MIT
ce qui ue demanderait qu’à s’épanouir, tu amortis, tu dessèches, tu détruis, maudit Hiver!
Joyeux Hiver, tu rends aux nerfs et aux muscles l’élasticité, car tu nous rappelles que la vie est un combat, tu nous forces à exalter notre attitude triomphante, à nous défendre contre toi par une escrime savante, et à te vaincre; notre sang circule avec plus de violence dans nos artères, nos fronts se baignent avec joie dans ton atmosphère glacée, Hiver béni!
Morne Hiver, sous ton souffle périssent les choses douces, humbles, petites, les mignonnes choses, pareilles à des oiseaux frileux !
Joyeux Hiver, grâce à toi vivent pleinement les êtres robustes, les baleines monstrueuses et les ours blancs, et les hommes velus couverts d’une pelisse!
Morne Hiver, In tiges la nature et tu éteins le Soleil !
Hiver joyeux, tu suscites Paris et tu rallumes ses lustres!
IIIVEK.
A bas r Hiver !... Vive l’Hiver!..
C’est, en poétique dialogue, la grande querelle des frileux, dont la peau se hérisse sons la froidure, el des anti-frileux, qui estiment une belle gelée à l’égal d’un réconfort an l. Seulement, par un bizarre illogisme, ce sont souvent les mêmes gens qui, ayant geint contre la chaleur
de l’été, geignent encore contre les rigueurs <lc l’hiver. Ce sont ceux qui détestent les extrêmes en tout, et voudraient, s'ils sont idylliques, un éternel printemps, et s’ils préfèrent l'élégie, un automne perpétuel.
Pourtant , bonnes âmes, le printemps el l’aulonine, sous leurs bénignes apparences, savent p ter aussi bien que l'hiver, et les cholériques étés font parfois augmenter de notable manière
les frais de succession.
Comme chaque âge a ses plaisirs et ses peines, chaque saison apporte avec elle ses douleurs el ses allégresses. L’hiver est tout a la lois moine et joyeux. Paris, seulement, dans le somptueux
décor des fêtes de saison, avec son Noël, son Nouvel An, son Carnaval et sa folle Mi-Carême, peut donner à l'hiver le brillant qu’il comporte ; en même temps, par un retour singulier, c’est la seule saison où Paris sente vraiment s’émouvoir, en ses entrailles de pierre, cette chaleur d’âme qui s’appelle la Charité.
Salut donc, o Hiver, saison parisienne. Siffle, souffle, tempête! Les belles dames danseront au profit des pauvres hères ; les beaux messieurs patineront sur le lac glacé, afin qu’un louis d’or luise dans les mansardes.
Seniemenl, joyeux Hiver, ne sois pas trop morne, ne te décore point de trop de glaçons. 11 est inutile de nous envoyer en Sibérie sous prétexte que nous sommes présentement amis de la Pmssie. Personne ne te saurait gré de cet excès de zèle, messire Hiver!
Après la Noël , dont les agapes familiales
HIVER
inaugurent délicatement l’hiver, après les vives joies des enfants approchant émus des pins chargés de surprises, une période malheureuse s’ouvre pour le Parisien.
11 ne voit plus le charme des devantures de poupées, où de petites femmes habillées comme de grandes personnes montrent , sous leurs chapeaux fantasques exagérant la mode , des cheveux en broussailles blondes, des yeux bleus ou noirs, frimoussettes qui semblent murmurer : « Venez à nous! Achetez-nous ! » Il ne regarde même pas les boutiques, où des masques extravagants épanouissent leurs faces à longs nez rouges, à barbes ultra-crépues, à lèvres épaisses, à pommettes en saillie, à orbites vides, visages immobiles et inquiétants, qui attendent et espèrent des yeux humains et le souffle de la vie, tandis que des polichinelles, pendus par la tête, agitent au moindre heurt leurs jambes disloquées.
Le Parisien ne veut rien voir, obsédé par la terrible obligation du Nouvel An, par les allées el
venues du facteur, suivi de l’innombrable armée des quémandeurs.
On pourrait peindre un paysage moral en teinte sombre, si l’on jetait un regard dans l’Ame du Parisien exaspéré.
Mais un autre paysage, extérieur et sinistre, le plonge dans le désespoir. Sa Ville est soudain encombrée par les petites baraques qui ont poussé sur les trottoirs, comme des champignons monstrueux, comme des excroissances ou des verrues, des furoncles et des anthrax. Encore supporterait-on cette maladie, si, de tous les hospices, de tous les refuges, lâchés par une administration peu prévoyante , ne s’évadaient (répugnant spectacle humain) toutes les misères, tous les vices et toutes les houleuses maladies. Une armée de mendiants, de loqueteux, de déguenillés, de crasseux, d’éclopés, de manchots, de boiteux; des têtes lépreuses enveloppées par des linges sales, des enfants aux yeux couverts de taies, des figures tachées
de croûtes, tous les francs-mitoux et les rifodés surgissent on ne sait d’où, envahissant les rues, les boulevards, obstruant la porte des églises. O jour de deuil, de désastre et de peste! Dans Paris devenu hideux, parmi nos paysages nobles, on lâche une cohue hétéroclite (pii abuse de
la pitié en soulevant le cœur.
