‹ Paysans et ouvriers depuis sept cent ansChapitre 37 sur 52 · PAYSAN8 KT OUVRIERS · texte numérisé non relu

PAYSAN8 KT OUVRIERS

tait à 21 francs, et celui d'un flotteur de bois à 43 francs.

La livrée d'un serviteur du « valet de ville », qui se payait à Orléans 53 francs en 1341, coûte 76 francs en 1584. Seulement rien ne prouve que cette livrée, sorte d'uniforme local, ne soit pas devenue plus riche, plus ornée d'une date à l'autre.

La parure masculine se donnant alors libre carrière, il est impossible de tirer aucune conclusion de costumes dont nous ne connaissons pas les détails, les dessous, les galons et les agréments multiples. Un « corset » de velours revient à 98 francs à Paris, en 1520; les ornements, bordures et franges de ce corset valent en outre 104 francs. Ce simple morceau d'un luxueux habillement arrivait ainsi au prix de 1 000 francs environ de notre monnaie. La France du temps des derniers Valois n'eut rien à envier, pour la pompe extérieure, à celle des siècles précédents; mais elle ne les surpassa pas, comme on serait porté à le croire. Le manteau violet porté par François P"" pendant le deuil de sa mère, et acheté d'occasion, par l'Hôtel- Dieu de Paris, en 1532, moyennant 259 francs, avait peut-être coûté le double à l' « Argenterie » royale, mais les princes des xiv® et xv' siècles s'en étaient offert d'équivalents. Cet autre manteau en drap d'Angleterre, passementé de soie et garni de velours au collet, qu'un gentilhomme du Limousin se fait confectionner pour 154 francs, était moins

cher que la plupart des belles robes du temps de saint Louis. Les étoffes de luxe paraissent en effet avoir diminué, comme les menus draps, depuis le milieu du moyen âge jusqu'au règne de Henri IV.

Les toilettes des femmes ne subissent pas non plus d'augmentation d'une date à l'autre. Elles coûtent un prix à peu près semblable à celles des hommes : avec une moyenne de 25 francs au xiv^ siècle; de 23 francs au xv'; de 27 francs au xvi'. Seulement les 27 francs de Henri HI valaient juste moitié des 23 francs de Charles YHL

Je ne parle ici que des femmes du peuple, ou de ces petites bourgeoises qui paient 34 francs une robe de « toile de Perse » ; des mariées qui mettent 15 francs à leur robe de noce, des domestiques qui achètent 10 francs leur « gonelle », ou manteau de drap (1351). Aux plus aisées d'entre elles, les cottes-hardies de 27 francs; aux plus pauvres, les simples cottes de 6 francs pour le dimanche, et de 1 fr. 15 pour « les jours sur semaine » (1449), ancêtres des caracos actuels de nos ouvrières. Pour que la fiancée d'un laboureur de Nîmes emploie 40 francs à se faire une robe nuptiale, en « étame noir et rouge » (1592), il faut qu'elle ait une dot assez rondelette et que son futur « ait du bien ».

La haute bourgeoisie et l'aristocratie, aussi bien que le peuple, payait en somme ses vêtements de drap, au xvi' siècle comme au xiv% un prix peu

différent de celui qui lui est demandé en 1899. En 1480 la vicomtesse de Rohan et sa petite-fille avaient ensemble, pour leur toilette, 1 800 francs par an, correspondant à 11 000 francs de nos jours.

La robe en taffetas de Gênes, avec cotte de satin bleu, d'une femme d'avocat, à Nîmes, revenait à 405 francs (1583)! Quelle « galante », dira-t-on, et combien de sacs à procès devront passer par les mains du mari, que de harangues copieuses à prononcer devant le présidial pour acquitter cette folie ! Cependant , deux siècles auparavant , les robes de ce prix n'étaient pas rares, dans les coffres des coquettes féodales. En 1345 une châtelaine déboursait 315 francs pour sa robe de gala, soit une somme de 1 100 francs, tandis que les 405 francs de 1560 ne valent qu'un millier de francs actuels. A la même époque une robe de drap, doublée de soie noire, destinée à la reine, coûtait 551 francs, une de velours cendré montait à 1 225 francs, et une de velours violet, fourrée de menu vair, à 2 756 francs (1328).

C'est là dedans que les princesses étaient vraiment « parées comme des châsses », semblables à celles des contes de fées. 11 y avait mieux encore : ces tissus d'or et d'argent, que notre xix* siècle ne voit plus que sur la scène, ou dans les églises, aux jours de fête. En 1375, la duchesse de Bourgogne se commandait une robe de drap d'or de Chypre semée de paons, qui lui coûtait 4130 francs

intrinsèques — ou 12 500 francs de notre monnaie.

Entre cette robe de drap d'or à 4 000 francs, et la cotte de bure à 1 franc de la paysanne soissonnaise, il y a place pour tous les cotillons de nos aïeules, cotillons des bons et des mauvais jours, des palais et des chaumières. Ne sortons pas de celles-ci. Ne confondons pas les tissus des bourgeois et des riches avec les seules étoffes qui soient à la portée de l'homme de charrue ou d'atelier. La comparaison des prix anciens de ces petits draps, avec leur prix actuel, va nous convaincre du peu de changement qu'ils ont éprouvé de'puis six siècles.

