‹ Paysans et ouvriers depuis sept cent ansChapitre 12 sur 52 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Salaires des paysans et des domestiques de 1525 à 1600.

Diminution des salaires au xvi* siècle. — De l'avènement de François I*"" à celui de Henri IV la paye du manœuvre se réduit de moitié. — Comparé au moins fortuné de ses ancêtres, le journalier de 1576-1600 reçoit un salaire inférieur d'un tiers. — Détail des rémunérations quotidiennes des faucheurs, laboureurs, vendangeurs, terrassiers, bûcherons, etc., dans les diverses provinces de io26 à 1600. — Le xvi« siècle marque le triomphe des propriétaires fonciers et la déroute des travailleurs. — Valeur respective du travail et de la terre depuis le xm* siècle. — La baisse des salaires atteint les domestiques autant et plus fortement que les journaliers. — Cette dépression des gages est lente et régulière. — Médiocrité des salaires des femmes. — Les servantes ont été les privilégiées de la civilisation moderne. — Baisse de la paye des journalières, analogue à celle des manœuvres. — Tarif de la journée des vignerons et jardiniers depuis 1200 jusqu'à 1600. — 11 subit au xvi* siècle la dépréciation générale.

Prix payés pour la culture des vignes à la tâche. — Les maxima sont atteints au commencement du xv® siècle. — Valeur des autres travaux agricoles, exécutés à façon, de 1200 à 1600 : battage des grains, labourage des terres, fauchage de l'herbe ou des blés, etc. — Tous sont beaucoup plus chers durant la période de 1200 à 1525 que de 1525 à 1600.

Avantages matériels que la force des choses, au moyen âge, avait procurés au paysan : droit d'usage dans les forêts. —

Gratuité presque absolue du bois, pour le chauffage, la construction, les meubles, etc. — Droit de vaine pâture; jouissance banale de presque tout le territoire pendant une partie de l'année. — Vérité ancienne de la loi de Malthus. — Chiffres infimes des redevances forestières. — On défriche encore à la fin du xiv° siècle en incendiant les forêts. — Bas prix de certaines superficies boisées au xvi* siècle. — Empiétements ordinaires des paysans riverains sur les bois. — Bornes qu'on oppose, à partir de 1530, à la déperdition des arbres. — Traditions du communisme foncier dans les campagnes. — Différences entre la propriété complète du bétail et la propriété limitée du sol. — Le possesseur d'une prairie n'en jouit que de mars à juillet, chaque année. — Préjugés relatifs à la nécessité des pâtures banales.

Jamais le salaire des paysans n'avait été au moyen âge aussi élevé que dans la seconde moitié du XV® siècle ; jamais, dans les temps qui vont suivre, il n'atteindra des chiffres équivalents, pas même de nos jours. Dès le règne de Louis XII (1498-1515), les dépenses du prolétaire, comparées à ses recettes, accusent une situation moins favorable : Finfluence de la crue de population se manifestait.

Le journalier qui gagnait 3 fr. 60 sous Charles YIII, ne gagna plus que 2 fr. 90 sous François I", 2 fr. 25 sous Charles IX et 1 fr. 93 à l'avènement de Henri IV. Le laboureur de la fin du xvi^ siècle n'avait ainsi, pour vivre, qne la moitié de ce qu avait eu son aïeul, cent ans auparavant. Il n'avait guère plus des deux tiers de ce dont avait joui le moins fortuné de ses pères depuis le milieu du xiv** siècle. Le salaire, sous Henri III, oscille depuis 1 fr. 27, prix d'un vendangeur à Issoudun, jusqu'à 3 francs, prix d'un journalier de Bour-

gogne. Nourri, le manœuvre doit se contenter en moyenne de 90 centimes à cette époque, tandis qu'un siècle plus tôt il recevait 1 fr. 80, et que 50 ans avant il touchait 1 fr. 20. Une paie quotidienne de 1 fr. 60, encore assez ordinaire en 1510, est tout exceptionnelle en 1545 pour un journalier 7iourri\ le seul à qui nous la voyons accordée, à cette date, doit en retour un service particulièrement pénible : il soigne les pestiférés à Montélimar.

