DE L'IGNORANCE
Des subtils, des intéressés je crois bien, des matérialistes pour sûr, m'ont fait cette objection:
§ I'^' — Objection. — Panacée égalitaire
€ L'instruction ne vaut pas l'argent.
€ Vous indiquez l'instruction comme une panacée égalitaire; c'est une affirmation, rien de
plus. — L'argent seul achète la propriété, non l'instruction. — Allez, un peu, chez le notaire payer seulement les frais de vente avec une page d'histoire ou, même, la plus brillante opération mathématique, et vous verrez comme vous recevra le praticien. — Nous ne voyons que cette corrélation : — argent, propriété ; nullement cette autre : — instruction propriété.
« Exemple : — Je suis Instruit, je n'ai pas un sou, mais je voudrais bien être propriétaire de cet arpent do pré que voilà. — J'ai beau le contempler et lui répéter : je suis instruit; le propriétaire fauche son foin sans m'en donner une botte; ma contemplation et mes désirs demeurent stériles. — Gardez votre instruction et donnez-moi cent francs, j'en achèterai aussitôt un carré.
€ Il n'y a de logique que les communistes, qui prennent les cent francs dans la bourse du voisin et me les donnent. Voilà du positif: j'ai cent francs et je m'en sers. »
L'objection est très-nette, et celui qui me la
fait nie carrément Tinâuence de Tintelligence sur la matière.
Est-il besoin de répondre à cette grosse chose?
Oui» même à celle là.
§ II — // faut répondre
Je m'étonnerai, premièrement, que le contra dicteur se serte de son raisonnement pour essayer de persuader : si Tesprit n'est bon à rien, il aurait pu le laisser de côté, et Objecter seulement arec le poing*
En second lieu, je me permettrai un petit conseil : — Att'^lieu de rester, très-stérilement, en effet, en face de l'arpent de pré qu'il convoite, dans une sorte d'extase contemplative et désireuse, qu'il se remue un peu, qu'iltravaille et se serve de son esprit pour travailler utilement, — il aura trouvé le chemin qui conduit à la propriété du pré.
Toute la réponse est là.
Vous qui niez refficacité de l'instruction, envisagez moins complaisamment, l'instruction fainéante, et prenez ,la peine de considérer à l'œuvre l'instruction secondant et guidant le courage.
Prenez deux courages égaux, l'un ignorant, l'autre instruit, et, sérieusement, dites-moi de quel côté vous voyez l'avantage.
Ainsi comprise, la question en arrive à cette formule qui se répond à elle-même, comme un axiome : —
* Deux qualités valent - elles mieux ' qu'une seule ?
Est-il préférable d'être laborieux et éclairé que d'être laborieux seulement ?
§ in — Contradicteurs! Ce que vous êtes
Spécieux contradicteurs, à qui ferez-vous prendre le change sur vos louvoiements intéressés ?
Vous êtes les privilégiés et voudriez rester 6 s privilégiés à perpétuité.
Assis au balcon > vous prélassez votre béatitude repue sur les coussins, la rafraîchissant d'air pur et la divertissant par le spectacle animé de la tourbe laborieuse qui grouille, en bas, vers le ruisseau. Vous aimez, pour vous, le soleil qui vous éclaire et vous réchauffe, mais vous appréciez qu'il serait utile que cette tourbe ne vît pas aussi clair que vous. Dans l'ombre, ses eôbrts, son travail, son commerce vous apportent les éléments de puissance qu'elle {produit péniblement, que vous n'avez plus qu'à saisir et avaler; et votre perspicacité étend, sur elle» de votre balcon» un auvent qui l'empêche de bien voir : — c'est Fabat-jour de robôcurantisme.
Bien joué> mon seigneur, car si, se doutant de vos tours, ce peuple montait, il n'aurait qu'une t^hiquenaude à vous donner pour, de là« haut, ftiire tomber votre obésité flasque et impuissante, dans le ruisseau, à son tour,— où elle
se tronverait, à coup sûr, bien empêchée pour grouiller, un peu, elle aussi, et se (aire vivre.
Vos devanciers, nos seigneurs des gros châteaux forts, dont vous avez fait coquettement moderniser les tourelles, tenaientabsolument les mêmes raisonnements autrefois, et contre vousmêmes, car, en ce temps, comme nous, vraiment, vous étiez vilains.
