‹ Pêches dans l'Amérique du NordChapitre 22 sur 32 · Î0 LK LAC DES SACHONS · texte numérisé non relu

Î0 LK LAC DES SACHONS

la porte de n Eagle-Tavern», et je prenais place à côté tic mon ami sur les coussins d'un wagon auquel élait atlelc un excellent cheval de montagne, parfait trolleur à l'occasion, mais d'un pied aussi sûr qu'un mulet des Alpes ou des Pyrénées.

C'était du reste fort nécessaire; car à peine eûmes-nous le dos tourné à Stony-Poînt qu'il nous fallut gravir une montagne ardue, le long de laquelle serpentait un chemin en assez mauvais état, cahotant et cahotés. Derrière cette montée nous en trouvâmes une autre, puis une plaine, puis un autre escarpement, et ainsi de suite pendant deux heures, le tout au milieu de bois de pins , de mélèzes et de genévriers , parmi lesquels poussaient çà et là des érables rouges , au feuillage déprimé.

Mead, qui m'avait raconté ses exploits de chasse et de pèche pendant toute la route , me dit enfin , au détour d'une large crevasse ouverte dans une roche afin de laisser un passage à la route :

« Nous voici bientôt arrivés, mon très-cher; ma cabane de chasse est là , derrière ce mamelon. «

A peine avait-il prononcé ces paroles , que notre véhicule « tourna la difficulté » , traversa un pont de bois jeté sur un ravin , et nous nous trouvâmes en face d'une barrière élevée qui séparait le chemin d'un bosquet touffu planté d'arbres de toutes les essences.

La barrière était ouverte, car on attendait le maître de Woodcock-house, et nous parcourûmes en quelques minutes un chemin bien entretenu, bor.dé d'un côté par une colline couverte de genévriers , de châtaigniers et de massifs . de rhododendrons, de kalmias et d'azalées, croissant dans toutes les fissures des roches d'une façon vraiment luxuriante. Tout à coup le bruit d'une cascade se fit entendre, et nous passâmes encore sur un pont fait de troncs d'arbres bruis jetés sur un courant d'eau fort rapide et d'une limpidité sans pareille.

De l'autre côté du pont s'étendait une verdoyante pelouse.

bïGtiogIc

LE l,AC UES SAL'MONS 2îl

à l'exlrémitc de laquelle j'aperçus un élégant collage construit en planches et recouvert de belles ardoises. Le long des murs de celte demeure , des lierres et des lianes grimpaient en compagnie d'un fouillis de clématites vivaces, de cobaeas aux grappes rouges et de rosiers aux (leurs odorantes. La maison entière , à l'exception des fenêtres , disparaissait sous cet amas de verdure.

» Eh bien! mon cher ami, que dites-vous de ceci? Mon habitation des champs, la seule que je possède, — hoc eral in volis, — est-elle de votre goùl?

— Je serais bien difficile si je pensais autrement.

— Bon! nous y voilà. Halloal Hé!là-bas, Mary! »

A cet appel, une bonne vieille femme se présenta sur le seuil de la maison, suivie d'un nègre, qui se plaça à la têle du cheval pour le retenir et nous permettre de descendre du wagon.

« Maryl je t'amène un de mes vieux amis que je recommande à tes soins, fit Mead à sa domestique. Mon cher camarade, je vous présente mon personnel : ma femme de chaire , dont l'âge empêche les médisants de parler à mon endroit; et Tingo, mon fidèle Yolof, aussi intelligent qu'il est noir. »

Sur ces paroles,, laissant à ses gens le soin de notre bagage , Mead m'introduisit dans le parloir de son It^s , petite bonbonnière de seize mètres carrés, au milieu de laquelle était placée une table devant une vaste cheminée, style Tudor. Sur une des parois, vis-à-vis du foyer, un bahut de chêne supportait des plats d'étain, des verres, des assiettes et deux pots à fleurs remplis de magnoliers , de verveines et de lis d'eau. Trois gravures représentant des sujets de chasse, modestement encadrées, étaient appendues contre les murs, et, au-dessus du manteau de la cheminée, deux bois de cerfs retournés ' soutenaient quatre

' Les bois des cerfs de l'Amérique du Nord ont les andouillera tournés en bas. On ne peut donc s'en servir qu'en plaçant la tête sens deesuî deMOUf.

m LE LAC DES SAUMONS

armes à feu fort bien entretenues. Dans un des angles de ce salon, qui Bervait également de salle à manger, des lignes de toutes sortes étaient placées avec ordre, en compagnie d'un grand filet de pêche, bien sec et aux mailles intactes.

Je passerai sous silence le repas exquis que nous servit la vieille Mary, repas composé de poisson délicieux, saumcm, truites, bécasses rôties, etc. etc.; le tout accompagné d'un plum-pudding sans pareil, et arrosé d'un bordeaux que n'eût pas désavoué le Café anglais.

Le soir à la veillée, Mead me prévint que le lendemain matin nous allions commencer nos excursions de pêche.

« Je vous conduirai au lac des saumons , ajouta-t-il , et , Dieu me damne! je suis certain que vous vous souviendrez jusqu'à la fin de vos jours de la partie de pêche que je vous ferai faire. Je dois vous prévenir, mon cher ami, que tel que vous me voyez je suis marchand de poissons, et c'est moi qui fournis les marchés de New-York et d'Albany, voire même de Boston. Ma pêcherie est une des plus considérables et des plus productives des États-Unis. Bon an, mal an, j'encaisse une somme ronde de 5000 dollars. Vous voyez que j'ai bien fait d'acheter le Woodcock-house, ijS maison était bien délabrée quand je me suis présenté comme acquéreur; mais j'ai bon nez, et j'ai compris tout le jiarti qu'on pourrait tirer de l'emplacement, et surtout de la pisciculture pratiquée sur une grande échelle.

Mead m'expliqua alors en détail quel était son commerce. 11 cultivait le saumon et la truite saumonée, comme d'autres élèvent des chevaux, voire même des lapins. Grâce aux traités passés avec les grands hôtels des principales villes de l'Étal de New-York et les grands marchands de poissons des différents marchés du comté, il avait fort à faire pour livrer sa marchandise. Les lacs, les étangs et les rivières qui y aboutissent étaient mis en coupe réglée, comme l'est une forêt dans un vaste domaine. Du reste il n'avait pas de voisins , et sa propriété, au milieu des mon-

LE LAC DES SAUMONS ïiS

lagnes Castkill, pouvait à juste litre passer pour une des premières du pays.

Il lui fallait le lendemain fournir un certain nombre de saumons à New-York, el, pour arriver au chiffre demandé, Mcad devait mettre à contribution les grands moyens de son exploitation. Depuis cinq jours les hommes à ses gages B enirappaient » le poisson et l'amenaient dans les angles du lac où l'on devait faire le choix.

Le chef des pêcheurs, qui vint le soir au « rapport », déclara qu'il y avait chance de réussite, el que la gent écaillée grouillait d'une façon désespérante dans le grand lac de Mount-top,

C'était là, en effet, que devait avoir heu la pêche à laquelle Mead m'avait convié. Le Icndemam matm, lorsque nous parvînmes en cet endroit, le soleil se le\ait radieux derrière une montagne chevelue, louverte de pins, de mélèzes, de thuyas et d'érables. J'ai vu de nombreux levers de soleil dans ma vie , mais onques Phébus ne m'avait paru plus brillant que ce jour-là. J'admirais et je me taisais.

Devant nous s'étendait un lac magnifique, dont la surface était d'une lieue carrée, lac alimenté par de nombreux courants d'eau descendant les pics des Catskill, et dont le Irop-plein se dégorgeait dans un lai^e canal aboutissant, par les vallées, jusqu'au fleuve Hudson. Il paraît que c'est par ce chemin liquide que les saumons remontaient jusqu'au " lac du Cèdre « [Cedar-Lake], et que, trouvant là une nourriture abondante, ils avaient pullulé d'une façon miraculeuse , parvenant dans ces eaux limpides à des grosseurs

Mead en avait pris, sur ces domaines, qui pesaient jusqu'à vingt-cinq kilos.

" Allons , mes boys , s'écria-t-il en arrivant à la pêcherie, où ses hommes à gages l'attendaient, il s'agit de faire bonne pêche ce matin. J'ai une belle commande pour New- York et pour Philadelphie. Il me faut au moins soixante pièces d'ici à ce soir. Tout esl-il prêt?

iU LE LAC DES SA13M0SS

— Oui, maître, répondit le chef des pêcheurs, et lorsque vous voudrez nous commencerons.

— A l'instant , en barque, fit alors Mead , et pas de fausse manœuvre; ne perdons pas de temps. »

Dans une grande chaloupe était étendu un immense filet de sparterie , garni de plomb et de liège , que l'on transporta sur un point de la côte distant d'une portée de fusil, où nous attendaient quatre hommes. On leur jeta la corde, fixée à l'une des extrémités, et, s'éloignant aussitôt du rivag:e, le chef des pécheurs a affala » le net dans l'eau, en reconunandant à ses hommes de faire le moins de bruit possible en ramant.

Dès qu'on eut formé un demi-cercle, on aborda, à trois portées de fusil , sur un autre point du même rivage , où quatre autres pêcheurs reçurent la seconde corde du filet. Puis la barque revint se placer au milieu de cette seine géante, et, sur un signe de Mead', les huit hommes de la plage commencèrent à tirer, tandis que notre embarcation poussait et aidait le filet deci delà , en battant l'eau à grands coups de gaffes.

Bientôt les pêcheurs de la rive crièrent que tout allait bien, qu'ils sentaient de la résistance, et que, selon toute probabilité , la première pêche allait être fructueuse. Le filet était pan'enu à quatre mètres du rivage, et déjà, sur le sable qui venait mourir sur le bord , nous apercevions des mouvements rapides trahissant la présence des poissons. Quelques minutes après, quelle ne fut pas ma joie en voyant pris dans les mailles quatorze saumons de toutes tailles, dont li; poids variait de dix à vingt kilos, quarante-cinq truitfw saumonées, des perches, des carpes, des anguilles même, tout cela grouillant pêle-mêle sur le rivage 1

On fît un tri, rejetant à l'eau tout ce qui n'était pas vendable; puis on enfouit chaque espèce de poissons dans des mannes garnies d'algues fraîches , et la prise fut transportée à la pêcherie. Les hommes placèrent tous ces paniers, remplis de poissons et prêts à partir pour leur destination.

LE LAC DES SAUMONS 2i7

dans une cave fraîche creusée sous le roc, derrière le hangar et la maison.

La même opéralion que je viens de décrire fut renouvelée à quatre différentes reprises dans le courant de la journée , et quand vint la nuit , mon ami , au lieu de soixante saumons , en avait soixante-sept à sa disposition.

Un chariot, attelé de trois forts chevaux, descendait pendant la nuit à Stony-Point , et déposa à bord du steamboat, qui se rendait à New- York , les paniers que Mead adressait à ses divers correspondants.

Le soir, tandis que le véhicule de mon ami se rendait au débarcadère, nous soupions gaiement dans cette charmante salle à manger du shooting-box que j'ai déjà décrite.

Mead me promit pour le lendemain une chasse aux bécasses , très-nombreuses dans les hois , puis une pêche aux saumons aux flambeaux et au harpon.

En deux mots, pour ce qui regarde la chasse, je dirai que lorsque vint la nuit nous avions dans nos sacs, mon ami et moi, vingt-neuf scolopax minor, toutes tuées au fusil, à l'arrêt de deux bons pointera, Frost et Mera, un chien et une chienne, qui m'avaient pris en affection dès mon arrivée à Woodcock-House.