Le xvi^ siècle, qui vit le triomphe des propriétaires fonciers, vit aussi la déroute des travailleurs manuels; tandis que le xv^ siècle, où les terres étaient tombées presque à rien, avait été l'ère la plus avantageuse pour les salariés. Veut-on se rendre compte de la valeur respective du travail et de la terre? Rapprochons les moyennes du revenu de l'hectare labourable de celles du salaire tlos manœuvres. Au xnf siècle et jusqu'au premier quart du xiv*" — époque oii le sol labourable n'est que très partiellement dans le commerce, — le gain annuel du vilain correspond au revenu annuel de 8 hectares, puis au revenu de 19 hectares (1326-1350); enfin, au xv° siècle, le journalier est aussi riche avec sa paie que le propriétaire oisif de 32 hectares. Cet état de choses, il est vrai, ne dure pas longtemps; le travailleur ne gagne déjà plus, à l'avènement de Louis XII, que l'intérêt de 19 hectares, puis de 15 hectares et demi en 1600. Quelle qu'ait été, depuis cette époque jusqu'à nos

jours, OÙ l'hectare rapporte 50 francs, la hausse du sol cultivé, le salaire de notre journalier actuel à 750 francs égale l'intérêt de 15 hectares, et le travail par conséquent est plus apprécié, par rapport à la terre, qu'il n'était il y a 300 ans.

La dépression des gages au xvi® siècle ne se produit pas brusquement; elle n'est le résultat d'aucune catastrophe, d'aucun krack dans la fortune publique; au contraire elle s'accentue en raison inverse des progrès de cette fortune et procède insensiblement comme une mer qui se retire. L'avilissement des salaires atteint au même degré presque toutes les professions : le domestique de ferme, au lieu de 306 francs en 1500, ne reçoit plus en 1600 que 150 francs; le domestique de ville ou d'intérieur, au lieu de 282 francs, n'en touche plus que 120. Tous ces chiffres sont formulés, ainsi qu'on l'a expliqué ci-dessus, d'après le pouvoir d'achat de la monnaie. Nominalement, intrinsèquement, le prix du travail s'élève à la vérité de 33 p. 100, mais le prix de la vie augmente de 200 p. 100.

Les servantes qui, de 1476 à 1525, avaient 138 francs et qui, à ce taux, étaient beaucoup moins payées que celles d'aujourd'hui, dont le salaire est de 210 et de 300 francs selon qu'elles sont employées à la campagne ou dans les villes, les servantes n'ont plus en 1600 que 73 francs. La fille de ferme et la bonne à tout faire sont donc, au point de vue des gages, sans avoir fomenté

aucune grève, les privilégiées de la civilisation moderne, celles qui en ont le plus profité. Du commencement à la fm du xvi^ siècle, la journalière nourrie est passée de 1 fr. 20 à SO centimes. Si elles se nourrissent à leurs frais, les femmes employées aux travaux champêtres n'obtiennent plus que 1 fr. 07 en moyenne, au lieu de 1 fr. 92. Pour prétendre davantage il faut des capacités particulières : une ouvrière en tapisserie se fera 1 fr. 73 à Orléans; près de Nancy on donnera

I fr. 60 à une vigneronne.

Ce n'est pas que les métiers ruraux aient été, plus que les bras du simple manœuvre, épargnés par la crise nouvelle. Les vignerons, dont le salaire moyen est, en 1600, de 2 fr. 50 sans nourriture, étaient payés, cinquante ans avant, 3 fr. 84. Ils avaient gagné 3 fr. 50 au xiv^ siècle, 3 fr. 37 au début du xv° siècle et 4 fr. 50 sous Louis XL

II en est de même des jardiniers à la journée, auxquels on donnait 3 fr. 50 au xiv*' siècle et seulement 2 fr. 10 au xvf. Employés à Tannée, ce genre de serviteurs n'avaient pas en 1590 plus de 227 francs, tandis qu'on les payait 330 francs en 1490.