On peut estimer aujourd'hui, d'après les tarifs des grands magasins et des manufactures locales, le mètre de drap ordinaire à 5 francs. Au xiif siècle les qualités les plus modestes oscillent entre 6 francs le mètre, pour le « blanchet » de Savoie, 4 fr. 50 pour le « camelin » de Pontoise et 3 francs pour le « bourret » de Saintonge (1232). Il est clair que nous possédons aujourd'hui beaucoup de draps à 10 ou 20 francs le mètre, et davantage; ■ mais ceux-là correspondent, de 1201 à 1300, au drap vert de Londres, au drap bleu de Paris (lia 14 francs le mètre), et à 1' « écarlate mêlé » de 20 et 22 francs (1298).

Au XIV® siècle le « drap de pauvre » se vend 3 francs, la tiretaine de Florence 3 fr. 50. C'étaient là les draps tout à fait bas, ou les tissus légers,

analogues à nos flanelles ou serges, valant ces mêmes prix actuellement. Du « drap commun pour envelopper » se cotait, en 4311, 7 francs; ceux des robes de moines ressortaient à 4 fr. 35.

On vend aujourd'hui à 95 centimes le mètre du molleton pour œuvres de bienfaisance ; on avait à ce prix, en 1345, de l'étamine, de la futaine blanche et, pour 1 fr. 50 à 2 francs, des camelins, des blanquets; mais on devine ce que pouvaient être ces tissus quand le « drap commun » vaut 5 fr. 50, et celui qui sert à habiller les valets 13 francs. Le « camelot >> lui-même, dont le nom ne symbolise pas la solidité, vaut 3 fr. 65. En fait, les étoffes vulgaires en laine peuvent être estimées 3 à 6 francs, entre 1301 et 1400; les draps moyens 13 à 14 francs; les quaUtés de luxe 25 à 37 francs. L'écarlate se paye jusqu'à 48 francs à Arras et le « drap fin de Bruxelles » jusqu'à 83 francs le mètre en Savoie. C'est du reste ce dernier qui tient partout la tête.

Les plus basses catégories descendent, auxv" siècle, en 1451-1475, jusqu'à 2 fr. 60 en moyenne, et ne s'élèvent pas au-dessus de 5 fr. 10. De 1501 à 1600, les prix des draps populaires se maintiennent un peu plus bas que les nôtres : de 3 fr. 40 à 4 fr. 70.

Évidemment les prolétaires du dernier rang ne pouvaient aborder ces genres de draps, bien qu'ils fussent un quart moins cher que les nôtres; puisqu'ils gagnaient intrinsèquement trois et quatre fois

moins. La femme d'un palefrenier de Saintes se paye du drap à 6 fr. 60 le mètre, parce que son mari est placé chez un grand seigneur (1450); un berger de Rouen, moins ambitieux, ne dédaigne pas le « gros rousset » à 1 fr. 30.

Lorsqu'on rapproche le chiffre des salaires de la valeur du mètre de drap commun, évalué à 5 francs en 1899, on remarque que le journalier actuel se procure, par jour, 50 centimètres de ce tissu; tandis qu'aux xYf et xv° siècles, lorsqu'il gagnait 58 à 78 centimes, et que le drap coûtait 4 francs, il n'en pouvait acquérir que 15 ou 20 centimètres; et qu'aux xni® et xiv® siècles, bien que le manœuvre louchât 60 à 90 centimes, il en obtenait plutôt moins, parce que le drap valait, de son côté, plus cher.

Je crois devoir passer les bas sous silence; le menu peuple n'en portait pas — les bas sont, comme le pain blanc, une conquête de la civilisation, — les classes aisées elles-mêmes, ne connaissant que les bas de toile ou de drap, bas sans pied à l'origine, le prix de cette portion du costume se confond avec celui des étoffes de fil ou de laine. Henri II fut le premier en France à porter des bas de soie tricotés; la découverte était toute récente. La reine Elisabeth commandait en 1586, à Guernesey, une paire de bas de laine brodés en soie, qu'elle payait 25 francs. On achète aujourd'hui, pour moitié moins, des bas entièrement en soie, et pour 2 francs une femme a des bas de laine;

lorsqu'en 1550 elle n'avait que des « chaussettes », et que des chausses ordinaires valaient 6 francs.

Moins lourde que celle du drap, la dépense du linge, évaluée à 2 p. 100 du budget ouvrier, était cependant au moyen âge plus onéreuse que de nos jours. L'usage en était aussi, par cela même, plus restreint. « A canaille non faut touaille », disait le proverbe. Effectivement les « touailles », ou serviettes, étaient inconnues dans les ménages pauvres. Les draps de lit n'étaient pas beaucoup plus usités : les riches couchaient entre deux « couettes », ou lits de plume, et les pauvres entre deux balles d'avoine. Et ils y couchaient tout nus. On ne parait pas porter de chemises de nuit. Du moins c'est encore un luxe. Les contes d'Eutrapel comparent des gens qui n'ont pas Tintention de tenir leur promesse « à une mariée qui entrerait au lit en chemise ». Le Ménagier de Paris ^ en 1393, recommande aux maîtres de veiller à ce que leurs domestiques éteignent le soir leur chandelle, avant de se mettre au lit, « à la bouche ou à la main et non mie à la chemise », c'est-à-dire en jetant leur chemise sur la chandelle, une fois dans le lit, où ils demeuraient nus.

La chemise de jour était plus ancienne; ce fut au xiv** siècle qu'elle se généralisa dans les masses. De cette vulgarisation du linge naquit le papier de chiffes. La chemise était d'ailleurs très courte à cette époque, très étriquée, espèce de gilet de toile seulement. La preuve c'est que les « doublets »,

sorte de chemises cousues en double, partie du vêtement féminin qui se portait sur la peau, sont cinq ou six fois, voire dix fois, plus chers que les chemises.

