‹ Paysans et ouvriers depuis sept cent ansChapitre 39 sur 52 · PAY8ARS ET OUVRIERS · texte numérisé non relu

PAY8ARS ET OUVRIERS

cien régime gagnait une paire de souliers en moins de temps qu'aujourd'hui : au lieu du salaire de six journées qui lui est maintenant nécessaire, quatre ou cinq jours de travail suffisaient à la lui procurer. 11 est vrai que, pour tout le reste du vêtement, la quantité de drap ou de toile à laquelle correspondait son labeur était moitié moindre qu'elle n'est de nos jours, les gages ayant haussé beaucoup plus que les tissus.

Il existe, à l'heure actuelle, nombre de souliers, bottines ou brodequins qui se vendent, suivant la peau où ils ont été pris et suivant la façon dont le cuir a été mis en œuvre, 30, 40 et 50 francs. A ceux-là, correspondent, aux derniers siècles, les souliers de gentilshommes à 8 et 9 francs, les bottines de maroquin à 18 francs, les mules soignées à 10 et 12 francs, sans parler des mignonnes pantoufles de satin et de toile d'argent à mouches d'or, oii logeaient les petits pieds des belles dames; ni des bottes « fortes » ou de postillon, « à Técuyère » ou « à la hussarde », coûtant de 10 à 40 francs, dans lesquelles les cavaliers devaient emprisonner leurs jambes.

Ainsi que les chaussures, le bois de chauffage a plus augmenté depuis deux cents ans que la moyenne des objets de première nécessité. Son prix, qui était passé à 8 francs les mille kilos sous Henri IV, diminua d'un tiers sous la régence de Marie de Médicis. 11 s'éleva de nouveau au temps de Mazarin et de Colbert, retomba à 4 fr. 50 vers

la fin du règne de Louis XIV et valait 7 fr. 60 au moment de la Révolution. Il fut trois à cinq fois meilleur marché que de nos jours, tandis que la vie, dans son ensemble, était seulement deux à trois fois plus économique.

On a vu déjà quelle importance le domaine forestier S librement ouvert à toutes les déprédations lorsqu'il était sans valeur, avait prise depuis la Renaissance et comment on se préoccupait, soit de remédier au dépeuplement des arbres, soit de mettre un terme aux « arrachements des bois » dans les montagnes. La délimitation de nombreux territoires où il fut défendu de défricher à l'avenir,, le règlement des coupes et la création des réserves^ furent spontanément pratiqués par beaucoup de particuliers et de communes, avant même que l'Etat, intervenant par une législation méticuleuse^ eût mis cette sorte de propriété en tutelle et obligé les détenteurs de forêts privées à exploiter leur bien sous son étroite surveillance.

Lorsqu'un charbonnier était surpris au moyen âge à employer du bois vert, il risquait, en certaines provinces, d'être puni par l'amputation du pouce. Mais il est vraisemblable que pareille peine fut rarement infligée; tandis qu'au siècle dernier des amendes sérieuses atteignent les usagers qui, par maladresse, en abattant des arbres morts, endommas^eaient les vivants. Nombre d'industries

l. Voir, dans la Fortune privée, liv. II, chap. vi et viii, p. 28? til 322.

— verreries, poteries, hauts fourneaux — avaient naguère élu domicile au milieu des bois, dont le possesseur les accueillait avec empressement; heureux de céder à discrétion, pour une redevance minime, un combustible dont les frais de transport à longue distance eussent beaucoup excédé le prix de vente. Un phénomène inverse s'est passé de nos jours : bien des fours ont dû s'éteindre, parce que le coût du bois absorbait la moitié ou plus de la valeur des produits.

Quoique les bûches eussent assez enchéri, sous Louis XYI, pour que les notables demandassent au gouvernement d'obliger les forges nouvellement établies à s'alimenter avec la houille, il existait encore dans le centre — Périgord, Limousin, Bourbonnais ou Berry — de belles forêts qui pourrissaient sur pied par suite de leur éloignement des villes et de l'absence des moyens de communication. Le comte d'Harcourt avait ainsi, non loin d'Uzerche, de vastes domaines dont il ne tirait presque rien, « faute de rivières ou ruisseaux sur lesquels il pût voiturer ses bois ».

Cette question du voiturage, de l'accès plus ou moins aisé des terrains forestiers, qui influe si fort actuellement sur le produit des coupes dans nos différents massifs français, faisait évaluer le même arbre, dans un canton, dix, vingt, trente fois plus qu'en un autre. Un simple peuplier, planté sans doute au bord d'une route, se vend 16 francs alors que, pour 50 centimes la pièce, un charron achète

un lot de chênes et d'ormes à choisir par lui..., mais dans un bas-fonds. Pris dans leur ensemble toutefois les produits ligneux, sagement ménagés, haussèrent dans une proportion énorme; le produit des bois royaux était de 273 000 francs par an avant la réforme de Golbert (1661). Vingt ans plus tard, il s'élevait à 1637 000 francs; à la fin du siècle, ces domaines rapportaient 3132 000 francs.

Le temps était loin où seigneurs et abbayes se passaient une forêt les uns aux autres pour quelques grammes d'argent de cens; lointaine aussi l'époque où l'adjudication annuelle, pour des chiffres modiques, de F « herbage de mai » et de la « glandée » d'octobre — c'est-à-dire du droit de faire paître au printemps des bestiaux dans les bois et d'y engraisser des porcs en automne — était souvent le plus clair profit du maître. Désormais, à proximité des villes, bien des citadins font planter, en essences propres au chauffage, quelque morceau de labour.

Ce n'est pas dans le chef-lieu du royaume que les bûches et les fagots, dont le commerce est entouré de formalités minutieuses, paraissent avoir été les plus chers, si l'on en croit diverses plaintes locales. Le bois était l'un des vingt ou trente objets de première nécessité, sur lesquels l'échevinage étendait sa sollicitude. Mais quoique l'on vît, à Paris, des marchands de bois mis en prison pour avoir vendu au-dessus du tarif (1633) et qu'à Rouen ces commerçants fussent tenus d'apporter chaque

semaine un extrait détaillé de leurs livres, au greffe de la police, la valeur vénale des cordes, moules, brasses, « poids », sommes ou voies n'était nuUe part influencée par les maxima officiels, qui se bornaient à consacrer des cours librement débattus.

Ces cours demeuraient très variables. En Limousin ou en Bourgogne, à Clermont-Ferrand ou en Basse-Normandie, suivant qu'il s'agit de châtaignier, de chêne ou même de noyer, il existe des combustibles de 4 à 2 francs les mille kilos; tandis qu'à Paris les chiffres oscillent de 15 francs pour le bois flotté le plus commun jusqu'à 24 francs pour le meilleur « bois de mouUe ».

Cette ' diversité subsista au xvni** siècle : de 60 centimes en Roussillon à 25 francs — taux ordinaire de la capitale — les mille kilos de bûches se négociaient pour toutes sortes de prix, suivant qu'elles étaient plus ou moins rapprochées du consommateur; et si l'écart de valeur est grand entre deux localités séparées par une distance minime, c'est sans doute que la route est mal commode et que le transport sera coûteux : le bois s'achète ainsi pour 75 centimes les mille kilos en Dauphiné lorsqu'il se vend 12 francs à Aix; dans une même province, il s'en trouve, à peu d'années d'intervalle, de 22 francs à Caen, de 14 francs à Bayeux, de 4 fr. 50 à Silli, dans l'Orne.

« On prétend, disait un journal publié sous Louis XVI, qu'un Allemand a inventé une machine électrique, au moyen de laquelle il croit se chauffer

sans bois ni charbon ; cette découverte serait inappréciable, les bois manquant dans presque toute l'Europe. » En attendant que ce rêve — ce ne pouvait être il y a cent vingt ans qu'un rêve — eût pris corps, une matière naguère inconnue, la houille, venait d'apparaître et commençait à être utilisée dans l'industrie.

(( La disette de bois dont la France est menacée, écrivait-on en 1784, a fait désirer un combustible qui pût le remplacer à bien des égards. . . Le charbon déterre remplit entièrement cet objet; aussi dans presque toutes les provinces est-il mis en usage pour les forges. » La Grande-Bretagne en avait su tirer parti dès le milieu du xvi® siècle ; elle l'exportait aussi dans les Flandres, où les maréchaux ferrants du littoral s'approvisionnaient de « charbon anglais » — ainsi le nommait-on pour le distinguer du charbon de bois. Nos compatriotes employaientils, en certaines provinces, quelques débris de houille affleurant le sol, c'était presque inconsciemment : ils avaient remarqué que cette « terrepierre » ou « castine » faisait fondre le minerai de fer, et ils mettaient dans les fourneaux ce qu ils trouvaient par hasard au milieu des champs du voisinage.

Cette substance était si peu répandue sous Louis XIII que l'auteur d'une description de l'Europe, en 1625, mentionne à titre de curiosité, au chapitre de l'Ecosse, l'extraction en grande abondance, dans ce pays, « d'une certaine joierre noire

fort propre à faire du feu ». Là même où il avait pénétré, le charbon de terre n'avait pas réussi toujours. En Alsace, après un succès éphémère (1580), la houille fut, par suite d'une baisse de prix des bois, assez longtemps délaissée.

