‹ Paysans et ouvriers depuis sept cent ansChapitre 41 sur 52 · Ô2 PAYSANS ET OUVRIERS · texte numérisé non relu

Ô2 PAYSANS ET OUVRIERS

on voit les salaires soumis à cette loi de l'offre et de la demande, aujourd'hui si décriée dans l'opinion publique, qualifiée d' « immorale » par les uns, d' « inhumaine et matérialiste » par les autres.

Le développement de la population dans l'ancienne France a eu pour résultat de diminuer les recettes de l'ouvrier et de grossir ses dépenses. Le phénomène inverse s'est produit aux époques où la population a décru : la main-d'œuvre alors augmentait et les denrées baissaient. Il semble que, dans ce dernier cas, le travailleur aurait dû souffrir, comme consommateur, de la hausse des salaires, dont il bénéficiait comme producteur; mais la matière première — laine s'il s'agit de drap, cuir s'il s'agit de chaussures — diminuait plus encore de valeur que le travail ne haussait. Au contraire, lorsque les salaires se réduisaient sous l'influence de la multiplication du nombre des bras, on pourrait croire que le prolétaire profitait, comme consommateur, de l'avilissement des façons, qui lui préjudiciait comme producteur. Seulement, le renchérissement des matières premières absorbait, et au delà, l'économie réalisée sur le travail, de sorte que l'ouvrier perdait à la fois comme vendeur de main-d'œuvre et comme acheteur de denrées.

Perte d'autant plus grande qu'il s'agissait d'une marchandise oii l'effort de l'homme a moins de part : la viande, le combustible. Il entre dans le prix d'une livre de bœuf ou d'un stère de bois

beaucoup plus de terre que de fabrication. La baisse des frais de fabrication n'affectait pas ces objets, et cent autres, dans une mesure comparable à la hausse de la propriété foncière. Il arrivait même cette chose bizarre que l'essor de la population paralysait ou restreignait la production de certains articles, devenus trop onéreux pour un peuple appauvri, qui n'avait plus que le strict nécessaire. Ainsi disparut la viande, au xvi® siècle, sur la table du paysan.

De saint Louis à Jean le Bon (4226-1350), le peuplement ne cessa de progresser. Nous avons indiqué ailleurs l'influence que le besoin de bras dut avoir à cette époque sur l'abolition du servage, et le rôle qu'à son tour l'affranchissement dut jouer dans la multiplication des hommes*. D'une date à l'autre, le prix des marchandises et le taux des salaires haussèrent parallèlement et dans une mesure identique. Cette fixité du salaire, malgré l'accroissement de l'effectif des travailleurs, s'explique aisément par l'abondance du sol inculte. Tant que les nouveaux venus trouvèrent à défricher des fonds nouveaux, leur présence ne fut pas à charge à la communauté; ils produisaient, ils consommaient leurs produits, dans les mêmes conditions que leurs voisins; c'était l'éclosion pacifique d'un peuple qui se juxtaposait à un autre.

Cette mise en valeur de la terre française était

4. Voir notre ouvrage, la Fortune privée à travers sept siècles^ p. 151.

loin d'être terminée quand survint la peste de 1348, puis la guerre de Cent Ans. Les conditions avantageuses auxquelles sont encore consenties les ventes de biens ruraux, et aussi l'existence de forêts très vastes, la présence des carnassiers que l'on tue par centaines, en hiver, aux abords des villes, et d'une infinité de bêtes fauves que les vilains peuvent chasser librement en toute saison, le système primitif de la vaine pâture et des jachères prolongées, qui réduisait la surface annuellement ensemencée, tout cela tend à prouver qu'une population très dense n'aurait pu vivre à son aise dans le royaume de Philippe de Valois.

Aussi nous parait-il impossible d'admettre la croyance de certains érudits que la population française au xiv® siècle ait atteint un chiffre égal, sinon supérieur, à celui d'aujourd'hui. C'est là une vraie légende. Mais si l'on doit négliger des exagérations trop grossières et si l'on peut regarder comme matériellement impossible la densité invraisemblable que certains auteurs ont attribuée à un pays en partie inexploité tel que la France du xiv^ siècle, il ressort de la comparaison, d'une date à une autre, des unités de même nom, et aussi du témoignage concordant des contemporains, la certitude d'un progrès du peuplement, depuis le milieu du xm** siècle jusqu'à 1350.

