‹ Paysans et ouvriers depuis sept cent ansChapitre 38 sur 52 · CHAPITRE Xï · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xï

Habillement, loyer, éclatrag-e et chauffag-e aux temps modernes (1600-1800).

Aisance nouvelle de la bourgeoisie dont témoigne le costume au xvu» siècle. — Dénuement de la classe rurale. — « Menu » peuple et peuple « gras ». — Etat misérable des laboureurs à la fin de l'ancien régime. —La Révolution ne fait pas augmenter les salaires réels. — L'équilibre entre la population et les subsistances, rompu de nos jours en faveur des ouvriers. — Le commerce des draps au moyen âge. — Importations de laine. — La laine anglaise des moutons français. — La fabrication patriarcale des étoffes jusqu'au xvi* siècle, — Evolution de l'industrie du drap sous Louis XIV. — Disparition des petites manufactures locales; réputations évanouies. — Prix des draps fins de x Monsieur », du Seau, de Hollande; sortes de Sedan et d'Elbeuf. — Manteaux de bourgeois ; ornements d'église pauvre, habits de laquais, casaques de sergents de ville, robes d'avocat, froc de capucin, robes de chambre d'hospice. — Futaine pour matelas; cadis pour rideau de lit; rasette des cottes de servante ; vêtement de lépreux. — Infériorité des draps populaires d'autrefois par rapport à ceux d'aujourd'hui. — Prix comparés de la laine brute. — Coût de l'habillement d'un seigneur fastueux, d'un serrurier, d'un garçon de chambre, d'un pauvre, d'un professeur, d'un enfant trouvé, d'un soldat, d'un religieux, d'un bourreau. — Prix du galon d'argent. — Prix des vêtements de travail. — Toilettes des femmes : grande dame, bourgeoise, chambrière. — Le prix des étoffes de 1600 à 1800 ne varie pas

par rapport aux salaires. — La bure du paysan. — Inventaires; les trousseaux des villageoises. — Le linge; son usage bourgeois. — Les serviettes de table et les draps dans la maison de Richelieu. — La France exporte du lin. — La dynastie des « Grain », fabricants de toile. — Les toiles de Bretagne. — « Hauts et bas brins. » — Les cotonnades de l'Inde, prohibées sous Louis XV, à l'exception de celles de la compagnie officielle.

— Prix du coton depuis le moyen âge. — Le chanvre et son emploi moderne. — Comparaison des quantités de matières textiles dont la France dispose aujourd'hui : lin et chanvre étranger, coton et jute; avec celles qu'elle pouvait posséder il y a cent cinquante ans. — Prix du lin et du chanvre de 1600 à 1800.

— Prix des toiles au mètre; des chemises pour les deux sexes suivant les conditions sociales : chemises à 1 fr. 60 et à 120 francs.

— Les bas à maille : de soie, de laine, fil ou coton ; les bas d'étoffe; leur abandon. —Les « bonnetiers », qui coiffaient la tête, habillent désormais les extrémités inférieures. — Chapeaux et bonnets; leurs différentes sortes et valeurs. — Le bonnet jacobin, symbole d'égalité en 1793. — Chaussures; les vieilles savates anglaises en 1597. — Bon marché du cuir et des souliers. — Comparaison de leurs prix anciens et actuels. — Bottes, bottines, mules et pantoufles de satin. — Sabots et galoches.

Le bois de chauffage; son prix. — Législation nouvelle des taillis et futaies au xvii* siècle. — Exploitation ancienne des forêts par les verreries, poteries, hauts fourneaux. — Déplacement de ces industries. — Le voiturage du bois; son rôle dans le prix de revient des mille kilos de bûches. — Prix des arbres.

— Prix de la tonne de bois dans les diverses provinces; son extrême diversité en des localités peu éloignées. — La houille; ses débuts en France; son extraction rudimentaire aux derniers siècles. — « Les pierres noires propres à faire du feu. » — Mines d'Auvergne, Forez et Limousin. — Prix du charbon de terre à la fin de la monarchie comparés à ceux du bois. — Prix du charbon de bois. — Sa comparaison à Paris sous Louis XIII et aujourd'hui. — Chauffage de grands seigneurs et de bourgeois.

— Prix des fagots. — Prix élevé de l'éclairage, huile, cire, bougies. — Taux des loyers; ils ont augmenté plus que les autres dépenses.

