi à ses examens pour le grade d’officier territorial. 0 effet des musiques militaires!

La gare Saint-Lazare attend sa provende habituelle de voyageurs. Pareille à une ogresse, elle

ouvre ses dix portes ainsi que dix gueules voraces, pour dévorer joyeusement les Parisiens qu’affolent les villégiatures.

C’est une course effrénée de piétons et de voitures, tandis que les cafés s’emplissent de consommateurs hâtifs, qui ont Pair de jeter vers le ciel des regards en détresse, et, simplement inquiets du départ, consultent l’heure des deux pendules.

Les uns vont à Trouville, d’autres au Havre. Mais combien s’arrêtent à Saint-Germain ou Maisons-Laffitte? Combien iront à Bois-Colombes ou Asnières? Qui sait même si la plupart ne débarquent pas à Batignolles? Ils portent tous de petits paquets et souvent des fleurs dont manquent les campagnes, obligées de s’approvisionner de roses à Paris.

Le vaste édifice leur présente ses larges escaliers; le mastodonte les absorbe, eux et leurs colis, avec insouciance, sans nul remords; il sait bien, ce chemin de l’Ouest, monstre

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débonnaire, qu’il finira par nous les rendre, quand viendront les buées automnales.

Dans tout cet éclat de l'été, rayonnant sous le soleil avec des teintes exquises, dans une allégresse exubérante de vie, il est un paysage très simple et très compliqué, exquis parce qu'il ravit les yeux, et douloureux en ce que l’on ne peut le contempler à loisir et que, mobile, il s’éloigne, laissant le regret de toute chose charmante qui fuit. Paysage vivant, où toutes les couleurs blondes et bleues, roses et brunes, et le blanc laiteux, viennent animer d’ondoyantes lignes. Et ce paysage parisien, merveille que l’été exalte plus qu’aucune autre saison, chef-d’œuvre chanté par les poètes, analysé par les philosophes, désespoir des peintres et des moralistes, hallucination permanente du passant, c’est... la Parisienne, qui va souriante, la jupe ramassée dans un geste inimitable laissant voir à la fois le pied cambré et le poignet cerclé d’un ancien signe d’esclavage devenu symbole de triomphe.

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Pt de tous ces bracelets unis mystiquement les uns aux autres est fabriquée une des chaînes qui traînent le vaisseau de Paris.

Paris! ville douce aux femmes et caressante, qui semble éterniser leur été et reculer pour elles d’une façon galante et prestigieuse les premières menaces de l’automne!

Il est, en des quartiers immenses de Paris,

— d’un Paris lointain, an delà des gares, aussi

loin que les cimetières, — de vastes avenues,

quatre fois plus larges que le boulevard des

Italiens, avec une double rangée d’arbres de

chaque côté, s’alignant à perte de vue. On dirait

SOIR

des voies de triomphe sur lesquelles, ô malice du destin ! ne passeraient que des tombereaux chargés de terre ou ces fardiers portant de lint amarrantes ferrailles qui battent l’air d’un bruit assourdissant, d’une clameur métallique. Sur les spacieux trottoirs, les passants — peutêtre nombreux, qui sait? — semblent perdus, et 11e sauraient constituer une foule.

Les marronniers se recroquevillent, essaimant déjà leurs feuilles dont les cinq pointes pareilles à des doigts crochus ont l’air de griffer la terre qui veut les prendre ; mais, plus fiers, les platanes résistent encore et portent beau, bien que, à vrai dire, on les sente déjà atteints, fanés, proie prochaine de la première bise.

Une mélancolie, presque une tristesse, s’exhale de toutes choses dans ces quartiers immenses, si lointains, où le Parisien se croit perdu, où il ne comprend pas que des êtres puissent vivre, où il suffoquerait d’ennui lourd, où des pensées désolantes l’assaillent, rien qu’à voir passer sous

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le ciel bas et triste, dans la lumière défaillante,

quelquefois sous des torrents de pluie, les derniers enterrements gagnant, peu suivis, hélas!

une orangée. C’est le triomphe de la

polychromie dans l'architecture. Certes, ces pauvres demeures, bâties a In hâte, on ignore avec quels matériaux invraisemblables, donnent l’amère sensation qu’elles enferment des chagrins

plutôt que des joies ; mais elles ont eu raison de se barioler d’étrange sorte, de se farder, d’essayer de se faire joyeuses, le long de ces avenues triomphales, excessives, et navrantes.