Par le salaire des vignerons au moyen âge l'on peut augurer que la culture de la vigne coûtait aussi cher qu'aujourd'hui. Il serait facile de s'en rendre compte par la comparaison, à diverses époques, du prix des façons, si les indications des comptes n'étaient souvent trop vagues pour servir

de base à des calculs. Le travail qu'exige le vignoble se divise, comme on sait, en une série d'opérations de valeur inégale. La connaissance détaillée des unes ou des autres — enlèvement des échalas, labourage, taille, recépage, binage, liage des ceps — ne nous instruit pas du total des frais qui seul ici nous importe. Pourtant la culture à forfait de la vigne, lorsqu'elle paraît embrasser l'ensemble des soins nécessaires, durant les douze mois de Tannée, à la préparation d'une bonne récolte, revient en 1202, dans le département de la Seine, à 418 francs l'hectare. En 1350, à Dourdan, dans Seine-et-Oise, elle coule 714 francs. En Normandie elle s'élève, en 1410, à 1 125 francs l'heclare, chiffre extraordinaire qui tenait sans doute à la pénurie des hommes du métier, ceux sur lesquels on parvenait à mettre la main faisant la loi aux propriétaires. A la fin du siècle on ne dépensait plus dans la même localilé (1498) que 756 francs. Mais au xvi® siècle l'hectare de vigne ne représentait que 660 francs de débours à Argenteuil et 540 sous les murs de Paris. Au temps de la Ligue la moyenne, en France, était tombée depuis le centre jusqu'à l'est à 380 francs; le vigneron devait donc se contenter, sous Henri III, d'un gain non seulement inférieur de près de moitié à celui qu'il avait eu sous (^iharles VI et sous Louis XII, mais qui n'égalait même pas celui dont, quatre siècles auparavant, il jouissait sous Philippe-Auguste.

Les autres façons agricoles, rapprochées de leurs

prix actuels, viennent confirmer les observations précédentes. Je laisse de côté tous les travaux malaisément comparables, soit parce qu'ils sont peu définis — défrichement de terres, abattage d'arbres, creusement de fossés, — soit parce qu'ils n'ont plus leurs pareils de nos jours.

Dans la catégorie des ouvrages sans analogie présente rentre le battage dos grains à façon. Il n'existe presque plus en France de batteurs au lléau, ni pour le blé ni pour l'avoine ou l'orge. Si quelques fermiers bretons usent encore, pour leur san^asiriy de cet instrument antique, le nombre en diminue sans cesse et cette besogne, en tout cas, n'est l'objet d'aucun de ces contrats si usités jadis pour la séparation du grain et des pailles. Comparons toutefois la fin du xvi^ siècle avec les quatre cents années antérieures : en 4590 le baltage et le vannage de l'iieclolitre de blé coûtaient 73 cenlimes; au xv® siècle ils avaient valu en moyenne 1 fr. 60, et, dans les deux siècles précédents, i fr. 28.

Il est des travaux champêtres, comme le labourage, qui sont demeurés les mêmes jusqu'à ce jour; il en est, comme le fauchage de l'herbe, pour lesquels les machines commencent à se substituer aux bras, mais qui se font encore exclusivement de main d'homme dans les régions où la petite propriété domine. Ceux-là permettent d'assez exactes assimilations entre le présent et le passé. Or le labour à façon se paie aujourd'hui 2o francs

pour les blés de mars el 50 francs pour les blés d'hiver, dont les semailles sont précédées du passage deux fois répété de la charrue. Ce double labour valait en 1346, à Montauban, 73 francs; il se payait à Rouen, en 1404, 68 francs l'hectare, et en 1588, en Artois, 35 francs seulement. Quant au fauchage des prés à façon, qui se paie environ 15 francs l'hectare dans la Normandie du xix*" siècle, il coûtait jusqu'à 24 francs dans la Normandie du xni^ siècle, et en général 18 francs. Le prix moyen haussa aux siècles suivants et se maintient à 22 francs de 1401 à 1500. A la fin du xvi'' siècle il était descendu à 12 francs.

