IL TRACE SES PLANS
Aprôs le Café, reposé, en pantoufles, sur la terrasse, au frais, ici çncore il hume : -7-
Les charmes d a joli paysag^ la vallée verte, au, fond, que le soir commence à voiler amou-
reusement d'une légère gaze de songe. Le troupeau l'anime encore. — La grande futaie allonge son ombre. En face, sur le coteau, le vigneron secoue son outîl retentissant et .pense au départ. Et, de tous côtés, arrivent, moelleusement, comme des ondes, les bruissements va-
gnes du soir : — sur cette terrasse, vaporeux, s'éteignant presque, ils convergent, s'unissent, s'harmonisent en un concert épuré, caressant, qui berce, comme, perçu de la loge, berce et .enchante les chants lointains ^du montagnard dans la coulisse.
Chaamant, dit-il, chaamant!
n fait ses plans. .
J'ai dix millions. — A cinq,,cinq cents mille francs de rente. Quelques non-valeurs, cette terre par exemple; mais nja banque, mes çous^ criptions aux emprunts, mes primes dont un, la primeur d'une nouvelle de temps à autre; —
voilà les trous bouchés, et du reste : mettons cinq cent cinquante mille francs au minimum.
— C'est encore un. denier.
Mes goûts ne sont pas fous. Mon père, intelligent et posé, a su me conduire. J'ai travaillé tandis que mes camarades essayaient des gants, du: club à Tortoni. Etj au lieu de faire nftinger mon patrimoine à l'insipide Iza, comme Ar-
thur, j'ai épousé une^ femme aimable, bourrée da millions et qui parle français, — et nous sommes sensés Tun et l'autre. — J'ai donc une. valeur... Pourquoi pas jouer un rôle?
Je ne suis, à la vérité, ni orateur, ni écrivain, ni poëte, ni économiste,' ni peintre. Mes jolis chevaux sont, goûtés autour du lac, maîis de deux cents niais à peine. Je me noie dans Paris où je n'entends rien à jeter> à poignées, mon argent à l'eau. — J'arrive à manger ceut mille francs par an et je crois m^abreuver de luxe,, cent cinquante, aux bissextiles, et quand j'imagine des folies : — j'ai quatre cent, mille franc» de reste,, je^ tombe sons içv ridicule.
^ -Vais-jie pas me faire, avare,. joiîï'ef', fréter ita navire? — Allons donc f ' .
J'ai le levier : l'argent. Il me feùt ua point d'appui.— Parbleu! 4e voieï.. Eî il fragpa du pied. . . -
Eb ! sans doate — cette vieille miine du beau* père, ces loques de bruyères^ enfotiiet, p^àues; — c'est \m pié^staL
Je me fais agriculteur !
Le plus difficile des états, dit-on. Allons donc ! Grand Juan, Grignon sont là. Pour qui donc ces écoles? J'ai dix millions.
J'entends, Ici, parler de quinze, dix mille francs comme on parlerait du Mont-Blanc ; — j'ai des fermages de quatre cents francs l'un ; — ce vieux, l'autre jour, disputait une heure pour cinquante francs !
* J'ai dix millions ! — quatre cent mille francs de reste par an, dont je ne sais que faire : — j'en jette, ici, deux cent mille par an, — j'épouvante ces braves gens, je révolutionne la contrée.
Procédons avec ordre.
J'ai 500 hectares. 11 y a deux petites fermes enclavées, je les achète : c'est donc 600 hectares environ. — J'en cultive 200 de ce côté ; de cet autre on dit, à la vérité, les terres meilleurea, mais qu'est-ce cela ? La fertilité s'achète comme
le reste. De cet autre côté, .la perspective serait
manquée^
. Tout ce reste en i^oiâ, avec des allées splea-*
dides ; un rond-point, là, e^ &X5e de cette ter^»
rasse, d'ici ces dames ^vront les chasses en
devisant.
Qu^nt à la ferm^, une seule^ un modèle, un palais. Lea terres d'une seule piècQv I>rainage> cholage, fumures de toutes; sort^ : ^rt-onquelque, chose autre- encore?: Je Tawai* .
Je veux une végéitation des; tropiques f un puits jaillissant pour des prairies et le château; des chevaux, des troupeaux de moutons^d^ luxe* Une pièce d'eau, là- bas, dans ce fonds. -^ Quel coup d'œill nous verrons Teau entre les arbres.
Mon rêve d*hîer est délicieux*
A Paris, toujours le Bois, toujours le Bois ; je bâille vingt fois le jour autour de leur éternelle mare aux canards» ^armi ces femmes peintes, qui toujours tournent autour, au lieu d'entrer
de suite dedans, comme elles le deviiueai t'aire, pour y laver leurs figures et leurs péchés.
Voilà bien ce que je cherchais : c'est un éclair de génie.
J'aurai, ici, des aides, premier choix. Calcu^ Ions.
Je viendrai trente fois Tan ; voilà un mois d'occupé. Un jour pour voir, un jour pour revenir, trois mois le quart de l'année, et sans ennui — au temps des chasses, nous viendrons tous, trois mois, jouer aux pastoureaux.— C'est charmant! — Plus donc que six mois à tuer par Trouville, l'opéra et les fadaises.
C'est un coup de maître I —
J'occupe ici le pays. — Je veux dorer l'existence de ces épais vassaux, de ces pittoresques vassales.
Je veux me faire bénir. — Palsembleu !
Un reposoir à mon arrivée , avec des coquelicots en l'air. — Eh ! pourquoi pas ? — Carrabas!
Ghaâmant ! chaamant !
Maire, marguîUier. — Qu*on m'amène le curé, qu'on truffe un dindon. — Eh ! conseiller général, député. — J'ai dix millions ! — Me voilà puissance, — ministre de l'agriculture et du commerce, parbleu ! — Je dispense mes faveurs. — Le bien public, corbleu ! — Je suis agriculteur ! — J'étais né agriculteur. — L'agriculture, mais Je n'ai jamais aimé qu'elle, et, de tout temps, je me suis senti une aptitude latente pour diriger les jets lécondants de cette puissante mamelle de TEtat.
O France , ô ma patrie ! — Balançoire va ! — Je me dévoue.
Sautons !
Moins haut que Perrette, n'oublions pas. — Mais mon pot au lait est solide, — en métal. — J'ai dix millions !
Voyons. — Du sérieux, comme un nouveau décoré.
Le plan est bon. — Appelons mes gens et exécutons.