Ainsi agit l’automne qui prend les tons les plus chauds pour maquiller la décadence de la belle saison. Sa mélancolie se change en attendrissement; la joie des yeux l’emporte sur la vague tristesse du cœur.

D’ailleurs, Paris semble renaître à l’heure de l’automne. Une jeunesse lui revient, non seulement la jeunesse retrouvée par les Parisiennes qui sont allées à la fontaine de Jouvence, sur les plages, dans les montagnes et aux champs, mais la jeunesse sans épithète, celle que le vieux Luxembourg revoit, lorsqu’il perd ses premières leuilles. Près de la fontaine Médicis, dont les guirlandes de lierre encadrent la tragédie du Polyphénie énorme et noir surprenant Acis el Ualatée blancs, souples et nus, les étudiants anciens pilotent les nouveaux. Des jeunes hommes

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à barbes en pointe et à moustaches victorieuses expliquent ce symbole à des adolescents dont les joues s’honorent à peine d’un duvet innocent . L’un d’eux dira : « Craignez l’amour, car, sous la forme atroce de Polyphénie, mille maux vous menacent ! » Mais un rêveur, regardant l'automne qui paillette de feuilles rousses l’onde claire du bassin, murmurera : «Non, non! aimez, tant que dure votre jeunesse; moi qui vieillis..., j’ai vingt-cinq ans, hélas! déjà!... je vous le dis, comme M. Renan vous le dirait, aimez, profitez du printemps, car le vieillard Hiver vous guette ! » L u railleur ajoute ; « Alors, mes chers amis, conspuons Polyphénie!... »

Quel est ce phénomène étrange ? Quelles sont ces feuilles carrées, polycolores? Chute inattendue et artificielle! Elles se collent aux murailles, aux palissades, le long des maisons. Soudainement, sous cette avalanche, les soubassements des

SOIR

monuments disparaissent ; les larges marches de l’Opéra lui-même, naguère encore couleur de pierre grise, sont subitement teintes en jaune, puis en bleu, puis en rouge, et, au hasard de la bourrasque, de nouveau en jaune, derechef en bleu, et momentanément en rouge. Quand le repos s’établit entre deux de ces averses bizarres, pour peu de temps hélas! on croirait, dans ce bariolage, voir un accès d’eczéma, maladie spéciale à la peau des édifices. Or, c’est simplement la poussée des affiches électorales. Paris va voter dimanche. Et, la semaine prochaine, il ne restera de cette tempête de papiers qu’un lambeau oublié de-ci, de-là, sur quelques portes condamnées, jusqu’à la prochaine période de scrutin brusque et inflammatoire.

Les chasseurs suivis de leurs chiens montent et descendent les larges escaliers des gares.

AUTOMNE

or*

Ceux qui allures de

s’eu vont, l’air faraud héros destinés à faire d

et avec des innombrables

mies

rare, mais aussi dans l’instar d’une estampe

les cœurs féminins, — à de Rudaux, — gravissenl

SOIR

les marches d’un pas conquérant. Ceux qui reviennent portent en bandoulière dans leurs carniers gonflés les victimes mortes de leurs fameux coups de fusil : dans leurs yeux est la fatigue des bois et des champs arpentés tout le jour en file de tirailleurs. Ils se sentent bien aises, ces Nemrods parisiens (ô cliché!), après avoir oscillé sur des mottes de terre et de vieux sillons desséchés, parmi les terrains mal rabotés, de reposer un peu leurs bottes jaunes sur i’asphalte uni et sûr. Toutefois, ils n’en témoignent rien, cambrant au contraire leur victorieuse allure dans leur veston de chasse, redressant la tête sous leur chapeau de feutre mou. Ils prennent du temps pour héler un fiacre, amusés à former des groupes sur les marches. Un photographe passerait par là qu’ils attendraient, courageusement, immobiles, la sensibilisation du gélatino- bromure appelé à immortaliser leurs sauvages attitudes de tueurs de lapins.