L'ordre de choses qu'ils dominaient, assuraient-ils, devait être immuable. Comment comprendre ce château sans seigneur, cette terre sans manants ? Faire descendre Tun, monter les autres; éclairer ces épais ! — leur montrer qu*il s existent, que le gâteau est lâ> — quoi ! le mien I — et que les bouchées en sont bonnes. — Mais le monde n'existerait plus. — Il y aurait cataclysme.
Ce cataclysme s'est produit et le monde existe encore. — Cataclysme à votre profit, mon gros monsieur, puisque votre rotondité s'est
substituée à rancienne, laissant les petits camarades à l'arrière.
En trois mots voici votre histoire :
Votre grand-père, était manant, comme nous, asservi, comme nous et, comme nous, las de l'être. Hardiment, il a renversé Fidole et conquis l'instrument de travail qu'elle cachait.
Votre père, dégagé de l'obstacle qui avait obstrué sa part de soleil, a vu clair, s'est instruit, et dès lors, sachant manier l'outil, s'en est servi. C'est ainsi qu'il a gagné votre lot, vous montrant, monsieur, que l'instruction vaut l'argent pour acquérir, quelle sait gagner la propriété.
Vous, monsieur, vous avez jeu la peine de vous asseoir dessus et d'y prendre du ventre ; et, comme vous trouvez le siège doux, — vous reniez l'instruction et le travail de votre père, vous reniez l'énergie et l'origine de votre aïeul, et vous cherchez à vous persuader que vous descendez directement des Croisades.
Comme Fantique dont vous occupez le fauteuil.
Mais, monsieur» celui-là même dont vous tenez le trône, aux croisades l'avait gagné, par les armes, ce qui était le. travail et Tinstruction du temps.
Ce que nous demandons, aujourd'hui, c'est ce que votre père, avec les nôtres, avait demandé et obtenu jadis : — notre part au soleil ; — la faculté de faire notre place par l'instruction et le travail.
Ce droit,
Ils l'avaient gagné, pour tous ;
Vous l'avez escamoté, pour vous tout seul,
Vous avez cette place — gârdez-là. Pas de tapage ni de renversements. — Votre cujbute sera douce. — Nous ne vous demandons qu'une chose.
Rentrer votre abat-jour.
Voyons-y clair et c'est assez.
Voici comment nous calculons.
§ IV — Réponse
L*homme courageux vaut mieux que le fainéant.
Si vous étiez fainéants seulement et nous courageux seulement, vous auriez promptement le dessous, — vous lâcheriez vite les parts des tout petits et vos grands airs dominateurs.
Mais vous êtes éclairés, et, comme nous ne le sommes pas, vous gardez vos avantages.
Éclairons-nous donc, — la conclusion est forcée : — nous serons éclairés et courageux, vous ne serez qu'éclairés. — Vous serez battus.
Que si, vous aussi ou vos fils, ét^nt éclairés, voulez devenir courageux; parfaitement, nous combattrons à armes égales ; ou mieux, rejetant ces idées d'antagonisme, nous travaillerons sur le même métier, ne disputant la prime qu6 par le mérite de l'ouvrage.
Mais si, demeurant instimits, tous reftisez d'agir, évidemment, nous qui agirons et, déplus, serons instruits comme vous, nous l'emporterons.
Rien n'est plus clair.
§ V — Exemples
J'imagine le prolétaire placé en face de la propriété.
J'essaie les combinaisons.
I" Cas. — Le prolétaire travaille pour gagner sa vie sur la propriété du riche voisin ; lequel, ayant sa vie toute gagnée, regarde faire.
Celui-ci a tout, le premier n'a rien.
En sera-tril ainsi à perpétuité ? — Selon.
Dans ce premier exemple, l'un a pour lui le travail, l'autre la fortune acquise. Ne donnons à l'un ni à l'autre aucun autre mérite, supposons^ies ignorants également tous les deux.
Aucun ne s'ingéniaat à changer la situation, elle se perpétue. — Ceci est Thistoire.
^® Cas. — Voici le présent :
Donnons au propriétaire un mérite de plus, — l'instruction. — Le voilà donc, à la fois, riche et instruit.
Le prolétaire, au contraire, n'est que travailleur.
Le travail, sans appui, sera , dans ce second cas, bien plus complètement encore, dominé par la richesse et l'instruction réunies.