Comme les vêtements, les chemises ou les « doublets » sont trop divers pour qu'on en puisse apprécier le prix moyen. C'est au mètre de toile qu'il faut demander de nous initier à la valeur exacte du linge, au moyen âge; de même que nous nous sommes appuyés sur le mètre de drap pour connaître le coût de l'habillement. Ces bases ont l'inconvénient de ne pas faire suffisamment, peutêtre, la part de la main-d'œuvre; mais, comme l'a montré le chapitre précédent, le chiffre des façons ne s'est nullement élevé dans la même proportion que les salaires. La spécialisation du travail, la machine à coudre, et le système de fabrication et de vente de chaque article en grand, ont permis de payer l'ouvrière bien davantage, sans trop accroître le prix de la marchandise façonnée.

Au xiv« siècle, le type le plus simple valait 1 fr. 50; la chemise de noces de la fille d'un boucher se payait 2 fr. 25. Et, si le « doublet » d'une bourgeoise se payait 14 francs, et celui d'une dame noble 20 francs, il est des élégantes qui y mettent jusqu'à 42 francs.

Les chemises de femme d'aujourd'hui, qui ressemblent beaucoup plus aux « doublets » qu'aux anciennes « chemises », sont tarifées, dans les magasins de nouveautés, de 5 à dl francs si elles

sont en toile. Pour compléter les chemises, les hommes se servaient des « brayes ». Braies et chemises d'occasion se vendent ensemble 2 fr. 70. Neuve, une « chemise de pauvre » vaut 4 fr. 80 (4481).

A cette dernière date il y avait une baisse sur le linge commun, qui, après avoir coûté de 4 à 2 francs le mètre depuis le commencement du xni^ siècle jusqu'à 4475, descendit de 4476 à 4525 à 75 centimes, et ne remonta de 4526 à 4600 qu'à 4 fr. 40. Ce qui constituait, en valeur relative, une diminution plus considérable qu'elle n'en a l'air, en raison du changement de puissance de l'argent.

Les chemises de Charles-Quint, qui vraisemblablement offraient le type d'une richesse exceptionnelle, lui étaient vendues 25 francs à Bruxelles, alors qu'en Lorraine les paysans ne déboursaient pour les leurs que 80 centimes.

Nous avons évalué le mètre de toile contemporain à 2 francs. Non qu'il n'y ait présentement des sortes fines, qui vaillent 40, 45 et même 47 francs;, seulement il y a peut-être trente fois plus de tissus de chanvre à 90 centimes et 4 fr. 20 le mètre.

Dans ces conditions, le prix intrinsèque de 4200 à 4400, nous apparaît inférieur de 25 ou 30 p. 400, au plus, à ce qu'il est en 4899. De 4400 à 4600 ce prix descend en général à la moitié du nôtre. Il semble que, toute proportion gardée, les toiles populaires aient été plus coûteuses que les qualités de luxe. Une seule fois nous voyons mentionnée de

la toile de Reims à 12 francs le mètre; c'est en 1343, pour le comte de Savoie. Les plus chères qui figurent dans la lingerie de nos rois, sont des toiles de Gompiègne à 7 fr. 70, ou des toiles à nappes de 5 francs. La plus belle dont se serve la comtesse d'Artois, pour la confection de ses mouchoirs (1310), ne lui coûte pas davantage; en général celles des riches, pour chemises fines ou pour draps de lit, ne dépassent pas 3 à 4 francs.

En revanche, la toile ordinaire vaut au commencement du xiif siècle, 1 fr. 45; celle des draps de lit communs valait 1 fr. 30; et celle qui servait aux chemises des servantes s'achetait 86 centimes.

A la fin du xiv^ siècle, elle diminue. On paiera bien encore 5 francs le mètre de la « toile d'Allemagne à matelas », mais celle d'une chemise de pauvre ne vaudra plus que 50 centimes (1391).

Une espèce qui se maintenait assez cher était la toile cirée. Cette dernière tenait lieu de vitres, le verre étant trop coûteux pour être bien répandu. On paye 2 francs, à Orléans, la toile cirée que l'on met aux fenêtres de Vécritoire (bureau) du bailliage, « parce que Ton ne pouvait besogner, vu les neiges et le vent ». En 1450, la toile de Troyes, destinée au linge de luxe, valait 9 francs; celle de Venise, pour nappes fines, celle de Hollande dans laquelle on taillait les chemises d'une grande dame, se payait 5 francs. Les châtelaines économes utilisaient, (( pour les cottes des filles » un tissu qui ne dépassait pas 1 franc. Jupons assez pauvres,

sans doute, puisque la toile de 1 fr. 50 était déjà qualifiée de toile commune, et que dans les bonnes maisons on en faisait des torchons. Mais il y avait plus grossier : des draps de domestiques à 70 centimes le mètre.

En évaluant en toile les salaires des simples manœuvres, on reconnaît qu'ils en peuvent acheter, avec le produit de leur journée, 40 centimètres du xm® au xv® siècle inclusivement; la baisse des prix intrinsèques du linge, ayant correspondu à peu près à la baisse du taux des journées. Sous François 1" ils en pouvaient obtenir 70 centimètres. Le linge est par conséquent l'une des marchandises que le progrès de la civilisation a mis, au XVI® siècle, à la disposition des classes laborieuses, dans une mesure plus large qu'au moyen âge; tandis que ce même progrès les privait alors d'une notable portion de la nourriture dont elles avaient joui précédemment. Quant au journalier de 1899, il peut, avec son salaire quotidien, se procurer 1 m. 25 de toile. Il reste, sous ce rapport, mieux traité que ses prédécesseurs.

