‹ Paysans et ouvriers depuis sept cent ansChapitre 36 sur 52 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Habillement, loyer

éclairage et cliauffag-c an moyen âgfe

Dans le budget du pauvre la nourriture n'est pas le chapitre qui a le plus augmenté. — Rapport des frais de nourriture avec les autres dépenses. — La coiiïure ; chapeaux, chaperons, toques, bonnets. — Conséquence de la démocratie dans le costume. — Prix des chaperons de grand luxe. — Les chapeaux populaires n'ont pas haussé de prix. — Le mètre de drap, ou tissu de laine, doit servir de critérium pour la valeur des vêtements. — Légende sur la qualité prétendue supérieure des anciennes étoiïes. — Modes très changeantes aux xiv*, xv* et xvi" siècles. — Tuniques et robes des journaliers au xiii' siècle. — Prix des vêtements confectionnés aux xv* et xvi* siècles. Ils baissent en 1450-1500. — Le xvi* siècle est, à cet égard, moins cher que le xiv" aussi bien pour les riches que pour les pauvres. — Extrême luxe des robes de cérémonie. — Prix du mètre de drap commun de 1200 à 1450. — Il est assez semblable à celui de 1899. — De 1450 à 1600 il est un peu plus bas. — Grande production de laine sous Louis XII. — La journée de manœuvre équivaut aujourd'hui à 50 centimètres de drap: au moyen âge elle équivalait à 15 ou 20 centimètres seulement. — Prix du linge plus onéreux que de nos jours. — Son usage plus restreint. — Prix des chemises. — En quoi elles diffèrent des nôtres. — « Doublets » et « brayes ». — Prix du mètre de toile commune. — De 1200 à 1400 il est inférieur de 25 p. 100 seulement au prix

actuel. — De 1400 à 1600 il descend à la moitié du nôtre. — La toile grossière est proportionnellement plus chère que la toile de luxe.

Prix des souliers : la chaussure était une des dépenses les plus légères. — Elle valut jusqu'à 10 et 13 fois moins cher que maintenant. — Le manœuvre d'aujourd'hui met six jours à gagner une paire de souliers; le manœuvre du moyen âge en gagnait une en trois jours.

Bon marché du bois de chauffage. — De 1200 à 1525 il coûta 7, 8 et 9 fois moins qu'en 1899. — Profusion de combustible dans les habitations privées. — Renchérissement du bois au XVI" siècle. — Variété extrême des prix du bois de chauffage selon les localités. — Invention des trains de bois et du « bois flotté » vers 1565.

Cherté de l'éclairage. — Découvertes nombreuses qui en ont abaissé le prix dans les temps modernes. — La transformation est si radicale que les éléments de comparaison font presque défaut. — La chandelle ne coûte pas intrinsèquement plus cher aujourd'hui qu'au moyen âge. — Le manœuvre gagne par jour, de 1300 à 1600, 500 à 800 grammes de chandelles; il en gagne actuellement 2 kilog. et demi. — Prix anciens de l'huile à brûler; ils sont plus élevés que ceux de notre huile de colza.

Les loyers. — Ils sont jadis beaucoup plus bas. — C'est une des dépenses qui ont le plus grossi dans les temps modernes. — Les habitations rurales, de 1200 à 1600, varient entre le quart et le huitième de leur loyer actuel. — Le manœuvre gagnait son loyer en 10 ou 20 jours; il lui faut maintenant y employer le salaire de 30 journées.

L'ensemble des chapitres précédents comprend 94 p. 100 de la dépense des classes ouvrières. — Les 6 p. 100 qui restent ne peuvent être appréciés mathématiquement. — Menus plaisirs, ameublement, impôts. — Comparaison de l'ensemble des dépenses du paysan avec ses recettes, de 1200 à 1600, par rapport à ses recettes et dépenses de 1899.

Si l'on basait uniquement sur la nourriture le calcul du prix de la vie des classes laborieuses de 1200 à 1600, on trouverait, entre les dépenses d'autrefois et celles d'aujourd'hui, une différence constamment inférieure à celle qui résulte des évaluations d'ensemble, reposant sur la totalité des

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débours qu'exigent, avec l'aliaienlation, l'habillement, le chauffage, l'éclairage et le loyer. Bien que la nourriture soit le chapitre le plus important du budget ouvrier, celui qui absorbe les 60 centièmes des recettes, ce n'est pas celui qui a le plus augmenté.