Dès que le crépuscule commença à envelopper les Catskill de ses ombres, nous partîmes du cottage, Mead et moi, pour nous rendre au lac où l'on nous attendait. Les embarcations étaient prêtes, les torches préparées; aussi, dès qu'il lit nuit noire, le chef de la pêcherie demanda au maître s'il voulait procéder au travail.

« Certainement, répondit Mead, et surtout pas de maladresse. Vous save?. que je n'aime pas qu'on abîme ma marchandise. Ne visez et ne lancez le harpon qu'à coup sûr. »

Ce qui tut dit fut fait : le harponneur ne manqua pas un seul des poissons sur lesquels il lança son arme terrible, sorte d'engin formé de trois branches de fer armées de dards triangulaires et barbelés, et recourbés comme qui dirait un fer à cheval au milieu duquel se trouverait une

bïGtIOgIc

3â8 LE LAC DE» SA.IHOISS

l>ointc, A l'exlrémité de la hampe élait fixée une corde de cenl mètres , enroulée sur l'avant de la barre et solidement amarrée par l'autre bout à un anneau de fer rivé sur le lioi-dage.

Lorsque nous fûmes parvenus au milieu du lac, le chef des jtêcheurs fit allumer une torche , et tout d'un coup les lueurs de cet incendie subaquatique se projetèrent audessus de la surface liquide, de façon à laisser voir clairement à dix mètres en avant du bateau. Un moment après, Mead me montre du doigt un point noir qui se tenait immobile à une toute petite distance de notre embarcation.

V C'est un saumon, » murmura-t-il à mon oreille.

Le harponneur avait également aperçu ce poisson , et , d'une main sûre brandissant son arme, il lança le harpon, (]ui iiénétra dans les chairs et enserra l'animal de telle façon qu'il lui fut impossible de se délivrer.

Au même moment la corde se déroula avec une rapidité vertigineuse; puis, avant même qu'elle eût atteint toute sa longueur, elle s'arrêta; le poisson était mort. Le harponneur et ses deux camarades amenèrent la corde, en ayant soin de l'enrouler à mesure qu'on la retirait de l'eau. A la fin , le poisson appamt à la surface de l'eau , et on l'enleva prestement dans le bateau. C'était un magnifique saumon qui pesait dix-sept kilos , et n'était presque pas endommagé.

Trois fois, coup sur coup, le harponneur renouvela ce terrible jeu , et réussit sans manquer le pauvre saiimoii qu'il visait avec son arme. Comme le plaisir de cette pêche m'était offert à moi tout seul , je demandai grâce à la quatrième tète, et Mead ordonna à ses pêcheurs de regagner le

Il n'entre pas dans le cadre de ce chapitre de raconter en détail les journées agréables que je passai avec mon vieil ami des prairies. Qu'il suffise à mes lecteurs de savoir que je quittai Mead avec regret , et que , lorsque la poste m'apporte encore une de ses lettres, j'éprouve une joie toute particulière à ces souvenirs du temps passé.

Je me suis toujours demandé comment l'art culinairtr français négligeait la tortue ' et n'en avait fait qu'un metn

■ Les DBturBliates rangent la tortue dans la classe des reptiles, grando ^rie des vertébrés. Linné en a Tait le genre tesivdo; Brongniart, la famille des chéloniene, dont il a divisé les quatre-vingts espèces dilTérentes en cinq sections: les tortues proprement dites, les imyika, leschèlydes, les Iriones et les chélones. Les caractères généraux de ces diverses espèces consistent dans la cuirasse osseuse qui remplace chez elles la peau sur une grande partie du corpa car les tortues n'ont de peau qu'aux quatn- ■nembres et à la têlt, qui est chez elles, couverte de plaques, commi: uhez 1e^, lézards et les serpents Cette cuirasse, soudée i l'intérieur de l'épine dorsale, se divise en deux parties : la supérieure est appelée cara- |iace ; l'iiiférieure , plastron La tête de la tortue est de rorme pyramidaltou Iriaagutaire ; ses ^eux sont petits trois paupières les recouvrent. Son cou est très- extensible les doigts de ses pattes sont terminés par des ongles. Son estomac est très robuste car elle digère parfaitement les mollusques dont elle se nourrit parfois Sa mâchoire est d'une très-grande force. La lenteur de la tortue eat pro%erbi3le; sa stupidité n'est pas moin^ renommée, et pourtant elle s'apprivoise facilement. Les tortues d'Europi' appartiennent à la catégorie des animaux hivernaux; elles a'endormeni pendant la saison des froids. Manger, se reproduire, se blottir et dormir, telle est l'existence de la tortue, qui a la vie très-dure. Comme preuve à l'appui , je dirai que j'en ai vu une i Key-West dont la tête était coupée , le corps partagé, la cuirasse arraobfe, et qui remuait encore en donnant «les signes de soulTrancc.

330 LES TORTUES DE L'.Lt; DE SABLE

(le luxe d'une cherté inabordable. Les auteurs anciens , Diodore de Sicile, Pline et Strabon, parlent cependant des chéiones comme d'un aliment fort commun dans les classes même inférieures de la société de leur temps; et de nos jours, dans toutes les Antilles, le long des côtes de l'Amérique du Nord et de celles du Sud , aux îles Maurice et Bourbon, dans les grandes Indes, à Batavia, en Chine, au Japon et même en Angleterre, la chair de la tortue passe, à juste titre, pour un mets savoureux et délicat, à tel point qu'il est un des plats nationaux du Royaume-Uni. La Grande-Bretagne est le seul pays de l'Europe où la chair de tortue soit apprécfée comme elle doit l'être : les importations de Liverpool, de Southampton et de Londres .s'élèvent annuellement à cent trente tonnes anglaises, soit environ cent trente-deux mille kilogrammes. Pour conserver les tortues plus sûrement vivantes pendant une longue traversée, on les renferme dans des barriques placées debout. Mais un grand nombre de capitaines ne font pas tant de façons : ils les laissent sur le pont, renversées sur le dos, et se contentent de les arroser matin et soir avec quelques seaux d'eau de mer. Dès qu'elles arrivent , on se hâte de les parquer dans des réservoirs où on les nourrit de plantes marines, de débris de légumes, et d'intestins de poissons et de volailles. Elles se conservent ainsi jusqu'à l'hiver, aux rigueurs duquel elles ne résistent pas. C'est l'amiral Anson qui apporta la première tortue qui fut mangée à Londres en 1762. Le prix de la chair de tortue, suivant que le marché est plus ou moins fourni , varie de 1 fr, 40 à 5 francs le kilogramme.

La France, qui si souvent suit à tort l'exemple de l'Angleterre, n'a pas eu l'esprit de l'imiter sur ce point, et si l'on demande quelquefois une soupe à la tortue chez Phihppe ou au café Anglais, c'est tout simplement parce que ce plat se vend cher et que son chiffre figure bien sur la carte à payer du dîner auquel M. X.... a convié ses amis.

Il est rare de voir une tortue sur le carreau de la halle.

byCiocwlc

el lorsque cette exception se présente , je tiens de nos premiers marchands de comestibles qu'elle trouve rarement acheteur.

Ah! mes-chers compalriotes, laissez-moi vous dire que « vous ignorez les bons <^hoses de celte monde , <• comme me i'afitrmait un Américain chez lequel je mangeai pour la première fois de ma vie un boucan de tortue.

C'était une composition exquise et d'un goût parfait ; d'un aspect étrange , j'en conviens , mais auquel on linissait par s'habituer lorsqu'on vous avait expliqué la nature de la viande. Qu'on se figure un plastron de tortue, autrement (lit toute l'écaille du ventre de cet ovipare, sur laquelle on avait laissé trois à quatre centimètres de chair a^ec toute la graisse y attenante, La viande était verte et d'une saveur sans pareille. On l'avait saturée de jus de citron, saupoudrée de piment et assaisonnée de sel, de poivre, de girofle et d'œufs battus ; puis on avait mis ce plastron au four , sous la garde d'un moricaud armé d'une brochette, et dont la mission était de transpercer de tcnips à autre la croule formée par les œufs et recelant la sauce , afin que celle-ci pénétrât jusqu'à la carapace. Quand tout avait été cuit à point, on avait servi chaud, et chacun avail trouvé une saveur délicieuse à ce boucan sans pareil.

Aux Antilles françaises , anglaises et espagnoles, la chair de la tortue se met à toutes les sauces. On en fait de la soupe , on la rôtit à la broche , on l'accommode en gibelotte, en daube, en fricassée, en pâtés. Son foie, ses intestins, ses os même se consomment. Aussi la tortue est-elle appelée par les Américains Sea-pig (le porc de l'Océan), Quel

Non-seulement la chair des chélones est agréable au palais, mais elle est d'une digestion facile : elle diffère en cela de la plupart des poissons. On peut en manger un, deux et même trois kilogrammes sans le moindre inconvénient. •

.\ la Martinique, les tortues se vendent à raison de 2 et :t francs le kilogramme. Elles sont, par conséquent, l'objet

bïGtIOgIc

d'une chasse Irès-aclive, ce qui diminue leur nombre sur les côtes habitées. A l'époque du carême, des na\ires armés spécialement pour cet objet quittent le port de Saînt^Pierre pour aller au loin pêcher des tortues, et ils enrapporteni souvent une grande cargaison.

L'ile Hetera, une des Bahamas, la plus éloignée de la côte au milieu de l'Océan , est un point renommé pour la pêche des tortues. Il y a bien encore l'îlot du Caïman, à la pointe extrême de la Floride, et l'île Mai^uerite, sur les rives du Venezuela; mais, comme je n'entends parler que de ce que j'ai vu, je m'en tiendrai à l'île Hetera, sur laquelle , il y a quatorze ans , j'ai assisté à une pêche vraiment miraculeuse dont je raconterai les incidents dans le courant de ce récit.

Quelques mots encore au sujet des chélones, avant d'entrer en matière, ou plutôt avant de commencer ma pêche.

Les tortues franches, autrement dit vertes, pèsent environ de cent cinquante à deux cents kilogrammes ; mais les plus grosses ne sont pas les meilleures : celles de cinq à dix kilogrammes passent avec raison pour les plus délicates.

On m'a parlé à la Nouvelle - Orléans d'une tortue verte monstrueuse qu'on avait prise, en 1848, à Port-Royal, dans la baie de" Câmpêche, mesurant quatre pieds du dos au ventre et six pieds de ventre en largeur. Le fils d'un capitaine de navire, jeune enfant de dix à onze ans, à qui l'on avait donné l'écaillé de cette tortue, s'aventurait sur la mer au milieu de cette carapace érigée en chaloupe, et voguait souvent à plus d'un mille loin de la côte. Le gras avait produit huit gallons d'huile.

Le plus habile pêcheur de Key-West", où J'étais allé

1 Key-West, ou l'Île Thompson, siluée i vingt lieues du rivage de la Floride, tire son nom du mol espagnol cavo (ilôt rocailleux), et non point, comme certaÎDS traducteurs ( quand mSrae I } ont prétendu , du mot anglais key [olef ). La Clef-de-l'Ouest ne signifie rien , tandis que rilol-de-l'Ouesl,

|}asser quelques jours pendant l'été de 1848, se nommait Downing. De Charleston à Savannah, de Saint-Auguslin à Talahassee, de Port-Musqueto à la baie de Chatiam , autrement dil dans toute la Floride, on connaissait Downing le mulâtre, le grand fournisseur de chélones de tous les marchés de cette partie des États du Sud,

M. Elliott, de Savannah, à qui j'avais été recommandé par mes amis de New- York , m'avait remis un billet pour Downing, par qui je fus reçu à bras ouverts en arrivant à Fort-Impérial', où il passait toute la saison de la pêcht^ dans une charmante habitation.

