III VE H
Sous la solennité d’une porte eochère,
s’enca¬
drent deux de la
gardiens
paix .
au
enfoncé sur les yeux, le c<
repos entre deux tours d’ilot, roi des, encapuchonnés, semblables à des pénitents noirs, parlant d’une voix liasse qui relent it quand même dans le silence fri >i< I .
De rares passants, le chapeau relevé jusqu'aux
oreilles, encore pareils à des pénitents déguisés en gentlemen, vous croisent vite, vite, et fuient, mettant au port d’armes dans la poche de leur paletot leur canne semblable à un cierge mort.
Un fiacre roule avec fracas, au trot furieux d’un cheval fouetté rondement (ou carrément), qui réclame l’avoine, et, sentant devant son nez l’espace libre, lui l’habitué des carrefours obstrués, s’y précipite avec un ressouvenir de ses prouesses de jadis, du temps qu’il était brillamment coté parmi les pur sang, sur les books des courses de Uongchamps, d’Auteuil, de Chantilly. Pauvre canasson !
Les bancs de bois prolongent des ombres bizarres de trapèzes sur le trottoir. Un kiosque, à demi éteint, fait miroiter dans la nuit froide des annonces pharmaceutiques : remèdes contre la phtisie et la toux. C’est une anatomie d’homme au visage torturé qui étale ses poumons disséqués : horreur! on tousse par suggestion rien
il l VE H.
De-ci de-là, une fenêtre éclairée ouvre un œil de cyclope dans le noir visage des maisons closes, muettes. Deux heures et demie! Ce n’est pas une soirée, une fête, un bal. Pourquoi cette lumière isolée? On évoque des scènes d’intérieur : amour, naissance, mort? Que peut faire, à cette heure, cette créature humaine qui veille là-haut? Le jeu, l’ivresse ou le travail, ou encore une élaboration de suicide? Un drame, une comédie, un vaudeville?
Plus loin, façade illuminée. Une porte haute, large, lourde, s’ouvre brusquement; un couple apparaît : près du monsieur tout noir, la dame toute blanche, soulevant des deux mains sa robe et son manteau, court aussi vite que le peuvent ses deux petons engoncés de snow-boots vers un coupé dont un laquais respectueux tient la portière ouverte. Cloc! fait la porte lourde; clac! fait la portière qui se ferme; clic! fait le fouet du cocher. En route!
Un ivrogne, ronchonnant en sa rogomme et
NUIT
chantonnant des mélopées indistinctes, zigzague, tangue et roule d’un trottoir à l’autre, essayant d’orienter sa marche — oh! marche déconcertante ! — vers quelque domicile lointain qu'il n’atteindra point, car, après tout, il n’existe I )eut-être pas !
Au galop (non pas au grand trot, au vrai galop), passe avec un trinqueballement de ferrailles quelque voiture de boucher. La toile qui couvre les cadavres de veaux et de moutons se soulève au passage, offrant la vision d’un pied exsangue ou d’un ventre ouvert plein de graisse blanchâtre. Un boulanger, poussant le « ban » ou le « üüi » traditionnel, travaille dans sa cave ; on l’aperçoit, à travers le soupirail, secouant, demi-nu, des serpents de pâte informes, tandis qu’au-dessus de son toit, trouant la voûte lourde du ciel clouté d’étoiles, tourbillonne une noire fumée, fumée de four, fumée de pain, fumée de rêve pour tant d’êtres (pii, s’étant couchés avec la faim, essayent de dormir le
HIVER
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mauvais sommeil, là-bas, vers les barrières, recroquevillés sous la froidure....
Comme elles étaient blanches ces épaules féminines, ces gorges où des fleurs se mouraient calmement ! Comme le cotillon entraînait en un kaléidoscope les habits rouges et les robes bariolées, parmi les accessoires étranges de formes et de tons! Comme on respirait des arômes troublants, des parfums presque vénéneux, et voluptueux et fous, ou brutalement évocateurs, durant la mondaine fête nocturne! Et connue on sentait s’ébaucher en son âme maladive, ame de serre chaude, de tropicales ou tendres idylles, devant tant de femmes en plein éclat, et tant de jeunes filles quêtant un mari !