S* Cas. — Voyons l'avenir :
Je suppose que mon rêve soit réalisé.
Comme en Amérique, tout en faisant travailler le prolétaire, nous l'instruisons.
Je veux parler d'une instruction vraie. — Non par récriture,^le cathéchisme, les cantiques et es frères ignorantins,— je parle sérieusement.
— Une morale forte tirée des faits, de l'homme; les notions économiques, agricoles, industrielles, usuelles, pratiques. — Non l'école de l'enfant de chœur, l'école du citoyen.
Voilà son intelligence développée. — Il sait. — Il sait cultiver sa terre, il connaît les propriétés des engrais, il apprécie les lois de l'épargne, les moyens de l'obtenir du travail, les modes de placements, de fructification. — Le voilà de pair avec le riche. — Moins la richesse bien entendu , moins la propriété petite ou grosse; mais il a le travail, ce qui égalise les forces, — et il a de plus un stimulant que le riche ne connaît pas : — le besoin. — Par le besoin, un courage que l'autre, occupé de jouir et de conserver seulement, n'aura jamais, et, par le courage, la supériorité.
Voyons-le agir :
Il a vingt- cinq ans. Il n'a pas hâté son mariage, à vingt ans, comme ses devanciers, s'écrasant, dôs le seuil, sous les besoins d'une famille que lui seul soutient, et qui l'engage ,
prématurément et fcitaleinent, dans une vîe de misère ou on ne peut plus rétrograder.
Il s'est placé vigneron, terrassier, bûcheron, laboureur ; au mois, à Tannée.
Depuis rage de vingt ans, il a gagné 250 fr.
par an chez les propriétaires ou chefs d'ateliers qui déplus l'ont nourri.
Qu'a-t'il fait de ces 250 fr. ? — De sottes dépenses, en habits inutiles, d'un luxe relatif, au cabaret le dimanche? — Du tout. Il sait calculer et ilnstruction a élevé le niveau de sa moralité oomme de son intelligence. — Au lieu de folles dilapidations de temps, — Tétude ; an lieu de salles d boire, — les causeries instructives, la bibliothèque communale, *^ U a dépensé :
Blanchissage 20 v
2 chemises 8 ■
t blonses ?, pantalons . * 10 »
Un gilet chaud 5 j>
Sabots, etc., menues dépenses 7 »
Total par année. . . 50 »
Il a économisé 200 francs par an, les a su
placer et, i Fiagt*cinq an^, se trouva à la tête d*ua petit pécule de 1,030 fraacs.
Il a l'expérience de cinq années d'un travail réfléchi, il connaît son métier, s'est fait considérer comme rangé et laborieux, — il atteint dès lors les hauts prix et gagne 350 francs.
Aucun agriculteur n'en doute, un garçon de ce mérite serait, aujourd'hui, recherché à des prix exceptionnels, — mais, dans mon hypothèse, les mérites que j'énonce seraient l'état normal.
Son gage augmente, non ses besoins. Il met de côté annuellement 300 francs qu'il place à intérêts jcomme les premiers.
Une année, il a trouvé, aY«c association d'un camarade, une tâche avantageuse qui lui a fait gagner 500 fr. — Remarquez que je ne lui accorde qu'une seule de ces bonnes fortunes eh dix ans, et même, par compensation, je veux que la maladie, une charge imprévue lui en enlève le bénéfice. — Je le fais donc arriver à trente ans av-ec ses seules léeoAoaôtt j^ânoahai.
A ce point, il se retourne comme pour voir en arrière le chemin parcouru et calcule. — Calculons avec lui.
Les 1,030 fr. de ses vingt-cinq ans en admettant qu'il n'ait pu leur trouver un emploi plus avantageux, forment, aujourd'hui, avec les intérêts composés, une somme de 1,315 fr. 66.
Les 300 fr. par an de ces cinq dernières années lui donnent avec les intérêts composés des quatres premières 1,057. 69.
Total 2,973. 35.
Ainsi, à trente ans, il a acquis l'expérience, les capacités, la sobriété, la force, l'habitude du travail, un courage qui double le succès et l'espérance. — Et un sac gonflé de près de 3,000 francs.
Pas un homme sérieux des champs qui s'y
trompe : — Un avenir assuré appartient à ce gaillard.