Plus timides, descendent aussi les pêcheurs à

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la ligne, qui, dès l’aube, sont partis vers la banlieue, vers la Seine on la Marne. Ils exhalent une lâcheuse odeur de poisson et de vase ; aussi se hâtent-ils de se dissimuler au fond d’une voiture. Dans leur filet plus ou moins garni, le dos bleuâtre, le liane d’argent des poissons, luisent par instant avec de frétillants aspects.

Dans la cour de la gare, les voitures rangées à la file montrent les couleurs distinctives des verres de leurs lanternes : bleues, jaunes, vertes, rouges, blanches.

Le dernier chasseur, demeuré debout, attend. Une voix de rogomme, venant d’un fiacre à lanterne verte, lui crie : « Voilà, bourgeois, pour Grenelle. » Mais lui, hautainement , riposte: « Je ne suis jamais fatigué, je marche! »

Et il s’en va, seul, sans chien, vers le Boulevard. Cet homme a sans doute grand soif, ou faim; peut-être quelque désir, suscité par l’haleine des forêts automnales, le liante ; mais il se doit à son orgueil héroïque ; il ue veut pas

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avoir l’air pressé : un véritable Nemrod ne saurait monter en fiacre.

Du haut de Notre-Dame, dans le demi-jour languissant, Paris apparaît énorme , avec des trous d’ombre et des ilôts de lumière. Pourquoi évoquer ici, perpétuellement, Quasimodo, Claude Frollo et tout le Moyen Age? Pourquoi comparer l’ancien Paris au nouveau? Pourquoi ce paradoxe romantique de Hugo nous voile- 1-il le panorama moderne, qui est là vivant, miraculeux, indescriptible ? A la périphérie de Paris, s’estompent dans la brume les hauteurs du Père-Lachaise, des Buttes-Chaumont, de Montsouris ou du Mont-Valérien, de Meudon ou de Montmartre : les monuments et les masses d’édi- (ices prennent des proportions outrées. Voici, au centre, dans le clair-obscur qui commence en I >as, la noire place Maubert, où des camelots infimes se livrent à la cote étrange et très spéciale des

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bouts de cigares et des résidus de pipes : bourse

de misère mal odorante. Et partout l’ombre tournoie comme au tond de vastes puits où roulent des mystères. Mais tout à coup, des serpents bizarres , surgis peut-être de ces initiales ténèbres, se tordent dans la lumière supérieure, élargissant ou allongeant leurs monstrueuses formes, sattacjuant les uns les

son;.

autres, s’enroulant, se confondant, formant de singulières hydres à une seule énorme tête el à plusieurs queues plongées en de vagues abîmes, en d’imprévus et sournois marécages.

C’est tout simplement, par chaque bouche de cheminée, la fumée des dîners parisiens «pii monte et se balance sous la brise.

Mais c’est d’en bas qu’il faut voir la chute du jour. Descendons du paradis et, vers la pointe Saint-Louis , prenons un fauteuil d’orchestre pour mieux contempler la féerie, puis nous irons vers le Pont-Neuf suivre en sa marche déclinante l’ artistique et pictural soleil d’automne, le Lavastre des grands décors.

Oh ! l'ile Saint-Louis, où tant d’artistes et de penseurs ont aimé rêver! En amont, c’est la Seine, large comme un vrai fleuve, avec la série des ponts, des berges et des quais jusqu’à Bercy, jusqu’aux gares lointaines. Et circulaire-

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ment, d’amont en aval, ce sont l’Hôtel de \ille el les chevaliers de son fronton, vêtus de lumière, la Tour Saint-Jacques avec un diadème de feu, Notre-Dame dont le chevet s’assomhril, sous son horloge qu’on voit petite comme une montre de femme, et la Cité qui évoque les vieux souvenirs dans la paix de ses rues étroites : c’est la jonction des deux bras de la Seine. Paysage ovalaire d’aspect grandiose, cirque où l’on songe aux anciens combats du vaisseau symbolique de Paris contre les invasions des pirates. Paysage d’aspect, à la fois intime et riche, quand on se souvient que là, porté par les eaux, fut le berceau de notre énorme et toujours grandissante Lutèce.