B Une pareille recommandation, Monsieur, est un honneur pour moi, me dit Downing, et je m'efforcerai de satisfaire mon ancien protecteur en vous étant agréable. Puisque vous voici à Fort-Impérial pour une ou deux semaines , je vais organiser une partie de pêche à Hélera , el

— M qui est lopo graphiquement vrai, — est exact. C'est un poste mililairoimportant des Élats-Uiiis, et un comptoir où se tait un commerce considérable.

' Forl-Impérial , station militaire à trente milles au-dessous de Sainl-

!3l LES TORTUES DE L'ILE DE SABLE

je suis sûr à l'avance que nous aurons, vous et moi, un sport comme on en a rarement dans sa vie. Le temps est , d'ailleurs , très-favorable , la lune est dans son plein , et j'ai ici, sous la main, quelques naufrageurs de mes amis qui ne demandenl pas mieux que de se donner quelque bon temps,

— Des naufrageurs! m'écriai -je. Mais vous connaissez donc ces gens-là? J'ai probablement mal entendu. Dans mon pays ce sont des assassins , des voleurs...

— Mille pardons! Monsieur, en Amérique les naufrageurs sont des gens très-bien vus dans la société; ce sont des pêcheurs prêts en tout temps à porter secours à leurs semblables, mais autorisés, par les lois du pays , à s'approprier Tes débris d'une épave et tout ce que la mer jette à la côte. Les compagnies d'assurance paient intégralement, c'est l'usage. Il faut bien laisser vivre le pauvre monde, puisque la loi le permet.

— Allons! va pour vos naufrageurs, maître Downing, ce sera un caractère nouveau à étudier. Revenons... à nos moutons , c'est-à-dire à nos tortues.

— Monsieur veut -il me permettre de lui montrer mon musée.

— Votre musée? ■

— Oui! ma collection de tortues. Elles ne sont pas vivantes; mais, quoique empaillées, elles vous donneront un spécimen de ce qu'est le genre cbélonien de notre hémispbère. J'exerce depuis quarante ans le métier de pêcheur, et j'ai recueilli les plus beaux s sujets » de mes expéditions. Après les avoir disséqués et naturalisés, je me suis amusé à les suspendre tous aux parois de mon salon.

— Parbleu I je serais curieux de voir votre galerie , mon cher hôte; le plus tôt sera le mieux. »

Sans se faire prier, Downing ouvrit une porte de sa maison et m'introduisit dans une vaste pièce crépie à la chaux depuis le loit jusqu'au plancher, sur les murailles de laquelle

bïGtIOgIc

étaient étalées plus de deux cents écailles de tortues de foutes sortes, de toutes grandeurs.

Onques de ma vie je n'avais vu tant de cliélones « amarrées « dans un si petit espace.

tt Voici, me dit alors Downing, les tortues de mer de l'espèce verte; il y en a de quatre sortes : les tortues à « bahut n , les grosses-têtes, les hecs-de-faucon et les * green n , Les premières , comme vous pouvez vous en convaincre, sont plus grosses que les autres, ont le dos plus élevé et plus rond; seulement leur chair est puante et malsaine. Il en est de môme des grosses - têtes , que l'on ne mange qu'en cas d'absolue nécessité. Ces deux espèces ne se nourrissent que des mousses de mer qui croissent sur les rochers de nos récifs. Quant aux becs-de-faucon, ainsi nommés à cause de la forme de leur tête et dont la gueule allongée est terminée par un bec crochu , ce sont celles qui servent aux fabricants de peignes et aux ébénistes incrusteurs. C'est encore là un fort mauvais manger, et j'ai vu souvent des pêcheurs qui, malgré mes avis, s'étaient nourris de ces tortues, être pris de vomissements et de maux d'entrailles intolérables. On eût dit qu'ils étaient empoisonnés. Voici maintenant deux magnifiques tortues vertes dont j'ai refusé , quand elles étaient en vie , cent piastres pièce. Que voulez-vous , je suis amateur, et j'aimais mieux compléter ma collection que gagner quelques écus à colonnes. Mais pardon. Monsieur, je vous ennuie peut-être avec mon bavardage...

— Non pas, mon cher Downing; continuez, je vous prie, dis-je en m'avançant de plus près vers les deux écailles de tortues appendues contre la muraille.

— Les tortues vertes, ajouta le pêcheur, ont la carapace plus verte que leurs autres congénères : c'est de là que leur vient leur dénomination. Ce sont les plus grosses tortues, et l'on en a vu qui pesaient jusqu'à six et sept cents livres. Celles-ci n'apportèrent qu'un poids de trois cent quatre-vingts et trois cent quatre-vingt-dix-neuf hvrca

dans la balance; mais leur forme régulière , la transparence de leur a maison », me les firent remarquer parmi une vingtaine qui avaient été reteurnées à Hélera par mes hommes el moi. Je les gardai, malgré les récriminations de mislress Downing, qui vivait à celle époque : — que Dieu ail son âme! la pauvre chère femme, — ajouta le pêcheur sans paraître trop regretter celle qui n'était plus. Je les gardai donc , hon gré, mal gré , el les vidai moi-môme , conservant l'extérieur el me régalant de l'înlérieur, qui produisit la meilleure luHle soup que j'aie jamais mangée depuis que j'ai l'âge de raison. Si mon verbiage ne vous ennuie pas trop, Monsieur.,... »

Je fis un signe de tête négatif.

» Les tortues vertes se nourrissent d'une espèce de valisneria qui croît dans nos mers , dans les fonds de quatre , cinq ou six brasses d'eau. Celle plante est d'un goùl agréable, el produit des feuilles allongées, petites, ténues,, d'un quart de pouce de large el de six pouces de long'. C'est à celte nourriture que les green chélones doivent la couleur verte de leur chair et de leur écaille. Le gras de leur viande est pourtant jaune; el celte particularité exisie chez toutes les autres tortues, même chez celles que l'on pêche à Boccalaro , à Portobello et dans les baies de Campêche et de Honduras, comme aussi dans les allerrages de la Jamaïque et de Cuba. A Port-Royal , où je me trouvais, il y a six semaines, pour régler un compte avec un de mes correspondants , fit Downing , il y a des réservoirs préparés exprès sur le bord de la mer où on garde les chélones vertes en vie , el d'où on les transporte sur le marché , qui est abondamment pourvu de cette viande succulente , nourriture ordinaire de ce pays-là cl particulièrement des petites gens.

1 En général, les torlues marines se uourrisBenl de fucus, d'hydrophytes, de mollusques el de toutes les algues dont est tapissé te fond de la mer. On les voit en troupes, comme un banc de maquereaux ou de harengs, venir manger 6 de cerlaines heures, le soir et le melin.

bïGtiogIc

« Voici ensuite, ajouta mon inlerlocuteur, quatre chélones que l'on m'a rapportées du Galiopagos , ces îles qui fournissent le guano à l'Europe : leur écaille est plus épaisse que celle des autres chélones, car elle a deux à trois pouces d'épaisseur.

« Si vous passez à droite, Monsieur, vous trouverez sur la paroi toutes les tortues d'eau douce de notre pays; d'abord les loths, ainsi nommées à cause de leur forme, qui est vraiment extraordinaire. Les hécales, qui se tiennent toujours dans les étangs d'eau douce et ne viennent à terre que rarement. Leur poids varie de cinq à huit kilogrammes. et leur forme est rondo. Les lerrapins, plus petites que les précédentes, ont l'écaillé du dos taillée d'une façon bizarre , bien ouvragée et de plusieurs nuances. Elles viveni dans les lieux humides ou marécageux. Celles que voici viennent de l'île des Pins, prèsde Cuba. Vous remarquerez, -ajouta Downing, qu'elles sont marquées sur le dos de plusieurs entailles. C'est un usage parmi les chasseura espagnols, lorsqu'ils en trouvent dans les bois, de les porter dans leur cabane, puis de les laisser aller, une fois marquées, et elles ne s'écartent jamais trop loin. Lorsque ces chasseurs retournent à Cuba, après une absence de six semaines, ils emportent souvent quatre à cinq cents tortues qu'ils vendent et qui sont très-bonnes à manger. Chacun d'eux a reconnu ses prises à sa marque.

u Les chélides, que nous trouvons dans les eaux douces des Élats-Unis, et dont voici un admirable individu, me dit ensuite mon pêcheur, ont la bouche fendue comme celle d'un crapaud, au lieu de l'avoir en bec de perroquet. Leurs membres sont très-gros et ne rentrent point sous leur carapace , comme peuvent le faire ceux des émydes à queue de serpent. Ces tortues ont cela de particulier , que , lorsque le reptile a caché ses membres, sa carapace se referme comme une boîte, de façon à les cacher complètement.

— Je me rappelle d'avoir trouvé cette tortue dans les Swamps du Ncw-Jerscy, dis-je au mulàire.

— En effet, répliqua-t-il, elle abonde dans tous cea marécages, ainsi que les snapping turlles {ies iriones) , ainsi nommées parce qu'elles sont méchantes et cherchent à mordre ceux qui veulent les attraper. Ces dernières vivent de poissons, de reptiles aquatiques et de canards. Remarquez qu'elles n'ont que trois ongles au lieu de quatre ou cinq , et que leur carapace est formée non point par une écaille dure et solide comme chez les autres variétés, mais bien par une peau molle et épaisse qui se durcit à mesure que vieillit le trione. Enfin, pour vous épargner des explications fastidieuses, je me bornerai à vous montrer, en dernier lieu , cette bourbeuse aux doigts palmés , au long cou , au nez en forme de trompe, dont l'espèce vit, dit-on, cent années, b

J'admirai longtemps encore, tout en prêtant une oreille attentive aux explications de Downing, la collection qu'il avait artistement disposée dans son musée de tortues; puis je me disposai à rentrer à Forl-Impérial , et je pris congé du pêcheur.

« Monsieur, me dit tout à coup celui-ci, jesuis peutêtre bien hardi d'oser inviter un blanc à ma table; mais, si vous daignez accepter mon hospitahté , je me fais fort de vous offrir un souper plus confortable que celui de la taverne de Hog's head, où vous avez élu domicile.

— Je n'ai pas de préjugés au sujet des hommes de couleur, répondis-je à ce brave homme, et, pour vous prouver que je ne parle pas du bout des lèvres, j'accepte votre invitation.

— Merci, Monsieur, merci de cet honneur, s'écria Downing; je demande seulement une demi-heure pour tout -préparer, et vous promets un repas complet de tortues.

— Un repas de tortues 1

— Oui, Monsieur; potage, entrées, riîti, plat doux, c'est une tortue verte qui fera les frais de notre souper. Reposezvous sur mon habileté; je passe, à juste raison, pour un habile cuisinier, et m'enorgueillis de mon talent. «

bïGtiogIc

LES TORTUES DE L'ILE DE SABLE iS9

DowQing, après m'avoir offert un excellent panatella et m' avoir installé dans un rocking-chair ' , sous une tonnelle de magnolias et de lianes fleuries, rentra dans son logis , escorté d'une jeune négresse , son aide de cuisine et sa domestique, me laissant plongé dans les délices d'une douce rêverie.