J'ai essayé de montrer que le moyen âge, par les conditions matérielles où il se trouvait — et non pas par ses institutions sociales ni politiques, ce qui serait dire une sottise, — avait été contraint de payer la main-d'œuvre un prix très élevé et de la payer d'autant plus cher qu'elle était plus rare à l'époque de nos désastres. La même force des choses^ qui agissait alors en faveur des classes laborieuses, en procurant au serf alTranchi la propriété de la majeure partie du sol cultivable, l'avait gratifié aussi, par les « droits d'usage », de l'usufruit d'une autre portion très notable de la terre française : la superficie boisée; elle lui avait conféré enfin, par le « droit de vaine pâture », la jouissance de tout le reste du territoire pendant la moitié de l'année.

Ces deux derniers avantages constituaient, pour le « pauvre homme de labeur » d'autrefois, de

véritables subventions nationales. C'était une propriété collective, une richesse banale, à la participation de laquelle étaient admis tous les citoyens des champs. Notre temps ménage aux non-possédants des subventions d'un autre ordre — telle est l'instruction gratuite; — il dote et entretient sur le budget, cette bourse commune, beaucoup d'institutions d'assistance pour les enfants, les malades, les infirmes, les vieillards, et tout fait prévoir que la part des déshérités est destinée à s'accroître, sinon par les soins du législateur, du moins par l'initiative privée. On objectera que la charité, sous toutes ses formes, n'est pas nouvelle et que le régime féodal, qui l'a pratiquée sur une vaste échelle vis-à-vis des malheureux non valides, abandonnait en outre aux valides, destitués de tout capital, des biens que la civilisation leur a repris. Ce serait soutenir que la civilisation ou du moins le peuplement est un mal, et que, au-dessus d'un certain chiffre, plus les hommes sont nombreux, plus ils sont misérables. C'est la thèse de Malthus, et, jusqu'à notre siècle, il semble qu'elle ait été vraie. L'étude des temps qui ont immédiatement précédé le nôtre en fournit la preuve. Toujours le développement delà population pose des problèmes redoutables, et il ne les résout pas toujours. Pour que notre siècle se soit tiré à sa gloire des difficultés qu'il a eues à surmonter de ce chef, difficultés contre lesquelles nos pères, accablés pendant trois cents ans — de 1525 à 1830 — sous le poids de

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leur nombre, ont vainement lulté, il a fallu des inventions, des découvertes, qui ont changé la face du monde. C'est à ces découvertes contemporaines que nous devons d'avoir pu augmenter la production des marchandises, plus encore que n'augmente le chiffre des hommes; tandis qu'auparavant c'était le contraire qui avait lieu. A ce progrès récent de la science sont dues par conséquent notre richesse et la faculté de créer, au profit des moins favorisés d'entre nous, des subventions artificielles qui remplacent les subventions naturelles d'époques à demi barbares.

Les forêts devaient être, au xni" siècle, dans une telle disproportion, avec la population d'une part, et de l'autre avec le reste du sol, qu'elles ressemblaient, entre les terres cultivées, aux surfaces couvertes par la mer entre les continents. Les arbres n'avaient guère plus de valeur sans doute que les flots de l'Océan. De ce sol commun, de cette étendue « vaine et vague », le seigneur se déclara plus ou moins propriétaire, parce qu'à ses yeux les choses qui étaient à tout le monde n'étaient à personne, et que les choses qui n'étaient à personne étaient à lui. Possession nominale du reste, là même où elle fut reconnue. Gomme il n'en aurait tiré aucun profit, le maître se trouva heureux de laisser, pour quelques francs ou quelques centimes, user et abuser de son bien.