Je vais plus loin.
Parmi ces messieurs des villes — qui, fascinés par les quinze mille à prime dont deux sous pour demain du courtier de la coulisse, rient goguegnardement en nous voyant échiner, dix ans, pour 3,000 francs. — Combien d'entre eux, à trente ans, en ont économisé autant?
Clercs, commis, employés, peuplade blêmie d'études ou de bureaux; paperassiers en redingotes râpées dont vous noircissez les fils avec l'encre de l'administration; hautains au restaurant, cireurs de vos propres bottes; pauvres serfs de Técritoire, sans espoir d'affranchissement, que j'ai vu faire et que je plains, sur cent de vous on n'en compterait pas vingt qui * aient pu gagner cette somme. — A trente ans, souvent, vous avez les désillusions en plus, Tespérance en moins; et, dans tous les cas, vous êtes devenus absolument hors d'état d'en-
râager saxts effroi seulemeut le sommaire des travaux de production que ce prolétaire va tout au long exécuter*
Lui» ee trayaiUeur des cbaoïps, à cet âg^, sûr de iui, fa former sa fiimiUe.
Avec ses trois mille firanes et m» conoais* sauces acqaîses, U est capable d'entrer dams la petite propriété par toutes le^ issues»
Par le petit borda^e 4e Pierre qu'il achète et paie comme lui^ en moins de six ou sept ans*
Par racquîsjtioa conditionnelle d*André qu'il solde à plus courte écbéaooe, commençant avec des fonds que l'autre ne posssédait pas.
Par Tassociation arec un petit possesseur de terrain» moins avisé et plus gêné.
Par Tassodation avec le grand propriétaire lui-mèmie^ enchanté de tirer d'un lopin, remué par ce travailleur, quatre, cinq fois autant qu/e ce iopia ue lui a jamais produite et de le dé* taeher après u,u temps déterminé» en écb^g^
d'une somme trois ou quatre fois plus forte que celle qu'il représentait en ses main^.
Par l'achat direct de quatre, cinq, six hectares de terrain selon qualités, sur lesquels il créera les cultures diverses que nous avons énumérées et qui fournira : ** pour Ini, nn travail assuré et Incratif, -*- pour sa femme, une oocapati(»i utile et à portée de son intérieur, — et pour ses enâuits, le temps de l'instruction, les exemples pratiques, un champ dressais et nne isase sûre ^^our édifier leur bien-être à venir.
Voilà comment l'instruction, unie au travail, affranchit le prolétaire et le conduit à l'aisance par la petite propriété.
§ VI. — Obstacle. — L'Armée
fijBmarquez que, si je hase mes «caLcais sar lie développeoueat ide l'ifitdli^oce par ïimÀxw^*
tion, j'écarte, avec le même soin, un obstacle qui, le plus souvent, les ferait avorter dès le principe, je veux dire la guerre.
Outre que la guerre absorbe, en pure perte, le plus puissant élément d'instruction, le nerf de l'instruction comme de toutes les institutions qui ressortissent de notre organisation sociale,
— l'argent ; — de plus si la guerre vient prendre le prolétaire instruit au moment où il va utiliser ce qu'il a appris ; si on le force à passer dans les aventures d'expédition ou dans l'oisiveté démoralisatrice des corps de gardé, les années de jeunesse, de santé, d'espérance, pendant lesquelles il ne devrait être occupé qu'à poser les premières assises de son établissement,
— il est certain qu'on Inutilisera, en agisant ainsi, le capital résultant de l'instruction acquise.
Autant vaudrait demeurer avec le système actuel : — l'ignorance et l'armée. — Deux maux conséquents, qui s'appellent, qui se plaisent» faits pour se suivre et vivre côte à côte .
Ne voyea-vous pas que c'est, précisément, ce statu qiw^ — la continuité de cet état de choses, — que veulent perpétuer les auteurs de l'objection.
Ces auteurs ne sont autres que le million et ceux qui, comme la queue de cette comète, s'allongent derrière, et, par son frottement se croyant dorés, s'imaginent participer à son éclat.
Le million a besoin de Yarmée, sa force obéissante, aveugle, comme elle a besoin de Yigno' rance qui maintient les masses sous sa domination.
En défendant ces deux engins, le million défend sa vie.
Petits, en les combattant, défendons notre vie.