La neige tombe, tombe! Et la nuit noire devient claire. Dans le grand silence opaque, la neige tombe, tombe sans bruit. Pas un souffle de veuf ne disperse les flocons étoilés. Ils s accumulent
NUIT
doucement, ceux qui sont en fleurs connue ceux qui sont en aiguilles; ils s’accrochent aux toits, ne voulant point descendre trop vite vers la terre noire, ils s’attardent sur les balcons, ils s’arrêtent aux corniches, ils mettent des manteaux de peluche sur la statue de la République, sur le lion populaire, et couvrent l’urne sacrée de leurs célestes bulletins blancs, place du Château-d’Eau. Le gigantesque groupe prend un très curieux aspect. Les lignes deviennent diffuses sous cette enveloppe d’ouate; la statue ressemble à quelque Sainte Vierge dont le manteau lourd s’évaserait jusqu’à ses pieds, tandis que le lion saharien devient un ours immobile, paisible et blanc.
La neige cesse, étalant un tapis immaculé, et maintenant toute lumière émane d’elle. C’est comme si l’on avait allumé une rampe de théâtre alors que les frises sont éteintes : les ombres sont en haut. Les candélabres coiffés d’un casque de frimas ne versent plus qu'une lueur trouble, à leur pied, sur une faillie circonférence. C’est
HIVER
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la neige qui illumine désormais les balcons et les toits. Le paysage nocturne, en décor, s’éclaire subitement à l’envers.
Les arbres tordent délicatement leurs bras blancs, comme s’ils étaient des pommiers ou des pêchers en fleurs ; ils se sentent réchauffés par la douce neige, et, vêtus d'une fourrure norvégienne, se moquent des morsures hivernales!
Une béatitude immense s’épand sur la ville. Quelque silencieuse que soit la nuit, toujours un ronron vague, une poussée d'haleines vivantes trouble la paix; mais, quand la neige envahit Paris, plus rien ne se peut entendre : le bruit dort.
Pas longtemps. Bientôt une équipe de balayeurs surgit, on ne sait d’où, guidée par un cantonnier qui les aligne sur un rang, balai au poing, et les numérote comme on numérote une compagnie au régiment. Puis, sur un ordre, ils se dispersent, et soudain, on entend tlic-flic-tlic : c est la neige
si blanche, si pure, la neige d’hermine, qui sous les balais devient noire, et va rouler vers l’égout.
Voici le dégel. One pluie grasse tombe du ciel, tombe des toits, une pluie qui semble de suie par la nuit sombre, et qui vient se mêler au gâchis ténébreux du sol. Paris devient un marécage; les murailles suintent comme des grottes : on voit, à la lueur du gaz, le long des parois, les traînées humides, où l’on dirait qu’une armée de chenilles a passé. Sous les balcons, au bord des corniches, pendent des stalactites de glace.
Vers la place de l’Opéra, dans l’ignoble délayage du dégel, dans le parfait infâme fait du sel que projettent les cantonniers et de la neige fondue sous les roues des voitures, la nuit demeure claire sous de larges fenêtres épandant leurs lumières. C’est le cercle. Au bord du trottoir stationnent les coupés, dont les cochers sommeillent.
HIVER
Et quelques errants de la vie, des va-nu-pieds, des gueux , surgissent et passent, tournoyants et vagues. Ils regardent avec envie les balcons des riches qui s’égayent dans la soie et le velours. Peut-être vontils vers ces horribles paradis artificiels, vers ces bouges inouïs où des alla h s de bas étage, de vils mahomets offrent l’amour d’ordes houris; ou bien vers ces garnis extraordinaires en lesquels, moyennant deux sous, ils trouve¬
ront dans un drap de lit non renouvelé depuis
NUIT
trois mois une place abjecte mais encore toute chaude, abandonnée tout à l’heure par quelque prédécesseur matinal !
Les vaincus de Ja vie aux longues faces pâles Marchent, ratatinés sous les lourdes rafales,
Toute la nuit, sur les bitumes et trottoirs,
Perdus, hâves, maudits, ténébreusement noirs.
C’est la procession des fantômes du Dante,
Saccadée — allegro parfois, parfois andante —
Selon que le sommeil ou la fièvre les prend :
Les pavés sont si durs et Paris est si grand !
Où vont-ils? nul ne sait. Ils errent noctambules Jusqu'au lointain moment des premiers crépuscules. Les uns sont des zingueurs sans ouvrage, chassés De leur hôtel garni; d’autres, des cœurs blessés Fuyant le lit vidé de l’ancienne délice;
D’autres sont des fuyards hantés par la police;
D’autres, filles de joie ayant perdu l’espoir De trouver un suiveur qui les suive ce soir....