Le plus bas prix, de Louis XII à Charles IX, est celui d'une toile à 27 centimes; le plus haut : 7 fr. 20 le mètre, est celui des serviettes de l'Empereur (1550). On paye les sortes pour draps de lit 1 fr. 20, si elles viennent de Rouen, 90 centimes si elles viennent de Bretagne. Au début du règne de Henri IV les qualités fines de Hollande ou de Brabant s'achetaient 4 à 5 francs; mais on avait

pour 68 centimes celle « qui habillait les pâtres à Noël ».

Montchrétien, dans son Économie politique, affirme, vers cette époque, que « le quart du peuple ne se servait que de chaussures de bois ou de corde »; et plus tard un humoriste, contemporain de Louis XIII, parlait, comme du summum de confortable des classes pauvres, de « souliers qui n'ont du cuir que par le bout ». Il faut se défier des humoristes; ils ont trop d'esprit ou d'imagination. La Bruyère en ce genre nous a laissé un portrait type du paysan de son temps, qu'il a dessiné de chic, à la manière noire, et qui a fait fortune; d'autres ont eu des crayons plus roses, ils ont brossé des bucoliques florianesques. Nous qui cherchons à suivre l'homme de labeur pas à pas, à refaire ses comptes ligne à ligne, « liardant » avec lui, article après article, besogne sans fantaisie et rebutante parfois, nous considérons la chaussure comme une des dépenses qui ont été jadis le moins à charge à la masse de la nation.

Le paysan, l'ouvrier, n'ont pas de tenue obligatoire, aucun souci de l'opinion ; nul décorum à conserver. La gêne ici crée la liberté. C'est l'usure seule qui règle, inflexible, les frais d'entretien qu'on ne peut éluder ni remettre; et la détérioration des bottines et des souliers est beaucoup plus rapide, plus brutale, se prête beaucoup moins aux palliatifs ingénieux de la ménagère, que celles des vestes ou des chemises. Après une série de voyages

chez le savetier, tout déboursé nouveau en vue de prolonger l'existence d'un cuir brûlé, d'une semelle spongieuse, est ce qu'on appelle une « mauvaise économie ». C'est à cause de la fréquence nécessaire de son renouvellement, plus qu'en raison de son prix lui-même, que nous attribuons à la chaussure, dans la classe 'populaire, le tiers des frais de l'habillement, ou 5 pour 100 du budget total.

Ces 5 pour 100 d'un salaire annuel de 750 francs, en 1899, représentent une somme de 37 fr. 50; soit environ le prix de deux paires et demie de souliers d'hommes, en cuir, que nous estimons 15 francs chaque. Mais il ne faut pas considérer uniquement l'ouvrier célibataire; le salaire des femmes est inférieur de deux cinquièmes au salaire des hommes, et leurs souliers ne sont pas meilleur marché des deux cinquièmes. Enfin les enfants, qui ne gagnent rien ou peu de chose, consomment des chaussures plus chères, proportionnellement à leur taille, que celles des parents.

Ces souliers, qui valent aujourd'hui 15 francs, s'achetèrent en moyenne 1 fr. 85 au xm* siècle, 2 fr. 75 au xiv^ siècle, 1 fr. 25 seulement au xv° siècle, et 1 fr. 75 au xvi*' siècle. De sorte que le manœuvre contemporain met six jours à gagner de quoi acquérir une paire de souliers, tandis que celui du temps de Charles le Sage ne travaillait pour cela que trois jours et demi, que celui du temps de saint Louis n'y mettait que trois jours, que les sujets de Henri II obtenaient ces chaussures en

deux jours et demi, et les sujets de Louis XI en deux jours.

Étaient-ce bien les mêmes marchandises que maintenant? Ces souliers ouvriers étaient-ils entièrement en cuir, comme nos souliers contemporains? Nous sommes fondés à le croire : d'abord les sabots coûtent, au xvi^ siècle, 14 à 38 centimes seulement et beaucoup de chaussures du plus bas prix sont formellement indiquées comme étant en cuir, fort grossier peut-être; toutefois, dans les plus modestes catégories, ce qu'on nommait « souliers » était fait de même matière que de nos jours.

On est d'ailleurs frappé de leur extrême bon marché dans la classe moyenne ou riche : des souliers à courroies, pour la reine, sont cotés 2 fr. 70 (1312); ceux de la nièce d'un évêque 1 fr. 25 (1402); ceux d'un prieur, au xvi^ siècle, 1 fr. 56. Les « escarpins » des gens de guerre valent 1 fr. 16 àRomorantin(1558).

De même les bottes qui se payent aujourd'hui 30 francs, 50 francs, voire 100 francs, selon l'élégance de leur destinataire, sont à des taux fort réduits : des « houseaux » en cuir de Gordoue — le houseau couvrait, on le sait, la moitié de la cuisse — valent, au xiv** siècle, 6 francs et, au maximum, 9 à 13 francs. En Bourgogne, les villageoises ne payaient leurs chaussures que 51 centimes, et les campagnards 84 centimes sous le règne de Louis XI.

Le cuir avait donc baissé depuis le xiii° siècle;

la moyenne, qui avait été de 2 fr. 50 en 1330, pour la paire de souliers, n'était plus que de 1 fr. 90 en 1400, de 1 fr. 19 en 1500. Elle remontait à 1 fr. 70 en 1550 et à 2 fr. 75 en 1600. Le renchérissement venait alors de la plus-value des cuirs, qui ellemême procédait de celle des bestiaux, dont le prix avait singulièrement haussé.