Un contemporain de Louis XIII, après avoir décrit les « hauts-de-chausses à prêtre, avec braguettes », et les « petits bonnets de menton » du bourgeois d'autrefois, les comparait aux « habits

de soie et manteaux de pluche » du bourgeois de son temps, dont l'épouse, « leste » et pompeuse avec son vertugadin, à peine plus petit que celui des « dames », se couvrait, aux jours de gala, de « dorures et de bijoux, non loués comme à l'antiquité », mais lui appartenant en propre. Il concluait que la France était arrivée « à sa dernière période de splendeur » et regardait comme impossible que le luxe, dans l'avenir, pût jamais augmenter.

Trente ans plus tard (1653), un Anglais, après avoir séjourné quelque temps dans notre pays, remarquait que « les plébéiens ou roturiers y sont ce que l'on peut voir de plus misérable sur la face de la terre, particulièrement ceux des provinces frontières, écrasés sous les taxes : il est rare, ajoutait-il, qu'un individu de cette classe arrive à une fortune ou à l'aisance, comme y réussissent chez nous tant de yeomen et de fermiers ». Ces deux peintures si opposées étaient également vraies, l'une s'appliquant aux couches supérieures du Tiers-État, dont les filles portaient « l'habit d'attente de noblesse », et où se recruta en effet l'aristocratie des derniers siècles; l'autre désignant la foule obscure de ce quatrième État que, dès le xvi^ siècle, pour le distinguer du « peuple gras », Seyssel appelait le « menu peuple ».

C'est le u peuple gras » auquel on reproche, sous Louis XV, de « dépenser son gain en collations et guinguettes. Les ouvriers du premier ordre, disait-

PAYSAMS ET OUVRIER». 19

on, comme joailliers, orfèvres et autres, font le dimanche des parties où les vins muscats et étrangers ne sont pas épargnés. » Mais c'est le « menu peuple » qui noircissait les cahiers de 1789 de doléances amères : La nourriture des journaliers, disent par exemple les gens de l'iVisne, est du pain trempé dans de l'eau salée, « que ce n'est pas la peine de dire qu'on y met du beurre. Pour de la chair, on en mange le mardi gras, le jour de Pâques, celui de la fête patronale, lorsqu'on va au pressoir pour le maître ou aux noces. » Le sort des gens de travail est à peu près le même partout : « ils ont tout au plus du pain et de l'eau, de la paille pour se coucher et un réduit pour se loger. Leur état est pire que celui des sauvages de l'Amérique. Si les rois savaient ce que valent trois sols et qu'il y a des millions d'habitants, dans son royaume, qui, en travaillant du matin au soir, n'ont pas trois sols pour vivre...! »

Ces tristes détails, malheureusement, n'étaient pas très exagérés et ce sort déplorable, qui est aujourd'hui encore celui d'une très notable fraction de la race humaine, en dehors de l'Europe, n'était imputable ni à la rigueur des mœurs, très douces au xvm® siècle, ni à la forme du gouvernement; tellement la question du bien-être matériel est distincte, comme on l'a dit maintes fois dans ce livre, de la civilisation et de l'égalité politique. Il n'y a pas plus de soixante ans, qu'à Paris, durant la première partie du règne de Louis-Philippe, les

maçons, malgré les révolutions qui s'étaient succédé, n'avaient d'autre repas du soir que la « soupe tourmentée », c'est-à-dire du pain délayé dans de l'eau chaude.

Cet équilibre entre la population et les subsistances, si heureusement rompu de nos jours au profit des travailleurs, au point que l'offre de marchandises arrive parfois à dépasser la demande — « surproduction » admirable, qui crée de nouvelles jouissances en sollicitant des consommations nouvelles, — cet équilibre avait peine à se maintenir à la fm de l'ancien régime et Ton a déjà remarqué que, sous Louis XVI, la multiplication des hommes était plus rapide que l'accroissement des objets nécessaires à la vie. Ceci ressort de la comparaison du prix des hommes — c'est-à-dire du taux des salaires — avec le prix de la vie — c'est-à-dire de la valeur des vivres et des vêtements, des logements et des combustibles.