A partir de cette date, la dépopulation, commencée par la peste, paraît se poursuivre sans interruption. Bien enlctidu, elle no se manifeste

pas partout à la fois ni au même degré. IL y eut même des villes dont les habitants se seraient multipliés jusqu'à la fin du xiv*" siècle. Mais leur accroissement tenait à ce qu'elles offraient un abri contre les routiers qui dévastaient le plat pays. Ce fut surtout à partir de 1400 que le vide s'accentua; nombreuses sont au xv^ siècle les masures « vacantes faute d'homme » : et pendant que les hommes disparaissent, les bêtes féroces se multiplient; sans cesse on trouve dans les bois le cuir ou partie du cuir d'un bœuf « que les loups mangèrent en la défaute du pastor ». La vie humaine est raccourcie par les épidémies, par les violences; fait étrange et qui ne se reproduira pas au siècle suivant : dans une enquête de 1459, le magistrat de Nîmes ne trouve pas en cette ville un seul habitant ayant dépassé la soixantaine. L'état de la France explique cette pénurie, le pays semblait se dissoudre; il fait penser à ces peuplades africaines vivant de la guerre et pour la guerre, puis finissant par en mourir. Dès lors que le pillage devient le vrai moyen de s'enrichir, à quoi bon peiner sur l'outil ou la charrue? Mieux vaut prendre la lance.

La civilisation se détraquait peu à peu ; les idées qu'elle suscite et qu'elle impose, indispensables à ^existence des sociétés, s'évanouissaient. La brute, dans l'homme, reparaissait et se lâchait à travers le monde. Plus d'une fois, on Ta vue reparaître dans l'histoire, rarement de façon aussi générale ni aussi

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continue, de sorte que le mal se fortifiait par l'habitude. Des générations entières ont passé, durant cette longue période, qui n'ont point connu d'autre régime, nées et mortes au sein de l'anarchie.

.... Chacun veut escuier devenir, A peine est-il aujourd'hui nul ouvrier,

écrivait un contemporain, le poète Eustache Deschamps. Il y en avait cependant et, justement parce qu'ils étaient rares, ils étaient bien payés. Quelle a été la situation matérielle de ces prolétaires de la première moitié du xv° siècle, qui ne se sont enrôlés dans aucune bande, qui n'ont pas songé à Se faire brigands et sont demeurés fidèles au métier ou à la terre? A coup sur, ils manquaient de sécurité, et n'ont pas dû réaliser beaucoup d'économies. Ils ont labouré toutefois et vendangé, ils ont bâti des maisons et réparé des églises, ils ont lissé du drap et confectionné des chaussures, puisque les 5 ou 6 millions d'individus qui remplaçaient la population trois fois plus forte — une quinzaine de millions d'âmes, peut-être — du xiv^ siècle, ont été nourris, vêtus, logés. Dans ce temps où la vie humaine, si peu respectée, valait si peu de chose, les bras de l'homme valaient beaucoup; on le voit par la comparaison du taux des salaires avec le prix des marchandises. Au milieu de cette confusion où toutes les lois sombraient, la loi économique, c'est-à-dire la force des choses, demeurait souveraine.

Immobiles jusqu'à 1350, el semblables à peu près à ce qu'elles sont aujourd'hui, les receltes réelles du travailleur augmentent d'abord de 4 p. 400 jusqu'à 1375, puis de 14 p. 100 dans les soixantequinze années suivantes. Il semblera étonnant que l'énorme réduction de la population, du milieu du xiv" au milieu du xv" siècle, n'eût amené en définitive qu'une hausse de 18 p. 100 dans la maind'œuvre. Mais il faut considérer que le salaire dépend à la fois de la consommation et de la production, et que, si la seconde s'est restreinte parce qu'il y avait moins de producteurs, la première s'est abaissée aussi par ce fait qu'il y avait moins de consommateurs. On pourrait donc admettre que, la production et la consommation de chaque individu restant proportionnellement semblables d'une date à Tautre, la main-d'œuvre aurait dû rester exactement au même prix; cela serait arrivé sans doute s'il n'y avait que deux termes en présence : population et travail. Il y a toutefois, dans le prix des bras, un troisième élément : la terre. Celle-ci avait perdu la plus grande partie de sa valeur, et l'avilissement de ses produits naturels contribuait à l'avilissement du coût des marchandises et, par suite, à l'augmentation du salaire réel.

C'est grâce à l'intervention de ce troisième élément que l'on put observer, dans les vingt-cinq années suivantes (1451-1475), une nouvelle hausse des salaires, qui progressèrent de 13 p. 100, tandis que la population augmentait aussi. Le défriche-

ment alla plus vite que le peuplement, la production dépassa la consommation, parce que les nouveaux habitants créaient plus de blé, de bestiaux et d'autres denrées qu'ils n'en absorbaient.