Il est an moins un œil pour jouir de ces visions et un crayon pour les guetter et en donner la sensation à ceux qui ne savent poinl voir. An premier plan, cette fenêtre ouverte est celle de l’atelier d’Auguste Lepère, l'artiste amoureux du vivant Paris.

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Mais sur le Pont-Neuf maintenant, le spectacle mouvant s’anime. Il faut s’y arrêter.

Le soleil décline vers le Point-du-Jour (ô ironie des noms !), n’éclairant plus qu’une moitié du dôme des Invalides, dont l’or rougit, tandis que de minuscules nuages, pareils à des serviteurs pressés par l’heure du service, se hâtent de ( [lutter leur tenue grisâtre pour revêtir des livrées roses, ou vertes; les nuages aux teintes pourpres ne viendront que plus tard. Le vitrail de Notre- Dame flamboie, tandis que la tour de l’Horloge, au Palais de Justice, se plonge déjà dans le sombre, et que la pointe seule de la Sainte- Chapelle s’illumine encore, comme un glaive damasquiné taché de sang. Les palais d’alentour gardent obstinément à leur faite une radieuse couronne. Sur le fleuve, les bateaux-mouches semblent tracer leur sillon dans du métal en fusion, parmi la longue traînée lumineuse que

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i or*

laisse derrière elle la queue du soleil, devenu un instant comète. Saint-Germain-l’Auxerrois sonne

tend point la foule affairée, mais que religieusement écoute la Colonnade du Louvre.

Or, le spectacle est plus loin.

une prière (pie n'en-

Du haut du pont des Arts, le rêveur (pie nulle voiture inquiétante ne vient troubler peut se laisser bercer par ces harmonies plus belles ici

SOIR

que dans nul paysage au monde. Fière, la Galerie du bord de l’eau illumine par reflet ses brillantes fenêtres, comme pour saluer la dernière royauté qui reste, le vrai, le seul roi Soleil. De-ci, de-là, sur la rive gauche, tout en boudant un peu, quelques vitres s’allument. L’Institut lui-même étale une grande raie rougeâtre, d’ailleurs vite effacée.

Soudainement, là-bas, une ville orientale apparaît. La Tour Eiffel se profile comme un pal immense. Les deux minarets du Trocadéro, incendiés, reflètent des flammes. Le ciel, au-dessus, prend des teintes vert d’eau, vert émeraude, ou vert absinthe, tandis que les nuages gris-bleu ou roses laissent leur place à des nuages rouges qui, s’évadant à droite et à gauche, s’allongent en stratus , et, pareils à des épées flamboyantes, gardent la porte du couchant.

Un instant le soleil se balance au-dessus de l’horizon noir, s’y plonge brusquement et change ce lit sombre en un brasier immense. Autour de

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lui, parmi les nuages, partent des l'usées de lumière si éclatantes qu’on les croirait sonores. Elles retombent en pluie finale sur le Bois lointain,

le Trocadéro, et jusque sur le fleuve.

L’orient, où le dôme du Panthéon s’estompe sur le ciel noir, est déjà dans la nuit. Puis l’occident s’assombrit, sauf la Tour, qui secoue encore son drapeau dans la lumière. Elle-même

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enfin s’éteint sous la triple obscurité du soir, de la vapeur, de la fumée.

Les stratus , fidèles, suivent le Maître, et peu à peu, pareils à un cortège de féerie, ont l’air de disparaître sous l’horizon, tandis qu’en réalité, ayant fini leur service, ils se dépouillent et se lavent de leur pourpre sanglante.

Seuls, deux nuages demeurés à l’arrière-garde, presque au zénith, comme au sommet d’un rempart de ville, continuent à se colorer de rose, près d’un pan de ciel demeuré vert. Mais eux aussi s’évadent, apercevant la lune qui, large, plus large qu’un soleil, montre sa face rousse derrière le Panthéon, dont elle fait soudain émerger de l’ombre le dôme, pareil au casque d’un reitre surgissant debout sur une montagne.