La première entreprise sérieuse dont le « charbon de pierre et de terre » ait été l'objet date de 1643. La matière est si rare « en notre royaume, particulièrement à Paris, disaient les lettres de concession, que les habitants sont contraints de l'aller chercher en Angleterre et autres pays étrangers ». Il s'agissait pour le bénéficiaire, auquel on donnait le privilège de la vente du charbon de terre dans toute la France pendant trente ans, d'ouvrir des mines près de Brioude et de rendre l'Allier navigable afin de faciliter le transport de leurs produits. Cet industriel, investi du droit d'expropriation vis-à-vis des possesseurs du sol, n'aurait pu faire de son monopole un usage bien considérable, puisque le summum de son ambition était de faire travailler trente ouvriers dans chaque mine,

La province d'Auvergne où, pensait-on, « le charbon se trouve en plus grande quantité qu'en aucune autre », le Forez et le Limousin demeurèrent, presque jusqu'à la fin de la monarchie, les fournisseurs principaux de houille française. L'Artois consommait encore du charbon anglais sous Louis XV. Nos mines indigènes étaient d'ailleurs très rudimentaires : moyennant un contrat passé avec le propriétaire du fonds qui se réser-

vait le quart du rendement, des ouvriers, le plus souvent dépourvus de connaissances techniques et de capitaux, acquéraient le droit de fouiller à leur guise. Quand le filon s'enfonçait, ils renonçaient à le suivre. Creusait-on des puits et le charbon se trouvait-il en abondance; aussitôt il tombait à vil prix en raison des faibles débouchés qui existaient encore et Fenlrepreneur, ruiné par ses avances, cessait de travailler. Plusieurs mines furent ainsi abandonnées sous Louis XVI.

La houille commençait toutefois à se répandre : à Lyon, les hôpitaux, les maisons relig-ieuses et autres grands établissements la brûlaient dans des poêles de fer. A Paris arrivaient, par la Seine, des stocks qui nous sembleraient aujourd'hui insignifiants, mais qui néanmoins avaient donné lieu dès 1735 à la création de mesureurs et de porteurs en titres dont les offices s'étaient vendus près de deux millions de livres.

Le charbon de terre coûtait du reste assez cher à cette époque, ce qui expliquait que son emploi fût lent à se propager : 30 francs à Paris, pour les mille kilos de houille, était un chiffre élevé quand le bois se payait 20 francs. A Rouen, le charbon anglais valait 27 francs (1728); à Strasbourg il s'achetait 24 francs. Seules, des villes situées à proximité des mines se le procuraient à des taux plus modiques; encore était-ce à condition d'être sur une voie fluviale : la capitale de la Guyenne, où la tonne se vendait de 14 à 17 francs, s'appro-

visionnait à Carmaux, dans l'Hérault; Toulouse avait du charbon à 6 francs, tandis qu'il ne valait pas moins de 35 francs les mille kilos en d'autres parties du Languedoc.

A ces conditions le charbon de bois pouvait avantageusement soutenir la concurrence avec la houille. Cette dernière depuis cent ans a baissé, tandis que le pltemier a monté ; de sorte qu'aujourd'hui un kilo de bois carbonisé coûte à peu près, dans Paris, le quadruple du même poids de combustible minéral — 16 centimes contre 4 centimes et demi, — alors que leur puissance calorifique est peu différente. La transformation du bois en charbon offrait naguère une précieuse ressource aux possesseurs de forêts, dont les produits trouvaient acquéreurs, sous cette forme, à un taux plus rémunérateur que sous celle de bûches ou de fagots. 11 faut environ 5 000 kilos de bois pour obtenir 1 000 kilos de charbon ; mais ces 1 000 kilos de charbon se vendaient, semble-t-il , comparés aux 5 000 kilos de bois, avec un écart supérieur au coût de la main-d'œuvre : 4 francs à 1 fr. 50 le quintal métrique, tandis que le bois nécessaire à produire ce quintal variait de 2 fr. 25 à 4 francs.

Le charbon étant plus coûteux que le bois, les classes riches ou aisées en avaient seules adopté l'usage. Toute la cuisine du peuple et de la petite bourgeoisie urbaine se faisait au bois dans l'âtre, comme celle des campagnards. C'est le contraire maintenant; à Paris, les petits ménages absorbent

presque tout le charbon de bois annuellement introduit dans la capitale. Aussi, malgré le discrédit relatif de ce combustible, sa consommation actuelle demeure encore de 1 640 hectolitres par 1 000 Parisiens, peu inférieure aux 1 840 hectolitres qu'elle atteignait sous Loiiis XIII. Il est vrai que, si le prolétaire ne brûlait pas de charbon au xvn^ siècle, tel grand seigneur fastueux tenant table ouverte, comme le duc de Caudale, dépensait dans ses fourneaux près de 4 000 hectolitres par an.

A rhôtel de ce même personnage, 50 bûches et 75 fagots étaient, chaque jour d'hiver, réduits en cendre. Au palais du cardinal de Richelieu, d'après la fourniture qui montait quotidiennement à 42 francs du 1" novembre à Pâques (1639) et seulement à 22 francs le reste de l'année, les cheminées des appartements du premier ministre dévoraient mille kilos de bois par vingt-quatre heures dans la saison froide ; et, si l'on en croit une statistique de la même époque, le Paris d'il y a deux cent soixante ans avait besoin d'une quantité de bois correspondant à un stère par tête d'habitant. Le Paris contemporain est loin d'en brûler autant : il se contente d'un quart de stère à peu près par tête. Cependant il est beaucoup mieux chauffé : un stock de houille, qui représente 500 kilos par personne, a fait bien plus que combler le déficit du bois puisqu'il fournit, à poids égal, trois fois plus de chaleur. Et comme cette chaleur est utilisée

dans des appareils perfectionnés, les particuliers se trouvent jouir, à moindres frais, de ce bien-être solide et discret que l'on appelle le confortable.

Les trois francs par jour auxquels M™^ de Maintenon, dans la lettre bien connue où elle dressait le budget de son frère, évaluait le cbapitre du chauffage, ont permis au ménage d'Aubigné d'acheter, suivant le prix de ce temps, 150 kilos de bois (1679). « Il ne faut que deux feux, et que le vôtre soit grand », disait-elle;... avec ces deux feux, dont un flambait sans doute à la cuisine, la maison devait être glaciale; tandis qu'un calorifère la chaufferait aujourd'hui tout entière presque pour le même prix.

Quand Sganarelle, dans le Médecin malgré lui, demande 5 livres 10 sous du cent de fagots, il ne semble pas que ses prétentions soient exagérées : 5 livres 10 sous représentent intrinsèquement 9 francs; or les fagots se vendaient à cette date (1666) 7 à 8 francs à Soissons et même 13 francs aux environs de Paris. Ces différences tenaientelles à ce qu'il y avait « fagots et fagots »? Si le personnage de Molière reconnaît qu'on en peut « trouver autre part à moins », les plus chers ne sont pas, comme il l'affirme, ceux auquels « on n'épargne aucune chose » et que l'on fait « d'une façon qu'il n'y a rien à dire », mais ceux simplement, j'imagine, qui, depuis la forêt d'où ils sortent ont, comme les bûches, une route quelque peu

longue à parcourir avant d'arriver au foyer de l'acheteur.

Les fagots, qui avaient valu si bon marché au xiv^ siècle et qui, au milieu du xv% étaient tombés à 2 francs — tandis qu'ils se payent aujourd'hui 30 francs, — montèrent à 8 francs au xvn® et à 11 fr. SO au xvnf siècle; dans les années qui précèdent la Révolution la môme marchandise coûtait 25 francs à Boulogne-sur-Mer, 13 francs à Agen, 8 francs en Bourgogne et 2 fr. 70 dans les campagnes de Sologne. Mais, sous la diversité des chiffres qui peut-être ne s'appliquent pas tous à des fagots de même nature et de même taille, il est aisé de constater, en s'attachant par exemple à la suite des prix dans une localité, que cette sorte de combustible, naguère si bon marché, était devenu rare et onéreux.

Dans la lettre dont nous parlions tout à l'heure M"" de Maintenon octroyait généreusement aux d'Aubigné, pour leur éclairage personnel, deux bougies par jour coûtant dix sous, c'est-à-dire — en tenant compte du pouvoir de Vargent — 1 fr. 90 de notre monnaie; somme équivalant de nos jours, à Paris, avec les becs de gaz munis de manchons incandescents, à 3 000 bougies-heure, soit 600 bougies brûlant pendant cinq heures. On ne peut cependant comparer la flamme de la cire au gaz moderne, issu des entrailles du charbon. Au fait, à quoi pourrait-on bien la comparer aujourd'hui? La révolution dans le domaine de l'éclairage a ^té si

rapide qu'en ce siècle plusieurs inventions — dont une seule eût suffi jadis à renouveler cette industrie pour une longue durée — ont surgi, lutté, grandi, ont été proclamées éternelles... et sont mortes ou vont mourir, dédaignées, vaincues par de nouvelles découvertes. Le changement a été si radical que, de la cire jusqu'à la résine en passant par la chandelle et les huiles de toute provenance, rien de ce qui éclairait nos pères ne nous éclaire plus.

Si l'entretien des parquets, le modelage, les pièces anatomiques ou les ong-uents de pharmacie n'exigeaient pas l'emploi de ses produits, l'apiculture aurait renoncé à ses opérations bucoliques; d'autant qu'elle rencontre une concurrence redoutable dans les cires végétales, recueillies sur certains arbres exotiques : raphia de la Réunion, coccus de Chine ou palmier du Brésil. Il y a deux cents ans la cire brute nous venait d'Afrique et de Moscovie; on la blanchissait dans des raffineries, dont les Hollandais et les villes hanséatiques avaient eu longtemps le monopole et que nous avions ensuite imitées en France. Mais on la vendait très cher : 4 francs le kilo en moyenne et 5 fr. 50 sous forme de cierges d'appartement.