Des balayeurs portant le balai sur l’épaule,
Des repris de justice en rupture de geôle....
Noir monde ! Se traînant sur leurs maigres talons,
Ils regardent, parfois, d’en bas, tous ces salons Aux balcons ruisselants de lumière, où l’on joue....
Et se sentent frémir de haine dans la houe !
HIVER
Et pourtant?... De ce cercle, un jeune homme défraîchi, les yeux caves, sort brusquement, et, repoussant les cochers qui font leurs offres de service, s’enfuit, battant 1 air de ses mains, marchant sans précaution, à grandes enjambées, dans la boue. 11 gagne une rue déserte, s’appuie au mur, et là, sanglote dans son mouchoir.
Au passage d’un coupé lancé au trot, les lacs de boue éruptionnent subitement, connue des geysers. Malheur à ceux qu’elle atteint, cette fange étonnante qui, au dire d un ironique, a la propriété de devenir noire sur les vêtements blancs, et blanche sur les vêtements noirs!
Les grands froids enfin sont venus. Le sol brille éclatant sous une lune implacable. Bassins et lacs sont gelés, el la Seine qui charrie formera
bientôt au milieu de Paris un glacier de trois
NUIT
lieues, longueur humiliante pour les Pyrénées el les Alpes. Les chimères de la fontaine Saint-Michel portent des barbes de glace, les sirènes et les tritons de la place de la Concorde se sont gentiment coiffés de blanches perruques de gemme, et revêtus de manteaux en cristal opaque : capricieuses stalactites, stalagmites imprévues, négligées des touristes que Joanne guide en leurs excursions , mais longuement contemplées du Parisien avec des yeux mouillés... plutôt par le froid que par l’émotion d’artiste.
Paris est devenu un pôle Nord, un Mont Blanc fantaisiste. Salut aux alpinistes spéciaux dont le pied peut escalader sans défaillance les pentes glissantes de la rue des Martyrs ou de la rue Pigalle; mais quel prix offrira-t-on, quel alpenstock d’honneur à ceux d’entre eux qui ont ascendé, sous la bise des cimes, la rue Lepic et la rue Tholozé, ce couloir d’avalanches, où tant de braves ont mordu la poussière de givre, mêlée de la cendre que versent les concierges!
HIVER
Cent mille Parisiens projettent une promenade à pied sur la glace du lac ; les gamins rêvent glissades au bassin des Tuileries ; le monde élégant attend la fête de nuit an Cercle des patineurs.
Autour
de violents feux de coke, au quai de
la Râpée , les loqueteux viennent se presser ;
fantastiquement
éclairés, ils se
chauffent avec
une vague allure d’islandais calmes obseï vaut un volcan percé inopinément dans la neige.
NUIT
(7 est. nuit de bal à l’Opéra, be centre de Paris
palpite comme un cœur en fête.
Pour répondre à l’illumination de l’Académie nationale de chahut , tous les cabarets, grands, petits et moyens, font flamber le gaz à bec ouvert.
Sur la place de l’Opéra une vie intense, un grouillement bariolé. D’un peu loin, avoir l’édifice,
on dirait une fournaise blanche et jaune, où
des êtres polychromes viendraient s’enfouir aiin d’échapper, dans un autodafé volontaire, aux âpretés de la bise glaçante. On 11e sait quel sombre ennui les pousse à ce suicide. Ils y vont.
Mais ces allées et venues, ces entrées et ces sorties, et, sur le large escalier, la descente de tout ce kaléidoscope de couleurs — que domine, hélas ! le noir des habits, — forment une sorte de feu d’artifice d’hiver, où les pierrettes seraient des fusées, les pierrots des chandelles romaines, et les arlequins des soleils. Mais pourquoi toujours l'encadrement sinistre de tant de gens vêtus en employés des pompes funèbres? Malgré les
HIVER
polichinelles multicolores et les clowns à 1 anglaise, on serait disposé à demander d’une voix basse et triste : « Où es! le corps 7 »
Au sortir de cette féerie, — où l’on s embête a mort de près, mais qui apparaît égayante de
loin, la lune étant couchée, la nuit semble
profonde sur les ponts, tandis qu’avec un murmure frôle de soieries qu’on froisse, les glaçons qui descendent se frôlent entre eux doucement et flirtent longtemps ainsi avant d’en arriver a l’union indissoluble. Ils s’éclairent en rouge ou en jaune selon qu’ils passent sous 1 arche, ou stationnent à la pile du pont. Debout sur son bateau, un homme les écarte a laide d un ci oc. Très silencieux, il reste insensible à la frissonnante musique des banquises, friss-friss-friss, mélopée norvégienne sans doute, pareille a la plainte du vent dans les sapins, durant les nuits immenses du pôle mélancolique.