Le rapport moyen des dépenses du laboureur ou du journalier de 1576-1600, avec celles du même individu en 1899, est de 2,20 à 1 ; le rapport des frais de nourriture, envisagés isolément, n'est entre les deux époques ci-dessus que de 1,60 à 1. Ainsi la vie est aujourd'hui deux fois et quart plus chère que sous Henri III; la nourriture seule n'est qu'une fois etdemie plus coûteuse. Dans le quart de siècle précédent la vie était trois fois moins chère, la nourriture seulement deux fois moins et, presque toujours, il en fut ainsi.

Il se remorque aussi de grandes divergences entre les colonnes de chiffres qui expriment les prix respectifs du loyer et de l'habillement. L'éclairage est en opposition permanente avec le chauffage : le premier, toujours onéreux; le second, toujours abondant. A l'intérieur de chacun de ces chapitres il y a des dissensions : dans l'habillement, par exemple, certains objets tendent à élever la moyenne, d'autres tendent à l'abaisser.

Il est admis que l'entretien du costume est l'une des dépenses qui ont le moins augmenté. Gela est vrai des étoffes et du linge, mais non des souliers, dont le bon marché, à certaines époques, fut

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extrême. Or, sur la part de la bourse ouvrière que représentent, en bloc, les frais d'habillement, les souliers absorbent S p. 100, le vêtement proprement dit 8 p. iOO, le linge 2 p. 100. Comparée à ce qu'elle était au xnf siècle, la valeur actuelle du vêtement est intrinsèquement la même, et celle du linge est seulement moitié plus grande; mais la chaussure se paye maintenant six fois plus cher.

Quant à la coiffure, j'ai dû la laisser en dehors des calculs, à cause de son rôle peu important, et aussi de la difficulté d'en évaluer convenablement le prix moyen. Comment choisir un type, pour les classes paysannes, au milieu des variétés innombrables de chaperons, coiffes, toques et bonnets, qu'ont portés les deux sexes? Les chapeaux luxueux des seigneurs, du haut clergé, des gros bourgeois, ne peuvent entrer ici en ligne de compte. L'uniformité démocratique du costume moderne est un gain moral pour la masse, qui ne se différencie guère, par l'extérieur, des plus favorisés de la fortune; elle constitue un bénéfice pour les riches, déchargés d'une somptuosité de mise, jadis obligatoire. Tout ce qu'un millionnaire d'aujourd'hui peut mettre de plus fastueux sur sa tête consiste en un chapeau de soie de 20 à 25 francs. Au xiv^ siècle un « chapeau de bièvre » se vendait de 18 à 27 francs. Un pareil couvre-chef, brodé d'or ou de soie, représente une centaine de francs de notre monnaie, d'après le jmuvoir de l argent; et

ce n'était pas le plus cossu de son espèce. A Paris, sous Philippe le Bel, un chapeau de feutre, garni de perles, monlait à 407 francs, plus de 400 francs de nos jours.

Les élégantes d'aujourd'hui, qui se dérobent du mieux qu'elles peuvent au niveau d'un siècle désempanaché et qui, faute de se singulariser du commun par la forme de leurs chapeaux, veulent se distinguer au moins parles prix de leur modiste, ne payent pas plus de 150 francs les capotes signées des meilleurs noms. Une grande dame de 1340 achetait 69 francs un chapeau de velours fin, et le chaperon d'une princesse, brodé d'armoiries et d'oiseaux, était vendu 760 francs, équivalent, en monnaie actuelle, à un chiffre trois fois et demie plus fort.

Quel abîme, de ces 760 francs — une fortune — aux 3 francs que coûte le chapeau d'une métayère d'Orléans, aux 2 fr. 45 de la coiffure d'un notaire de Montauban (1344); ou encore à ces bonnets de toile — de 1 fr. 20 — portés par les femmes du metiu peuple, voire aux réseaux de lin de 15 centimes, dans lesquels les filles du Midi enferment leurs cheveux! Quant aux feutres, variant de 80 centimes à 2 francs, dont les ouvriers se coiffaient alors, ils ont seulement augmenté depuis cette époque suivant le prix moyen de la vie. Pour un chiffre correspondant, c'est-à-dire trois ou quatre fois plus haut, les ouvriers d'aujourd'hui acquièrent le même objet.