Ainsi la féerie du crépuscule automnal — féerie d’un quart d’heure pendant lequel tout Parisien devient poète — est terminée. On rentre dans la vie normale, dans la prose ; les becs de gaz s’allument, piquant dans l’eau qui les reflète

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mille larmes de feu. Paysage à l’envers où toute lumière bascule, les astres, la lune ou les lampes électriques, dans la Seine noire et profonde comme un Styx bizarre et ravisseur qui s’emplirait d’étoiles volées au ciel.

Tandis que les hommes, ayant achevé leurs labeurs journaliers, ou fatigués de leurs plaisirs, s’en vont, selon leurs conditions sociales, les uns au fond d’un cabaret, les autres aux terrasses des grands cafés du boulevard, et plusieurs dans les salons des cercles, boire ou jouer, les Parisiennes terminent leurs visites chez les couturiers, les modistes, ou encore dans les grands magasins de nouveautés.

La rue de la Paix, où miroitent les bijoux, se couvre de voitures de luxe, parmi lesquelles de modestes fiacres se faufilent. C’est l’heure que certains chasseurs parisiens ont appelée le moment du passage des cailles. Plutôt devrait-

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on dire, à les voir prises aux rayons des diamants, que ce sont des alouettes, toujours séduites par ce qui brille, et gazouillant et taisant de légers tirelis-relis devant les étoffes soyeuses, les chapeaux de fleurs, et n’apercevant pas la note des fournisseurs chargée à mitraille.

Cailles ou alouettes, elles vont becqueter gentiment des friandises dans les pâtisseries, comme en un jardin potager où pousseraient des choux à la crème ; leurs mains gantées allongent des griffes mignonnes pour saisir les sucreries, et parfois elles plongent délicatement leur bec rose, frivole et babillard dans une gouttelette de vin ambré.

Mais c’est l’heure aussi où le grand magasin attire ses foules. Entrez : c’est un parterre de choses variées faites pour la séduction des yeux. Un arc-en-ciel s’est posé là, dans cette ruche où , à travers les étoffes , les dentelles , les

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meubles, les tapisseries, les bibelots, s’agitent les commis pareils à des frelons, devant les clientes butineuses comme des abeilles.

0 amateurs des virgiliens paysages et des clichés géorgiques, vous qui citez le meUificatis apes , venez voir la ruche parisienne en travail. On vous a conté que, dans la nature, il n’existait qu'une reine abeille capable d’amour, ayant à sa disposition les frelons empressés, et, sous ses ordres, les abeilles neutres, pauvres esclaves. Ici, voyez tant de reines abeilles commander à tant d’abeilles servantes, et songez que certaines de ces reines-la , parfois , ne savent trop comment payer le suc des fleurs qui doit leur servir à préparer leur miel ! Aussi, combien de frelons attendent a la sortie de la ruche ! Ce n’est pas un poème qu on pourrait écrire sur les amours de ces reinesabeilles, mais cent volumes.

Un souffle énorme sort de ces palais du commerce, qui éparpillent sur les places la

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lumière de leurs lampes électriques , tandis que dans les caisses s’entassent pièce à pièce des milliers de louis jaunes comme le miel.

Mais, par contraste avec ces ruches splendides, combien d’ignobles guêpiers! Combien, dans Paris, hélas! insuffisamment tenu, voit-on de sordides étalages : les trottoirs envahis par de vieux meubles, des savates, des comestibles défraîchis et toutes sortes d’immondices! Mc irnes paysages! Sinistre aspect de décrochezmoi-ça ! écœurant spectacle où maintes défroques innomables avoisinent des victuailles farouches, où des amoncellements de hardes se heurtent à des chaussures séniles!

Ces vieilleries sont ordurières, et pourtant làbas, vers les quais, d’autres choses antiques, logées en des boites, attirent certains papillons qui aiment à errer parmi les bouquins à fleurs fanées, mais encore suaves.