NUIT
Au-dessus de cette embâcle qui se prépare, le spectre d’une ancienne débâcle surgit dans la nuit. Avec ses trous sur le ciel noir, ses arbres dépouillés qui se tordent au troisième étage, son aspect de ruine, chancelante déjà, mais résistant encore au néant, c’est le vieux palais de la €0111' des Comptes qui dresse sa silhouette calcinée à côté des amoncellements de glace que roule la Seine. O antithèse sinistrement éloquente! En face des rigueurs du froid, les fureurs du feu !
Parfois un phénomène céleste survient du côté du nord, derrière la Butte Montmartre. Une vaste lueur empourpre le tiers du ciel, et noie les étoiles. Des mouvements se produisent dans cette masse lumineuse; ce sont des fulgurations, des élancements, des oscillations et des reploiements bien connus des voyageurs qui sont allés vers le pôle. Une aurore boréale? Oui et non : c’est une aurore boréale parisienne.... Quelque usine ou
HIVER
grand chantier de bois flambe vers Saint-Denis.
Dans nn « ah! ah! » de trompe, passent les voitures des pompiers, secouant des torches au-dessus de leur bizarre attelage. Les casques brillent, et la longue échelle apparaît comme le squelette d’un monstre antédiluvien.
Non loin du cimetière, les deux prisons, la grande et la petite, se regardent impassibles, bien que leur solitude nocturne soit troublée. Sous la maigre lueur des becs de gaz une loule ondule. Des cavaliers se roidissent sur lems chevaux qui piaffent.
Des hommes, portant des lanternes, tirent d’un fourgon une sorte de charpente. l!n triangle soudainement luit. Tout près, une voiture attend. La foule ici est silencieuse ; à peine, de temps à autre, entend-on le cliquetis d’un fourreau de sabre, ou quelque commandement bref donné à voix basse; un peu plus loin, des cris sauvages,
NUIT
des chants bizarres , ignobles , s’élèvent . La grande porte ne va pas tarder à s’ouvrir.
En face, à la Petite-Roquette, on aperçoit les vasistas du dernier étage peuplés de tètes. Ce sont les employés et les geôliers qui se payent ces avant-scènes de balcon.
On croirait, à distance, dans la pénombre, voir des crânes d’anciens guillotinés , venus d’outre-tombe pour saluer le nouveau.
Sinistre paysage !
Près des ponts, non loin de celte place Maub\ comme les spécialistes du vagabondage et du crime appellent la place Maubert; puis dans la rue Mouffetard et les sinistres alentours du Panthéon ; puis encore à travers les rues Galande, des Anglais ou de la Huchette, le Paris nocturne devient effrayant. Des murailles lépreuses cachenl des garnis redoutables ; d’horribles boutiques de vins offrent aux regards des audacieux
touristes une humanité singulière, que marquent le vice et la misère.
Et là-haut, sur votre Montagne , o Sainte Geneviève, s’alourdit un silence sépulcral parmi des ruelles où l’on croit sentir le péril dans épaissie .
rues du vieux
l’ombr Certaine Paris, la rue Beaubourg
la rue de Venise,
de tumulte, donnent I
rues
NUIT
sensation du sabbat du Brocken, où les truands se marient aux sorcières dans une tempête de blasphèmes ou d’immonde allégresse.
Un contraste brusque rend parfois plus atroce le spectacle de ces êtres qui, pour un sol ou deux, peuvent passer la nuit sur des marches d’escalier : c’est que ces demeures vouées aux escarpes et aux sans-chemises, en attendant la pioche des démolisseurs , furent jadis des hôtels de beaux seigneurs et de gentes dames, au temps du grand siècle ! Sous leurs lèpres actuelles, ces maisons montrent encore des délicatesses d’architecture, avilies, comme un marquis tombé dans la boue et qui exhiberait ses parchemins contaminés par les ordures de ses poches de vagabond.
Le mur de Mazas, la nuit, devient effroyable ; déjà lugubre le jour, il s’exagère encore dans l’obscurité. Mais c'est en suivant cette prison