A Soissons, les souliers d'homme valaient 1 fr. 25 en 1492, 1 fr. 67 en 1549, 2 fr. 65 en 1571, et 4 fr. 45 en 1598. La même progression s'observe dans toutes les provinces; conséquence de cet arrêt général de la production, de cette disette de tout, qui signale l'agonie de la Ligue et l'anarchie de la France à l'avènement de Henri IV.

Cette paralysie nationale qui fit, pendant quelque temps, augmenter le prix de toutes les marchandises, agissait même sur des matières dont le stock était considérable. Tel était le cas du bois de chauffage. Nous avons vu plus haut quelle était l'abondance du combustible au moyen âge, et comment une notable partie de la population rurale jouissait, sans presque bourse délier, de celui qu'elle avait à sa portée. Les citadins, eux-mêmes, se le procuraient à très bon compte. Sauf à des heures de crise, où sans doute l'exploitation et le transport furent plus ou moins entravés, le bois à brûler avait valu depuis 1200 jusqu'^à 1525, sept, huit et neuf fois moins cher que de nos jours.

En 1351-1375, période où il monta le plus haut, il se vendait encore cinq fois meilleur marché qu'en

1899, OÙ il peut être estimé au prix de 22 francs les mille kilos dans l'ensemble de la France. En 1550 il ne coûtait encore que 4 francs les mille kilos; dans les vingt-cinq années suivantes, il montait à 6 francs; et, durant le dernier quart du xvi« siècle, à 8 francs la tonne. Même à ces chiffres, il était encore au-dessous de la moyenne du prix de la vie d'alors, par rapport à la moyenne actuelle. Cette hausse du quadruple en cent ans — les 1000 kilos de bois, qui valaient 8 francs, sous Henri III, avaient varié, entre 1426 et 1525, de 2 fr. 30 à 2 fr. 70 — n'en était pas moins le sujet de préoccupations très vives de la part des pouvoirs publics.

La population du moyen âge a consommé énormément de bois, mais elle a toujours eu froid. Les cheminées étaient grandes et les fenêtres petites, mais ces fenêtres laissaient pénétrer beaucoup d'air, à travers leurs châssis de toile. De plus, les pièces étaient très grandes, et chacun, dans notre siècle de calorifères, sait qu'avec de simples cheminées, y brûlât-on des arbres, on ne saurait chauffer un local un peu vaste. On gelait en effet sitôt qu'on s'éloignait du foyer, mais du moins pouvait-on prodiguer dans l'âtre, sans souci de la dépense, des amas de fagots et de bûches.

Le renchérissement rapide du combustible fut donc particulièrement pénible à des générations qui étaient accoutumées à en user largement; il fut beaucoup plus pénible que celui de la chandelle, par

exemple, qui de temps immémorial coûtait assez cher, et que Ton n'allumait dans les petits ménages qu'avec parcimonie. Les progrès du peuplement et de l'agriculture avaient contribué à cette hausse des produits ligneux. Nul ne peut dire à quels chiffres, sous l'influence des mêmes causes, elle eût atteint dans notre siècle, si les villes et une partie des campagnes n'avaient profité de la concurrence d'un nouveau combustible : le charbon de terre.

Cependant, au x\f siècle, le bois était loin de manquer; seuls les moyens de le voiturer faisaient défaut. En 1899, avec la masse de canaux, de voies ferrées et fluviales dont nous disposons, le prix du stère varie encore du simple au quintuple et davantage. Les mille kilos qui se vendent au détail, à Paris, 45 francs, octroi compris, se payent 8 francs en gros dans le Nivernais. Il y a trois cents ans l'écart était beaucoup plus grand d'une localité à l'autre : la tonne métrique qui valait 25 francs à Paris en 1592, y compris les droits de « chaussées » et ceux des « jurés-mouleurs de bûche », coûtait 11 francs à Soissons, et 2 francs seulement à Nîmes. Et la marge était encore plus forte si l'on pénétrait au sein des campagnes, pour peu que la province fût privée de débouchés : en 1575, lorsque les mille kilos étaient cotés 14 francs à Paris, 8 francs à Orléans, 3 fr. 70 en Lorraine, on les cédait pour 16 centimes à Demangevelie, en Franche-Comté.

Pourtant on avait inauguré cinq ans auparavant

les trains de bois, — le « bois flotté », — regardé à l'époque comme une découverte importante « qui ferait valoir les héritages plantés en futaie ». Le bois fut ainsi amené à Paris de Bourgogne, du Morvan, puis de la Marne. Pour rendre l'exploitation plus aisée, les ordonnances royales permirent aux marchands de faire passer leurs charrettes, depuis les forêts jusqu'aux cours d'eau navigables, à travers les terres seigneuriales ou autres, sans indemnité, à condition d'avertir les propriétaires dix jours à l'avance, par des publications au prône des paroisses. Les marchands furent également investis du droit de faire flotter leur bois sur les rivières et étangs privés, même sur les fossés des châteaux, les seigneurs étant tenus de leur donner libre accès dans leurs parcs.

Il avait toujours existé une grande disproportion, entre les bûches prises au lieu de naissance, et les mêmes bûches prêtes à flamber, dont le prix grossissait, comme aujourd'hui, à chaque étape qui séparait la cognée du bûcheron des landiers du bourgeois.

Au xiv® siècle, les mille kilos valent 45 centimes à Perpignan, pour du bois à prendre sur pied. Mais à Dijon le prix est de 1 fr. 50, et à Paris de 5 à 6 francs. Pour 2 francs à Troyes, en 4407, on se procure une tonne de bois tout fendu. On la payait 95 centimes à Moulins, 4 fr. 50 à Paris et aux environs.