En matière de bois le droit d'usage des habitants fut donc général : usage pour pâtures, pour chauf-

fage, pour charpente, pour meubles et uslcnsiles de toute sorte, aussi bien dans les forets royales que dans les domaines des seigneurs laïques ou clercs. Il en était du chêne dans la fulaie, comme aujourd'hui du moellon qui sommeille dans les entrailles de la terre, et qui n'a de prix que par le travail d'extraction, de charroi, de façonnage, dont il est Tobjet. Les habitants de Perpignan prennent en 1296 le bois dont ils ont besoin moyennant 20 centimes le stère — 80 centimes de notre monnaie; somme élevée et qui n'était payée qu'aux abords d'une ville, puisque cent ans plus tard, dans la même province, de vastes forêts sont concédées à des particuliers avec autorisation d'y mettre le feu, (( pour tuer et mettre en fuite les bêtes sauvages ». Ce mode sommaire de défrichement est encore appliqué dans le Midi au début du xv^ siècle. D'autres [ersonnes, même sans cire propriétaires, obtiennent le droit d'incendier ou de détruire certains bois de leur voisinage, pour détruire en même temps les sangliers et les ours qui les habitaient. Rien qui ressemble moins à nos idées étriquées, à nos économies sordides, sur cet article, que la magnifique prodigalité de nos pères en fait de bois, ilux portes de Paris, en 1346, le roi de France donne au duc de Bourgogne quatre hectares de la forêt de Crécy-en-Brie « pour la construction d'une nouvelle salle à son château »; politesse bien naturelle, puisque l'année précédente ce duc, recevant dans ses Etats le roi Philippe de Valois, lui

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offrait une suite de festins dont la cuisine avait consommé 14 hectares de taillis. Quand on absorbe, pour débiter quelques solives ou faire rôtir quelques moutons, de telles surfaces forestières, c'est qu'elles ne sont pas bien précieuses. Dans le Gard, en 1271, la tuilerie de Campagnoles est louée moyennant une redevance de 6 000 tuiles par an, valant 300 francs d'aujourd'hui, avec pouvoir pour les preneurs de couper tout le bois que bon leur semble, et de faire paître partout leurs bestiaux. A Chéry-Ghartreuve, dans l'Aisne, le seigneur concède même aux riverains (1231) une partie du sol boisé; il en interdit seulement le défrichement, sans doute afin que le droit de chasse qu'il s'est réservé ne devienne pas illusoire. Dès le milieu du \nf siècle, on trouve les populations de la Marche en possession des droits d'usage et de pacage les plus larges dans la forêt d'Aubusson. Une charte seigneuriale reconnaît ces droits en 1263, « sans qu'il soit permis aux habitants de disposer des bois ni pour trafic, ni pour don ». Le seigneur se réserve seulement « un certain lieu de la forêt »; on le cantonne. Plus tard, en pareil cas, ce sont les usagers que l'on cantonnera. Les paysans, pour prix de cet usage, doivent seulement au suzerain une journée de charroi, « un voyage au bois ». Les choses marchaient ainsi depuis des centaines d'années quand, au xv!*" siècle, le procureur fiscal du seigneur — ce fief appartenait alors à la dame de Beaujeu, fille de Louis XI — voulut

troubler les vilains dans leur jouissance. Do là, entre les officiers de la princesse et les usagers, un procès où ces derniers obtinrent d'ailleurs gain de cause.

Dix-sept paroisses de l'arrondissement d'Avallon louent en 1319 le droit d'usage dans la forêt d'Hervaux; elles pourront y couper « tous bois qui leur seront nécessaires » moyennant un cens annuel de 10 deniers par feu. Au xiv" siècle ces 10 deniers valent 1 fr. 75, moins d'une journée de travail; au xvm° siècle ils vaudront 8 centimes. Pour une poule et 5 deniers par tète et par an, les paroissiens de Parassy, en Berry, obtiennent la libre possession de la forêt qui les entoure. Ces « concessions », il faut le dire, ne sont en général que des « reconnaissances » de droits plus ou moins obscurs, plus ou moins anciens, qui s'affirment et se précisent. Les gens de Jumièges et de Braquetuit, en Normandie, soutiennent, dans un procès de 1579, que la forêt est commune entre eux et l'abbaye à qui nominalement elle semble appartenir; que, moyennant un sol par an et par famille, ils y ont droit de pâture, de chauffage et (le glandée pour leurs porcs.