De Henri IV à Napoléon, les salaires furent trois fois et demie moindres que de nos jours; tandis que le coût de l'existence demeura seulement deux fois et demie plus bas qu'il n'est aujourd'hui. Même, pour que cette proportion n'ait pas varié davantage, pour que le prolétaire, qui avait perdu au xvi^ siècle, par suite des progrès du peuplement, les trois quarts de son aisance antérieure, ne soit pas tombé aux xvn® et xvni^ dans une détresse plus grande encore, analogue à celle qu'ont présentement en partage des nations d'Afrique ou d'Asie,

il a fallu que l'agriculture et l'industrie se fussent — dans une certaine mesure — développées.

En effet, suivant le mouvement général de tous les prix, le vêtement, les loyers, les combustibles, enchérirent au xvii® siècle depuis le commencement du règne de Louis XIII jusqu'à la fin du ministère de Golbert, baissèrent ensuite jusqu'à la fin de la Régence du duc d'Orléans, pour remonter à nouveau depuis 1750 jusqu'à 1789; mais le coût de ces diverses dépenses ne se trouvait pas plus élevé, en définitive, au moment de la Révolution que sous Henri IV. Le loyer seul et le chauffage avaient subi une augmentation importante. Le linge et le drap avaient plutôt diminué.

La matière première était devenue plus abondante, l'organisation du travail s'était modifiée. Les ouvriers de Normandie, plus d'une fois sous Louis XIII, n'hésitèrent pas à brûler ou à jeter à l'eau les cargaisons de draps britanniques, que l'on déchargeait sur les quais de Rouen. Mais, en somme, lorsque par un édit, d'ailleurs inexécuté, notre gouvernement prohibait alors la sortie des laines françaises et l'entrée des draps étrangers, défendant de vendre d'autres étoffes que celles des manufactures indigènes, le trafic international était si minime que cet ostracisme ne suscite aucune réclamation. Les draps « d'Angleterre » n'étaient, il est vrai, souvent anglais que de nom; la plupart se faisaient en France. M. Guillaume, de V Avocat Pathelin, ne ment pas lorsqu'il parle de ses

brebis « qui lui donnent d'excellente laine d'Angleterre ».

On sortait du régime patriarcal, en vigueur jusqu'au xvF siècle, où chaque famille récoltait, filait sa laine, la donnait à tisser au métier voisin, et l'envoyait façonner au plus proche « moulin fouleret »; système qui ne comportait pas d'intermédiaires et grâce auquel on obtenait des produits communs et chers.

L'industrie du drap commença à se localiser au xvn° siècle, non seulement pour les qualités de luxe, qui seules constituaient jusqu'alors le monopole de certains centres, mais pour la masse des tissus. Les tisserands, les foulons, plus tard les manufactures se groupèrent en un nombre de villes de plus en plus restreint, oiî cette branche de l'activité nationale prit essor, tandis qu'elle s'atrophiait et dépérissait sur le reste du territoire. Ainsi disparurent les serges de Nantes, et de Malestroit, les draps de Nîmes, Saint-Omer, Châteauroux, les étames, revèches, bourracans et cordillats de Vendôme, Valence, Saint-Lô et de mille bourgades dont la réputation, évanouie avec leur prospérité, oubliée même des générations nouvelles, n'a laissé de traces que dans les archives.

Il y eut, au cours de ce mouvement de concentration, des luttes aussi ardentes entre les divers marchés intérieurs qu'il en peut exister aujourd'hui entre deux nations voisines ou entre deux points éloignés du globe. Comment quelques

villes ont -elles fini par l'emporter? on le devine : l'adoption de procédés perfectionnés, la recherche de modèles nouveaux, l'abaissement de prix obtenu par des outils mieux appropriés, assurèrent aux plus adroits la victoire sur les indolents, dont les métiers cessèrent enfin de battre.

Les draps fins, dits de Hollande, de Monsieur, du Seau ou d'Espagne, les plus appréciés il y a deux cents ans, coûtaient de 30 à 50 francs le mètre; les belles sortes de Sedan ou d'Elbeuf se payaient de 15 à 20 francs. Celles qui servaient à confectionner le manteau d'un bourgeois ou les ornements d'une église pauvre, les habits de laquais, les casaques de sergents de ville, valaient de 6 à 12 francs. L'étamine d'une robe d'avocat, le drap d'une robe de religieuse, la rasette d'une cotte de servante, le camelot d'un froc de capucin allaient de 2 francs à 3 fr. 50. On ne trouve, au-dessous de ces chiffres, que du cadis pour rideau de lit, de la futaine pour matelas, l'estamette du manteau d'un lépreux ou le burat des robes de chambre d'hospice, qui ne dépassent guère 1 fr. 50 le mètre. Mais c'étaient là des tissus qui offraient peu de résistance. Et l'on ne saurait estimer à moins de 2 fr. 50 et 3 francs le mètre de drap commun, analogue aux draps actuels de 5 francs le mètre.