Je songeais, en elTcl, à la bizarrerie de ma destinée, qui, m'ayant fait naître sur les rives de l'Arc, en pleine Provence , m'avait amené de l'autre côté de l'Océan , dans une île de sable, aux limites de la civilisation, hôte d'un mulâtre, loin de ma famille, de mes affections, entraîné par l'amour des aventures, la passion de la chasse et de la pèche.

Tout en songeant de la sorte, je humais la fumée de mon cigare, dans les spirales de laquelle je suivais les rêves de ma fantaisie. Bientôt pourtant un parfum exquis, apporté par une douce brise, vint caresser mes narines; la fenêtre de la cuisine de Downlng était ouverte, et par là s'échappaient des effluves inconnues qui s'adressaient à mon palais et à mon estomac.

Machinalement je passai à plusieurs reprises ma langue sur mes lèvres , et j^appréciai à l'avance les promesses que le pêcheur m'avait faites.

Je le vis paraître enfin devant moi , revêtu d'un pantalon blanc en toile et d'une veste de la même étoffe.

« Maître, le repas est prêt, fit-il. Vous plairait-il de dîner ici ou dans la cuisine?

— Ici , rien ne s'y oppose , » répondîs-je.

Ce que j'avais désiré fut exécuté au même instant. Mia (c'était le nom de la négresse) aida à son maître à apporter la table, la recouvrit d'une nappe blanche, et disposa en un clin d'œil des assiettes , des fourchettes , des couteaux , des verres et deux pots d'une respectable capacité remplis d'ale mousseuse.

I Fauteuil à bascule Lrèa-usilé dana les Élals-Uiii

«iO LES T0RTI;ES de L'ILE DE SABLE

Au moment OÙ j'approchais ma chaise de la table, Dowiiing parut sur la porte de son logis, tenant dans ses mains calleuses une vaste terrine renfermant une green lurtle noup dont, en véritable artiste, il me vanta tout d'abord l'excellence.

« A table, Downing, lui dis-je; là, plus près de moi, » ajoutai-je en m'apercevant qu'il s'était modestement assis à l'autre extrémité, par déférence pour la couleur de ma peau.

Le pécheur ne se le fit pas dire deux fois; il avança sa <;haise, cl, soulevant le couvercle de la terrine, plongea lians ses flancs rebondis une louche de bois, à l'aide de lai|uelle il retira de menus morceaux d'une matière verdâtre et gélatineuse, des boulettes de la grosseur d'un œuf de pigeon et des œufs roussâtres nageant dans une sauce brune d'où s'exhalait un arôme tout particulier, qui (laltait au suprême degré les papilles de mon odorat. J'avais déjà, dans les tavernes et les hôtels des Étals-Unis, mangé en mainte occasion d'excellentes turtle soups; mais jamais, je puis le dire, aucun de ces brouets exquis n'avait eu autant de rharme pour^noi,

11 va sans dire que je lis honneur à ce potage incomparable, dont bientôt il ne resta plus trace ni dans la terrine ni dans nos assiettes.

Après le potage vint un steak de tortue , assaisonné de jus «le citron et de piment, plat succulent et savoureux qui subit le môme sort que le premier mets.

Mia nous servit en troisième lieu un plat doux façonné à l'aide des œufs de la tortue verte, dont la saveur inconnue, l'arôme étrange me séduisit et m'étonna à la fois.

Ortes, si jamais Chevet ou Potel et Chabot façonnaient ce mets princier, ils exploiteraient là une veine qui assurerait leur fortune.

Tout ce dîner fut arrosé d'un excellent vin de Catawba, vin américain s'il en fut jamais, dont le cru ressemble fort

bïGtIOgIc

à du vin de Beaune el de Joigny '. Au dessert, nous savourâmes des ananas, des bananes, des avocats, et autres fruits sans pareils pour le goût et la saveur.

Un verre de vieux rhum et un excellent « cabafla n complétèrent ce repas exquis dont j'ai gardé le souvenir, malgré les années écoulées , ce qui prouve ta vérité de cet axiome égoïste, formulé, je crois, par d'Aigrefeuille : « La plus sûre reconnaissance est celle de l'estomac. »

Tout en fumant le « cabafla » et en « lappant » le genuine bi-andy de la Jamaïque, je demandai à Downing s'il avait songé à notre pêche.

« Pas encore; mais en une demi-heure tout peut être prêt, ef nous allons nous mettre en roule, si bon vous semble, à moins que vous n'aimiez mieux remettre à demain. M'est avis même que ce serait plus prudent, dans l'intérêt du succès de notre pêche.

— Je reste à vos ordres , mon hôte , répondis-je au mulâtre. Je suis maître de mon temps pour une semaine, et je laisse à vos soins l'arrangement des plaisirs que vous m'avez promis.

— Voici ce que je propose à Votre Seigneurie, ajoulM le pêcheur. Demain matin je vous conduirai à deux lieues d'ici, au milieu des terres, près d'un pond où vivent en grand nombre des tortues d'eau douce, dont la réputation est répandue dans tous les restaurants de la Louisiane. Nous resterons là tout le jour: puis après-demain nous irons coucher à Hetera. Ne craignez rien, nous avons là-ba» une cabane très-confortable à l'abri d'une montagne de sable, et vous vous trouverez en compagnie des plus hardis naufrageurs de l'Union. »

I Le catawba est une vigne qui produit un jus très-sucré, lequel paraîr Otre fort propice à la fabrication du vin. C'est d'ailleurs le meilleur raisin des Étals-Unis. A l'aide de ce raisin on fabrique d'excellent cru, el les plants ee propagent avec la plus grande rapidité. Dans un temps qui n'e^l. pas éloigné, les Américains pourraient bien se passer de nous pour le»vins ordinaires.

bïGtiogIc

m LES TORTUES DE l.'II.E DE SABLE

Je laissai Downing sur le seuil de sa porte et renirai à mon hôlel, où je ne tardai pas â regagner mon lit; car le départ pour te pond aux tortues devait avoir lieu dès l'aube,

A l'heure dite, Downing était à la porte du caravansérai de Fort-Impérial , et nous nous hâtions de sortir de la ville au pas accéléré de deux chevaux.

Nous atteignîmes bientôt les rives d'un courant d'eau encaissé dans un ravin profond et ombragé par des arbres très-élevés. En suivant ce ruisseau, nous parvînmes à un grand lac aux bords ta[Hssés de gazon et d'un cercle tellement régulier, qu'on eût cru se trouver dans un bassin creusé par la main des hommes, au milieu d'un parc ou parmi les méandres d'un jardin anglais. On l'appelait le lac Worth.

Downing avait apporté des lignes dans ses poches ; il n'y avait plus qu'à se procurer des hampes, afin de les ajuster; mais ce ne fut point là chose difficile. Une fois nos engins de pêche ajustés, nous nous établîmes sur le bord le plus élevé et jetâmes nos hameçons dans le lac. Cinq minutes après, nous remarquâmes çà et là un léger mouvement de l'eau , et au milieu des petits cercles qui ridaient la surface du pond je vis apparaître des points noirs que je pris tout d'abord pour des têtes de serpents.

Downing, lui, ne s'était point trompé.-

a Voilà les tortues, murmura-t-il à mon oreille. Attention! elles ne tarderont pas à mordre, s

En effet, un de ces chélones s'approcha jusqu'au rivage sur lequel nous étions, et j'aperçus distinctement sa longue tête, qui ressemblait à un museau, s'élever au-dessus de l'eau et regarder autour comme pour deviner le danger.

Je m'étais retourné pour interroger Downing et lui demander par quel moyen nous pourrions nous emparer de la tortue, lorsque je sentis tout à coup un coup sec donné à ma ligne. Je crus tout d'abord qu'un poisson était venu se suspendre à mon hameçon; mais quelle ne fut pas ma sur-

bïGtlOglc

LES TORTUES DE t'ILIi: DE SABLE ii3

prise -CQ amenant à la surface une tortue , la même sans doute que celle qui était venue respirer un instant auparavant à la surface du lac.

Ce chélone n'était point très-gros; aussi je parvins, sans grande difficulté, à le ramener sur le bord.

Downing, afin de s'assurer que la prise ne s'échapperait pas, la renversa tout simplement sur le dos, en ayant soin d'enfoncer quatre petits coins en bois à l'entrée de ses pattes, afin de prévenir toute velléité de fuite.

Notre pêche fut bientôt abondante, et j'eus le plaisir de compter sur le sable, à quelques pas de nous, quatorze tortues, dont la, plus petite pesait cinq kilogrammes.

Tandis que j'observais tranquillement les quatre lignes tendues devant moi , Downing m'appela à voix basse et me montra, à environ cent mètres plus loin, à l'angle d'une anse ouverte vers l'embouchure d'un ruisseau, un raccoon énorme , au dos brun , au museau pointu et à la queue rayée de blanc et de noir.

Attention, n murmura le mulâtre, dont les yeux brillaient de joie; car il n'est pas d'animal que la race de couleur aime plus à tourmenter que le pauvre raccoon.

Il est pour eux ce qu'est le renard aux huniers de la vieille Angleterre.

Le raccoon ne nous avait pas vus; car, s'il eût eu vent de notre présence, il eût prestement pris la fuite. Dans l'ignorance du danger, il rampait pas à pas le long de la bei^e, se hissant de temps â autre sur un tronc d'arbre abattu , du haul duquel il pouvait mieux voir dans l'eau.

B Regardez bien, continua mon guide, la bête est venue pour pêcher.

— Bah!

— C'est comme je vous le dis. Le raccoon est très-friand de tortues.

— Je n'en doute pas. Mais de quelle façon s'y prend-il pour sVmparer de sa proie?

— Vous allez voir; seulement ayez un peu de patience. «

bïGtiogIc

m LES TORTl'tS DE L'ILE DE SAULE

J'ccoutai les avis de Downing, qui m'engagea à ne pas quitter l'abri de feuillage derrière lequel nous nous étions cachés, et je demeurai les yeux grands ouverts, me demandant comment procéderait le quadrupède. Allait-il s'élancer à l'eau pour happer une tortue, ou bien attendrait-il que l'une d'elles se hasardât sur le sol ?

Le raccoon déjoua toutes mes conjectures.

A deux mètres de l'endroit où il s'était blotti , on apercevait un tronc d'arbre retenu au rivage pai" ses racines el soutenu gu dehors de l'eau par ses branches, dont quelques-unes, sans doute, avaient trouvé un point d'appui a» fond du lac.

Le raccoon s'avançait, à pas lents, vers ce tronc d'arbre dont l'ombre protégeait un certain nombre de tortues dressant leur tête au-dessus de l'eau : il ne les perdait pas de vue, el, quand il eut réussi à s'insinuer à travers les racines jusque sur la partie plane de l'arbre, il plaça sa lêtè entr*^ ses pattes de devant, tourna sa queue du côté de l'eau, et s'avança à reculons, petit à petit, jusqu'à ce que sa queue touchât presque la surface du lac ; puis il se mit à la remuer d'un côté et de l'autre.

Le corps du rusé animal était tellement roulé sur luimême, que pour tout autre que nous il eût été impossible de deviner à quelle espèce de la création il appartenait.

Bientôt une des tortues aperçut cet appendice caudal qui s agitait d'une façon étrange : elle nagea lentement, ouvril ses deux mâchoires et saisit les poils extrêmes de la queue.

A peine avait-elle serré cet appât d'un nouveau genre, que le raccoon se redressa, et, donnant une violente secousse, tira la tortue hors de son élément, la jeta sur la plage, à sec sur un lit de sable, et, à l'aide de son museau, la renversa prestement sur le dos, en ayant le plus grand soin de ne pas se laisser mordre.