Que peut gagner la charité à ces désastreuses exhibitions, à ces bruyants étalages des vices bas
et des misères louches?
Holà! pourquoi choisir cette époque de l’année pour livrer la plus belle des grandes villes à l’assaut abracadabrant des culs-de-jatte? Ce spectacle ignominieux indique, par une antithèse méphistophélique, les jours où le plaisir entre en scène, P aurore du Carnaval —
0 parfaite orgie de la Cour des Miracles ! C’est le Jour de l’An ! C’est le jour où le Parisien songeur s’efforce d’équilibrer son budget dont le Doit déborde l’Avoir, et où son humeur belle-
donneuse se sent crispée, en sortant de chez
NUIT
Koissier, par* la honte noire d’un décor encombré de vilenies et de mendicités exubérantes. Pauvre Jour de l’An !
Un peu avant minuit, le théâtre éteint sa rampe, souffle sur ses girandoles, lançant au dehors, en éventail, ses spectateurs qui, bien emmitouflés, hèlent des voitures. Soudain, le boulevard, tiré de son calme, a l’air enragé. Un tourbillon de liacres, de coupés ou de cabs anglophiles, qui sommeillaient au bord du trottoir, s’éveillent pour une furia de grand train.
C’est surtout vers l’ouest qu’ils vont. Un grand nombre tournent à la rue Taitbout afin d’enfiler à triple allure le boulevard Haussmann. Voici presque une course effrénée, dans cette avenue sombre sous les rares becs de gaz, tandis que les boutiques, étant closes, ne sauraient plus offrir leurs prodigalités de lumière aux trottoirs désormais obscurs.
Au carrefour où se dressent les grands magasins, eu lesquels, œils nocturnes, veillent
derrière
Pz-Kt
LJE
les vitrages quelques
îs électriques espacés, au continent de la rue Tronche!, de la rue Auber et de la rue du Havre, vers minuit, on ne voit que passants alïolés essayant d échappé) aux
NUIT
furibondes et menaçantes charges de cavalerie nocturne. O11 dirait une chasse «à courre : pareils à des cerfs inquiets, les hommes bondissent entraînant les biches, leurs compagnes. Cependant, les coupés élégants fuient et se succèdent vers le quartier de l’Arc de Triomphe ou le Parc Monceau, sans souci des piétons fracassés.
L’horloge pneumatique, lunesque ligure, a Pair de sourire de côté à ce singulier spectacle, avec ses deux aiguilles qui marquent minuit un quart.
Plus loin, sous la pâle clarté de l’astre des nuits, l’église de la Madeleine, prise du boulevard Malesherbes, offre un décor magique d’Opéra païen : gigantesque aspect d’édifice qui se profile en perspective grandiose, les colonnes se détachant sur le ciel, dans un conflit d’ombres et de lumières monumentalement projetées.
On attend le coup d’archet par lequel un imaginaire chef d’orchestre peuplerait de chantantes
HIVER
théories ou de danses sacrées ces portiques au seuil desquels se lit l inscription Sonnette de nuit pour les Sacrements.
Mais à quelques pas de cette évocation grave,
antique et tragique, sur le pont de l’Europe, une inexprimable féerie moderne est gratuitement offerte aux passants de nuit. Sous les quatre grands frontons triangulaires de la gaie, et, en avant, jusqu’au léger pont suspendu qui arbore des signaux multicolores, une profusion de lunes blanches, toutes les lunes de Saturne et de Jupiter semblent tombées la pour la joie d< s yeux. Autour d’elles papillotent et glissent les
lanternes des locomotives imitant les étoiles
filantes : au-dessus d’une de lumière tamisée par
immense clarté bleue la cage de verre du
grandissime hall, la vapeur, sortant des tuyaux semblables à des Vésuves en miniature, sème des nuages, cumulus blancs ou nimbus sombres qui
NUIT
roulent au gré des vents, et où parfois des escarbilles enflammées lancées en brefs zigzags figurent le passage subit de la foudre.
Singulier paysage céleste qu’on verrait en bas ! Coin de firmament, morceau d’Empyrée dégringolé dans l’enfer d’une gare, afin de démontrer aux partisans de l’antiquité que le moderne peu! être non seulement joli, non seulement brutal, mais grandiose et formidable.
Un train transatlantique immense s’ébranle sur le ([liai comme un long animal annelé, quelque étrange bête à mille pattes, un apocalyptique dragon aux yeux jaunes ouverts dans la nuit et qui s’élancerait afin de courir vers la mer ; parallèlement à ce chimérique monstre, deux menus trains de banlieue, les trains de minuit trente-cinq, joutent de vitesse, fous et jappant du tuyau comme deux petits chiens têtus qui poursuivraient un gros gibier.
Vers la rue de Rome, à travers les grilles, ou voit paisiblement monter, à l’aide d’un cheval de