L'on ne peut donc établir aucun rapport entre le gaz actuel et la cire, ancienne lumière de luxe; moins encore serait-il possible de tenter quelque rapprochement entre ces deux pôles de l'éclairage artificiel : la résine et l'électricité. Pourtant les torchettes de résine du pauvre, à 55 centimes le kilo

— prix moyen du dernier siècle, — revenaient, à clarté égale, plus cher que les fils d'or magique, enfermés en des poires de verre, qui resplendissent maintenant dans la demeure du riche. Cette énergie mystérieuse, d'usage familier bien que d'essence inconnue, que nous nommons « électricité », la plus aristocratique des lampes nouvelles, est — mesurée par un étalon commun — d'une moindre dépense que les fumerons démocratiques, tirés de la sueur visqueuse des sapins, dont le rougeoiment falot dissipait l'obscurité des cabanes d'autrefois. L'huile de colza, seule employée présentement, est aussi d'innovation récente; le colza ne fut sérieusement cultivé que vers la fin du xvni^ siècle, et la première mention que nous ayons trouvée de cette huile fait ressortir le prix du kilo à 2 fr. 50 en 4780. Après une vogue passagère, cette graine à son tour semble à la veille d'être abandonnée : sa consommation, à Paris, abaissé des trois quarts depuis 1855; aussi la surface consacrée en France à la culture du colza, graduellement réduite de 200 000 hectares, vers 1860, à 40 000 aujourd'hui, est-elle expulsée peu à peu de la carte agricole, comme tant d'exploitations rurales dont l'avènement marque un progrès et l'effacement un autre progrès, supérieur au premier. La lumière du pétrole, coûtant moitié moins que celle de l'huile, la remplace désormais dans la lampe diversement artistique du bourgeois, aussi bien que dans la « suspension )) en faïence des campagnards.

C'est donc au pétrole, à 40 centimes le litre en moyenne, qu'il conviendrait de comparer les huiles de jadis, d'origine multiple, de chènevis, de poisson, de faines ou de pavot. Toutes étaient d'un prix élevé, avec peu de différence entre les sortes à manger ou à brûler; certaines substances comme la noix, l'olive ou la navette ayant indifféremment l'une et l'autre destination. L'huile d'olive se vendait souvent meilleur marché dans le midi que l'huile de lampe dans le nord. Gomme la valeur de toutes les denrées, sous l'ancien régime, celle de l'huile varie fort suivant les lieux et les années, même pour des qualités identiques. L'huile à réverbères, qui s'achetait 76 centimes le kilo à Soissons en 1774, s'y vend 1 fr. 55 en 1780. L'instabilité des chiffres, motivée sans doute par les mécomptes des récoltes, faisait que le jus des mêmes graines oléagineuses servait tantôt à badigeonner les murs et tantôt à assaisonner les salades. Les liquides humectant les mèches de ces grosses veilleuses qui n'avaient de commun avec nos « lampes » que le nom, revenaient à 1 franc en général, de 1600 à 1700 et, de 1701 à 1790, à 85 centimes; ils se payaient donc intrinsèquement le même prix et, relativement à la puissance d'achat de l'argent, deux ou trois fois plus que notre huile de colza, laquelle coûte elle-même le double du pétrole.

Bien que la chandelle ait disparu de nom et de fait, un de ses éléments est contenu dans la bougie

contemporaine. On sait que la fabrication de celte dernière consiste à extraire du suif complet, tel qu'il sort du fondoir, une partie liquide, l'oléine, dont le départ a transmué la molle chandelle, coulant avec un déplorable laisser-aller, en ce rouleau de stéarine sèche et solide que nous voyons. Mais la bougie ne joue plus qu'un rôle tout secondaire, presque insignifiant, dans l'éclairage; tandis que la chandelle en était le fondement. Et si l'exportation des suifs était naguère défendue, pour les maintenir à un prix « raisonnable » ; si la chandelle était taxée et sa confection soumise à des règlements sévères — on obligeait, sous Louis XIV, les manufacturiers à lui laisser sa couleur japjne sale, pour qu'il ne fût mis en vente qu'une qualité unique — c'est que ce luminaire demeurait très coûteux. Le kilo varia, aux x\if et xvnf siècles, de 70 centimes à 1 fr. 25 et valut en moyenne 1 franc, prix intrinsèquement le même que de nos jours et, par conséquent, double ou triple du nôtre comme valeur relative.

L'éclairage toutefois ne tient dans le budget ouvrier qu'une petite place, 2 pour 100; sa vulgarisation et sa baisse récente ne peuvent donc compenser la hausse du loyer que nous évaluons ail pour 100 du total des débours annuels. Le loyer actuel d'une maison, dans les communes de 2 000 habitants et au-dessus, ressort à 71 francs. Le loyer d'une maison de village n'était, de 1601 à 1750, que de 20 francs, trois fois et demie plus

bas que de nos jours. En 1751-1790, ce loyer rural r:nonta à 32 francs, moitié moindre seulement des nôtres; mais dans les villes de province, à Paris surtout, le gîte des pauvres gens absorbait encore une part de leur salaire bien inférieure à celle que prélèvent en 1899 les frais d'habitation.

Il s'est produit, pour les maisons, un phénomène contraire à celui que nous avons constaté pour la plupart des objets utiles à la vie, que le progrès des sciences a permis de créer ou de répandre avec moins de peine et plus d'abondance, au profit de l'humanité contemporaine. Ici, la découverte de nouveaux matériaux de construction, les inventions mécaniques facilitant l'extraction, le façonnage ou la mise en place des matériaux déjà connus, ont pu compenser la hausse des bois d'oeuvre, celle peutêtre des salaires du bâtiment, mais non pas celle des terrains, que le peuplement des villes faisait de plus en plus rares et plus chers. Si le logis rural s'est amélioré, si la chaumière est mieux close, plus saine, plus vaste et plus attrayante, l'espace réservé, dans les cités populeuses, au foyer du prolétaire n'a point augmenté; à Paris il a plutôt décru. Il est dans tous les cas insuffisant, indigne du luxe raffiné des immeubles qui l'avoisinent. Seulement tout indique que cet état de choses est transitoire et que la rapidité des communications, à l'intérieur des grands centres, ne tardera pas ^ y mettre fin.

Trois périodes dans l'iiistoire des rapports du travail avec les pouvoirs publics. — En apparence réglementation gigantesque; intervention minutieuse de l'État, des communes, des confréries. — Intérêt purement financier de la couronne. — Observation légale des dimanches et fêtes chômées. — Tempéraments apportés dans la pratique. — Conséquences de ces loisirs forcés.

— La porte des corporations ouverte par les « lettres de maîtrise » royales. — L'émission de ces lettres dépasse constamment les besoins. — Liberté issue du despotisme. — Les « maîtrises » devenues un simple impôt analogue aux patentes actuelles. — Règles commandées par la nature des choses autant que par les prescriptions policières : Tapprentissage. — L'accès du patronat facilité encore, à Paris, par l'institution des « marchands privilégiés suivant la cour ». — Barbiers-chirurgiens d'une princesse de dix ans. — La galerie du Louvre et ses boutiques offrent un abri aux artisans étrangers. — Le monde des • exceptions » surpasse en étendue le monde des « règles ». — Ancienne forme des brevets d'Invention. — La concurrence des foires; leur importance du moyen âge diminue aux temps modernes. — Les « merciers-grossiers ». — Concentration du commerce. — La grande industrie suscitée, non par la liberté, mais par le machinisme. — Les anciennes manufactures de textiles.

— Rapports directs entre ouvriers et consommateurs. — Les puissances sociales d'autrefois : la force et l'argent sont nobles.

— Le travail, « œuvre servile », est l'objet d'un mépris traditionnel. — Le gouvernement soucieux de la prospérité de V • Etat ", non de celle des individus. — Progrès de la richesse

nationale, indépendante du bien-être des travailleurs. — La loi, mise au service des consommateurs plutôt que des producteurs, et toujours plus favorable aux employeurs qu'aux employés. — L'autorité ne s'occupe des salaires que pour les réduire. — Mauvais régime financier ; impôts pesant principalement sur les pauvres. — Dureté du recouvrement; le « sujet » plus malheureux que le « vassal ». — Évolution des temps modernes. — Transformation des formes industrielles. — On s'avise enfin que le peuple existe.

Nos descendants pourront diviser en trois périodes l'histoire des rapports du travail avec les pouvoirs publics : dans la première, le travail fut asservi; dans la seconde, il est libre; dans la troisième, il sera despote. La première de ces périodes emplit tout le moyen âge et s'étend jusqu'à la révolution de 1789. La seconde commence avec notre xix® siècle et finira sans doute avec lui. C'est dire que la troisième période est seulement à son aurore ; mais, par l'expérience du passé, on peut augurer l'avenir : qu'il soit, à la faveur des lois humaines, esclave, indépendant ou tyrannique, le travail ne connaît d'autre prix que celui des lois naturelles de la concurrence.

Non que la législation politique, favorable ou défavorable, soit indifférente au travailleur; elle modifie profondément son état social et le salaire n'est pas le tout de Thomme, mais elle ne change pas son état matériel.

Ce qui frappe, au premier regard jeté sur l'ancien ordre de choses, c'est une réglementation gigantesque, infinie dans ses détails; par conséquent, une masse d'entraves. L'ouvrier n'est pas libre de

s'établir, ni de se déplacer; le paysan n'est pas libre de se livrer à telle ou telle culture; l'outillage n'est pas libre de circuler d'une province à l'autre, le fabricant n'est pas libre de procéder à sa guise, sa besogne est minutieusement prescrite. Personne enfin ne paraît maître de travailler où, quand et comme il l'entend. Chaque localité défend âprement ses intérêts égoïstes contre celui des localités voisines : le conseil communal de Rambervillers interdit aux manœuvres de sortir de la ville pour aller s'employer dans les villages (1653). Les jurats de Bordeaux s'opposent à ce que l'on convertisse en eau-de-vie les vins du Midi, qui s'étaient avariés pendant leur transport sur la Garonne. Une ordonnance est rendue par Charles-Quint à la demande de la cité d'Arras (1S38), « pour faire cesser le métier de sayetterie qui s'était nouvellement élevé dans le plat pays et lieux champêtres » du comté d'Artois; on saisit les outils des contrevenants. Il faut une permission spéciale du gouverneur de Lyon pour être admis à exporter un métier à bas dans une autre province (1694). Des lettres patentes sont nécessaires à un maître-maçon d'Amiens, pour avoir plusieurs ateliers et y faire travailler en même temps, « nonobstant les statuts du lieu qui défendent à tout maçon d'entreprendre de nouveaux travaux avant d'avoir parachevé les anciens » (1643). Ce n'est qu'avec une autorisation expresse des municipalités que l'on peut établir ici une fabrique de futaine, ailleurs des moulins à soie. Les con-

cessions des pouvoirs locaux sont d'ailleurs soumises au bon plaisir de l'autorité supérieure : la reine d'Aragon, comtesse de Roussillon, révoque une décision des consuls de Perpignan portant que (( chacun pourrait apprêter des draps à l'avenir » (1437).