Le snapping tuHle était à la merci du raccoon, qui allait le dépecer à sa manière, lorsque Downing, m'engageant à le suivre, s'élança hors du fourre dans lequel nous étions en-

bï.Citioglc

fouis, saisissant le fusil à deux coups dont il s'était précautionné et l'armant d'une main rapide.

A notre vue, au cri qu'avait poussé le mulâtre, le raccoou s'était réfugié sur un arbre et avait grimpe jusqu'au faîte. Malheureusement pour lui, l'arbre n'était pas élevé; aussi, lorsque Downing l'eut découvert au milieu d'une louffe de feuillage , il me passa l'arme et m'engagea à me donner le plaisir de tuer une « vermine « .

J'épaulai, je fia feu, et le pauvre raccoon vint tombera nos pieds, à quelques centimètres de la tortue qui se débattait encore sur le dos. Ce quadrupède était un vieux mâle, à la fourrure splendide , dont je me fis faire plus tard un admirable bonnet de trappeur, en ayant soin de conserver la queue, ce qui me faisait. ressembler, — je le regrette, — à un des sanguinaires pourvoyeurs de la guillotine, pendant la fatale révolution de 93.

Cet incident de chasse une fois terminé , nous retournâmes à la pêche , et , quand vint le moment de retourner à Fort-Impérial, les eaux du lac Worth nous avaient fourni dix-flept tortues, y compris celle que le raccoon avait pêchée pour nous.

Un des engagés de Downing, conduisant un léger véhicule traîné par un mustang de la Floride , ramena les pêcheurs et leur butin au logis , où les attendait un souper exquis dont la chair de tortue faisait encore tous les frais.

C'était au jour suivant que Downing avait fixé notre départ pour Hetera , où nous devions trouver une troupe de naufrageurs attendant là l'occasion de recueillir des épaves, et occupant leurs loisirs à la pêche des tortues. Mon hôte le mulâtre avait devant sa maison, à l'ancre d'ans une anse du rivage, un bateau ponté d'une belle dimension, jaugeant de vingt à trente tonnes , et gouverné par deux engagés. Ce fut sur cette pinasse solide que nous nous aventurâmes tous les quatre, le lundi 27 juin 1848. Bientôt, grâce à une brise favorable, nous eûmes franchi les récifs, et nous nous trouvâmes en pleine mer, faisant jaillir la

bïGtIOgIc

iiS LES TORTUES DE L'[LE DE SABLti;

blanche écume des deux côtés de notre proue , glissant en silence sur un océan inondé de lumière. Devant nous, des lieux côtés de l'embarcation, des bandes de poissons volants plongeaient et se jouaient au milieu des varechs, des (■ponges, des pennatules et des coraux dont le fond était ^maillé.

Nous apercevions à notre droite les récits des Bahamas l'omme autant de points perdus vers l'horizon immense ; mais, à mesure que nous avancions, ils grossissaient à nos yeux el verdoyaient, revêtus de la plus riche livrée des tro- . piques, et offrant à nos regards une diversité de nuances et de couleurs adoucies encore , rendues plus délicates par la pureté des cieux et l'éclat du soleil. C'était un spec- (acle féerique, et j'oubliai, à le contempler, les premières atteintes du mal de mer qui m'avait déjà soulevé le cœur.

Nous parvînmes, trois heures après notre départ de la côte ferme , à Hetera , où nous jetâmes l'ancre dans une anse profonde, abritée contre tous les venis, au fond de laquelle s'élevaient une tente et une cabane de feuillages d'herbes entrelacées, qiie Downing me dit être la demeure des naufrageurs.

Les « gentlemen des épaves » étaient absents au moment où nous arrivâmes; ils n'avaient pas même laissé un des leurs pour garder leurs effets, abandonnés çà et là à la garde. ,, de Dieu. Les vivres contenus dans des barils parurent à mon hôte peu suffisants pour sa cuisine; aussi dé- ()êcha-t-il un de ses engagés , excellent chasseur, pour nous procurer de la venaison. Il lui remit à cet effet une carabine à un coup, chargée seulement d'une balle, et une heure après ce brave garçon re\enait avec deux cerfs tués du même coup. Il avait attendu, pour accomplir cet exploit, 4|ue les animaux fussent tous deux côte à côte dans la direction de son point de mire , et les avait abattus sans autre forme de procès.

Downing se hâta de dépouiller l'un des cerfs, et, tandis qu'il le dépeçait, je signalai à l'un des angles de la baie une.

bïGtiogIc

LES TORTUES DE L'ILE DE SABLE j[9

puis deux cmbarcalions remplies de marins qui su dirigeaient de notre côté. C'étaient les naufrageurs. Ils revenaienl d'une expédition heureuse, dont ils nous racontèrent chaque détail, dès que le mulâtre m'eut présenté à leur chef et à chacun d'eux; puis on songea au souper.

Les naufrageurs rapportaient des poissons que l'on accommoda à toutes les sauces possibles; les grillades de cerï curent néanmoins la préférence, et Ton lit rôtir des canards sauvages et des couriis. Il va sans dire que ce repas, seni à des gens dont le robuste appétit était encore aiguisé par l'air sahn de l'Océan, fut englouti en silence jusqu'à ce que la plus grosse faim eût été apaisée. Quand on arriva au dessert, compose de bananes, d'avocats et d'autres fruits des Bahamas, on porta des toasts et l'on se mit à chanter. Je me rappelle encore, à l'heure qu'il est, un couplet d'une des chansons des naufrageurs, dont voici le sens traduit en vers français.

Sur les rochers clair-scmés de l'abime, Wreckers , allumons nos feux !

Guettona, des venis pauvre victime, Le vaisseau malheureux.

Au marin que l'orage Entraîne loin du port, Tendons la main, compagnons du naufrage , Sauvons- le de la mort.

Mais à nous appartient t'épave, Et sa prise est de bon aloi.

Malheur à celui qui nous brave !

Telle est la lui.

Vîngt-deu.x voi.v répétaient en chœur les quatre derniers vers, et je vous assure que dans le calme de la nuit cet orphéon primitif produisait un eflet assez imposant.

Il fut ensuite question de la pêche que nous étions venus l'aire aux Bahamas, et, comme la nuit arrivait, on songea aux préparatifs. Il fallait se rendre au lieu de pêche avant

Theure où les tortues quittent la mer pour venir déposer leurs œufs sur les bancs de sable propres à l'éclosioii de leur progéniture. Ces îlots, entrecoupés de profonds canaux et formés de débris de coquillages, sont voisins du grand récif de corail aimé des chéloniens de l'Océan. Tout le fond de la mer, suites côtes de la Floride , est couvert d'une épaisse couche de coraux , de gorgones , de varechs et autres productions de l'abîme, servant d'abri à une multitude innombrable de crustacés. Et sur ces bancs de sable voltigent du matin au soir des nuées d'oiseaux de mer, que l'on prendrait de loin . pour des essaims d'énormes moucherons.

Nous arrivâmes sur le grand îlot de sable au moment où l'astre étincelant se plongeait à l'horizon dans la mer. Pour qui n'a jamais vu un coucher de soleil sous ces latitudes , ce spectacle est d'un grandiose qui n'a rien de pareil sur la terre. Cet énorme disque rougeâtre, dont les dimensions semblent

triplées, disparaît aux deux dixièmes sous la ligne des eaux profondes, et revêt d'une Trange pourprée les nuages qui planent à l'horizon lointain. A travers les vastes portiques de l'occident on aperçoit un éblouissant éclat de gloire : on dirait une fournaise dans laquelle bouillonnent des montagnes de minerai d'or. Tout à coup l'astre disparaît en entier, comme s'il eût fait le plongeon , et le voile grisâtre que la nuit tire sur l'univers monte lentement de l'est à l'ouest.

La brise de mer se leva à ce moment même , et les engoulevents prirent dans l'iair la place des oiseaux diurnes , des sternes, des motker carey chickens, des gabians et dos alcyons. De temps à autre cependant on voyait passer, attardée, une frégate ou bien un fou à manteau brun.

Une demi-heure après, Downing, qui s'était posté à mes côtés, derrière un amas de sable dont il avait fait un abri et une cachette, me montra, nageant avec lenteur vers le rivage et la tête seulement au-dessus de l'eau , des tortues qu'il m'assura être de la grosse et de la bonne espèce. Sur la surface à peine ridée du bras de mer qui séparait l'îlot sur lequel nous nous trouvions de la plage sablonneuse voisine, je distinguais confusément leur large carapace, et, tandis qu'elles avançaient lentement et avec effort , la brise apportait à mes oreilles le bruit d'une respiration précipitée qui trahissait leur inquiétude ou leur terreur.

Tout à coup la lune se leva et vînt éclairer cette scène fantastique. Une tortue , ayant atterri , traînait péniblement son corps pesant sur le sable; car ses pattes et ses nageoires étaient mieux organisées pour nager que pour se mouvoir sur terre. Elle parvint cependant à l'endroit désiré, et se mit laborieusement à l'œuvre, écartant avec adresse le sable qui se trouvait sous son ventre, et le rejetant à droite et à gauiîhe. Puis, lorsque le trou fut assez profond , elle déposa ses œufa, qu'elle arrangea avec le plus grand soin et qu'elle recouvrit proprement de sable.

Au moment où elle allait faire volte-face et regagner i'Océnn. Downing se précipita en avant d'un seul bond,

â53 LES TORTUES DE L'ILE DE SABLE

comme fait un tigre sur sa proie, et, assenant un coup de bâton sur la carapace près de la tête, saisit l'instant où le chélonien gardait une sorte d'immobilité causée par la peur, pour lui faire faire la culbute. Au mâme moment la tortue se trouva placée sur le dos, remuant pieds et pattes, mais ne pouvant plus fuir.

Nous avions à peine regagné notre cachette, que Downing attira de nouveau mon attention : une tortue énorme^ à en . juger par le déplacement d'eau qu'elle opérait autour d'elle, s'avançait vers la plage. A trente mètres du banc de sable, i-lle' leva la tête au-dessus de l'eau , jetant autour d'elle un regard inquiet et passant attentivement en revue tout ce qui se trouvait à portée de son rayon visuel. Elle poussa enfin une sorte de sifflement , que Downing m'assura être un défi porté à ses ennemis, dans le but de les effrayer et de les obliger à lui laisser le champ libre. Puis , comme rien ne l>ougeait, elle nagea doucement vers le banc et s'avança sur le sable en soulevant autant que possible son cou. Elle trouva enfin un endroit qui lui parut convenable; elle procéda comme sa devancière, qui se trouvait cacbée derrière le monticule de sable où nous étions abrités. En cinq minutes elle eut creusé, à environ soixante centimètres de profondeur, un trou où elle déposa ses œufs l'un après l'autre, lesquels étaient au nombre de cent soixante-dixsept, comme nous nous en assurâmes avant de quitter l'île de sable. Ces œufs étaient de la grosseur d'un œuf de poule, fort ronds et couverts seulement d'une peau blanche et dure.

La tortue qui se trouvait devant nous était un chélone à îjrosse tête, et Downing, qui connaissait la façon d'agir de ses pareilles , s'élança vers elle , à mon grand étonnemenl , avant d'avoir donné le signal convenu. Il m'expliqua en même temps que cette espèce , pendant qu'elle, pondait, était incapable d'interrompre sa tâche, tant il lui semblait nécessaire de la continuer coûte que coûte,

« A moil » s'écria-t-il toulà coup.