Outre ces droits d'usage et de pâturage dans les bois seigneuriaux, les campagnards possèdent en propre une grande quantité de bois communaux; soit qu'ils en jouissent de temps immémorial, soit qu'ils leur aient été abandonnés par des traités en bonne forme. Le revenu des forêts demeure, en

bien des localités, si minime au x\f siècle que ces « accords » ne sont guère onéreux au détenteur du fonds. En 1573, les herbes d'une forêt entière, celle de Fletz, en Limousin, ne sont afTermées à nouveau que pour 10 sous et 2 poules (à peu près 7 francs par an). Le cens féodal des habitants de Ghalonnet, en Franche-Comté, pour droit d'usage dans les forêts royales, ne s'élève en 1584 qu'à 6 centimes par personne.

Le seigneur de La Rochefoucauld avait « accordé à toujours » au xm^ siècle, aux riverains de la forêt de la Boixe, en Saintonge, dont il était propriétaire, le droit de pacage à raison de 2 deniers — soit intrinsèquement 18 centimes — par chaque bœuf ou vache avec son veau. Il crut évidemment faire un bon marché, el les riverains crurent en faire un mauvais, puisqu'ils prétendaient avoir ce droit pour rien. Ils n'acceptèrent l'arrangement que parce qu'ils ne purent faire autrement, « n'ayant, disaient-ils, d'autre justice à laquelle il leur fût loisible de recourir ». Au xv° siècle les vassaux jouissent non seulement du pacage, mais aussi du chauffage dans la forêt; un procès leur est intenté à ce sujet par les seigneurs, qui le perdent. Les juges transforment seulement les 2 deniers de jadis en une redevance de 36 litres de froment, à payer par chaque « laboureur à bœufs », quel que fût le nombre de ses bestiaux, et de 18 litres par chaque « laboureur à bras ».

En 1515, nouveau procès, puis en 1634, puis en

1740; chaque siècle voit renaître d'interminables litiges. La rente en nature avait été, clans l'intervalle, reconvertie en numéraire; mais, comme la dépréciation du numéraire était continue et que le prix du bois suivait une progression constante, elle était devenue presque nulle. En même temps la population augmentait; par suite le droit d'usage devenait plus onéreux à celui qui le supportait. Au xvn*' siècle une douzaine de paroisses envoient leur bétail à La Boixe; chaque matin des caravanes de bœufs, de vaches, de porcs et de moutons se dirigent en longues files vers la forêt. Le seigneur trouvait toujours qu'on prenait trop de bois ; les usagers n'en avaient jamais assez. Pour 6 fours banaux, dont le revenu était insignifiant, on employait annuellement 70 000 fagots, qui très probablement ne servaient pas tous à cuire du pain. En 1759 La Boixe ne rapportait au propriétaire que 5 400 francs par an, et sa contenance était de 1 330 hectares.

Certes elle avait été dans le principe beaucoup plus étendue. Les cultivateurs ne se contentaient pas de tondre le sol forestier à mesure qu'il se repeuplait; ils s'en emparaient tout doucement, d'âge en âge, et le défrichaient à leur profit personnel. Les « accrues », accroissements, ou, pour mieux dire, les empiétements des riverains étaient chose si prévue, si naturelle, que souvent dans des chartes on règle d'avance de quel seigneur ils relèveront. Rarement il arrive que le châtelain songe

à placer des bornes, pour empêcher de nouvelles annexions du paysan. Les bornes d'ailleurs ne sont pas éternelles. S'il s'agit de biens d'église, les moines auxquels ils appartiennent, le receveur de l'abbaye, sont parents ou amis des paroissiens du voisinage. Ils ferment les yeux sur leurs mainmises, timidement accomplies, sillon par sillon, ou font cause commune avec eux. Quand un supérieur plus attentif « blâmera » les « aveux », c'est-àdire criera à la spoliation, il sera trop tard. Des procès nombreux nous révèlent que, depuis un temps infini, une lutte incessante se poursuit entre le château et la chaumière qui entame tous les jours la forêt, « laquelle, à chaque génération, perd plusieurs centaines d'arpents » (1482). L'homme d'épée accuse l'homme de bêche d'avoir transformé ici près de 1 SOO hectares en terres labourables. Une fois défrichés, avec l'absence de cadastre, impossible de revendiquer les bois. Rongés par le bétail, hachés par la main de l'homme, les bords « abroutis » de la forêt étaient bientôt impuissants à se défendre contre la charrue, qui venait sournoisement par derrière. Ce fut ainsi que l'usage et le pacage eurent raison de centaines de milliers d'hectares.