L'Etat réglait par édit la confection de la bière « double » ou « petite »; il disait combien de temps elle devait bouillir; les « visiteurs et contrôleurs des bières » y tenaient la main. Par édit également sont déterminées la forme, façon, largeur et « bonté requises aux étoffes », ainsi que la couleur des lisières. Les draps devaient être vériliés, avant leur mise en vente, par les « auneurs » et « marqueurs » du bailliage, qui apposaient un sceau de plomb aux deux bouts de la pièce, s'ils la trouvaient « légitime »; cela sous peine de confiscation. A défaut d'édits, ce sont les parlements qui promulguent des arrêts sur le tissage des fabriques de leur ressort, prohibent ou tolèrent l'emploi de tel procédé nouveau pour la presse ou la tenture; ce sont les assemblées communales qui poursuivent les toiliers « vendant des chaînettes mal conditionnées »; et ce sont enlin les marchands qui présentent requête, sous Henri IV, pour exposer ce qu'ils nomment les « fraudes », — le plus souvent de simples innovations, — qui se « commettent » dans les manufactures, depuis les dernières guerres « où toutes choses sont tombées en désordre ».

Si les pouvoirs constitués agissent ainsi, c'est,

disent-ils, dans l'intérêt des citoyens; c'est parce que (( les cuirs ne durent pas le temps qu'ils feraient s'ils étaient fidèlement tannés », parce qu' « ils s'étendent et tirent l'eau à l'user, au grand préjudice du public », qu'un règlement du Conseil royal crée « des contrôleurs de la tannerie ». En réalité, a création de ces offices est une simple mesure fiscale. Il en est de même de la distinction établie par décret entre les « bonnes et loyales teintures » et les « fausses et défendues ». Les premières, c'étaient celles que l'on tirait du pastel, dont la culture était alors fort importante dans tout le Midi (1639) et rapportait de gros bénéfices au Trésor; les secondes, c'était l'indigo, la « droguerie d'Inde » et ses similaires, concurrents nouveaux, qui ne devaient pas tarder, malgré les proscriptions et les peines dont on frappe leurs introducteurs, acheteurs ou « receleurs », à faire oublier l'antique pastel; comme la cochenille détrôna plus tard la garance et fut, à son tour, délaissée pour d'autres colorants. A coup sûr, l'État n'aurait pu s'ingérer de la sorte dans l'organisation du travail, s'il n'avait eu l'opinion pour complice; aussi ses ordonnances ne demeurent-elles en vigueur que dans la mesure et pendant le temps où elles sont d'accord avec les mœurs.

On le constate pour l'observation légale du dimanche et des fêtes chômées, cette limitation du travail que nos pères appliquaient dans un but religieux, que nos contemporains voudraient réta-

blir dans un but humanitaire. Non seulement le nombre des jours ouvrables n'était pas le même partout; mais, en pratique, la nature des choses apportait à la rigueur de la loi les tempéraments nécessaires. Arthur Young-, dans son Voyage en Espagne, raconte que les habitants qu'il avait vus le dimanche à la messe, à quatre heures du matin, sortaient ensuite de chez eux avec des faucilles pour aller aux champs. « Sans doute, ajoute-t-il, leurs prêtres avaient accordé cette dispense avec un esprit de tolérance auquel je ne me serais pas attendu. »

Ce qui se passait dans la catholique Espagne était aussi très commun dans les États du Roi Très Chrétien. Les consuls de Vinsobres (Dauphiné) font présent d'une charge de pommes à leur évêque qui a permis de travailler les jours de fête. En d'autres diocèses, il est licite de se livrer les jours chômables, après l'office, à la récolte des grains; un pareil usage devait être général à la campagne. Si le règlement des « maîtres-marchands et ouvriers de soie » de Lyon, en 1737, stipule expressément 40 livres d'amende sur ceux qui travailleront le dimanche, c'est peut-être qu'une convention, un engagement spécial n'était pas inutile en présence du relâchement des coutumes à cet égard.

L'on est choqué de voir des poursuites intentées (1660), par un procureur fiscal du Gard, contre un individu « surpris en flagrant délit de travail » le jour de la fête de saint Marc — le misérable ! —

RAPPORTS DU TRAVAIL AVEC l'ÉTAT 329

et l'on plaint l'ouvrier d'Orléans, condamné au XV* siècle, à une peine pécuniaire pour avoir « travaillé de nuit »; puis l'on réfléchit que la chose est moins hizarre qu'elle ne paraît au premier abord, puisque certains projets, soumis à nos parlements, auraient un résultat semblable. S'il est prescrit de s'abstenir d'oeuvre servile aux jours fériés, il est ordonné de besogner aux jours ouvrables : défense à quiconque de jouer en ces jours-là, dit un acte de 1526, « sauf aux vieilles gens et personnes impotentes qui ne se peuvent remuer, à la condition qu'elles jouent en lieu secret, à cette fin que personne ne perde de temps à les regarder » .

L'excès des fêtes chômées, au moyen âge et aux temps modernes, eut sur le taux des salaires une influence probablement mauvaise. En rendant le travail plus rare, il semble qu'elles auraient dû le faire renchérir, ce qui était à l'avantage des ouvriers. Mais elles restreignaient la production, augmentaient par là le prix de toutes les marchandises, en paralysaient par suite la consommation, et, par suite encore, diminuaient la demande de bras, c'est-à-dire les salaires. Il est donc vraisemblable que les travailleurs, par ces loisirs forcés, voyaient leurs recettes amoindries et leurs dépenses accrues, et que le charme d'un repos obligatoire ne compensait pas la privation d'autres jouissances.

C'est le même vice — celui de l'entrave apportée à la production — dont l'organisalion cor-

porative était atteinte. Elle protégeait la routine au détriment du bien-être général, sans profiter à ceux qu'elle avait pour objet de favoriser. Il en est d'ailleurs des corporations comme de tout l'enscmble des règlements que nous venons d'esquisser : leur attirail est moins vexatoire eu réalité qu'en apparence. Lorsqu'on ne se borne pas à envisager la porte massive de cette prison aux serrures énormes, lorsqu'on en fait le tour avec patience, on aperçoit dans ses murailles nombre de brèches ou de fissures par où l'entrée et la sortie sont relativement aisées.

Voici qui aura l'air d'un paradoxe : de la multiplication des autorités naissait une sorte de liberté pour le travailleur, habile à passer à travers la belle anarchie de ces droits souvent contraires les uns aux autres. Le patronat ancien n'était pas seulement accessible par l'examen, le chef-d*œuvre et le consentement des « jurés » ou « gardes » du métier. 11 existait d'autres voies pour y parvenir. A qui voulait se soustraire à ces formalités, s'offraient les « lettres de maîtrises » créées par le roi. Il suffisait d'en acheter une pour être investi, de piano, de tous les avantages des membres de la confrérie, sans être astreint à aucune « épreuve » ou « expérience », à aucune taxe de banquets ni de « boîte » au profit de la caisse du corps d'état où l'on entrait. Et ce qui prouve que le recrutement normal n'était pas si compliqué qu'on le pourrait croire, c'est que ces maîtrises royales.

malgré leur bon marclié, trouvenl difficilement acquéreur. Un financier, un courtier quelconque, les achetait en gros au Trésor, et en tirait ce qu'il pouvait en les revendant au détail; mais elles avaient si grand peine à se placer que celles qui avaient été émises sous François II n'étaient pas encore vendues sous Henri IV. Aussi, ce prince, pour écouler les siennes, commença-t-il par annuler toutes celles de ses prédécesseurs qui n'avaient pas trouvé preneurs.

Plus tard il fut défendu aux corporations de recevoir elles-mêmes aucun collègue nouveau jusqu'à ce que les maîtrises royales aient été épuisées. L'Etat ne se contentait plus, en ce domaine, du partage égal; il s'attribuait la préférence. Sous Louis XV, pour avoir passé outre à cette exigence, dos drapiers de Saumur étaient condamnés à 200 livres d'amende et les magistrats locaux, s'ils enfreignaient la règle, ne sont pas épargnés. L'intendant de Soissons frappe d'une contravention de 11 000 livres le lieutenant de police de Grépy-en- Valois, qui avait reçu à la maîtrise 56 individus, — cordonniers, chapeliers, pâtissiers, etc., — tandis que des lettres officielles, conférant ce titre, et vieilles de dix ou quinze ans, restaient sur le marché sans amateurs.

Ces lettres, il faut le dire, abondaient; les édits, par lesquels sont érigées des maîtrises « de chacun art et métier en tous les lieux de ce royaume », sont innombrables. Il en est créé, sous Louis XIII,

deux en 1616 à l'occasion da la nomination Je la reine-régente, deux en 1623 « en faveur du mariage de Madame, sœur du roi, princesse de Savoie », deux en 1625 pour le mariage de la reine d'Angleterre, et, la même année, une troisième en l'honneur de la reine de France, mariée depuis neuf ans, pour laquelle l'édit explique qull n'en avait été érigé que deux, lors de cette cérémonie, tandis que l'usage était d'en créer toujours trois.