Et, se plaçant devant la tortue, il appuya son épaule der-

by Googic

rière l'une de ses pâlies de devant, la souleva un peu, lout en la poussanl de toutes ses forces , puis , par un élan subit, la jeta sur le dos. Gomme la tortue était démesurément grosse et qu'elle se démenait à l'instar d'un diable dans l'eau bénite, Downing crut prudent de lui ficeler les pattes de façon à l'empêcher de se mouvoir.

Cela fait, nous procédâmes à d'autres captures, et, comme ce jeu m'amusait fort, nous le prolongeâmes jusqu'au moment où « le combat finit faute de combattants ».

Les naufrageurs, Downing et ses deux engagés avaient réussi à prendre cinquante-six tortues dans l'espace de deux heures et demie.

Dès qu'on eut amariné le butin au fond des embarcations , un songea à aller à la chasse des œufs. Munis, les uns d'un petit bâton, les autres d'une baguette de fer, les chasseurs de yolks se répandirent sur la plage sablonneuse en sondant le sable aux endroits où se remarquaient les traces des tortues. Il n'est cependant pas toujours facile de les découvrir; car souvent les averses, les orages et le vent même les ont presque entièrement effacées. Avant de . retourner à l'anse d'Hetera, les naufrageurs, Downing, ses engagés et moi, nous avions découvert dix-huit nids de tortues et recueiUi près de sept cents œufs ',

1 Les œufs de lortue sont arrachés, sinon détruiU sur place en grande ijuantilé, ce qui n'étonnera personne lorsque Je dirai que certains îlots des Bahamas et de toutes les îles connues sous le nom de Plorida-Keys renferment dans l'espaced'un mille les œufs de plusieurs centaines de tortues. Ces chélones vertes creusent un nouveau Irou à chaque ponte : le second est généralement prés du premier, comme si la lortue n'avait aucun souvenir de l'accident qui lui est arrivé. On comprend sans peine que la multitude d'œufs qui se trouvent dans le ventre d'une lortue ne soient pas tous destinés à être pondus dans la mSme année. La plus grande quantité qu'un seul individu de cette espèce puisse pondre dans le courant d'un été est quatre cents environ; tandis que, lorsqu'une tortue est prise sur son nid au moment de pondre ses œufs, on les trouve dans son corps tout pelila, dépourvus de coquille et empilés par larges couches dépassant le nombre de trois mille. Peu de temps après leur éclosion, les petits se

La prise avait été bonne, et nous songeâmes à regagner la tente d'Hetera, où nous attendait un souper confortable. Pendant le repas, j'entendis raconter à plusieurs convives des détails assez bizarres sur tout ce qui avait rapport aux tortues de mer.

Entre autres faits bons à signaler, je consignerai celui-ci : les chéiones au manteau vert sont si abondants dans ces parages, que cinq ou six cents hommes pourraient en subsister pendant plusieurs mois sans avoir recours à aucune autre sorte de provision.

Les tortues d'Hetera, — j'eus l'occasion de m'en convaincre, — sont ex traordinai rement grosses et grasses; la délicatesse de leur chair est telle, qu'on en mange avec plus de plaisir que d'un poulet.

Le moyen de prendre les tortues que je viens d'expliquer n'est pas le seul qui soit en usage sur les côtes des Florides. Aux embouchures des lleuves et des rivières, les turlle ftshers tendent quelquefois d'énormes filets aux mailles fort laides; dans lesquelles les chéiones s'embarrassent d'autant mieux qu'ils font plus d'efforts pour en sortir.

D'autres se servent d'un harpon ; mais les tortues ont , dans ce cas, un telle force d'impulsion, qu'on me raconta une histoire d'un Caraïbe dont le canot avait été entraîné pendant deux nuits et un jour par une tortue harponnée. Le pauvre Indien, faute d'instrument tranchant, n'avait pas pu couper la corde attenant au harpon entré dans le corps de la tortue.

Dov/ning, lui, avait inventé l'engin dont voici la description pour prendre des tortues en plein jour. C'était un instrument de fer qu'il appelait une cheville, muni à chaque extrémité d'une pointe pareille au n clou sans tête » dont se servent les faiseurs de fliets, quadrangulaire , aplati,

(ïalent un passage à travers le sable qui tca recouvre et se jettent immédiatHmenl i la mer. Rien n'est plus curieux à voir que cette armée de petites tortues, à peine grosses comm.' un crabe, et gagnaul l'Ociiaii avec une rapidité relative.

LES TOBTUES DE L'ILE UE SABLE m

figurant à peu près le bec d'un pin. Au milieu de cet inslniment il plaçait un ûl de carlin très-fin , très-serré , d'une longueur de cent mètres , assujeltl solidement par l'un des bouts au ceatre de la cheville, où se trouvait pratiqué un trou par lequel passait le fil. L'autre portion de la corde, soigneusement enroulée, était placée dans une partie convenable de l'embarcation. L'un des bouts de la cheville entrait dans un étui en fer qui le retenait d'une manière lâche, attachée à un loQg épieu de bois, jusqu'à ce que la carapace de la tortue eût été transpercée par l'aulre pointe. Dés que le pêcheur, assis dans la barque, apercevait un chélone se réchauffant à la surface de l'eau , il s'approchait eu faisant le moins de bruit possible, et, parvenu à dix à douze mètres , lançait l'épieu avec l'intention de percer In tortue à cette même place que veut perforer un entomologiste pour piquer un insecte sur une plaque de liège.

A peine la tortue a-t-elle été atteinte, que le manche de bois se sépare de la cheville, à laquelle il tient fprt peu. Le chélone, fou de douleur, se débat convulsivement, et plus la cheville reste dans la blessure, plus elle s'y enfonce, lanl est grande la pression qu'exerce sur elle l'écaillé de la tortue, qui file comme une baleine et qui bientôt s'épuise en vains efforts, cesse de se défendre et flotte à la surface de l'eau. On s'empare alors de la tortue en la ramenant au bout de la ligne avec de grandes précautions.

De cette façon , me dit Downing , un seul de mes engages s'est emparé de huit cents tortues dans l'espace d'une année."

Le lendemain matin, au lever de l'aurore, le mulâtre me réveilla et me conduisit à son réservoir, sorte de construction carrée ou de parc en bois fait d'énormes souches, séparées les unes des autres de telle façon que la marée pénétrait librement dans cet espace. C'est là qu'on avait jeté les tortues prises la veille sur l'île de sable , et elles grouillaient dans cette crapaudière, s'eiforçant de monter pour rejoindre la pleine mer. Heine inutile, toute fuite était impossible.

im LES TORTUES DE L'ILE DE SABLE

Il avait été décidé que nous passerions deux jours à Hélera pour y pêcher el y chasser. Je me livrai à ce dernier plaisir le long des grèves et dans le bois , où je trouvai du gibier d'eau de toute espèce, des cerfs, des faisans, des perroquets et autres oiseaux babillards. Mais ce qui m'amusa le plus , ce fut la pêche aux tortues faite par les engagés de Downing, dont un était un plongeur émérite.

Le mulâtre m'emmena le second jour, après déjeuner, en pleine mer, et me montra un grand nombre de tortues eiiilormies sur l'Océan tranquille. Or voici comment la pêche se faisait, sans aucun instrument, sans aucun subterfuge. Pero, — tel était le nom du plongeur, — se tenait débouta l'avant, et, dès qu'il ne se trouvait plus qu'à sept à huit mètres de la tortue, il plongeait et nageait de telle façon, qu'il remontait à la surface à portée du chélone endormi. Il le saisissait alors tout contre la queue, et, s'appuyant sur te^derrière, il le faisait enfoncer dans l'eau, I^a tortue, eu se réveillant, se débattait des pattes de derrière : ce mouvement suffisait pour la soutenir sur l'eau aussi bien que le plongeur qui la maintenait, jusqu'à ce que l'embarcation vînt et les péchât tous deux, homme et bête.

LES TORTUES DE L'ILE DE SABLE i;>7

Je passerai sous silence les adieux que je fis aux naufra- S^eurs d'Hetera, et mon retour au Fort-Impérial.

Au moment de me séparer de mon hôte , ce brave homme me fit présent d'une énorme tortue grosse-tête qui pesait trois cent cinquante-deux kilogrammes. Je me réjouissais à l'avance du nombre de soupers et de (urtle steaks que j'allais offrir à mes amis de New-York, où je ramenais ma prise; je calculais le nombre d'oeufs qu'on eût trouvés dans son corps énorme, et je me représentais le beau char qu'on ferait de sa carapace, un char dans lequel Vénus elle-même aurait pu sillonner de nouveau le cœruleum mare, à la condition que ses colombes lui eussent, comme autrefois, prêté leur assistance, et qu'aucun requin, aucun ouragan, n'eût fait culbuter le véhicule de la déesse.

Or donc, embarqué à bord d'un steamer que j'étais allé prendre à Savannah , je remontais tranquillement le long lies côtes, songeant à l'heure précieuse qui me rendrait à la terre ferme , tant je souffrais du mal de mer. Il va sans dire que j'avais recommandé ma tortue à un des matelots <lu bord , afin qu'il lui fournît sa provende de légumi^s el d'eau de mer. Lorsque nous entrâmes dans la baie de New-York , le vent s'était calmé , la tempête ne faisait plus rage; j'éprouvais une sorte de répit, et je pus monter sur le pont. Tout en me promenant sur le gaillard d'arrière, je m'enquis du sort de mon gros chélone au manteau vert, . " Hé! là-bas, Johnny, comment va ma tortue?

— Ah! Monsieur!

— Qu'est-ce à dire?

— Ah! Monsieuri

— T'expliqueras-tu, Johnny ! Est-elle morte?

— Non, Monsieur!

— Que lui est-il donc arrivé?

— Rien de bon, que je sache! Elle est...

— Vas-tu parler, drôle!

— Elle est tombée à la mer pendant la tempête, o J'avoue que cette mauvaise nouvelle me trouva fort incré-

bïGtlOglc

dule. Je me plaignis au capitaine, qui me répondit ne pas savoir ce que je voulais dire, et puis, d'ailleurs, «il n'était pas responsable du bagage de ses passagers. '

Je dus faire contre fortune bon cœup, tout en maugréant in petto de ma mauvaise chance. Mon pot au lait de Per^ rette s'était brisé au port.

Le lendemain de mon arrivée à New-Yojk, en me promenant le soir le long de Broadway, quel ne fut pas mon étonnement en apercevant, à l'angle de Park-Place, devant la porte d'un célèbre fc(ïT"-rooOT, une tortue qui ressemblait à s'y méprendre à celle que m'avait donnée Downing, laquelle, au dire de Johnny, était tombée à la mer pendant la bourrasque.

• Pardon, monsieur le bar-keeper, dis-je au maître du restaurant, y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander qui vous a vendu celte énorme tortue exposée à votre porte?

— Pas le moins du monde; elle m'a été apportée hier soir, à minuit un quart, au moment où j'allais fermer les portes do mon établissement, par deux matelots qui l'avaient placée dans un sac. Us me l'ont vendue trente dollars (137 francs), et j'ai fait un bon marché.

— Je le crois pardieu bien! et moi qui vous parle, moi à qui on a volé cette tortue , je vous rembourserais bien la somme pour rentrer en possession de mon bien. »

J'expliquai au bar-keeper ce qui m'était arrivé; mais, comme il s'était engagé à fournir le dîner d'apparat des aldermen de New-York, qui avait lieu le lendemain, il se vit forcé de me faire un déni de Justice.