Et bien des poètes s’attardent, là, sous le crépuscule, parmi les lueurs dernières du cou-

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chant, auxquelles se mêle la lumière des becs de gaz, rouge et blanche sur les ponts, el l’éclat

fuyant des lanternes qu’arborent les

bateaux-mouches, tandis que la statue du cavalier Henri IV se fond peu à peu dans la nuit.

Au trot allongé, on revient du Bois. Dans leurs victorias, les jolies femmes, emmitouflées d’un

pv

soin.

boa, blotties sous une peau d’animal féroce ou au moins sauvage, afin de braver la fraîcheur subite, tout en livrant leurs visages à la brise de la vitesse, passent, rapides visions trop tôt disparues, le long de la rue Royale, au coin de la Madeleine.

Dans des cars de formes diverses, des gentlemen, la poitrine bombée, lancent vers le boulevard Malesherbes leur jument baie qui emporte gaillardement la légère voiture. Au fond d’un coupé, dont les glaces sont levées par crainte des rhumes ennemis du chant, on aperçoit le profil poudrerizé d’une actrice bouffe. Certain boursier sommeille un peu dans son quatreroues confortable, tandis qu’un jeune seigneur, accompagné d’une vieille damoiselle, se laisse secouer dans un cab rutilant.

Tout passe sous la lumière électrique , qui luttait contre le jour, et qui maintenant illumine le crépuscule agonisant.

La Madeleine, dont le fronton se découpe sur

AUTOMNE

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le ciel encore grisâtre, laisse la lumière lunaire baigner ses marches et son parvis.

Dans ce demi-jour, dans cette demi-nuit, le café célèbre qui est au coin de la rue Royale accueille à sa terrasse les fanatiques de l’apéritil.

Déjà les boulevards piquent en enfilades Leurs étoiles de gaz, sous les arbres malades Qui tendent vers le ciel muet leurs bras poudreux En songeant que jamais il ne fait nuit pour eux.

Et tout le long des boulevards, de la Madeleine

à la Bastille, c’est,

à la terrasse des cafés et

brasseries, le même paysage. Un cadre lumineux, cru : la devanture vitrée, pareille à ces fonds d or des tableaux de sainteté sur lesquels se détachent les vierges bleues, ou les saintes habillées de blanches et longues robes dont la candeur liliale s’épanouit doucement.

Ici, par exemple, les personnages n’arborent point sur fond d’or les couleurs de l’arc-en-ciel, non; ils apparaissent en découpures de lanterne

SOIR

magique : un chapeau de liante forme, une main gantée sombrement, à peine parfois un subit éclairage des pommettes, ou un coup d’œil qui laisse partir une étincelle; peut-être un bout de gilet clair, ou les scintillements d’une bague; à noter parfois, de loin en loin, la toilette et les fanfreluches d’une femme assise; mais cela est éclairé à rebours par le fond éclatant du café et gardé contre les lumières d’ailleurs faibles du boulevard par l’écran de la tente-abri. Aussi tous les personnages apparaissent-ils en ombres chinoises. Le garçon qui va, vient, court, est, malgré son tablier blanc, ombre chinoise aussi.

Car ce qui reluit, ce qui miroite, ce qui pose des tons multiples parmi ce paysage or et bitume, ce sont les véritables acteurs de la comédie, les héros, qui par devoir se trouvent au premier plan, ce sont les verres. Oh ! verres de couleurs assurément, verres d’illumination! Voici, certes, un retlet des irradiations que prodigue le couchant d’automne, une concurrence

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au spectre solaire. Tant l’homme ultra-civilisé, ayant abandonné l’eau incolore, montre une imagination brillante quand il s’en va, rêveur, se rafraîchir, ou plutôt s’intoxiquer!

C’est le noir bitter, le vermouth-cassis rouge, le torino orangé, le chambéry jaune, l’absinthe verte, T amer-menthe bleu, le bitter- curaçao indigo, et le picon- grenadine violet , enfin le kummel blanc , tous les aphrodisiaques de l’estomac, ou encore le lait que prennent les gens très sages. Voilà bien toute la palette des boissons allant du noir au blanc, à travers le prisme des sept couleurs. Mais combien d’autres nuances secondaires, obtenues grâce aux invraisemblables mixtures que fabriquent, à petits coups, avec un soin minutieux, les dévots de ce que certains appellent five o'clock absintea : on en admire d’opalines, telles que le kummel à l’eau avec addition de menthe ; on en redoute d’autres troubles et violacées, d’une teinte sale et maladive, comme l’absinthe à la grenadine,

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innomable mélange, dont le ton rappelle l’eau de ces verres où, dans les ateliers, les peintres nettoient leurs pinceaux !