Et les émissions nouvelles se succèdent chaque année avec une profusion qui dépassait à coup sur les besoins, sous mille prétextes : mariages, naissances, baptêmes, avènements, titres conférés aux princes ou princesses, prises de villes, conclusions de traités; faute de motif meilleur et lorsqu'il n'a sous la main aucun événement de famille, le gouvernement prend pour base « les joyeuses entrées de Sa Majesté faites ou à faire ès-villes de cedit royaume », comme en 1629, quoique le roi fût depuis dix-neuf ans sur le trône. Dans les douze mois de 1643, il fut offert ainsi dix maîtrises nouvelles de tous les corps d'état, dans « toutes les cités, bourgs et faubourgs » du territoire, et l'année suivante, on en créait d'autres encore « pour Y/ieuveux retour de la reine de Grande-Bretagne en France », lorsque la malheureuse épouse de Charles I", poursuivie par le canon anglais, venait chercher asile dans sa patrie.

Les maîtrises étaient ainsi devenues une sorte d'impôt, analogues à nos patentes, dont l'État gre-

vait les marchands et ouvriers nouvellement établis en boutique. Les érections ou les suppressions de maîtrises et jurandes, opérées eu bloc par décret dans une ville ou dans un quartier de Paris, ne sont aussi que des mesures fiscales. L'Etat touche quelque petite gratification pour faire, pour ne pas faire ou pour défaire ce qu'il a fait. Désireuses d'obvier au préjudice que ces incursions extraordinaires, de plus en plus ordinaires, causent à leur caisse patronale, certaines communautés de métier demandent à payer un supplément de taxe pour être exceptées des édits futurs. Le faubourg- Saint- Antoine paye pour être soustrait aux maîtrises obligatoires que le roi venait d'y organiser; les faubourgs Montmartre et Saint-Honoré, dès ce moment (1638) élevés à l'éminente dignité de « rues », payent, au contraire, pour que leurs ouvriers jouissent du grade de maîtres. Systèmes difîérents qui, pour le Trésor, revenaient au même. On devine si, dans ces conditions, les petites chicanes locales, le refus, la lenteur ou les restrictions, opposés par telle cour judiciaire à l'enregistrement d'un de ces édits foisonnants, sont de peu d'importance pour l'ensemble des travailleurs. On comprend aussi pourquoi l'édit de 1597 prétendait « former en communautés régulières tous les marchands et artisans du royaume qui n'y étaient pas encore ». Ce devait être pour le budget, déjà fort obéré en ce temps-là, une matière à exploiter, un petit pré à tondre.

L'exclusivisme ainsi généralisé, le métier libre transformé d'ofiice en métier fermé, ce principe do « nulle terre sans seigneur », amplifié, appliqué, on moule uniforme, au travail manuel comme au féodalisme terrien, n'eut pas du tout les conséquences qu'on aurait pu craindre : d'abord, parce que l'Etat ouvrait d'une main ce qu'il fermait Je l'autre, ensuite parce que les édits en ce genre reçurent assez peu d'exécution, enfin parce que bien des statuts de corporation concordaient avec la règle naturelle et, en ce cas, ils ne gênaient personne; la force des choses les eût fait observer. Si la Chambre des députés actuelle votait une loi obligeant tous les citoyens valides à manger une fois au moins par vingt-quatre heures, cette loi serait très strictement exécutée; de même lorsqu'on exigeait un apprentissage d'un cordonnier ou d'un joueur de viole, on ne faisait que coucher par écrit une obfigation que le bon sens n'a pas cessé d'imposer au même degré, de nos jours, sous l'empire d'une indépendance absolue.

En dehors du cadre des corporations urbaines se trouvaient les « marchands privilégiés, suivant la cour ». C'était encore là une de ces ingérences du pouvoir qui fabriquait de la liberté avec du despotisme : ces soi-disant fournisseurs du roi, qui tenaient leur brevet du grand prévôt de l'hôtel, demeuraient entièrement séparés des confréries régulières. Ils faisaient toutes sortes de commerces, « mais n'étaient considérés que comme

des artisans » ; quelques-uns ne pouvaient exercer leur profession que dans des « chambres-hautes » ; et ceux qui avaient boutique ouverte auraient dû la fermer dans les trois jours, lorsque le roi s'éloignait de Paris ou des résidences voisines de la capitale, — Saint-Germain, Monlceau, Fontainebleau et plus tard Versailles, — déplacements si rares que cette clause avait peu d'inconvénients et n'était, d'ailleurs, pas observée. Or, ces commerçants, qui étaient censés « suivre la cour », — et qui, s'ils l'avaient en effet suivie, eussent constitué l'effectif d'une armée oii tous les métiers auraient été représentés, depuis les tailleurs et les chandeliers jusqu'aux gantiers et aux rôtisseurs, — étant à Paris fort nombreux, il y avait place dans leurs rangs pour quiconque voulait se soustraire au joug des « maîtres et gardes » du métier officiel. Outre les ouvriers du roi, il y avait les brevetés pour le service des princes : toute une escouade de barbiers-chirurgiens pour Mademoiselle, fille du duc d'Orléans, âgée de dix ans.

De ces marchands, pourtant, une qualité était exigée : celle d'être Français de naissance. La jalousie de l'étranger était le droit commun du moyen âge, et ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on songe à réserver le travail national aux ouvriers nés en dedans de nos frontières. Mais à cette prohibition se trouvait aussi un palliatif : la galerie du Louvre. Exempts de la police et des visites de la corpoi^ation, entourés d'apprentis qui, sur le

seul VU du certificat de leur patron, obtenaient la maîtrise, les artisans et les marchands que le roi avait gratifiés d'une boutique « dans sa galerie du Louvre, pour y faire résidence leur vie durant », appartenaient à toutes sortes de nationalités. Le public qui chaque jour se promenait et devisait dans cette galerie publique du rez-de-chaussée, de 700 pas de long, y rencontrait nombre d'Italiens et de Flamands sur le pas de leurs échoppes. Les écriteaux fixés devant chaque porte indiquaient des noms de lapidaires hollandais et de ces fabricants de tapis « façon Turquie », bien supérieurs, dit un contemporain, à leurs modèles.

Cette poignée d'artisans originaux, de négociants hardis, suffisait à infuser des idées et des méthodes nouvelles et, quoique la méfiance du progrès pût sembler le propre d'une époque oii toute tradition était vénérable, quoique l'immobilité des procédés fut le principal objectif de l'organisation ancienne, il suffit de connaître l'histoire industrielle du pays, celle des objets d'habillement ou d'ameublement, celle des matériaux de construction et de tous les ouvrages enfin, sortis depuis six cents ans de la main des hommes, pour se convaincre que ces liens fragiles, dont le travail et le travailleur étaient accablés, n'ont pas plus arrêté la transformation des choses qu'ils n'ont influé sur le salaire des gens. Les manufactures créées par les rois, les « encouragements », les « protections », les « faveurs » de toutes sortes arrivaient à ce résultat :

le monde des « exceptions » dépassait en puissance el en étendue le monde des « règles ».

De même que, dans Tordre politique, l'anarchie administrative, l'indiscipline des fonctionnaires visà-vis de l'État, entretenait une sorte d'élasticité dans l'ancienne monarchie et tempérait son autocratie nominale; ainsi dans Tordre économique, le domaine des arts manuels voyait des milliers de prohibitions avoir pour correctifs des milliers de privilèges. A côté de tous les cadenas, que l'ancienne société avait laissé clore, la nécessité avait conduit à placer des clefs permettant de les ouvrir; le territoire était ainsi encombré de barrières qui ne fermaient pas. « Privilèges » étaient ces brevets d'invention que Ton délivrait chaque année pour de nouvelles substances ou de nouveaux mécanismes; qu'il s'agit d'un ciment réfractaire ou d'un appareil à puiser de Teau, d'un « moulina blutoir )> perfectionné ou d'un « azur artificiel » pour les l)lanchisseuses. Privilèges étaient ces foires franches qui, au temps oià marchands et clients, enfermés dans leurs murailles, semblaient condamnés à s'acheter les uns aux autres ce dont ils avaient besoin, venaient du dehors arbitrer la valeur des marchandises.

Cette concurrence exotique, régulatrice des prix, remplissait, dans les simples chefs-lieux de sénéchaussée comme dans les centres populeux, l'office de la publicité des journaux ou du catalogue des grands commerçants actuels. Les foires étaient les

bazars ambulants d'une population immobile. Paris lui-même, quoique le trafic normal y fût plus mouvementé qu'ailleurs, avait ses deux grandes foires annuelles : Tune à Saint-Denis, — le Landit, — l'autre en plein faubourg Saint-Germain. Celle-ci n'était pas seulement une occasion de fêtes, de « braveries », de cadeaux aux dames, mais aussi le siège de négociations fort actives, une « exposition » analogue à celles que font périodiquement nos magasins de nouveautés. Là les manufacturiers de toute la France, les « ouvriers », comme on disait alors, venaient en personne débiter leurs produits.

Les foires ne jouirent pas toutes du même degré de vogue, et le succès de celles qui réussirent ne fut pas éternel. Celles de Champagne, fameuses au xni^ siècle, lorsque chaque fabricant du Midi y avait son entrepôt spécial, étaient tombées, cent ans après, au quart de leur importance, si l'on en juge par le produit des taxes levées sur les marchands. Taxes légères toujours — une vingtaine de francs d'aujourd'hui pour le loyer d'une boutique au Landit, sous Henri III; — le chiffre élevé de la recette tenait au grand nombre des vendeurs.

A la foire de Beaucaire, au temps de Richelieu, il se faisait pour 6 millions de francs actuels d'affaires. Loin d'imposer un surcroît de charge à ces marchands exceptionnels qui venaient rivaliser avec ceux du cru, on les favorisait. Leurs pacotilles étaient exemptées des droits de douane et

d'octroi à l'entrée et à la sortie. Tous les règlements se relâchaient, tous les obstacles s'abaissaient pour faciliter les transactions; la procédure et la paperasserie étaient muselées. Une légende — je veux croire que ce n'est qu'une légende — prétend qu'à Bordeaux, durant les quinze jours de foire qui se tenaient au printemps et à l'automne, le cours habituel des lois était suspendu. Les pères avaient, dit-on, droit de vie ou de mort sur les enfants et les maris sur leurs femmes et n'encouraient aucune peine s'ils en usaient, pourvu qu'ils jurassent avoir obéi à un mouvement regrettable de colère.