Mais de quel poil, tresse ou tissu ces chapeaux étaient-ils faits? Lorsqu'un bourrelet de jonc pour enfant se vend 1 fr. 15, et qu'un ruban d'or pour le chapeau d'un évêque se paie 44 francs, on ne doit pas supposer que les chapeaux de 1 fr. 50 fussent d'une confection bien soignée. Les assimilations ne sont pas faciles dans ce « chapitre des chapeaux », où les types varient depuis 60 centimes jusqu'à 97 francs à Anvers pour la coiffe d'or d'une demoiselle noble.

A Paris, au xwf siècle, le chapeau d'un « crieur de confréries », coiffure de cérémonie couverte de velours et brodée d'or, revenait à 55 francs, et le bonnet de velours d'un gentilhomme campagnard était vendu 14 francs. Ce sont des modèles assez luxueux.

Un paysan de Seine-et-Oise achète 1 fr. 30 son couvre-chef de laine, garni d'un cordon. Voilà sans doute les coiffures usuelles de l'homme de labeur. Celles du petit bourgeois commenceront aux environs de 2 fr. 50. Non pas des chapeaux de feutre sûrement; on ne les obtient que pour 4 ou 5 francs; mais sans doute quelque objet de fabrication médiocre.

Ce qui vient d'être dit de la variété des chapeaux, est vrai de toutes les parties du costume. Seulement, pour les habits, nous sommes guidés par la valeur des tissus. C'est le prix du mètre d'étoffe que nous avons pris pour critérium de la dépense du vêtement. A procéder autrement on risquerait

fort de s'égarer, dans la comparaison des robes du moyen âge avec les vestons contemporains, lors même qu'on ne tiendrait compte que des ajustements populaires. Les indications éparses sur les capes des laboureurs ou les pourpoints des bergers ne définissent pas toujours la nature du tissu; on ignore donc souvent s'il s'agit de bure, de camelin ou d'estamette. Il se faisait cent sortes de draps, autrefois comme aujourd'hui.

C'est une légende, mais ce n'est qu'une légende, que la qualité supérieure des anciennes étoffes, et la durée soi-disant indéfinie des vêtements transmis de génération en génération. Des habits se salissent, se déforment; les modes changent... Elles étaient très changeantes aux xiv% xv^ et xvi° siècles, tout autant que de nos jours, surtout pour les hommes. Il y a beaucoup plus de dissemblance extérieure entre un contemporain de Philippe de Valois et un contemporain de Charles VI, ou entre ce dernier et un particulier du temps de Louis XI qu'il n'y en a entre deux bourgeois de 1825 et de 1899. A distance, l'œil ne perçoit que faiblement ces mutations; ce qui nous fait à peine l'effet d'une nuance dans la coupe d'une cotte-hardie ou d'un surcot, constituait une révolution pour les intéressés. Si l'on se léguait ainsi quelques habits de cérémonie, c'est qu'on ne les portait pas. Actuellement le frac de soirée d'un petit rentier de province, qui ne va pas en soirée, durera une vie d'homme, et sera neuf encore à la mort de son

propriétaire. En étudiant l'histoire des mœurs, on remarque que nos aïeux, nos aïeux mâles du moins, dépensaient plus que nous pour leur toilette; en pénétrant l'histoire des prix on constate qu'ils ne pouvaient pas faire autrement.

Une tunique de journalier, en burnette ou en panne, coûtait 22 francs, en 1209; un « corset » — tunique sans manches — pour un religieux valait 12 fr. 50. Au xiv^ siècle une robe de maçon se vendait 67 francs: un chevaucheur payait sa cotiehardie 15 francs; un huissier achetait un habit neuf pour 27 francs (1341). Ce sont là vêtements d'ouvriers et de petites gens.

Ceux de la classe aisée ou riche, dont nous n'avons pas à nous occuper ici, revenaient trois et quatre fois plus cher : une malle-colie ouatée, pour hommes, se vendait 98 francs; un manteau, fourré de lapin, 76 francs, et la robe d'été du doyen de Tours, 125 francs. La même année le roi saint Louis ne payait la sienne que 94 francs; mais tout le monde n'était pas aussi économe que ce prince, puisque le grand veneur du comté de Bourgogne mettait 270 francs à ce costume.

Selon la qualité des étoffes et la passementerie dont les ajustements sont garnis, le même vêtement varie du simple au décuple : à Monlauban, vers 134o, un « corset » d'homme, en drap de Courtrai, vaut 100 francs; un corset de futaine ne vaut que 8 francs. De môme la robe d'un notaire sera payée 115 francs; celle d'un domestique.

24 francs; celle du portier du château de Beaujeu, 9 francs seulement. La « goule », ou « cagoule » d'un moine vaudra de 2 à 16 francs, si elle est en serge.