Le prix de façon, malgré l'augmentation des salaires, se trouve être moindre qu'il y a cent ans; la laine brute, qui vaut maintenant 1 fr. 40 le kilo, coulait en général 1 fr. 80 aux xvu** etxvni" siècles;

la laine filée variait de 3 fr. 40 à 4 fr. 75, chiffres peu différents de sa valeur présente.

Le prix des draps est la base la plus sérieuse sur laquelle puisse s'appuyer une évaluation. Les vêtements, dont la substance et les garnitures nous sont mal connues, ne peuvent fournir que des renseignements accessoires. Ceux des riches étaient, on le sait, plus luxueux que les costumes portés, au xix^ siècle, par les classes aisées; ceux des pauvres étaient plus médiocres. Lorsque la toilette d'un seigneur fastueux montait à 2 500 francs, le haut-de-chausses, avec pourpoint en futaine grise, d'un serrurier, n'excédait pas 15 francs; 42 francs sont le prix de rhabillement complet d'un pauvre de l'hospice. Le « sarot » de toile jaune, avec parements et collet de toile bleu de roi, que l'Etat fournit aux milices sous Louis XV, était payé 9 francs. Avec cela et une culotte de toile à 1 fr. 50, un homme était décent, mais il n'était pas « vêtu », garanti du froid. Les bourgerons et pantalons de travail que portent à l'atelier nos ouvriers ne coûtent d'ailleurs pas plus cher.

L'habit, très modeste, d'un religieux valait 40 francs, celui d'un laquais de 55 à 70 francs. Une robe d'avocat en étamine se vendait 53 francs; celle d'un huissier, en drap, montait à 140 francs. Le manteau d'un professeur de collège était acheté 62 francs. On peut évaluer en somme à 80 francs le costume bourgeois; costume simple et sans ornements, puisque l'ajustement d'un homme de

qualité varie de 300 à 500 francs. Encore ne faut-il prendre du galon qu'avec discrétion, car les seules bordures de galon d'argent peuvent monter à 490 francs.

Les toilettes de femmes débutent à 26 francs, prix de la robe de serge d'une cbambrière, ou même à 7 francs, pour une servante de ferme, et s'élèvent jusqu'à 4 500 et 3 200 francs pour les atours de cérémonie d'une grande dame (1785). Une robe de velours ciselé, rehaussé d'or et d'argent, se paye 1900 francs; mais la jupe d'étamine de l'épouse d'un chirurgien ne coûte que 55 francs, celle d'une bourgeoise moyenne vaut une centaine de francs. Les femmes d'un certain rang, sans se piquer de « braverie », mettaient de 200 à 500 francs à chacun de leurs costumes, qu'il s'agît d'un « déshabillé » ou d'une robe de chambre, d'un habit de chasse ou de soirée.

Les classes populaires, qui seules ici nous occupent, avaient quelque peu changé en deux cents ans la forme de leur accoutrement : les hommes abandonnèrent le justaucorps et le haut-de-chausses pour la veste et la culotte; les femmes mettaient le dimanche un « juste » — corsage à basques — et pour travailler, le « corps de baleiae », lacé par devant, et le jupon de toile grise. Mais le prix des étoffes n'ayant pas varié par rapport aux salaires^ pendant que d'autres dépenses de première nécessité augmentaient, le paysan français demeurait très pauvrement vêtu sous la bure, la tiretaine, le

coutil OÙ Ton collait des tontures de drap, faiblement protégé contre la rigueur des saisons par ces tissus d'aspect si brut que nul campagnard ne consentirait à les acheter de nos jours.

« Tu as pleuré en venant au monde, disait un >ieux dicton, parce que tu as vu que ton père portait un pantalon de toile. » Un auteur du siècle dernier pense que les vêtements de laine devaient être plus répandus, à la fin du règne de Louis XV, parce qu'il se fabriquait alors une plus grande quantité d'étoffes grossières qui ne s'exportaient point. Mais il ne prend pas garde que la population française s'était accrue tout autant que l'efTectif des habits disponibles.