J'allai me plaindre au chief a f police; ce magistrat me ril au nez : pour lui je n'étais qu'un pauvre Frenchman.

Dans un accès de colère, je courus au steamer Rainbow pour, me venger sur Johnny et le rosser d'importance. Johnny avait été débarqué le matin même , et s'était dirigé sur Boston. Je dus avaler mon affront en silence, jurant, mais un peu tard, qu'une autre fois, si jamais je rapportais uni; tortue , je la ferais porter dans ma cabine et me chargerais moi-même de sa subsistance.

bïGtIOgIc

J'avais souvent enlendu parler du lion de mer comme du plus énorme phoque des régions arctiques, et maintes fois, dans mes conversations avec des capitaines de navire qui revenaient du Labrador, je m'étais enquts des lieux où se trouvaient ces monstrueux amphibies. C'est particulièrement sur les côtes de l'État du New-Brunswick, dans le haut Canada, vers la baie de la Chaleur, qui fait face aux îles Madeleine, que les lions de mer sont en plus grand nombre. La nature du sol , les herbes particulières qui croissent au fond de la mer, la tranquillité relative qui règne dans ce site éloigné des endroits civihsés , tout concourt à les attirer dans ces eaux, où le soir, le matin et quelquefois à midi , on peut voir la plage couve.le de lions de mer.

bïGtIOgIc

i60 LES LIONS DU NEW-BRUNSWICK

Un jour , grâce à ma profession de journaliste et de voyageur, pendant mon séjour à New- York, ayant appris qu'un meeting politique devait avoir lieu à Halifax, capitale île ia Nouvelle-Ecosse , je me décidai à me rendre dans cette ville pour sténographier les discours, rendre compte des débats et les transmellre immédiatement par le télégraphe électrique au journal auquel j'étais attaché. Je pris passage à bord d'un des steamers Cunard, et, sans oublier de joindre à ma valise de voyage la boîte de mon fusil, je me confiai aux vagues de TOcéan.

Je ferai grâce à mes lecteurs des détails de ma traversée, des incidents de mon assemblée politique, où les assistants faillirent en venir aux coups et se prendre aux cheveux, après s'êlre injuriés comme de vrais portefaix; j'ai pris l'engagement de décrire une chasse aux lions de mer.

les premiers jours de mon arrivée à Halifax , qui se chargea de me tirer d'embarras.

« Parbleu! me dit-il, vous m'avez, hier soir, parlé de votre passion pour la chasse ; je vais , si cela vous convient , vous faire faire connaissance avec un de mes cousins, Daniel Tevis, grand amateur de sport, et qui se chargera de vous faire passer quelques heures agrcables avant votre retour parmi les Yankees. »

Nous voilà donc en route, et nous traversâmes toutes les rues de la ville, pour arriver à celle où se trouvait située la maison du cousin de mon ami de trois jours.

« Vous arrivez à propos et juste à temps, monsieur le chasseur français, me dit M. Tevis après m'avoir fait les honneurs de son salon. J'ai reçu ce matin la visite d'un

bïGtIOgIc

Esquimau avec lequel j'ai fait connaissance, l'an dernier, sur les côtes de New - Brunswick : il m'a engagé à aller prendre part aux plaisirs des pêches et des chasses de sa tribu. Si j'en crois le rapport de mon sauvage, qui est venu acheter des munitions pour lui et les siens, le village qu'il appelle du nom barbare de Kamanatignia est bâti près delà pointe appelée Gaap , au nord de New-Brunswick , et en partant ce soir nous y arriverons au lever du jour, Gè projet vous sourit-il? •>

Courir à mon hôtel , sans même demander de plus amples explications, me vêtir de mon plus chaud vêtement, sortir ma boîte à fuail , me charger de munitions indispensables , telle fut ma réponse à la proposition de M. Tevis, et quand je revins auprès de lui , harnaché , équipé et prêt à marcher en guerre, je bornai mon discours à ces paroles laconiques :

a Me voici, et j'aime à croire que je ne voua ai pas trop fait attendre! j»

L'Esquimau qui devait nous servir de guide n'élail point encore revenu, bien qu'il eût promis à mon nouvel ami de le prendre pour partir avant le coucher du soleil. Probablement l'imprudent s'était attardé dans quelque bar-room, afTriandé par les douceura du brandy, du gin ou du rhum. Nos suppositions n'étaient que trop fondées; car lorsque If malheureux vint nous trouver à la fin du.dîner, que M. Tevis m'avait gracieusement offert de partager avec lui , il pouvait à peine se tenir sur ses Jambes. Par bonheur l'instinct lui restait encore, à défaut de la raison; sans son aide nous n'eussions jamais trouvé la véritable roule qui conduisait .i Kamanatignia.

Lorsque le traîneau tut amené devant la maison, nous nous y entassâmes tous les trois avec nos bagages et deux chiens de chasse appartenant à M. Tevis, et le signal du départ fut enfin donné.

Le cheval, couvert de grelots, attelé au sledge, faisait un bruit infernal , dominé pourtant , de temps à autre , par

bïGtIOgIc

mi LES LIONS DU NEW-BRUNSWICK

la voix de notre Esquimau criant à tue- tête : RiglU, left, ail slraight, afin de nous indiquer qu'il fallait obliquer à « droite n, ou à o gauche », ou bien continuer « tout droit » devant nous.

Vers cinq heures du matin, grâce au clair de lune qui illuminait notre route , nous parvînmes devant une cinquantaine de liuttes faîtes de boue et d'argile, et recouvertes d'une couche de branches de pin probablement destinées à faciliter l'écoulement des eaux.

L'aspect d'un village esquimau n'offre pas, à vrai dire, un coup d'œil fort pittoresque. Tout autour de nous nos yeux apercevaient des débris et des écailles de poisson , de la chair corrompue et autres immondices, dont les odeurs nauséabondes n'étaient atténuées que par la rigueur de la température.

Du reste, ce n'était point la seule épreuve qui nous fût réservée. Dès que la nouvelle du retour de Maroah (c'était le nom de notre guide) se fut répandue, aussitôt que l'on apprit que deux gentlemen de la ville l'avaient accompagné, tous les Esquimaux, hommes, femmes et enfants, se précipitèrent hors de leurs cabanes et nous entourèrent en poussant des hurlements de joie. Tous , sans aucune exception , étaient tellement couverts de vermine et de malpropreté, qu'à leur aspect nous reculâmes d'épouvante. Mais eux ne firent aucune attention au .dégoût qu'ils nous inspiraient. Le sentiment de la répulsion leur était inconnu : ils ne le comprenaient donc pas chez les autres.

Les règles de la politesse en usage chez les Esquimaux exigent que tous les individus habitant le village , depuis le vieillard jusqu'à l'enfant qui commence à marcher, viennent vous saluer et vous donner une poignée de main. Cette cérémonie s'accomplit pour les deux étrangers avec le plus grand sérieux , au milieu d'un profond silence qui avait succédé aux élans d*une joie folle.

Lorsque cette présentation officielle fut terminée, nous eûmes, mon ami Tevis et moi, à soutenir un feu d'inter-

bïGtlOglc

rogations de toules sortes, qui se succédèrent sans relâche et se trouvaient répétées même par ceux qui avaient entendu nos réponses.

• De quel pays êtes-vous?

— De bien loin , là-bas , derrière la mer.

— Est-ce le pays où pousse le tabac?

— Non ! c'est là où se fabrique la poudre. »

Et les questions succédaient aux réponses, les réponses .1UX questions.

Pendant que nous étions ainsi retenus, mon camarade et moi, par les hommes du village, je remarquai une activité extraordinaire parmi la population féminine de l'endroit. C'était un spectacle vraiment curieux que celui de ces êtres réputés pour être la plus belle moitié du genre humain, et qui certes, sous le 68' degré de latitude, faisaient mentir cette locution trop généralement flattée. Les « femelles n de nos Esquimaux (je prie le lecteur de me pardonner cette expression un peu hasardée, mais très-vraie) couraient d'une cabane à une autre , et se démenaient comme des diables prêts à fêter le sabbat. Le résultat de toute cette agitation fut qu'on vint nous engager à entrer dans une de ces cabanes, habitation sombre et misérable, enfumée et peuplée d'insectes de toutes sortes.

Tevis et moi nous fîmes contre fortune bon cœur, et, grâce à un feu pétillant que nous priâmes nos hôtes d'allumer dans le foyer de la demeure par trop hospitalière des Esquimaux, nous cherchâmes à vaincre notre répugnance.

La cabane du village de Kamanatignta se trouvait dispo~ sée de la manière suivante : le sol était garni de poutres posées l'une sur l'autre, et composant une espèce de plancher, tandis que la partie supérieure avait une forme pyramidale et était couverte de troncs d'arbres sciés en minces épaisseurs, et recouverte de branches de pin solidement liées contre celte fra^le paroi.

L'usage adopté par les architectes kamanatigniena est de

bïGtIOgIc

iU4 LES LIONS DU NEW-BRUN S WICK

garnir l'intérieur des huttes avec de la tourbe, afin de donner plus de chaleur.

La cabane des Esquimaux est ordinairement divisée en deux dans toute sa longueur, c'est-à-dire à partir de la porte jusqu'au mur du fond , par des poutres parallèles. ' Celles-ci sont traversées par d'autres qui s'enlre-croisent d'un mur à l'autre de la hutte. On forme ainsi neuf sections, dont les trois premières , voisines de la porte , sont destinées à la conservation du bois, des hardes et des ustensiles de ménage, tandis que les trois autres, adossées au mur du fond , renferment les provisions et les ustensiles les plus fins. Quant aux trois portions qui restent, la plus grande, placée sous l'orifice supérieur, par lequel s'échappe la fumée, sert de foyer ; l'espace à droite de ce foyer est occupé par le propriétaire et sa femme , celui à gauche est le logis des autres habitants de la cabane. Si la famille est considérable, les membre^ les moins importants se logent comme ils le peuvent.

Le village de Kamanatignia n'était pas, du reste, seulement composé de cabanes. Les Esquimaux avaient construit, chacun à quelques mètres de leur habitation, des réservoirs pour le poisson , élevés sur de hautes poutres , afin que leurs provisions fussent ainsi à l'abri des atteintes des loups, des renards, des ours et d'autres animaux omnivores et particulièrement ichthyophages.

Les Esquimaux se nourrissent généralement de poisson Irais, fumé, salé, cru ou cuit. Nous avons eh Europe une sorte d'horreur peu raisonnée pour le poisson cru; chez les habitants de Kamanatignia , où j'ai été à même de fain' l'expérience du poisson cru , je déclare formellement qu'avec un peu de sel, c'est un mets passable, et qu'au moyen d'une cuillerée de vinaigre le poisson cru devient très-appétissant.

Tout autour du village esquimau se trouvaient parqués des brebis, des chiens et de petites vaches anglaises, qui paissaient et broutaient, dans les espaces limités de leurs

bïGtIOgIc

claies, l'herbe rabougrie du rivage. En temps de disette, l'hiver, lorsque les vivres manquaient, quand la chasse était impossible et la pêche peu pratiquée , ce pauvre bétail devait être tué, salé ou fumé , pour servir à nourrir les Esquimaux détenus dans leurs cabanes par l'épaisseur de la neige.