Un bouvier de Languedoc se procure un chaperon, une cotte-hardie et des chausses, c'est-à-dire un costume complet, pour 7 francs (1351). On ne nous dit pas en quelle étoffe. S'il s'agit de vêtements de travail, nos ouvriers trouvent aujourd'hui, pour 7 francs, dans les magasins de confection spéciaux, à s'habiller de pied en cap de vestes, cottes, bourgerons, blouses et pantalons, en cotonnade, treillis ou coutil. Or il est vraisemblable qu'un bouvier, dans le Midi, ne portait pas d'autres tissus pendant la plus grande partie de l'année. C'est parce qu'ils sont en étoffe de cette nature, que les accoutrements de la Provence ou de la Gascogne sont souvent moins onéreux que ceux du Nord : à Montauban la cotte-hardie d'un domestique ne se paye que 4 francs, pendant que celles des charpentiers s'achèlent, à Tours, depuis 26 francs.

Pour acquérir un habillement en laine, si grossière fût-elle, il fallait, aux xni° et xiv** siècles, y employer une somme de 20 à 25 francs. De nos jours, pour le même chiffre, on aurait un vêtement identique. Mais un prélèvement de 25 francs constituait, pour le manœuvre de 1200 à 1400, qui gagnait annuellement de 135 à 225 francs, beaucoup plus des 8 p. 100 — le douzième de son

salaire — que nous avons attribués à cetle dépense; pour le journalier de 1899 gagnant 750 francs, il ne représente guère que 3 à 4 p. 100 de son budget. La moyenne des prix du drap confirmera tout à l'heure cette observation.

Au xv^ siècle il est permis de constater une baisse, à travers la variété des costumes adoptés par les diverses professions. En 1401-1450 l'habit d'un cuisinier coûte 49 francs; la robe d'un maître charpentier est de 37 francs, et une houppelande de paysan, doublée de drap, coûte 43 francs à Elbeuf. Ce paysan est vraisemblablement un petit propriétaire dans l'aisance, sinon il n'eût pu s'offrir un pareil luxe.

Mais le messager municipal de Perpignan est habillé pour 24 francs; et un garde, aux environs de Strasbourg, pour 9 francs. Et si les culottes d'un chanoine se payent 7 francs, celles d'un forestier ne se payent que 1 fr. 60. Celles-ci n'étaient évidemment pas en drap, mais en coutil, moins onéreux pour les petites bourses. Un hoqucton de franc-archer était cédé pour 10 francs en Dauphiné; d'après ce que nous savons de la tenue sordide des gens de guerre, à la fin du xv'' siècle et au commencement du xvi% ce hoqueton n'était sans doute qu'un haillon plus ou moins présentable. Cependant, par le prix des vêtements de la classe intermédiaire, on reconnaît qu'une diminution séneuse s'est produite depuis les âges précédents. En 1424, l'habit du « maître de l'Hôtel-Dieu » d'Orléans

valait encore 87 francs; tandis qu'en 1474 la robe d'un chevalier, à Rennes, ne valait plus que 66 francs, et qu'un richard de Blois s'en offrait une pour 63 francs.

Ce richard était-il iin parcimonieux, comme Louis XI, qui s'habillait de la même futaine que les gens d'infime condition?

Dans les registres de la Chambre des comptes on voyait une dépense de 20 sous pour deux manches neuves au vieux pourpoint de ce prince et un article de 15 deniers pour une boite de graisse à graisser ses bottes. En tout cas le prix du drap, sur lequel peuvent reposer des évaluations sérieuses, dénote en ce temps, dans la valeur de la matière première, un abaissement que vient renforcer encore le taux minime des salaires. Le mètre de drap commun qui, de 1200 jusqu'à 1450, avait coûté le même prix que de nos jours et quelquefois davantage, baisse, de 1450 à 1500, à la moitié environ de sa valeur actuelle. Cette situation se maintint sous Louis XII, et fut suivie, à la fin du xvi^ siècle, d'une baisse nouvelle, due au développement de l'industrie des tissus.

En 1503 l'habit d'un tailleur de pierre, celui d'un berger, coûtent 6 fr. 25, celui d'un messager 9 francs, celui d'un sacristain 17 francs. La plupart de ces derniers types, il est vrai, provenaient d'un tissu absolument vil, puisqu'il en coûtait 17 francs pour vêtir un enfant trouvé de l'Hôtel- Dieu d'Orléans (1560), qu'un habit de soldat mon-

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