De-ci, de-là, il est bien opposé quelque digue à ces envahissements, comme aux abus des usagers que l'on essaie de faire jouir en bons pères de famille. En certains cantons de l'Ile-de-France, les droits de pâture ne peuvent être exercés que dans

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les taillis âgés au moins de trente ans. On inflige à Gray, en Franche-Comté, une amende à deux hommes qui ont abattu un chêne « parce qu'ils le croyaient mort, tandis qu'il avait encore du vif ». Pour prévenir le gâchage, une transaction intervient à Allan, en Dauphiné, entre le seigneur et ses vassaux (1464), portant que nul ne devra couper des poutres pour sa maison sans la permission du seigneur, qui ne pourra la refuser. Si, après avoir coupé ces poutres, il les laissait pourrir sur place, le vilain devrait en payer le prix à dire d'expert au profit de la commune.

Mais ce fut seulement au milieu du xvf siècle, avec l'accroissement de la population, que les intéressés commencèrent à se préoccuper sérieusement de la déperdition inutile des arbres. Dans telle paroisse où, cent vingt ans auparavant, on reconnaissait à tout le monde le droit de couper du bois pour son usage ou pour le vendre, un accord de 4551 déclare que « ni le seigneur ni les habitants ne pourront en couper que pour leur provision et ustensile ». La durée du pacage est bornée alors en quelques forêts : il commencera au 15 mars pour finir au 1"'" octobre. A d'autres égards les déboisements, opérés sans aucune règle, avaient leurs dangers; la population s'en apercevait. Le vice-légat d'Avignon défend, dans le Gomtat-Yenaissin (1595), « de dépopuler les bois et de faire aucun essart aux montagnes, attendu les grands dégâts que cela apporte au plat pays ».

Quelques gentilshommes, pour mellrc fin à la communauté orageuse qui existait entre eux et les usagers, s'efforçaient de divorcer à l'amiablo : le duc de La Trénioïlle offrait aux paysans de Benon de renoncer à leur droit sur la totalité de celle lorêt, contre l'abandon en toute propriété d'une partie du sol (1599); mais tous les suzerains n'étaient pas aussi raisonnables. Puis, quand il s'agissait de traiter, de définir les droits réciproques, le campagnard sentait obscurément sourdre dans sa cervelle les prétentions inavouées des aïeux à la possession exclusive du bois, comme de la lande. La tradition confuse du communisme loncicr, que pratiquent toutes les sociétés humaines dans leur enfance el dont tant de vestiges subsistaient encore, le rendait hostile au partage. « Nous avons des griefs au sujet des bois », disaient dans leur manifeste de lo2o les paysans révoltés de l'Alsace, qui pourtant, moyennant quelques pfennings par arpent, jouissaient de très vastes superficies : « nos seigneuries ont usurpé les forets pour elles seules. Notre opinion est que tous les bois, aux mains d'ecclésiastiques et de laïques qui ne les ont pas acquis par achat, doivent retourner à la communauté. »

Un autre reste de ce communisme rural dont nous parlons était le droit de vaine pâture. On constate dans l'Europe du moyen âge, comme dans tous les pays à demi barbares d'aujourd'hui, une grande différence entre la propriété du bétail, qui