Il n'est rien plus difficile à préciser que l'état matériel des diverses classes, des humbles surtout, qui n'écrivent pas leurs comptes. C'est seulement par la comparaison des salaires avec le prix de toutes choses que l'on parvient à dresser le budget de l'ouvrier, à mettre, en quelque façon, la main dans sa poche.

Les inventaires de meubles et de garde-robe ne sauraient nous éclairer : les plus modestes proviennent de marchands, tabellions, officiers de justice seigneuriale du bourg; c'est la petite aristocratie cantonale d'aujourd'hui : dans ces ménages-là le mari porte les bas de chausses d'étame, le pourpoint légèrement passementé de soie et un bon manteau de drap noir à collet; la fiancée apporte dans son trousseau deux chaperons, l'un de drap,

l'autre de serge, un tablier de taffetas noir et trois robes dont la plus précieuse aura quelques rubans de velours. Toutes ces bardes ensemble atteindront 200 francs.

Les contrats de simples laboureurs ne mentionnent guère de vêtements dans l'apport de la future : la dot de celle-ci se composait de quatre, six ou huit « linceux » — draps de lit, — deux nappes et serviettes de chanvre ou de bouradis; 100 à 150 francs d'argent pour quelques-unes, pour d'autres une demi-douzaine de brebis et un couple de ruches d'abeilles, un coffre « fermant à clef » et un pot de fer avec écuelle et cuiller d'étain.

Ces quelques aunes de toile à serviettes et torchons, qui paraissent suffire au ménage du journalier, montrent que le linge était encore d'un usage exclusivement bourgeois. D'après les règles observées dans la maison du cardinal de Richelieu (1639), les gens de la suite du premier ministre avaient droit à une paire de draps deux fois par mois; chaque matin une nappe propre était mise sur les tables et les maîtres ou pages recevaient une serviette blanche tous les jours. Du grand seigneur au petit rentier ce genre de luxe allait se restreignant sans doute. La France, puisqu'elle exportait des lins, sous forme de matière première ou de tissus manufacturés, semblait en avoir « à revendre ». Cependant le coût élevé de ces marchandises montre que ceux qui travaillaient à les produire ne pouvaient prétendre en consommer;

c'est ce que nous avons déjà vu pour le froment.

Les environs de Beauvais, au xvn' siècle, récoltaient des lins renommés; Saint-Quentin, Laval, Louviers faisaient d'assez belles toiles pour lutter avec celles de Hollande. La dynastie des « Grain », qui se livrait depuis cinq générations à la confection du linge de table, et avait obtenu sa vogue première en imaginant d'y représenter des « grains » d'orge — d'où le nom qui lui était demeuré, — introduisait, dans ses nappes de haute-lisse, des fleurs, des animaux, voire les écussons des familles.

Des « hauts et bas brins », des toiles « de sorle », de « halle » ou « d'usage », se fabriquaient en Bretagne, où l'exportation, favorisée par des traités avantageux avec l'Espagne, s'effectuait avec succès de ce côté. Le gouvernement de l'ancien régime, soucieux de conserver à nos provinces de l'Ouest le monopole de mise en œuvre des lins français, songea à prohiber la sortie de cette matière première, du moins à paralyser par des droits la vente des filasses à l'étranger.

Les procédés de ce genre étaient alors d'un emploi universel; le privilège qui semblait la loi du commerce, se défendait parfois de façon draconienne; témoin les poursuites exercées contre les particuliers « vêtus d'indiennes ou étoffes peintes des Indes », interdites par ordonnance royale comme ne provenant pas des magasins de la Compagnie officielle. Les arrêts de police, sous Louis XV, con-

tiennent de longues énumérations de coupables, tels qu'une demoiselle de la rue Gaillon « vue à sa fenêtre avec une robe d'indienne, fond blanc à fleurs rouges, presque neuve » ; la « femme du portier de M. de Montigny, rue Richelieu, aperçue au sortir de sa cour »; une servante signalée « au marché de la Vallée avec un casaquin » de contravention et des douzaines d'autres délinquantes, petites gens pour la plupart, ouvrières et marchandes, dénoncées par des limiers actifs, qui témoignent les avoir surprises à la promenade, derrière leur comptoir ou sur le pas de leur porte, avec des jupes, jupons ou tabliers de cotonnade frauduleuse. Ces inculpées, qui d'ailleurs avouent, sont condamnées chacune à 200 francs d'amende, outre confiscation des corps du délit.