La valeur moyenne, qui avait été de 3 fr. 50 au

XIV' siècle, se maintenait à 2 fr. 50 seulement depuis 4425 jusqu'aux premières années du règne de François I«^ Tout à coup on vit le combustible monter au double, au triple de ce chiffre. Le manœuvre des villes, qui avait gagné les mille kilos de bois en cinq jours de travail, puis en quatre, dut en mettre six, puis huit et dix enfin à l'avènement de Henri IV. Aujourd'hui il lui faut neuf journées pour obtenir la même marchandise; mais le renchérissement du bois, à la fin du XVI® siècle, fut éminemment passager, et il est clair que le chauffage était, aux âges féodaux, moins onéreux à l'ouvrier qu'il ne l'est à l'heure actuelle, malgré les progrès modernes.

Il n'en était pas de même de l'éclairage; seulement l'éclairage, dans un budget de paysan, ne représente que 2 pour 100 de la dépense totale, alors que le chauffage correspond à 6 pour 100. La cherté du premier ne compensait donc pas le bon marché du second. En matière de chauffage nos contemporains n'ont encore trouvé que le charbon de terre pour venir en aide à l'antique bûche. De fait, le bois est devenu de luxe dans les grandes villes ; à Paris, il n'y a que les gens riches et les administrations publiques qui se chauffent au bois; les foyers modestes ne brûlent que de la houille.

Mais la demande énorme que l'industrie fait de la houille, les frais d'extraction, ceux de transport et d'octroi surtout, maintiennent cette marchandise à un prix assez élevé. C'est surtout par l'éco-

nomie du combustible, par l'utilisation plus ingénieuse du calorique dans des appareils perfectionnés, que notre époque atténue l'augmentation de cette dépense. Dans le domaine de l'éclairage au contraire; non seulement des sources de lumière ont été découvertes, et ont été exploitées avec assez de succès pour faire aux anciens procédés une concurrence dont le public a profité ; mais ces anciens modes d'éclairage ont été renouvelés eux-mêmes de fond en comble : la bougie propre a tué la chandelle coulante et la cire ruineuse; les lampes « carcel » et « modérateur » ont tué les quinquets, qui avaient eux-mêmes fait disparaître les falots, les caleus de fer-blanc imitant la forme d'une étoile, les veillerons suspendus par un fil de fer au milieu de la cheminée, et tous les récipients rudimentaires du moyen âge où nageait une mèche fumeuse. Ainsi, dans l'industrie, l'indigo qui avait tué le pastel au xvif siècle, a été remplacé lui-même par les couleurs tirées du charbon; ainsi, dans l'alimentation, la canne à sucre avait détrôné le miel, la betterave a compromis la canne à sucre, et la saccharine concurrence déjà le sucre de betterave en plusieurs de ses emplois.

Sur aucun terrain, pour aucune des nécessités humaines, les efforts de la science n'ont été aussi heureux que pour la production du luminaire ; puisqu'aux éléments primitifs de l'éclairage : le suif et l'huile végétale, multipliés, soit par Timporlalion, soit par la culture de graines nouvelles,

nous avons ajouté le gaz, les huiles minérales et l'électricité. Dans la seule ville de Paris il est actuellement brûlé 25 millions de kilos de pétrole par an (contre 4 millions seulement en 1872), et 312 millions de mètres cubes de gaz qui correspondent à 120 millions de kilos d'huile de colza \

Le bon marché a développé le goût, le besoin, et la consommation de l'éclairage, comme jadis le haut prix de cette dépense condamnait la majorité des humains à une obscurité relative. La transformation, à ce point de vue, s'est efTectuée aussi bien dans les plus humbles hameaux que dans les capitales; elle est si radicale que les éléments font presque défaut pour la comparaison des marchandises d'autrefois avec celles d'aujourd'hui. Que mettrons-nous en regard du kilogramme de ce pétrole à 40 centimes le litre, qui, dans une lampe de porcelaine blanche suspendue aux solives du plafond, éclaire nos paysans de 1899? A quoi le comparerons-nous? Et à quoi comparerons-nous aussi cette torchette de résine, à la flamme rouge et opaque, jadis fichée dans l'âtre de nos chaumières, sur le chandelier de fer?

La chandelle de suif, la modeste chandelle, que nous dédaignons, était en effet trop au-dessus des ressources de l'homme de labeur, pour qu'il pût se la perm^ettre journellement. Les huiles combustibles, issues de la noix ou du pavot, et dont la petite

1. Sur l'éclairage actuel en France, voir notre Mécanisme de la vie moderne^ 2" série, p. 87.

bourgeoisie s'accommodait, n'étaient pas moins onéreuses pour l'ouvrier. Quant aux bougies — bougies de cire dont la lumière jaunâtre avait beaucoup moins d'éclat que celle de nos bougies de stéarine du xix^ siècle, — c'était le luxe des temples et des palais; un médiocre châtelain ne les risquait qu'aux jours de gala. Au xviii® siècle, la duchesse de Bourgogne avouait n'avoir vu de la bougie dans son appartement que depuis qu'elle était à la cour de France.

Tout fait prévoir que nous ne sommes, sous ce rapport, qu'à l'aurore de progrès nouveaux. Cependant, fidèle à notre principe de ne comparer que des objets strictement semblables, tenons-nous-en, pour l'appréciation du coût de l'éclairage, aux chandelles de suif et à l'huile de colza, seule huile végétale usitée dans les lampes contemporaines. Notre kilo de chandelles se vend présentement, au détail, 1 franc chez les épiciers. Il valait 88 centimes au xiii® siècle, 1 fr. 50 au xiv® siècle, 90 centimes aux XV® et xvf siècles. Il a donc été intrinsèquement moitié plus cher pendant cent ans, et il n'a été, pendant les trois cents autres années, que de 10 pour 100 meilleur marché qu'en 1899. C'est dire qu'en tenant compte du pouvoir de l'argent il a été de trois à six fois plus cher que de nos jours. Le manœuvre, qui gagne aujourd'hui deux kilos et demi de chandelles dans sa journée, n'en gagnait, de 1301 à 1400, que 500 grammes, et de 1401 à 1600 que 750 à 800 grammes.

