LES PÈCHES AMËRIGAINES IS
23 livres. C'était un vrai monstre dans le corps duquel , outre le crapaud de ma ligne, je trouvai une belle perche blanche qu'il avait goulûment avalée quelques secondes avant d'engloutir le batracien; car ce Jonas écaillé était aussi frais que s'il fût sorli de l'Hudson. Je mangeai la perche el fis quatre parts de mon « chat » , avec lesquelles mes amis préparèrent de splendides « ^belottes n sous la forme de matelotes.
La perche blanche ', dont je viens de parler, est un des .meilleurs poissons des fleuves et des lacs américains. Sa pêche est un des passe-temps favoris des citadins, qui s'en vont le dimanche célébrer leur sabbatk day loin des villes , où l'hypocrisie les forcerait à aller au prêche, de peur d'être montrés au doigt et marqués d'un mauvais point. Aussi le dimanche matin les bords de l'Hudson , à 10 milles au-dessus de New- York, sont-ils émaillés de pêcheurs se livrant au plaisir d'un petvh fishing.
Examinez-les attentivement. Aucun soufUe ne ride le courant du (leuve, l'atmosphère est limpide, le silence n'est troublé ni par les vagues, ni par la présence terrifiante d'un steamboat. Chaque pêcheur a apporté un panier contenant plusieurs crabes ou quelques écrevisses. C'est là l'appât le plus favorable à la capture des « grondeurs o . On enfile le
> Ce poisson , surnommé par quelques pêcheurs ihe grumbler ( le grondeur), à cauEe du brait qu'il produit en se bal suçant dans l'eau, près du fond d'une barque, sorte de murmure sourd qui ressemble fort â urt grognement, oUïe au gourmand une chair ferme et succulente. Cette Kpécialil^ de • gronder • est vraiment fort bizarre. Dès qu'on fait le moindre bruit dans l'embarcation en frappant au fond ou sur le bord , il cesse à l'instant; mais aussitôt que tout est redevenu tranquille, il se fait encore entendre. Cela n'arive pourtant que par un tempe calma. La longueur de la perche blanche varie de quinze à vingt pouce^^. J'en ai cependant vu maintes fois de plus grosses, dont le poids était de quatre et même de six livres. Six semaines après leur entrée dans les Qeuves, leur chair acquiert une blancheur éblouissante; mais pendant les chaleurs de l'élë les perches deviennent maigres el perdent leur goût de mer trèaproDoncë.
' cru3tacé en dessus de la queue en enfonçant la pointe du fer jusque dans sa tête, de façon que ses pattes s'agitent en toute liberté. Puis on jette la ligne à l'eau , et dès qu'elle a touché le fond , mollement entraînée par le courant, elle ne tarde pas à se placer au fil de l'eau. Tout à coup le poisson mord, le pêcheur a donné un coup sec; il ramène la ligne à lui. La perche est arrachée à son élément; elle miroite dans l'air, pour retomber aussitôt pantelante sur le sable de la rive. Quel admirable poisson! que ses écailles sont richement argentées, irisées et vert-de-grisées ! quels beaux yeux I et quelle gloutonnerie! Cette pêche est une bénédiction pour qui s'y adonne. En deux heures on peut attraper un quintal de poisson, et la ménagère se délecte à la vue de tant de plats à préparer pour sa famille ou à offrir à des voisins.
