‹ Paysans! Le million c'est l'ennemiChapitre 12 sur 23 · DU BOIS · texte numérisé non relu

DU BOIS

Vous promettez du bois, et cette promesse est une de celles que vous tiendrez. — Arrêtonsnous-y.

Ce chapitre de votre programme est même le plus remarqué sur votre exploitation.

Quand on aborde celle-ci par certain côté, on est, en effet, frappé de Faspect morne et attristant que présentent d'immenses plaines en friche, au milieu desquelles saillissent, de distance en distance, comme les chapelles en ruine

de nécropoles, des corps de forme déserts, des tas de moelloQs couverts de ronces qui, seuls aujourd'hui, signalent la place des bâtiments de métairies que vous avez fait détruire.

Ce sont vos semis de bois du les terres destinées à les recevoir.

Des réflexions historiques surnagent dans cet océan désolé; le passant expérimenté les recueille comme d'affligeantes épaves.

En voici quelques-unes :

§1"' — Résultat social

Lorsque nos vieux aï^ux 1^ Gaalois chas^ saient dans ces contrées, et, le f^oir, regagnaient leufiS huttes isolée» dans las clairières , les champs que vous replantez en bois étaient eii bois.

D'un côté arrivèrent les Franc» qui peuplèrent, de l'autre les Romains qui instruisirent. Ces demi-sauvages se réunirent en familles^ eu ha^meaux^ en villages, et, tout autour, défri-

chèrent. Ils quittèrent le javelot pour la bêche, attelèrent à la charrue le cheval de chasse, et firent le blé*

Et, à mesure q^ue les villes grandirent , les forêts disparurent.

L'historien dit : — ils se civilisèrent.

Et, aujourd'hui, au bord des bourgs, près des jardins, comme un témoignage de ces progrès, se tient encore debout le vieux dolmen de Tentâtes. — Cet endroit était le plus profond du bois. — Sur le haut de la grosse pierre, on voit toujours la cavité qui recevait les entrailles humaines. — Un enfant, en se jouant, y effeuille des roses.

Aux États-Unis, quand plusieurs groupes sont trop pressés, Tun d'eux se détache, s'enfonce au désert, et, pour cultiver,, jette à bas la forêt. Et la première barraque qu'il élève, comme premier meuble nécessaire, abrite Timprimeriè, qui grave sur mille feuilles ce premier triomphe du Blé sur le Bois.

SUÎTOQS.

Quand l6 travail affranchissait, les croisades survinrent, — ces guerres stupides, à douze cents lieues, pour un tombeau apocryphe.

Les femmes restèrent ici, presque seules.

Les éclopés revinrent, non pas seuls : avec les pestes, les lèpres, la famine.

Les malsons se ruinèrent; vous en voyez des traces de toutes parts, des puits, des fosses et, ft côté, de gros tas de pierres, tumuU lamen* tables des petits, élevés par l'imprévoyante tyrannie des grands.

Les bruyères envahirent les guérèts ; les bois et la barbarie reprirent leurs anciennes places.

Nous, petite phalange de laborieux, recommencions, en redoublant d'efforts , à reconquérir aux blés ces bruyères, et vous arrivez, puissance du million, comme un souffle stérilisant, desséchant nos récoltes, ruinant nos métairies, semant le bois, et, pour vos plaisirs, remplaçant notre peuple de laboureurs par une peuplade de faisans et de bètes fauves.

Puisque notre civilisation chasse le bois, votre bois chasse notre civilisation; — est-ce clair ?

Aussi, d'instinct, pas un paysan qui, passant, ne pleure sur ces fermes abattues. Ces ronces naissantes remplacent les moissons qu'il a vues sur ce champ hier ouvert à sçs espérances, à son activité, aujourd'hui, par vos bois, fermé, pour lui, comme l'horizon.

Ainsi les fantaisies du million détruisent les aspirations démocratiques, jusque dans les améliorations qu'il essaye.

Ses bienfaits même sont malsains.

§ II — Résultat privé

Economiquement, est-ce bien une affaire ?

Vous connaissez les chiffres, votre état est d'en alligner ; allignons-en donc.

Voici ce que peut coûter la création d'un hectare de bois; — je suis certain qu'il vous coûte beaucoup plus.

Dëfoncêment, hersage, l'elribotil-slgé, ft»feerSftge, maind'œuvre pour plantations, semis, etc . . . 200 » \ Plantes et sem-^n^es. — Bouleaux, 5,000 à '

6 fr 30 . »

— — Glands, 20 décal. .

— — Châtaignes, . 20 )276 »

décal à 1 fr. 20 »

— — Graines de Pin

sylvestre, 5 kil, à 3 fr. 15 »

-^ — . Graine de Pni

maritime, 5 kil à 60 cent. 3 »

En pasàant : ct'tte recette Utile si voù^

voulez avoir de bon bois - . gratis

Prix de l'hectare de terre 1,000 1,000 »

Le bois, avant quinze ans, ne ritppoftant prié ses frais de garJe, impôts, etc., il faut ajouter a cette somme, ses intérêts, cumulés durant quinze ans, environ .-..«.. l,d?8 »

Total du prix de l'hectare de bois eu rapport 2,652 »

Ce capital , placé à 5 0/0, rapporterait .... 132 62

Que va rapporter l'hectare de bois ?

Tous les quinz'3 ans 60(Ffrancs, soit, par an 40 »

Desquels il faut déduire, pour fi'ais de i^'ixrde, impôts, allées, etitretien et autres ! ÏO »

Reste. ....;. 80 -^ 30

C'est à peu près du un pour cent.

Grande propriété, vous vantez vos créations de bois, voilà leurs revenus.

Maintenant, calculez, s'il^ vou3 plaît, que nous sommes, en France, trente-huit millions de bouches, — en moyenne d'assez bon appétit, ^^ e:9t que nous cultivons seulement quarante millions d'hectafes de terre. — De aorte que le produit d'un hectare doit nourrir son homme.

Chaque hectare doit donc produire environ 200 francs par an pour donner à chacun à peu près dix à douze sous par jour.

Oi\ vos 400 hectares de bois,, à 30 fr, Tun par an, rapportent quelque chose comme huit centimes. — Comprenez- vous, — un peu plus de un sou et demi.

Vn sou et demi pour'leur homme par jour!

Il faudra que vous ne leur choisissiez pas les affamés.

Vous qui, atteignant ces résultats, vous égayez sur la petite propriété, imaginez donc quatre cents piocheurs retournant, en liberté,

vos quatre cents hectares de bois et les convertissant> pour leur compte , en céréales» vignes, jardins, etc. Ils décupleront , centupleront ces produits chétifs que vous exaltez comme merveilles.

Si vous vous prisez si haut, il faudra, proportionnellement, priser ces habiles dix fois, cent fois plus haut encore.

Million audacieux, qui, devant ces nécessités en sabots, étalez sur un coussin de carrosse, cet exorbitant superflu, cinq cent cinquante mille francs de revenus annuels. — 1,505 francs par jour I — en face de ces 60 centimes du laborieux, — comprenez donc enfin ces sévérités de la vie et les aspirations de ces petits vers Témancipation et l'égalité.

Par les abus d'une société mal constituée, poussé sur le devant d'une démocratie, calculez, avant de vous targuer , à sa face, de vos jeunes mérites, Fimmense somme de bienfaits

qu'il vous faudra répandre pour vous faire, â'abord> pardonner les privilèges que le hasard seul a mis en vos mains.

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