Les étoffes de coton ne jouaient qu'un rôle tout à fait borné dans le vêtement; elles entraient moins encore dans l'approvisionnement de lioge, bien que le coton fût connu dès le moyen âge; mais son prix était très haut — 2 à 4 francs le kilo jusqu'au xvi'' siècle — et demeurait encore trois fois supérieur, il y a cent cinquante ans, à ce qu'il est aujourd'hui.

La seule conquête réalisée depuis Henri IV par l'industrie textile avait été celle du chanvre, confiné naguère dans les tissus grossiers et dont on était parvenu à tirer parti pour des qualités de demiluxe. Il avait paru tout à fait extraordinaire que Catherine de Médecis eût deux chemises en fine

toile de chanvre; les personnes de toutes conditions en portaient de semblables à la fin de la monarchie.

De nos jours, outre le contingent fourni par nos propres agriculteurs, nos commerçants font venir annuellement du dehors près de 23 millions de kilos de chanvre; de plus, au lieu d'exporter comme jadis du lin brut, il entre de ce textile, à l'intérieur de nos frontières, 55 millions de kilos; si l'on ajoute à ces deux sources, prodigieusement grossies, de la lingerie d'autrefois, deux sources nouvelles, inconnues de nos pères : le coton et le jute, et si l'on suppute combien, avec les 140 millions de kilos de coton qui demeurent en France, et avec les 65 millions de kilos de jute, tramés seuls ou mélangés à d'autres filés, il est tissé de mètres d'étoffes, dont une bonne part se transforme ensuite en chemises, serviettes, mouchoirs, draps de lit et bonneterie variée, on ne s'étonnera pas de l'abondance et du bon marché actuel de ces marchandises. Et comme il semble que, malgré cette abondance, nous ne soyons nullement encombrés de ces divers articles, on concevra à quel point nos ancêtres devaient être sevrés de cette jouissance puisqu'ils avaient à peine, pour la satisfaire, le quart peut-être des richesses que nous possédons en ce genre.

Le lin, qui vaut aujourd'hui de 17 centimes à i fr. 25 le kilo, suivant qu'il est brut encore ou déjà teille et peigné, se vendait à ces divers états de 60 centimes à 4 francs au moyen âge et jusqu'au

xvui^ siècle. Le chanvre, en tige, en étoupes ou prêt à filer, a baissé de prix dans de moindres proportions; après avoir enchéri dans les temps modernes, il est revenu à sa valeur d'il y a quatre cents ans.

Il en serait de même des tissus, si l'on prenait ceux-ci dans leur ensemble — lin, chanvre et coton — et si surtout l'on pouvait comparer des qualités exactement semblables; puisque le linge, comme le drap, comme le pain, a changé d'aspect et que les sortes communes d'aujourd'hui sont moins rudes et mieux travaillées, tout en étant aussi durables que les sortes équivalentes d'autrefois. Aussi existait-il, et comme prix et comme nature, beaucoup plus de distance entre un mètre de batiste fine à 28 francs, voire de toile de Hollande à 11 fr. 50, comme celle où l'on taille les chemises du roi, et le linceul à ensevelir les morts payé par l'hospice 35 centimes le mètre, qu'il n'en existe de nos jours entre les deux points extrêmes de la liste des tissus de chanvre et de lin.

Entre ces extrêmes l'on pouvait citer la toile « demi-hollande » pour mouchoirs à 4 fr. 50, la bonne toile « de ménage » de 2 à 3 fr. 50, celle des tabliers et torchons à 1 fr. 50. Pour les matelas et paillasses elle valait de 1 fr. 10 à 1 fr. 25, le même chiffre à peu près que la toile dont les servantes se contentaient pour leurs chemises. Quant aux privilégiées de la fortune, qui se piquaient d'élégance dans les dessous, le détail du trousseau de Made-

moiselle de Ghâtillon, lors de son mariage avec le futur duc de La Trémoille (1781), mentionne un ajustement de nuit dont la mousseline brodée — sans parler des valenciennes qui la garnissent — monte seule à 120 francs.