Dans le premier quart du xvi^ siècle la moyenne est de 60 centimes, d'où elle hausse successivement à 4 fr. 50. En Jo90 la chandelle se tarifîail 1 fr. 15 en Lorraine, 1 fr. 66 à Boulogne-sur-Mer, et jusqu'à 2 francs à Paris.

L'huile à brûler atteignait des chiffres plus élevés encore : le kilo, sous Henri III et sous la Ligue, ressort pour l'ensemble du territoire à 2 fr. 60. Il était donc trois fois plus cher qu'aujourd'hui, où l'huile de colza épurée peut être estimée, au détail, à 85 centimes.

Le renchérissement de cette marchandise avait donc été excessif depuis le règne de Louis XII et la seconde moitié du xv° siècle, où l'huile de lampe s'était vendue 55 centimes. Ce dernier prix, inférieur d'un tiers à celui de notre huile végétale, équivalait à celui du pétrole, employé actuellement par les privilégiés de la fortune aussi bien que par la classe ouvrière.

Si le salaire du journalier de 1899 correspond à 3 kilos d'huile de colza et à 5 kilos de pétrole, celui des sujets de saint Louis ou de Jean le Bon ne correspondait guère qu'à 900 grammes de l'huile à brûler de leur temps; il atteignait un kilo sous Louis XI, et restait à 350 grammes sous Charles IX.

Un chapitre pour lequel le « pauvre homme de labeur » d'autrefois était plus favorisé que notre contemporain, c'est le loyer. Et comme le loyer des paysans et des ouvriers est évalué à 11 pour 100

de leur budget, le bon marché de Thabitation rétablissait quelque équilibre dans leurs affaires. Je me suis assez longuement étendu, dans un volume antérieur, sur la propriété bâtie * : le revenu des maisons dans les communes inférieures à 2 000 habitants — absolument rurales — est aujourd'hui de 71 francs. Les 300 journées de travail du manœuvre formant un total annuel de 750 francs, la somme de 71 francs ne représente que 9 1/2 pour 100 de ce total et moins encore si Ton prend pour type le journalier marié, c'est-àdire la majorité des paysans, le logement d'un ménage n'étant pas plus cher que celui d'un individu isolé. Dans les villes, au contraire, la quotité absorbée est très supérieure à 11 pour 100.

Mais il ne s'agit ici que d'approximations, et de pareilles études ne se flattent pas de parvenir à une exactitude mathématique.

En comparant le chiffre de 71 francs aux loyers de nos anciens villages, nous devons nous souvenir que ces maisons ont changé; qu'elles sont supérieures par leurs proportions, leur confortable — s'il est permis d'employer ici un mot aussi ambitieux — aux logis ruraux du moyen âge. Voilà qui atténue en quelque façon la hausse apparente des loyers champêtres; mais voici qui l'aggrave : c'est que le ministère des finances dans sa moyenne actuelle de 71 francs, n'a tenu compte que des

1. Voir la Fortune privée à travers sept siècles f « Prix et revenus des maisons », p. 334 et 369.

bâtiments; tandis que parmi les chiffres recueillis par moi pour les siècles passés, il y a certainement beaucoup de loyers comprenant, avec la chaumière, le jardin, le morceau de pré ou de labour, qui y sont attenants.

Ainsi la jouissance d'un foyer, d'un abri sec où reposer sa tète fut plutôt moins coûteuse au travailleur des champs qu'elle ne le semble tout d'abord. Pourtant ce loyer rural ressort déjà à un taux minime. Au xni^ siècle, il est cinq fois moins cher que de nos jours; au xiv^ siècle, il est six fois plus bas; au xv% il est huit fois meilleur marché (il descend au dixième de ce qu'il est aujourd'hui, 7 francs). Dans le cours des cent années suivantes, il oscille entre 10 et 16 francs.

Par suite la part du loyer dans les dépenses du paysan a été, de 1200 à 1600, constamment inférieure à ce qu'elle est en 1899. Le manœuvre d'aujourd'hui consacrera le salaire de 32 journées au payement de son logement; le manœuvre du moyen âge n'a dii y employer que 20 journées au maximum, souvent une quinzaine et parfois une dizaine de jours seulement.

Nous avons ainsi étudié les 19 vingtièmes à peu près du coût de la vie des classes laborieuses. Parmi les dépenses qui forment les 6 p. 100 restant, il en est qui se refusent à tout calcul. Tels sont l'ameublement, les impôts, certains frais actuels qui n'ont pas d'analogie autrefois, comme les assurances et les sociétés de secours mutuels. Les

« confréries » de jadis ne procuraient guère à leurs membres, en retour de leur cotisation, d'autre avantage positif que celui d'un banquet annuel, ou de l'enterrement gratuit avec luminaire copieux. 11 faut aussi tenir compte de l'épargne, et des menus, très menus plaisirs. Qui ne sait faire la part du coulage, dans le budget de l'ouvrier, n'est pas digne de traiter les questions sociales. Et le coulage que Ton entend ici, ce n'est pas l'incurie ni le désordre; mais une médiocre dose d'élasticité dans l'existence, une petite fenêtre ouverte sur les jouissances de la vie, pour faciliter l'oubli, ou se distraire du poids de la tâche rude et quotidienne. C'est la gloire de ce siècle où nous vivons d'avoir donné plus de joies au pauvre, et c'est le but de ce livre de les faire mieux apprécier.