Peu à peu, à mesure que les communications devinrent plus faciles et la concurrence mieux établie, les foires déclinèrent. Au moyen âge, on ne les trouvait jamais assez longues; telle, qui devait durer huit jours, dépassait en fait un mois. Aux derniers temps de l'ancien régime, la durée légale était au contraire rarement atteinte; elle s'abrégeait par le seul consentement des vendeurs et des acheteurs, même en des provinces arriérées comme la basse Bretagne. Sur les champs de foire les plus fréquentés, le loyer des maisons baissa singulièrement du xvi® siècle au xvni°. Cette vie de nomade, de colporteur, devint odieuse aux négociants.

A toutes les raisons qui empêchaient les corporations d'être maîtresses du prix des choses, et par conséquent du taux des salaires, représentant une

portion de la valeur de tous les objets, il faut donc ajouter les foires. Si leur utilité cessa d'être appréciée, si leur rôle diminua insensiblement, jusqu'à disparaître, c'est que de nouveaux avantages furent offerts aux consommateurs. Les boutiques des « merciers-grossiers » devinrent le dépôt permanent de toutes sortes de marchandises, depuis les étoffes précieuses jusqu'aux plus communes, depuis la quincaillerie et les bijoux jusqu'aux vins en barriques et aux jouets. Confines d'abord dans la vente en gros, les merciers débordèrent lentement dans le détail. Des marchands bizoirs s'établissent à Nevers en 1675; ils étaient, dit-on, simples merciers en arrivant et, depuis, « ont fait des monopoles pour ruiner les autres marchands, qui ont été contraints de quitter leur négoce. S'ils n'étaient là, ajoutait-on, leur commerce donnerait de l'emploi à deux cents habitants. » Ces bizoirs de Nevers s'étaient, paraît-il, beaucoup enrichis, ce qui ne contribuait pas peu à les rendre haïssables. C'est en effet dans la « mercerie » que, grâce aux grandes affaires, se faisaient les grandes fortunes. Tel, qui n'avait pas 500 livres vaillant à son début, se relirait avec des millions. Plusieurs fois, sous Louis XV, des « privilèges » autorisèrent certains particuliers à vendre au détail dans des magasins généraux les marchandises les plus variées.

Les personnes qui seraient tentées de croire que la liberté absolue du travail, proclamée par la Révolution et existant aujourd'hui sur notre sol, a eu

pour conséquence de supprimer les rapports immédiats entre artisans et consommateurs, en tuant le petit patron et en créant la grande industrie, se méprennent étrangement. Ce qui a suscité la grande industrie, ce n'est pas la liberté, c'est le machinisme. Dès l'ancien régime, à mesure que le machinisme s'introduisait dans une profession, elle prenait la nouvelle forme industrielle, témoin les textiles qui, en 1789, étaient déjà organisés en manufactures.

Lorsque le manufacturier, au lieu de réunir son personnel sous un même toit, fournissait aux ouvriers la matière première et recevait d'eux l'étoffe terminée, suivant l'usage en vigueur sous Louis XIV, pour les soies, à Tours et à Lyon, — usage qui s'était perpétué dans cette dernière ville jusqu'à nos jours — l'opération était identique, au point de vue du bénéfice prélevé par l'intermédiaire-capitaliste. A cette nuance près, que l'intermédiaire d'alors, ayant de moindres débours, courait de moindres risques que nos contemporains propriétaires d'usines. Aujourd'hui encore, le contact direct du bourgeois avec l'ouvrier marchand subsiste là où nul moteur mécanique n'est devenu le collaborateur indispensable du façonnier; il existe pour une partie de ce qu'on nomme la « petite industrie », laquelle occupe moitié plus d'ouvriers que la grande. Ce contact, d'autre part, du vivant même des corporations, tendait à disparaître; le patron déjà avait secoué le joug des trois

unités classiques de marchandise, de boutique et d'ouvrier, à mesure que le progrès de la science inaugurait un outillage plus perfectionné et que la marche générale de la civilisation ouvrait des horizons plus vastes.

Ce mouvement, on vient de s'en rendre compte, a été secondé par la royauté; mais à un tout autre point de vue, avec des préoccupations toutes différentes de celles qui animent à l'heure présente et le gouvernement et l'opinion publique : la société féodale, fondée et maintenue par la force, estimait avant tout la force et le courage qui la met en valeur. Le premier ordre de la nation, la noblesse, se composait de tous les individus qui maniaient Tépée. « Écuyer », « chevalier », étaient des expressions synonymes de soldat et d'homme de guerre. Les membres de la « classe dirigeante » du moyen âge se trouvaient exercer tous la « profession des armes » ; non parce que cette profession leur était exclusivement réservée en droite mais parce que tous ceux qui s'y adonnaient, quels que fussent d'ailleurs leurs antécédents ou leur naissance, entraient en fait dans la classe dirigeante et devenaient « nobles » tout naturellement.

La chevalerie était la dignité militaire, comme le doctorat était la dignité scientifique, comme la maîtrise était la dignité commerciale et ouvrière; et la chevalerie, cette confrérie internationale des braves, était éminemment ouverte et accessible : chacun de ceux qui la composaient pouvant à son

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tour donner Taccolade et créer d'autres chevaliers, sans distinction de patrie ni de caste. Nombre de vilains, au treizième siècle, étaient faits chevaliers. 11 leur suffisait, pour cela, de se « bien battre », c'est-à-dire d'aimer le combat pour lui-même, d'y porter un parfait mépris de la vie humaine, y compris la sienne propre; de la risquer avec une audace folle et comme passionnée.

Arriver « à la force du poignet » n'était pas en ce temps-là une métaphore, et l'adage de la Renaissance :

De charron soldat, De soldat gentilhomme, Et puis marquis Si fortune en dit,

résumait bien ce mode d'ascension du peuple vers les couches supérieures. Jusqu'aux derniers jours de la monarchie, où la noblesse dite d'épée prétendait encore à une certaine prééminence; que dis-je, jusqu'à notre siècle oii le titre d'officier sembla posséder un prestige, un « brillant » supérieur à celui d'ingénieur ou de médecin, cette tradition, issue de nos vieilles origines, persista.

Cependant à mesure que la nation se poliçait, qu'à l'intérieur la paix s'imposait à tous, et que le roi gouvernait de plus en plus avec une plume et de moins en moins avec un glaive, de nouvelles puissances surgirent dans une société renouvelée. La principale fut 1' « argent », qui les résuma toutes parce qu'à toutes elle conduisait; et la pre-

mière classe du pays se composa de tous les hommes riches, comme elle s'était composée nag-uère de tous les hommes braves. Puis venait une catégorie très vaste recrutée un peu partout, dans laquelle le marchand de la rue Saint-Denis coudoyait le procureur au Châtelet et le petit fonctionnaire, et qui embrassait presque tous ceux qu'on appelle aujourd'hui des « bourgeois ».

Au-dessous d'eux grouillait le peuple, le « bas » peuple, qui se livrait au travail de la terre ou des métiers. Or ce travail avait été, durant toute l'antiquité, réservé aux esclaves. Au moyen âge il appartenait aux serfs : c'était « l'œuvre servile ». Gomment s'étonner dès lors que, sur l'ouvrier, sur le paysan, pesât dans l'opinion une dépression héréditaire; que l'homme de labeur affranchi, loin d'être devenu « seigneur d'outils », au même titre que le soldat était seigneur de sabre ou le financier seigneur d*écus, parût encore, lorsqu'il touchait un salaire, recevoir un bienfait"^. C'est un progrès tout récent que le changement d'attitude de l'argent vis-à-vis du travail manuel; que l'égalité du propriétaire de ce travail, appelé 1' « ouvrier », avec le propriétaire de cet argent, appelé le « patron », et que l'égalité du patron, vendeur d'une marchandise quelconque, avec le client qui achète cette marchandise.

N'oublions pas que jadis « vivre noblement » et, plus près de nous, « vivre bourgeoisement », signifiait à peu près vivre sans rien faire. Dans

Tancienne société hiérarchisée, tout le monde, el l'ouvrier comme tout le monde, autant qu'il raisonnait sur son sort, admettait que la profession la plus honorable était celle de l'homme qui n'avait point de profession; qu'au contraire le travail manuel était la condition la plus humble, et que ceux qui l'exerçaient devaient s'estimer heureux de louer leurs bras; comme si leurs bras étaient inférieurs à la monnaie contre laquelle ils s'échangeaient.

La royauté féodale ne s'était occupée des artisans que pour faire régner le bon ordre, ou ce qu'elle jugeait tel. L'Etat des derniers siècles observa qu'il y avait là matière à contributions, et moissonna des taxes dans ce champ comme dans beaucoup d'autres. Nos grands princes et nos grands ministres — ceux dont l'histoire a recueilli les noms — protégèrent l'agriculture et l'industrie, abstraitement envisagées, mais non les paysans et ouvriers. Ils avaient en vue, parla création de puissantes manufactures, par les subventions concédées aux uns, par les lettres patentes décernées aux autres, l'honneur, la prospérité, la richesse de 1' « État »; nullement l'amélioration du sort matériel des classes laborieuses, auxquelles personne, sauf Henri IV, dans le souhait proverbial de « la poule au pot » du dimanche, ne paraît avoir songé.

Mais les progrès de l'agriculture et le bien-être du paysan sont choses tout à fait distinctes. La première peut être très florissante et le second très

malheureux; comme on le voit sous Louis XVI, où les salaires ruraux furent plus médiocres qu'ils n'avaient jamais été peut-être, comparés au prix de la vie; tandis que les champs se trouvaient beaucoup mieux cultivés qu'ils ne l'avaient été précédemment. L'ouvrier non plus ne recueille pas nécessairement le bénéfice des succès de l'industrie : même il semble que le développement de l'industrie, chez certains peuples, ait tenu surtout à leur misère; autrement dit au bas prix de la main-d'œuvre, résultant de son abondance excessive.