La situation éminemment favorable — la journée du manœuvre était moitié plus chère qu'aujourd'hui — où le travailleur s'était trouvé de 4451 à 1475, ne dura pas. Ces salaires exceptionnels tenaient à ce qu'il y avait à la fois très peu de bras et beaucoup de sol inculte. La population s'accrut, les produits du sol augmentèrent; les bras disponibles, plus nombreux, furent moins demandés; la terre vacante moins étendue, fut moins offerte. Dès la fin du xv® siècle, cette double tendance se manifeste, et le salaire réel se trouve réduit par là de 15 p. 100.

Le mouvement se poursuit dans les cent années suivantes et, comme cette période coïncide avec l'avilissement des métaux précieux, la baisse du salaire s'apprécie aisément par la comparaison des dépenses de la classe ouvrière avec ses recettes de Louis XI à Henri IV. Les premières augmentent de 65 p. 100, les secondes de 20 p. 100 seulement; ce qui revient à dire que le travail manuel se paye 45 p. 100 de moins. Il est avéré que la population tendit à baisser de nouveau à l'époque troublée des guerres de religion; mais il est probable que cette baisse ne fut pas importante, ni surtout générale, car les salaires continuent à diminuer sous la Ligue. Ce qui rendit particulièrement précaire la

position de l'ouvrier, ce fut la cherté prodigieuse des grains.

L'accroissement de la population est d'ailleurs compatible avec les troubles politiques. Nous en avons un exemple dans ce fait, singulier mais positif, que durant la révolution de 1789, le nombre des habitants augmenta. De 1790 à 1806, le département de la Seine-Inférieure vit son effectif accru de 7 p. 100. Au contraire, en des époques de calme et de prospérité, la population demeure parfois presque stationnaire, — témoin la France actuelle, — ou même elle décroît, — témoin les temps pacifiques du ministère de Fleury, sous Louis XV.

De Henri IV à Louis XIV les fluctuations du commerce et de l'industrie, les dévastations de troupes indisciplinées, la rigueur des impôts, contribuèrent, à des dates et à des degrés divers, à restreindre le chiffre des hommes. C'est ainsi que le Roussillon, vers 1600, voit décroître sa population par la chute de ses manufactures; que la frontière de l'Est se vide aux années cruelles de la guerre de Trente Ans; et que, dans maints villages « déshabités », les curés, ne recevant à peu près rien des dîmes, se mettent à labourer la terre. L'expulsion des « religionnaires » porta plus lard à certaines régions — Languedoc, Lyonnais, Dauphiné, Saintonge — un coup dont elles furent longues à se relever. L'existence de plusieurs industries, celle des soieries entre autres, fut sérieusement menacée. Mais le nombre des sujets

du royaume n'était pas assez réduit pour que les salaires, dans leur ensemble, pussent s'en ressentir. Le dépeuplement plus général et plus sensible de la fin du règne de Louis XIV, qui varia suivant les régions du quart au sixième des habitants, d'après l'opinion commune, ne paraît avoir amené, de 1676 à 1700, qu'une hausse de 6 à 7 p. 100 dans les salaires, suivie d'une baisse équivalente dans le premier quart du xvm® siècle. Faut-il admettre que la gêne universelle qui signale cette période, où l'on remarque un avilissement rapide du prix des terres, restreignit la consommation sous ses diverses formes et diminua le besoin de bras?

Toujours est-il que la situation du travailleur^ dont la paye augmenta de 16 p. 100 de 1726 à 1730, fut meilleure qu'elle n'était précédemment. Ce bien-être n'eut pour conséquence aucun essor de la population, au contraire. Il n'est pas facile de tirer des conclusions des statistiques isolées et parfois contradictoires, mais l'impression qui se dégage de la lecture des documents contemporains est celle d'un arrêt du peuplement et même d'un retour en arrière. Il n'en fut pas de même dans la seconde moitié du siècle, de 1750 jusqu'à la Révolution, et si les salaires perdent de nouveau ce qu'ils ont gagné — environ 17 p. 100, — c'est à coup sûr à la multiplication des bras que Ton peut l'attribuer.

D'autant plus qu'en cet espace de quarante

INFLUENCE DE LA t'Oi>ULATlON SUR LES SALAttlES 371

années l'industrie se développa, le commerce, facilité par la création des routes, prit une certaine ampleur et l'agriculture fut portée à un point de prospérité où elle n'avait jamais été. Le règne de Louis XVI fournit un exemple saisissant du peu de concordance qui existe entre la richesse du pays, abstraitement considérée, et l'aisance de la classe laborieuse dont nous avons parlé plus haut.

En l'espace de ces six siècles (1200 à 1800) qui constituent une période notable des fastes de l'humanité, un morceau énorme de notre vie nationale, que de changements opérés, que de succès et de revers !