J'ai parlé des êcrevisses , et je leur dois une mention toute particulière. Il y en a de deux sortes aux États-Unis: l'une appartenant à l'espèce d'Europe; l'autre, — variété du genre, — originaire exclusivement de l'Amérique du Nord : cette dernière, c'est le grigri, petit sobriquet d'amitié ou plutôt de tendresse donné à ces crustacés par les moricauds des États du Sud. Le gri-gri est plus gros que l'écrevisse d'eau douce; il se plaît plus sur la terre que dans l'élément des poissons, et se creuse généralement un trou dans le sol humide. On dirait un fossoyeur qui a façonné une fosse et qui y a fait élection de domicile, attendant là le cadavre dont il doit faire sa nourriture, non point au figuré, mais bien au naturel. Ces trous de gri-gris sont plus ou moins profonds, suivant la nature du sol. Le crustacé reste là tout le jour, exposé souvent aux rayons du soleil; mais dès que la nuit est venue , il s'élance hors de son logis et s'en va à la chasse, quœrens quem devoret. Si le terrain est dur , le trou n'a tout au plus que quelques pouces d'épaisseur; mais si la terre est molle , il atteint quelquefois 2 à 3 pieds. Ce n'est plus un trou, c'est un terrier, et pour s'empareidu gri-gri on emploie une ficelle à laquelle on fixe uu
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morceau de charogne , — le cadavre exigé. — Crac I le gri-^pi s'est jeté sur sa proie, on tire doucement et on s'empare de lui sans plus de cérémonie.
Le plus grand pêcheur de gri-gris est l'ibis blanc du Texas et de la Louisiane, qui s'approche à pas d'.-.ibis , Irès-doucement , démolit les tas de boue qui s'élèvent autour de la demeure du crustacé et en rejette les débris dans la cavité où il se tient. Cela fait , il s'éloigne et attend patiemment que le gri-gri, cherchant à réparer le dégât et à sortir de sa prison souterraine , rouvre le trou et se montre au grand jour. Au même instant la petite bête est prise et bien vite croquée.
Qui est le plus ingénieux , de l'homme ou de l'ibis? Ce que je dois dire avant de quiter nos gri-gris , c'est que leur chair est exquise , que leur taille ressemble à celle d'une langouste ; mais, hélas! hélasl on les trouve près des égouts et... des cimetières !
Oublierai-je le homard américain, dont la race est tellement nombreuse , qu'elle est une des nourritures les plus fréquentes et les plus aimées non-seulement des gens riches , mais encore du bas peuple? Un de ces énormes crustacés coûte au plus de 80 centimes à 1 franc 25 centimes , c'est pour rien. Les homards et les crabes sont exquis; ces derniers surtout, à l'époque où ils changent de carapace, sont un des mets les plus succulents que je connaisse. Les Américains les font frire, et l'on mange tout, pieds et pattes : c'est comme si l'on croquait un goujon.
La province de New-Brunswick passe à juste raison pour la plus poissonneuse de toutes celles de l'Amérique du Nord. C'est probablement à la nombreuse variété d'herbes marines qui croissent le long des côtes et de plantes fluviales dont les lits de chaque courant d'eau sont tapissés que l'on doit la prédilection de la * gent écaillée n pour ce pays aimé de tous les pêcheurs. Dans ces eaux limpides et d'une fraîcheur raisonnable, ils trouvent les saumons, les esturgeons, les bass (perça labrax), une perche fort recherchée par les
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gourmets; lâs gaspereaux {clupea vermalis) , les aloses, les Iruites, les anguilles, tes goujons, les ablettes, les carpes, les tanches, etc. etc., y compris d'autres espèces inconnues même à Audubon et à Wilson.
La pêche aux saumons, telle qu'elle est pratiquée par les Peaux - Rouges du New -Brunswick, est une véritable partie de plaisir. Dès que ces poissons se montrent dans les eaux de la Nashwak, on voit le courant d'eau sillonné la nuit par de nombreux canots, à bord desquels brûle une torche de sapin. Deux Indiens montent cette embarcation, l'un qui rame , l'autre qui tient en sa main un harpon. La torche brûle à l'avant, et, l'œil attentif, le pêcheur attend le moment favorable où le poisson vient, attiré par la flamme , présenter son échine à la surface du fleuve. A l'instant même il est transpercé; la corde se déroule, le canot est entraîné souvent par-dessus les rapides , franchissant ainsi des passages bien