Toutes les mesures étaient prises en faveur des consommateurs et non des producteurs de travail, en faveur des employeurs plutôt que des employés. Depuis l'ordonnance de 13ol, défendant sous peine de pilori aux patronnes de bureaux de placement — aux « recommanderesses », comme on les nommait— de présenter une « chambrière » plus d'une fois dans le cours de la même année, jusqu'à l'ordonnance de 1736 interdisant aux ouvriers de quitter leurs maîtres sans les avertir un mois d'avance, tandis que les maîtres pouvaient renvoyer leurs ouvriers en les prévenant quinze jours d'avance seulement, le pouvoir montre une partialité évidente et constante contre les prolétaires.

Tantôt il s'appliquait à empêcher les salaires de hausser, en menaçant les patrons de contraventions s'ils subornaient les compagnons de leurs confrères, « en proposant directement ou indirectement

une augmentation sur le prix des façons » ; tantôt il s'efforçait de les réduire, par des lois de maximum, limitant les gages « du manouvrier et généralement de toutes personnes gagnant leur vie au travail de leur corps » ; de sorte, ajoutait un mandement royal, que le salaire « soit juste et équitable et non excessif ». De ces édits, rendus pour « mettre quelque ordre à l'excès des façons, labeurs et vacations payés à la journée », l'on en trouverait par douzaines; ce que l'on ne trouverait pas aisément, par exemple, ce serait une intervention de l'État dans le sens contraire : les salaires pouvaient baisser tant qu'ils voulaient, l'autorité ne se posait pas la question de savoir s'ils restaient « équitables ».

A ces actes officiels, dont l'objet est d'abaisser leur rémunération, les gens de métier et serviteurs sont prévenus que ceux qui s'y opposeront « par monopoles, entreprises ou complots », s'exposeront à la hart. Ils s'y opposaient cependant, comme on le voit par les doléances des patrons, et comme le montrent les assemblées tumultueuses des confréries, j'allais dire des syndicats ouvriers, les procès intentés aux maîtres par les compagnons, leurs conjurations, leurs serments d'obéir à des chefs qu'ils choisissaient, les armes portées par l'ombrageux travailleur du xvi° siècle jusque dans les ateliers, les grèves enfin, la désertion du travail à un signal donné. Tout cela prouve que le prolétaire des villes essayait de se défendre.

Quant à l'homme des champs, sauf les révoltes passagères où il s'engage, sous le coup de fouet de quelque vexation trop rude, sauf ces « armées de la souffrance », que formèrent les Nu-pieds de Normandie, les Croquants du Bordelais, les Sabotiers de Sologne, au xvu* siècle, il demeure dans le silence ainsi qu'au moyen âge, ainsi que de nos jours. « Hélas! messieurs, disait aux Etats généraux de 1614 l'évêque de Belley, le pauvre ressemble au crocodile : il a bien des yeux pour pleurer, mais n'a point de langue pour se faire entendre. »

Les difficultés de sa vie, sa misère, sont pourtant parvenues jusqu'à nous, et le gouvernement, par une fiscalité odieuse, contribuait à cette misère. Henri IV, dit un de ses historiens, quand il allait par pays, s'arrêtait pour parler au peuple, s'informait des passants quelles denrées ils portaient, quel était le prix de chaque chose. Et, remarquant qu'il semblait à plusieurs que cette facilité populaire offensait la gravité royale, il disait : « Les rois jusqu'ici tenaient à déshonneur de savoir combien valait un écu, et moi je voudrais savoir ce que vaut un liard, combien de peines ont ces pauvres gens pour l'acquérir, afin qu'ils ne fussent chargés que selon leur portée. » Mais Henri IV, ce parvenu de génie, ne fut qu'un bienfait passager dans l'histoire. Parti de peu, il avait lutté, souffert; il était homme avant d'être roi; les épreuves avaient formé cette nature fine, ardente et généreuse. A la concepùon moderne et pratique

du gouvernement fait pour le bonheur des sujets, qu'il avait entrevu avant son siècle et que ses prédécesseurs ignoraient, ses descendants substituèrent la conception abstraite du gouvernement consacré à la puissance, à la grandeur de V « État ». Ils bandèrent tous leurs efforts vers ce but, constamment poursuivi, atteint parfois et non sans gloire.

Mais il arriva que les moments où « la France » était la plus heureuse furent souvent ceux où « les Français » étaient le plus malheureux. Le pays faisait l'admiration du monde et le désespoir de ses habitants. Durant la guerre de Trente Ans, lorsque les tailles, en maintes provinces, ne se recouvraient plus qu'au moyen d'archers et de garnisaires, lorsque les sergents du roi enlevaient les meubles, puis les portes et le toit même de la maison et qu'une foule de contribuables, ruinés, vagabondaient par la campagne, on dansait à la cour, trois fois de suite, un ballet qui avait pour titre : « La félicité dont jouit la France! »

Et l'ironie de ce contraste ne choquait point le gouvernement d'alors; il ne l'apercevait même pas, préoccupé qu'il était uniquement des succès politiques du royaume, qui masquaient à ses yeux le désastre des individus. L'État prospérait en efTet, tandis que les particuliers s'épuisaient. Mais « le devoir des particuliers n'est-il pas de se sacrifier au bien de l'Etat? » et d'ailleurs, « si les peuples étaient trop à leur aise, il serait impossible de les

contenir dans les règles de leur devoir...; il les faut comparer aux mulets qui, étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos plus que par le travail ». Nous étions loin ici de la « journée de huit heures! » Pourtant ces paroles si amères de Richelieu dans son Testament politique étaient conformes aux idées de son époque. Le grand patriote ne s'imaginait nullement que le peuple dont il parlait était F « État » même, tout au moins la portion la plus intéressante de l'Etat, puisqu'il en formait la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Ce ministre si dévoué à la nation n'avait peut-être jamais causé une heure en toute sa vie avec un paysan, avec un ouvrier. On en pourrait dire autant de Louis XIV, et autant de Louis XV. Durant ces quatre étapes parcourues par l'homme des champs, serf au début, puis vassal, ensuite sujet, enfin citoyen, sa besogne a été, est la même. Il labourait esclave; électeur, il laboure encore. Il a gagné son pain dans la servitude, il est forcé de le gagner aussi dans l'indépendance. Mais , sous l'apparente uniformité de sa vie, sa situation s'est plus d'une fois modifiée. Serf, il était tout près do son maître, chez qui l'intérêt engendrait la justice. Vassal-roturier, il avait des droits nettement définis vis-à-vis de son seigneur. Sujet, il est loin de son roi, qui l'ignore, et il n'a point de droits contre les agents du fisc. Or c'est surtout par des impôts, et souvent par des impôts oppressifs, que l'Etat s'est manifesté aux travailleurs des deux derniers siècles.

Non que les sommes qui parvenaient au Trésor royal ou qui étaient affectées en province aux dépenses publiques fussent très considérables en elles-mêmes, mais elles se trouvaient inégalement réparties suivant les régions et les personnes, et mal perçues avec un système vicieux. Si bien qu'elles coûtaient beaucoup au peuple et rapportaient peu au roi.

Il est vrai que les taxes ne restent pas toujours à la charge de ceux qui les payent en apparence, que chacun cherche à en rejeter le fardeau sur d'autres, soit en achetant ou louant meilleur marché, soit en vendant plus cher. L'impôt, par cette répercussion ou incidence, arrive à s'incorporer au prix des choses et, par conséquent, au prix du travail; il est certain qu'une contribution mise sur les travailleurs affecte les revenus du propriétaire, de même qu'une contribution mise sur les propriétaires affecte aussi les salaires des travailleurs. Mais cette répercussion, si elle est absolue, n'est pas immédiate. Autrement il n'y aurait ni bons ni mauvais impôts; il serait indifférent d'en faire peser le poids exclusif, soit sur les riches, soit sur les pauvres, sur les villes ou sur les campagnes, sur les personnes ou sur les marchandises, puisque chacun arriverait à ne porter que sa juste part.

Combien un pareil raisonnement serait excessif, cela saute aux yeux. Un législateur raisonnable n'opère pas au hasard, en comptant sur les lois

naturelles pour réparer ses bévues ou redresser ses erreurs. Le ministre le plus subtil ne saurait dire à quels contribuables incombera en définitive, à une date indéterminée et dans une proportion mystérieuse, le payement ultime d'une taxe nouvellement établie, tandis qu'il sait de quelle première poche le montant des droits va sortir, puisque c'est à celle-là qu'il a frappé. 11 est possible qu'aux XYU*" et xvni'' siècles le taux des salaires eût été plus bas encore, si les impôts eussent été moins lourds; ou, si l'on veut, que l'élévation des impôts du paysan ait fait hausser les salaires. Nous ne le pensons pas toutefois, parce que le taux de ces impôts était variable. Ils diminuèrent, par exemple, de Mazarin à Colberl, sans que les salaires réels aient baissé; ils augmentèrent de Fleury à Louis XVI, sans que le prix des journées, exprimé en marchandises, se soit accru; bien au contraire. Aucune induction n'est d'ailleurs possible à ce sujet, les fluctuations des salaires obéissant à des causes multiples, mais n'étant jamais influencées par les besoins de l'ouvrier, ainsi que j'ai eu l'occasion de le montrer déjà.