Dans le domaine de l'ameublement, par exemple, si sommaire, jadis, même chez les riches, un luxe relatif a été mis, par le progrès de la science, par la production plus facile et plus abondante de mille objets nouveaux, à la portée des ménages modestes. Le paysan de 1899 mange dans de la faïence, la porcelaine ne lui est pas interdite. Le paysan du XIV® siècle mangeait dans de la « terraille », sorte de poterie réservée aujourd'hui aux usages de la basse-cour et dont la fabrication n'avait pas varié depuis les Romains. Les plus humbles, et c'était la majorité, se contentaient des écuelles de bois qu'ils achetaient chez les « futaillers »; vaisselle plus économique, puisqu'elle était incassable, mais fort

peu ragoûtante, imprégnée du relent des vieilles graisses.

La laine, les matelas étaient si chers que dans beaucoup de villages, au x\f siècle, on n'avait encore que des lits de feuilles de châtaignier. Là où la literie existe, on ménage la place à ce point qu'un hôpital de Paris faisait mettre, en 1393, « des dossiers aux grands lits par devers les pieds, afin que les pauvres y pussent coucher au pied et au chevet ». Au lieu du buffet et de l'armoire, l'artisan n'a encore que le coffre, la « bougette », où il serre tout ce qu'il possède; comme s'il allait partir au premier signal, souvenir de la vie nomade des aïeux.

Pour l'impôt, aucune comparaison n'est possible ; d'abord parce que, au moyen âge, il se confond dans les campagnes avec le fermage; ensuite, et surtout, parce qu'à des taxes accrues correspond, dans les temps modernes, un accroissement du bien-être banal, la création de services sociaux dont la communauté des citoyens profite et que précédemment elle ignorait*.

Quatre siècles d'histoire présentent naturellement de grandes diversités d'une région à l'autre, d'une période à l'autre. C'est ce qui a permis à plusieurs écrivains de faire à volonté, selon leur

1. Voir, dans la Fortune privée, le livre II, chap. iv : « Renie de la terre aux temps modernes; le fermage ». — Voir aussi notre Richelieu et la monarchie absolue, t. IV, p. 276, et appendice, p. 436 : « Quelques anciens budgets communaux. »

humeur, des tableaux riants ou tristes de l'état des populations d'autrefois. Il suffit de choisir certains textes, certaines dates ou certains coins. A toutes les heures, dans la vie de l'humanité, il s'est trouvé des gens qui avaient l'admiration facile et d'autres qui avaient le gémissement chronique.

Dans un temps où presque aucune marchandise lourde ne se meut, on constate, pour le même objet, des chertés excessives et des bons marchés prodigieux; ce dont le vulgaire use ici à discrétion est ailleurs un luxe de prince. De ce qu'en Anjou, au xiv^ siècle, on couvrait les constructions rurales en ardoise, on aurait tort de conclure que les paysans d'alors étaient mieux logés que ceux d'à présent. De ce que l'usage de l'eau-de-vie, jadis inconnue, permet à nombre de nos concitoyens de se livrer à l'ivrognerie, on aurait tort d'imaginer que l'abus des liqueurs fortes soit un résultat de la civilisation. On se plaignait déjà au xvi"* siècle de la fréquentation immodérée du cabaret; on la signalait comme la principale cause de la ruine et du malheur des familles. Il n'y a aucune incompatibilité entre une misère extrême et une extrême intempérance, sans que Ton puisse aucunement affirmer que la seconde engendre la première.

La comparaison seule de V ensemble des dépenses du paysan et de l'ouvrier, avec ses recettes^ nous peut faire apprécier le degré de son bien-être, aux siècles passés, par rapport à ce qu'il est aujourd'hui. Dans la première moitié du xiii^ siècle les

dépenses des classes laborieuses étaient relativeclient aux dépenses actuelles, prises comme unité, quatre fois et quart plus faibles; leurs recettes n'étaient que quatre fois moindres. Il y avait donc entre les recettes et les dépenses un écart de 6 p. 100, en faveur du « gaigne deniers » contemporain de Philippe-Auguste ou de saint Louis. Dans le demi-siècle suivant le coût de la vie était trois fois et demie plus bas, et le salaire moindre seulement de trois fois et un tiers.

On peut admettre que, durant cette période de cent cinquante ans (1200-1350) où s'opère l'abolition du servage, le budget du pauvre s'équilibrait à peu près de la même manière que de nos jours.

La moyenne des recettes du travailleur manuel est déduite ici de la journée du manœuvre des deux sexes et de celle du maçon.

De 1200 à 1350 cette journée lui avait rapporté autant qu'aujourd'huui; de 1351 à 1525 elle lui rapporte davantage : d'abord 20 pour 100 de plus de 1351 à 1400, puis 33 pour 100 de plus de 1401 à 1450, enfin 50 pour 100 de plus de 1451 à 1475, et 25 pour 100 de plus de 1476 à 1525.

Au contraire, à partir du second quart du XVI® siècle, la situation du prolétaire change brusquement; la proportion se retourne : de 1526 à 1575 il gagne environ 5 pour 100 de moins que de nos jours; de 1576 à 1600 il ne gagne plus que la moitié de son salaire actuel; et sa condition, pendant les deux siècles qui vont suivre, ne se relèvera pas.

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