Dans ce trousseau figuraient nombre de bas de soie brodés, à 13 fr. 50 la paire, prix semblable à celui que coûterait aujourd'hui le même article, mais bien réduit depuis la première moitié du xwf siècle, où les bas de soie, importés en général de Milan, se vendaient 50 francs la paire. Les bas de laine, fil ou coton, dont la valeur intrinsèque n'a pas varié depuis cent ans — la fille de ferme paye ses bas 2 francs en 1899 comme en 1780, — les bas à maille, dis-je, étaient une innovation moderne. Quoique leur fabrication fût assez importante dans les campagnes, ils demeuraient trop chers pour être accessibles aux campagnards, aux ouvriers, qui se contentaient de chausses d'étame ou de tiretaine, malpropres et donnant peu de chaleur.

Les soldats français, à Fontenoy, n'avaient encore que des guêtres au lieu de bas. Ces bas d'étoffe ou (( drapés », comme on les nommait, coûtaient de 1 fr. 50 à 3 francs, lorsque les belles qualités en tricot de laine valaient de 8 à 15 francs. Ils disparurent sous l'influence du progrès des métiers, qui permit d'offrir à des taux minimes les produits de la bonneterie.

Désormais les « bonnetiers », l'un des six anciens corps d'état de Paris, qui coiffaient,

comme leur nom l'indique, la tête de la généralité des citoyens, habillèrent seulement les extrémilcs inférieures de leur clientèle, dont le chef alla se faire couvrir chez les chapeliers, personnages de moindre dignité jusque-là, « artisans, disait-on, qui prennent le nom de marchands ». Quand le chapeau de castor se vendait 40 francs, comme sous Louis XIII, ou même 20 francs ainsi qu'à la fin de la monarchie, et que les chapeaux communs, en laine, allaient de 40 à 15 francs, les classes populaires se contentaient du bonnet de laine ou de coton, uni ou bigarré, plat ou pointu, mais toujours de petit prix — 90 centimes à 1 fr. 50. — Le chapeau faisait partie de certaines livrées : chapeaux de laquais, de valet de ville — 8 à 12 francs suivant qu'ils étaient ou non galonnés d'argent, — chapeau rouge de bourreau à 7 francs, chapeau noir de croque-mort à 5 francs, n'étaient point le fait de la petite bourgeoisie qui préférait le bonnet à bande de velours, ou « chaperon ».

Le chapeau commença à se démocratiser, comme les bas, lorsque l'industrie put en établir de durables pour quelques francs; mais il était encore assez aristocratique en 1793, puisque le bonnet jacobin put être présenté au prolétaire d'alors comme le symbole de l'égalité.

L'assemblée des notables de 1597, gémissant sur l'excès des importations anglaises, affirmait que nos voisins d'outre-Manche remplissent le royaume d'articles de toutes sortes, « jusqu'à leurs

vieux chapeaux, bottes et savates, qu'ils font porter à pleins vaisseaux en Normandie ». Ces plaintes semblent difficiles à admettre pour les chaussures, étant donné leur bon marché habituel en France; les souliers sont en effet une des marchandises qui, depuis un siècle, ont le plus enchéri. Je devrais dire « qui avaient enchéri » ; parce que l'invention de diverses machines très ingénieuses a, lécemment, révolutionné la cordonnerie.

Même en tenant compte de la réduction favorable due au progrès de la fabrication mécanique, il faut prendre garde que les qualités, autrefois et aujourd'hui, ne sont pas toujours identiques. La substitution du mouton à des peaux plus coûteuses, la présence même d'un peu de cuir factice, dix fois moins cher que le véritable, ou de la toile vernie dans certains souliers de femme, abaissent le prix commercial d'objets, d'ailleurs attrayants au regard, mais inférieurs pour l'usage aux types vulgaires de jadis dont le musée de Cluny nous offre, dans une exhibition spéciale, d'assez nombreux spécimens.

En prenant comme moyenne le chiffre de 15 francs la paire, actuellement payé par les cultivateurs pour les modèles épais et puissants qui sortent des ateliers de village, on le trouve quatre ou cinq fois supérieur à celui des souliers de 3 francs et 3 fr. 50, dont les petites gens se servaient il y a un siècle. Les sabots ou galoches étaient aussi à très bas prix : 20 à 40 centimes la paire, suivant le fini du travail ou l'essence du bois. Le manœuvre de l'an-

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