A l'avènement de Louis XIV, la cote moyenne des familles soumises à la « taille personnelle », — impôt sur le revenu de ceux qui n'avaient pas ou presque pas de revenu, — fut de 56 francs intrinsèques, somme qui, pour un ménage de simples journaliers, représente le sixième de son gain annuel. Voilà qui explique l'énormité des

plaintes. Au moment de la Révolution, on voit, clans le centre, des manœuvres auxquels il est fait remise de 35 à 36 livres de tailles (1787); mais il est probable qu'il s'agissait là de taxes afférentes à plusieurs années arriérées. Dans la commune de Yincy (Seine-et-Marne), la cote de quarante-deux « manouvriers » n'est que de 1 livre 13 sols pour chacun (1771); et dans une autre commune de rile-de-France, Brétigny-sur-Orge, la cote moyenne des habitants ressort à 8 livres 10 sols (1785). Ici la population avait augmenté, et comme la taille était un impôt de répartition, la charge individuelle se trouvait proportionnellement réduite.

On constate du reste de notables différences d'une province à l'autre et d'une localité à sa voisine sous le rapport de l'impôt qui frappe la classe rurale, et ceux qui gémissent le plus fort ne sont pas toujours les plus mal traités. Il est remarquable que les parties de la France où la Révolution réussit le mieux aient été précisément les plus avancées, les plus riches. Celles où elle échoua étaient au contraire les plus arriérées, où le système féodal s'était le mieux conservé.

Dans la Ronde du papier timbré, que chantaient en 1675 les paysans bretons, révoltés contre la « bourse du roi, profonde comme la mer, comme l'enfer toujours béante », on disait qu'avant l'arrivée des collecteurs royaux, « maigres comme des feuilles sèches » à l'arrivée, au départ « le ventre large comme des tonneaux ». Jean le paysan

vivait (( tout doucement bien tranquille », et la complainte se terminait par cette phrase :

Mes amis, si ce n'est faux ce que content les vieillards,

Du temps de la duchesse Anne on ne nous traitait pas ainsi.

La duchesse Anne n'y était pour rien sans doute. Nous savons, par les chiffres des salaires, que son règne (1488-1514) coïncide avec l'époque de la prospérité générale des travailleurs dans toute la France. Dans les temps modernes, au contraire, le paysan ne connut du progrès que le revers. Resserré chaque jour davantage par une propriété terrienne plus jalouse, dont les récenls acquéreurs émergeaient des rangs du peuple, livré aux exigences d'un souverain, jadis nominal et comme légendaire, désormais effectif et toujours présent, superposé à ses anciens maîtres, l'homme de métier, l'homme de charrue, connut des angoisses que ses pères évitaient plus aisément que lui.

Les magistrats du xvu^ siècle, venant le matin au palais, trouvèrent maintes fois dans la cour des villageois se plaignant des violences commises sur eux par les huissiers, « jusques à avoir mis la corde au cou à des fermiers » conduits en prison pour le payement des taxes. « Dieu a donné à l'homme, quelque misérable qu'il soit, disaient les États de Normandie, une trêve contre les douleurs, qui est le dormir...; votre pauvre peuple ne vous déprie que pour son lit, draps et couvertures, et vous supplie de défendre qu'il lui soit enlevé. »

Une ordonnance de 1G43 défendit les poursuites de ce genre « pour les propres deniers ou affaires du roi ». Elle fut observée dans les époques calmes, non dans les périodes de crise, qui ne manquèrent pas. De son côté, le Tiers-État demande, pour la première fois, en 4614, que les lits, instruments rustiques et outils, puissent être saisis (( pour faute de devoirs, rentes foncières et services » dus aux propriétaires. Le Tiers dont la fortune grandit, s'intéresse dès lors au payement régulier de ces revenus.

Je ne parle pas ici de quelques manufactures établies dans les hospices « pour donner de l'ouvrage aux malheureux », ni des travaux auxquels étaient employés les « pauvres renfermés » ; ces ateliers de charité étant affaire d'assistance plus que de législation.

Je n*ai pas davantage h rappeler les rapports du travail avec l'État dans le siècle actuel; ils dépasseraient les limiles assignées à cet ouvrage. A plus forte raison, ne convient-il pas de chercher à prédire l'avenir. Aussi bien, le présent est connu de ceux qui me lisent. Les cent années qui viennent de s'écouler ont vu se produire deux évolutions simultanées, quoique indépendantes l'une de l'autre : la première dans l'ordre économique, la seconde dans l'ordre politique.

Grâce au progrès scientifique et matériel, il est advenu qu'un travailleur plus hardi, ou plus

habile, ou plus riche que les autres, a embauché un grand nombre d'autres travailleurs; au lieu d'un compagnon et d'un « apprentif », il en a pris cinquante ou cent et a fondé peu à peu ce qu'on nomme une « usine ». Les machines ont créé ce changement, l'ont rendu possible, puis utile et nécessaire. Chaque patron nouveau a calculé son prix de vente, de manière à gagner sur son prix de revient, ainsi que le fait le plus modeste savetier qui ravaude des chaussures; et comme il produit une grosse quantité de marchandises, que chacune de ces marchandises se compose partie de matières et partie de travail et qu'il est impossible de dire si son bénéfice porte sur la première ou sur le second, il semble gagner uniquement sur le travail qu'il achète et revend avec profit. C'est proprement en quoi on l'accuse de « s'engraisser des sueurs du peuple »; de ce peuple dont il est issu. Ceux qu'il appelait hier « ses camarades » ou « ses confrères », il les appelle aujourd'hui « ses ouvriers ».

Il est donc arrivé que, tandis que la société politique se nivelait, que l'on abolissait les privilèges et que, châtelains, clergé possessionné, magistrats et propriétaires disparaissaient dans la foule, la société économique se hiérarchisait, se féodalisait. Bien qu'il n'ait aucune supériorité légale, aucun droit officiel, l'homme qui commande à beaucoup d'autres, qui leur donne du pain en leur donnant de la besogne; qui, ce faisant, s'enrichit, accroît

RAPPORTS DU TRAVAIL AVEC L'ETAT 3t^7

ses moyens de production, perfectionne son outillage et défie la concurrence; cet homme devient ou semble devenir inexpugnable derrière ses pilons, ses broches à filer, ses turbines ou ses comptoirs, comme le haut justicier du xm" siècle à Tabri de ses fossés et de son donjon. Ce patron moderne exerce pratiquement un pouvoir étendu; c'est un « grand »; c'est un « noble », eût-on dit naguère, puisque c'est un « fort ». Est-ce un nouveau partage des hommes qui commence? Qui de nous va tomber en « villenage »? Et voilà le premier degré de l'évolution.

Mais voici le second : ce « grand industriel », à la tête de son usine, n'est solide qu'en apparence. Comme le seigneur d'autrefois, un plus fort a raison de lui, le chasse de sa demeure, s'en empare ou la détruit. Et cela le plus simplement du monde : un autre fabricant se contente d'un bénéflce moindre, le premier doit aussitôt réduire son gain dans la même proportion. D'un autre côté, ses ouvriers réclament des suppléments de salaire. — C'est ici le lieu de faire remarquer la force ouvrière, née du groupement dans la manufacture : cent ouvriers répartis chez cinquante patrons, ne sont que poussière devant leurs cinquante maîtres; cinq cents ouvriers, employés chez un seul patron, discutent avec lui d'égal à égal. — Si ce patron cède, son profit disparaît peut-être; il fera, selon le langage commercial, des « affaires blanches ». S'il ne cède pas, la fabrique s'arrête, les commandes iront

ailleurs; mieux vaut plier sous l'orage. En attendant le retour du beau temps survient un troisième fabricant qui, lui, a su abaisser son prix de revient, soit par la découverte d'une nouvelle substance, soit par un nouveau procédé de travail. Celui-là peut réduire son prix de vente jusqu'à un niveau où les anciens ne peuvent pas le suivre. Il faut transformer le mécanisme et l'usine tout entière, si par hasard il s'agit d'un produit que l'on va obtenir avec des matières ou des méthodes absolument dissemblables des précédentes : car la science invente sans cesse des routes nouvelles pour atteindre un même but.

Le fabricant a tenu bon; il a su rester à flot; cependant ses capitaux, ses épargnes n'ont pas suffi. Il a dû recourir à autrui. L'association s'insinue dans son affaire, non plus sous la forme antique de deux ou trois personnes intéressées et participantes, mais sous celle de la société anonyme. En effet, l'entreprise grandit et doit grandir sous peine de mort; il faut fabriquer toujours plus en grand, s'approvisionner de plus en plus près de la source, créer môme sa source d'approvisionnement. De sorte qu'une matière que l'ancien industriel appelait « première » n'est, pour le nouveau, qu'une étape de sa production. Le fabricant n'est plus qu'un « directeur », un délégué des actionnaires. C'est le second terme de l'évolution.

Nous touchons au troisième et dernier : des syndicats producteurs s'organisent, des associations

d'ouvriers se montent, et d'autres syndicats d'acheteurs s'élèvent en face d'eux pour tout avoir au meilleur marché. Pendant ce temps, les actions des anciennes compagnies se divisent, suivant une pente démocratique ; personne n'aimant à se charger de trop gros morceaux. Le fabricant « féodal » aura disparu alors, submergé ou écrasé; et l'on verra le bénéfice de plus en plus mince de la fabrication disputé avec acharnement par les coopératives de production ou de consommation, par les petits actionnaires à 100 francs, par les transporteurs ou détaillants, par tous ceux, en un mot, qui concourent à la formation du prix, luttant âprcment à qui arrachera un lambeau de la somme. Tel sera le terme final de l'évolution : la société en masse travaillant, produisant, consommant; une sorte de collectivisme, si Ton veut, mais pacifique et volontaire, puisque, dans cette bataille, personne n'aura été injustement dépouillé.

Tout ce qui précède ne s'appHque jusqu'ici qu'à de certains travaux accomplis, à de certaines marchandises échangées en grand. Cette « grande industrie », ce « grand commerce » embrassent un bon nombre d'objets servant à l'habillement ou à la nourriture, à l'éclairage ou au logement. Ils répondent ainsi à plusieurs besoins de l'homme; ils ne répondent pas à tous, malheureusement. Toutefois il n'est pas téméraire de penser qu'ils élcndrontleur domaine, augmentant ainsi la produdion et, par suite, les jouissances générales.

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