Et le soleil artificiel emmagasiné dans les usines à gaz et les cables électrigères, et de là répandu dans les globes du boulevard, vient se mirer en ces verres de couleur vénéneuse ; de même que, sur le bord des étangs, le vrai soleil jette ses gammes les plus éclatantes sur les fleurs empoisonnées.

Entre les deux portes monumentales mais qui, derniers vestiges du passé, semblent humiliées par la hauteur des édifices modernes, à f entre-croisement des quatre boulevards Saint-Denis, Saint-Martin, de Sébastopol et de Strasbourg, dans le quartier commerçant par excellence, la cohue grouille parmi un inextricable enchevêtrement d’omnibus, fiacres, chariots, voitures de la poste, victorias, lan-

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dans et vélocipèdes. De même au carre foui1 Montmartre. Dans une tempête de jurons, les cochers avancent péniblement, comme des marins ayant le vent debout. Tout à coup, une coagulation subite s’effectue, et plus lien ne bouge : une congestion est à craindre, un arrêt subit de la circulation; mais apparaît un gardien de la paix, qui allongeant le bras à droite, à gauche, fait l’office d’une valvule et envoie le courant, tantôt dans une artère, tantôt dans l’autre, évitant ainsi que, à la grande stupeur du statisticien municipal tapi dans sa cahute pour dénombrer les voitures el les chevaux, ne survienne un phénomène tatal, une embolie au cœur de Paris.

Parfois, dans les artères elles-mêmes, parmi les artérioles, les veines et les veinules, se produisent de singuliers étranglements , des boursouflures dangereuses, des anévrismes.

Certaines voies sont engorgées comme si un torrent fou venait à les emplir : ainsi le tleuve

som.

humain qui roule en deux sens contraires dans la rue Montmartre est un des fleuves les plus encaissés du globe. Une multitude de petites rues semblables à des ruisseaux également trop étroits s’y jettent. Mais Dieu garde le navigateur d’atteindre sans une bonne boussole et un pied marin les parages de la rue du Croissant!

Il y a là un extraordinaire remous, un maelstrom, un gouffre, que traversent difficilement les deux courants, montant ou descendant, de la rue Montmartre. C’est le carrefour des journaux, la halle plein-air des camelots. C’est l’inconcevable enchevêtrement des grands chariots chargés des rouleaux de papier , avec les voitures destinées à transporter les journaux, les coupés des directeurs, les fiacres des reporters, c’est l’infini stationnement des camelots hurleurs qui attendent le papier (ainsi nomment-ils les publications les plus diverses).

L’étincellement des becs de gaz, des lampes électriques, des girandoles alignées au fronton

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des cafés, rendent encore plus obscure l’étroite rue du Croissant, rectiligne en dépit de son nom. Dans une obscurité vague, vont, viennent, courent, s’affolent des êtres énervés : c’est le rédacteur en retard cpii porte sa copie, puis le camelot tenant enfin son papier et criant tout

de suite connue un possédé, avec nue fraîcheur de voix reposée i « Voila le journal, demandez les dernières nouvelles ». Ces hommes pressés enjambent d’autres hommes qui, paisiblement assis sur le trottoir et somnolant un peu, attendent leur

tour de travail. Un fardier vire là dedans et heurte deux voitures. Des femmes affolées courent sous les pieds des chevaux ; des gavroches piailleurs s’effarent comme des moineaux.

Mais on n’écrase là personne... excepté quand, exagérant encore l’entassement, de chair humaine ou chevaline, l’amoncellement des roues de papier, des petites charrettes à bras et de tout ce qu’on peut imaginer de plus encombrant, surgit tout à coup, sur cet espace exigu, une énorme

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manifestation ouvrière, ou un monôme d’étudiants. Parfois les deux ensemble!!