A travers les heures sombres ou glorieuses que le royaume avait traversées indifférent à toutes ces péripéties, à ces révolutions civiles, à ces guerres extérieures, à ces intrigues ou à ces exploits que nous content les livres et qui passaient au-dessus de sa tète, parce que dans le Français d'autrefois, ils n'atteignaient tout au plus que l'homme public, le « citoyen », c'est-à-dire une toute petite partie de son individu, le paysan, l'ouvrier a, de père en fils, labouré, tissé, battu le fer, fendu le bois, scié la pierre. 11 a, comme on dit, « gagné sa vie », suivant cette destinée cruelle qui oblige la masse à peiner pour ne pas mourir.

Cette vie fut plus ou moins large, plus ou moins dure, mais la marche de la société ne l'avait pas adoucie et, par une contradiction désolante, la civilisation semblait n'apporter, il y a cent ans, que

des privations et des misères au commun des êtres. De ce recul la machine gouvernementale, la « politique », était-elle donc responsable? Non, certes, mais elle n'avait aucun moyen de lutter contre une force omnipotente devant qui les combinaisons des potentats ou des parlements ne sont que poussière. Les salaires avaient obéi à la loi économique : l'accroissement de la population avait réduit le prix du travail et haussé le prix de la terre.

Ce jeu des forces anciennes a été favorablement bouleversé dans le siècle présent par l'introduction d'un élément nouveau : la science.

A voir la population française passer de 23 millions d'âmes environ en 1790, à 39 millions en 1899, tandis que les salaires réels ont augmenté de moitié ou des trois quarts, on s'est pris à douter de la vérité des formules que les savants avaient cru dégager jusqu'alors; et les propositions du sage Malthus ont semblé les rêves d'un méchant homme. Or ces formules n'ont pas cessé d'être rigoureusement vraies, à la condition de les adapter au temps présent : il demeure évident que, plus la somme des denrées, des vêlements, du combustible, des matériaux de construction et des marchandises de toute nature sera grande, par rapport au nombre des hommes qui se les partageront, plus chacun de ces hommes aura chance d'en avoir davantage. Seulement la capacité de production de l'homme était jadis étroitement limitée : limitée par l'énergie

infime de son bras, limitée par le faible rendement de la terre, limitée par la superficie mesquine de son pays où il demeurait enclos comme en un petit monde. Les prix de toutes choses, et aussi le prix du travail, se mouvaient à l'intérieur de ces bornes inflexibles.

La science est intervenue; elle a multiplié la productivité de l'homme et celle de la terre; elle a élargi la sphère d'action de chaque individu, de chaque pays; elle l'a étendue jusqu'à la totalité du globe. Économiquement parlant, malgré les barrières douanières, la créature du xix*" siècle n'a plus de patrie. Cette révolution est-elle terminée? Qui pourrait le dire? Qui voudrait le croire? N^apparaît-elle pas, à nos yeux éblouis, comme l'aurore d'une ère incroyablement heureuse qui va s'ouvrir pour nos descendants? Augurer un progrès indéfini serait absurde sans doute; moins absurde cependant que supposer le progrès d'hier fatalement arrêté au point où il est parvenu. Rien ne s'oppose à ce que le domaine des machines s'étende — au fait il s'étend tous les jours, — à ce que les engins nouveaux soient plus parfaits et mus d'une autre façon que leurs devanciers; rien ne s'oppose à ce que l'on trouve de nouvelles substances pour se nourrir, se vêtir, se chaufTer, s'éclairer, se loger ou que l'on se procure les anciennes plus aisément, ou qu'on les utilise avec plus d'adresse, moins de peine, plus de profit. Dans la voie des engrais artificiels, par exemple, dont la

découverte transforme Tagriciilture, n'est-il pas de nouveaux secrets que le génie d'un chimiste peut contraindre la nature à révéler demain?

11 est donc possible que la science dérange encore, à notre avantage, le vieil équilibre entre le travail, la population et la terre, sous lequel nos pères vivaient courbés. Il est certain qu'elle Ta, depuis un siècle, prodigieusement changé. Mais la loi subsiste tout entière, loi éternelle que les lois politiques n'influenceront pas : ces dernières se flatteraient vainement d'améliorer le sort du plus grand nombre, en modifiant la distribution des richesses existantes, lorsque c'est seulement par la création de richesses nouvelles que ce sort peut devenir meilleur. Pour que les salaires augmentent encore, il n'est qu'un moyen : multiplier les produits davantage que les hommes, afin que le travail de l'homme acquière vis-à-vis d'eux un plus haut prix.

PiiÉFACE. — Argent, terre, travail.

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