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est entière, et la propriété du sol qui est restreinte et bornée. Le maître d'une prairie n'avait droit qu'à la recolle du foin; il n'était chez lui que pendant trois mois et demi par an, de mars à juin ; les coutumes fixent soigneusement les dates : ici le 1" mars, là le 8, ailleurs le 15. Sauf cette période, les prés appartiennent à tout le monde. Chacun peut y faire paître son bétail; c'est pour les paroissiens un bien public, comme la grande roule pour les citoyens dun même pays. Une prairie ne pouvait donc jamais être enclose, du moins complètement, puisque la généralité des habitants, pendant huit mois et demi par an, devaient y avoir accès. Là-dessus l'opinion est aussi susceptible que la jurisprudence est formelle. Pour soustraire égoïstement quelques hectares à la communauté, il faut qu'elle y consente par une transaction spéciale, comme on en voit une à Taulignan entre le suzerain et ses vassaux, qui déclare « en défense » toute Vannée le pré du seigneur « lorsqu'il sera clos ». Trop de gens sont intéressés à maintenir inlact ce patrimoine pour qu'aucune infraction puisse passer inaperçue. Quelques propriétaires de Bort (Limousin) ayant enclos des prés en 1564, la masse des paysans leur intente un procès, « comme étant privés ainsi du droit de secondes herbes »; et ces propriélaires s'empressent de déclarer, par acte notarié, « qu'ils n'entendent pas faire du revivre (ou regain) leur profit particulier », et qu'ils n'ont droit audit pré que

depuis le 25 mars jusqu'à la récolte de la première herbe. Aux prairies s'ajoutent toutes espèces de pâtures, que l'on appelle « vaines » — et qui elTectivement le sont assez, il n'y pousse pas grand'chose, — les terres labourables après la moisson enlevée, les jachères, les friches, les landes et les marais.

Chacun peut seulement clôturer les alentours de sa maison, à la campagne comme à la ville, son jardin, son parc. En certaines provinces le laboureur a droit en plus à la retenue de 35 ares environ, à une « épargne de prairie », voisine de son habitation. Sauf ces exceptions le sol, pendant la moitié ou même la totalité de l'année, s'il s'agit de terres au repos, reste banal. Le droit de vaine pâture n'est limité dans son exercice qu'en ce qui concerne le nombre des têtes de bétail que chacun peut ainsi envoyer chercher leur vie à travers champs : 4 bœufs par charrue en Languedoc, 4 moutons par florin d'impôt en Provence. Quelquefois ce n'est qu'à proportion de son bien personnel que l'on a part au bien commun. La vaine pâture est alors un mutualisme limité aux seuls propriétaires. Il est rare pourtant que les pauvres, quoique sans terre, n'entretiennent pas gratis une vache et quelques brebis.

Tantôt ce droit de vaine pâture est restreint à la commune ; on applique la règle du chacun chez soi en Bourgogne, Auvergne, Bourbonnais. Tantôt il comporte, entre communes voisines, une récipro-

cité assez étendue; c'est le cas en Orléanais ou en Champagne. Mais partout, jusqu'à un temps très proche de nous, a subsisté cette idée que, si la culture des céréales exigeait la propriété individuelle, la jouissance collective du sol s'imposait pour la nourriture du bétail. L'agriculture contemporaine a fait justice de ce préjugé si bizarre, mais si puissant jadis qu'il était interdit de remettre en culture « une terre qui avait été une fois en nature de pré »; le seigneur du lieu n'ayant pas plus de privilège à cet égard que le dernier des habitants. En effet, avec le système en vigueur, un propriétaire qui mettait sa prairie en labour frustrait toute la paroisse. Le labourage même ne doit pas se renouveler tous les ans : une culture intensive ne laisserait pas à l'herbe le temps de pousser dans les guérets entre les moissons d'été et les semailles d'automne.

Nécessaire pour assurer un supplément de subsistances, par un meilleur usage des biens-fonds, la révolution qui s'est opérée à cet égard dans les temps modernes constitua un incontestable progrès. Mais on doit remarquer, qu'avec la propriété flottante et relâchée du moyen âge, le non-possédant était chez lui à peu près partout; tandis que, resserré ensuite entre des domaines jalousement exploités, celui qui n'eut pas quelque lopin en propre ne fut plus chez lui à peu près nulle pari.

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