Dès lors, à chaque fenêtre des journaux s’allongent, — comme si, par enchantement, le sifflet d’un machiniste de théâtre avait donné un signal — des têtes, des têtes, des tètes. Les devantures, tout à l’heure éclairées chaudement, mais vides, s’emplissent maintenant, et l’on croirait voir sur chaque façade mie fantasque apparition de marionnettes noires.

Sur la porte des cafés ou des magasins se pressent des curieux.

Et les gardiens de la paix rétablissent la circulation par les moyens ordinaires et touchants dont ils appuient le traditionnel circulez.

Paisiblement, l’Opéra s’allume.

Deux gardes à cheval, immobiles et pareils à des statues de bronze, couvrant des plis rigides de leurs manteaux étalés largement la croupe de

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leurs montures, forts, pacifiques et rêveurs, soûl posés devant l'édifice. Un coin s’éclaire, puis, connue si le leu courait, on voit l illumination,

demi-obscurité ,

arrivent les petites danseuses

qui piaffent en sautant de leur fiacre ou de leur coupé, sous l’œil placide des choristes el des figurants humant la dernière cigarette sur le

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trottoir réaliste, avant que d’aller poser dans l’idéalité bizarre de la scène.

Le vieux marchand de marrons, à casquette de loutre, tourne et retourne son odorante provision dans la large poêle percée, sur le fourneau.

Te voici, ô hirondelle d’hiver! Déjà!...

Oui, l’automne peu à peu s’alanguit. Plus de feuilles aux marronniers, à peine quelques-unes sur les platanes résistants. Les statues de marbre commencent à frissonner sous la brume, dans les squares. Un vent, point froid encore, mais fort, s’amuse à faire valser les feuilles sur les trottoirs. Au-dessus des toits, valse aussi la fumée des soirs frileux.

Durant un instant, l’angoisse saisit à la gorge le Parisien, une angoisse très vague, parfois même assez douce. Pour un peu, il aimerait à feuilleter des lettres fort anciennes, les trésors du passé, les mélancolies du Déjà-Plus, et à se

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I ïo

rendre triste avec profondeur. 11 songe que la Toussaint esl proche, il voit comme en un rêve sombre les alentours du Père-Lachaise peuplés de marchands de couronnes, et de marbriers dont

les boutiques sont pleines de tombes neuves qui semblent s’offrir au client! Oh! les couronnes de perles : Souvenirs et Regrets! et les médaillons où quelque chromolithographe a peint un monsieur éploré auquel à travers un sépulcre une main féminine fait signe de venir dans P Au-Delà! Il se rappelle certain soir où il passa en voiture sur la route suspendue au-dessus du cimetière Montmartre : au clair de lune, à perte de vue,

des mausolées et des ifs funéraires. Et, très las de tout, le Parisien voudrait mourir doucement, dormir toujours....

Mais il hésite. Il hésite avec énergie.

Déjà, le long du boulevard, les théâtres s’allument. La cohue des marchands de billets encombre la Chaussée d’Antin, la rue de Bondy. D immenses affiches, pleines de ces femmes

soin .

décolletées que mouvementé le parisien crayon de Chéret, annoncent de mirifiques spectacles, des plaisirs exquis. Le Parisien songe à ces affiches tentantes. 11 se laissera séduire de nouveau par la vie. Il aperçoit d’avance les revues de fin d’année où seront si peu habillées tant d’indigènes des Batignolles, les grands bals que l’on donnera dans l’édifice singulier qui fait tourner des verres de couleur rouge sur les ailes d'un moulin imaginaire. Que faire de toi, o Mélancolie? 1! rejette dans le tiroir les lettres jaunies que retient un ruban fané.

Que faire?... Mon Dieu, il reprend son courage et chasse la brume en allumant un cigare extra, se disant qu’après tout, si les hirondelles sont parties, elles sauront bien revenir.

De huit à neuf heures, un grand calme tombe sur la Ville, un repos se fait le long de nos rues, places et boulevards.

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