La cuisine des Esquimaux n'a pas une grande diversité de sauces ; elle ignore les artifices de Carême et de Brillât- Savarin , qui , du reste , lui seraient inutiles. Pas n'est besoin de réveiller l'appétit de gens qui ont toujours faim. Tuent-ils un cerf, ils le font cuire dans sa propre graisse, après' en avoir haché la chair par petits morceaux. La langue passe pour un des mets les plus succulents. La graisse , et surtout la moelle des os , sont considérées comme un régal délicieux. Les Kamanatigniens font cuire le sang et le mangent en guise de potage. Parfois aussi le gardent^ ils gelé dans des vessies, et ils le retrouvent l'hiver comme une précieuse conserve.

Il y a généralement plus de variété sur la table , ou plutôt dans la marmite des Esquimaux chasseurs , qui ont toujours appendus aux crocs de leur garde-manger diverses sortes de quadrupèdes et d'oiseaux. Ceux de Kamanalignia possédaient presque tous des jambons fuiriés d'ours et des lagopèdes (oiseaux aux pattes de lièvre, de la famille des aleclrides et du genre « tétras »] salés et encàqués dans de petits barils. Pendant notre séjour parmi eux, ils composèrent des sauces de toutes sortes, dans lesquelles ils faisaient entrer, pour condiments, des graines de myrte, des baies de genévrier et des tiges d'angélique et de rhubarbe. On nous fît même goûter des confitures de mûres et d'angélique, efnermées dans des boîtes d'écorce de bouleau, qui conservaient aux fruits leur fraîcheur et leur piquant arôme.

La boisson principale des Esquimaux de Kamanatignta consistait en lait coupé , en bouillon de viande ou de poisson, et le plus souvent en eau pure. En hiver, un chaudron placé sur le feu, et alimenté avec de la neige et de la glace , sert à abreuver les Esquimaux , qui boivent de l'eau

bïGtIOgIc

266 LES LrONS DU NEW-BRUNSWICK

liède sans aucune répugnance. Une cuiller en bois est utilisée pour puiser à même dans le récipient.

Le soir même de notre arrivée à Kamanalignîa , nous étions assis, Tevis, Maroah el moi, autour du foyer de noire cabane, digérant un dîner préparé par nos mains, et qui était composé de poisson et de tranches d'ours frais rôties sur le gril , le tout arrosé d'une bouteille de porto , lorsque le chef des chasseurs du village , nommé Tucurora , demanda la permission de causer avec les voyageurs blancs. Naturellement il entra aussitôt, et, après s'être accroupi sur une peau de renne et avoir rallumé sa pipe au foyer, il commença ses interrogations, dont le sens nous était trailuit par notre camarade de chambre, Maroah. Le résumé lie cette causerie, traduite par l'intermédiaire d'un drogman esquimau , fut que dès le lendemain on irait faire la pêche aux lions de mer, qui se trouvaient en ce moment en grand nombre sur les îlots situés près de la côte orientale, en deçà de celle de Saint-Jean.

La plupart de ces îlots étaient si bas , que souvent , lorsque la mer soufflait, ils se trouvaient complètement submergés. C'était pourtant là que les pêcheurs allaient ordinairement attendre les troupeaux de lions de mer qui quittent les profondeurs de l'Océan pour se reposer sur ses bords. '

Généralement les pêcheurs esquimaux cherchent à se placer sous le vent du troupeau , afln que l'animal , qui a le llair très-fin, ne puisse pas soupçonner leur présence. Ils ont soin, en outre, de parler très-ba? et de ne pas faire le moindre bruit. Bien souvent leur attente dure des semaines entières; mais enfin le troupeau s'approche et s'établit au {.Tand complet sur l'îlot, chaque rang repoussant au sortir de i'eau celui qui l'a précédé. Puis les lions de mer s'endorment paisiblement, sans soupçonner le danger qui les menace. C'est pendant ce sommeil que les pêcheurs se hâtent de'ntourer l'îlot de tous côtés, en usant de la plus grande précaution pour ne pas réveiller le gibier.

Ces détails très-circonstanciés, racontés à mon ami Tevis et à moi par Maroah et son camarade , nous avaient vivement intéressés. Il paraissait constant qu'un Esquimau placé en vedette sur l'îlot le plus voisin de la côte avait, le soir même, avant le coucher du soleil, annoncé, par un signal convenu, que les lions de mer étaient enfln arrivés. La pêche était donc organisée pour le lendemain, et, certes, nous étions arrivés juste à point.

Nos préparatifs furent bientôt faits; car on nous prévint que nous ne devions point nous servir de nos fusils, mais bien d'une arme toute particulière dont Tevis et moi recevrions un échantillon au moment du départ. Quelle était cette arme? Maroah se refusa à satisfaire notre curiosité et nous engagea à nous coucher; car il s'agissait de se lever al sunrise, c'est-à-dire en même temps que l'astre aux rayons dorés.

Je ne raconterai pas les péripéties de notre première nuit chez les Esquimaux de Kamanatignia , nuit interrompue par des démangeaisons indicibles, innombrables; car les puces et une sorte de punaise fourmillaient dans notre hutte. Du reste, on se fait à tout; et, je l'avoue à ma honte, dès le lendemain je ne faisais plus grande attention à tous ces insectes rongeurs.

Vers sept heures du matin, Maroah se présenta a chez nous » en sifflant un air bizarre qui, à ce que nous apl>rîmes plus tard , était le chant national du pays. Il nous trouva levés, sur pied et prêts à partir, L'Esquimau portait en main deux battoirs de la forme d'une pelle de boulanger, avec la seule différence qu'ils étaient faits d'un seul morceau de bois. Lui-même avait, appendu à sa ceinture, un troisième instrument de même genre.

a Bonjour, gentlemen, nous dit-il. Tout notre monde est prêt : on n'attend plus que vous. Voici deux assommoirs , et surtout frappez ferme sur le museau des lions de mer; sinon vous rentrerez les mains vides ce soir, o

Il nous expliqua alors qu'à l'aide de ces battoirs on frap-

bïGtioglc

ifJH LES LIONS DU NEW-BRU>SW[CK

paît l'amphibie sur le museau, et qu'aussitôt il tombait assommé comme le lapin sur les oreilles duquel on frappe du revers de la main.

Au sortir de notre hutte , un spectacle des plus extraordinaires frappa nos regards. Devant nous, dans les eaux de " la mer, deux cents esquifô environ, faits de branches d'arbre arquées, sur lesquelles étaient tendues des peaux de lion de mer ou de vache, cousues ensemble avec grand soin et rendues imperméables, étaient montés par près de quatni cent cinquante natifs , tous armés de battoirs.

Le chef de la pêclie. Tucurora, montait une barque d'écorce de bouleau , barque plus grande que les autres, où trois places nous gvaient été réservées, pour Tevis, Maroah et moi. Nous élancer dans le bateau, nous y accroupir et rester immobiles , tout cela fut l'affaire d'un moment.

Quelques minutes après, le signal du départ était donné, et la petite flottille s'avançait en ordre parfait sur les flots hmpides de la baie de Kamanatignia , en observant le plus profond silence.

L'îlot des lions de mer se dressait devant nous, et-, sur un arbre élancé croissant sur la côte orientale , un lambeau de toile à voile flottait au gré du vent , signal fait par la vigie cachée dans les rameaux du tamaris hospitalier.

En arrivant sous le vent de l'îlot, Tucuiora ralentit la iiiarche de son bateau, tandis qu'au contraire les esquifs les plus éloignés faisaient force de rames pour contourner les deux cornes de l'îlot- Un quart d'heure après , le chef de la pêche demanda à voix basse , au pêcheur placé le plus près de lui , si l'île était complètement entourée. Cette question passa de bouche en bouche, et la réponse affirmative revint de la même manière au chef, qui s'avança alors vers la plage, suivi de tous les autres Esquimaux qui resserraient le cordon circonvallateur.

En jetant les yeux sur le sable qui se prolongeait d'un taillis rocailleux jusqu'aux flots de l'Océan, quel ne fut pas notre étonnement, à Tevis età moi, d'apercevoir, cachés les

bïGtiogIc

uns à côlc des autres, de nombreux amphibies ressemblant fort à l'espèce des phoques, dont ils sont une variélc! C'étaient nos lions de mer.

Ces animaux ne diffèrent des phoques que par une sorte de crinière frisée qui leur couvre les épaules, et par d'énormes moustaches ayant près de trente centimètres de longueur. La longueur du museau et celle de la tête complètent la ressemblance du roi des animaux. Du reste, c'est là la seule analogie; car, comme leurs congénères, la terminaison desinil in piscem, et se compose d'une fort bello queue, aussi lai^ et aussi dangereuse que celle d'un requin.

Ces pauvres lions, les plus inoffensifs de tous les êtres qui peuplent les profondeurs de l'Océan, dormaient profondément, et n'avaient pas même confié à l'un d'eux le soin de garder toute la communauté.

Tucurora donna l'exemple de l'attaque. Nous le vîmes s'élancer d'un bond sur le sable et frapper au museau, à l'aide de son assommoir, un énorme lion couché le plus près du rivage. Les autres Esquimaux imitèrent leur chef, et la boucherie commença, boucherie à laquelle, je l'avoue, Tevis et moi nous prîmes une grande part: tant le mauvais exemple « déteint » même sur l'homme le plus policé et le mieux élevé du monde 1

Les animaux tués étaient aussitôt entassés sur le bord de la mer, et l'on en formait ainsi une muraille naturelle qui empêchait ceux qui survivaient au massacre de se plonger dans la mer et de gagner le large.

Les amphibies, ne trouvant plus d'issue, se jetaient de côté et d'autre; mais de toutes parts ils étaient atteints par les pêcheurs, qui s'efforçaient de ne pas en laisser vivre un seul , ne fût-ce que pour la graine.

Le lion de mer, comme le cerf, pleure lorsqu'on va le tuer, et les cris poussés par ces pauvres bêtes désarmèrent maintes fois le bras de Tevis et le mien. Les Esquimaux n'y faisaient pas tant de façons : ils frappaient sans merci à

bïGtIOgIc

•ilî LES LIONS DU NEW-BRUNSWICK

«Iroile et à gauche, et chaque coup était mortel. Une demilieupc suffit pour exterminci" tout le troupeau. Deux lions seuls, parmi tous les amphibies, leur avaient échappé.

On partagea le butin au prorata des animaux tués par chacun des pêcheurs, qui, après avoir assommé leur lion, lui avaient fait une marque sur le corps et en avaient entaillé une autre sur leur bâton, à l'instar de l'usage employé par les boulangers sur les chevilles de leurs pratiques.

Somme totale, le nombre des amphibies massacrés par les Esquimaux et leurs deux hôtes blancs s'élevait à deux cent vingt-neuf mâles et trois cents femelles de toutes grosseurs, de toutes forces.

La barque du chef fit plusieurs voyages dans la journée , comme aussi les esquifs des autres habitants de Kamanatignia, et le soir même tout le butin était empilé devant la porte de chaque cabane.

Le lendemain on songea à préparer toutes ces graisses, toutes ces peaux, tous ces lambeaux de chair. Je ne saurais dire à mes lecteurs le supplice enduré par notre odorat, à Tevis et à moi , en présence de la cuisson , de la torréfaction et des boti4Ue-àr-baï»eo , de ces ragoûts imités de ceux (les sorcières de Macbeth. Jamais fumée d'asphalte, usine de colle-forte, fabrique de noir animal, n'avaient offensé à un tel point nos nerfs olfactifs.

Aussi, pour fuir cette atmosphère pestilentielle, mon camarade et moi, jetant notre fusil sur nos épaules, nous aventurâmes-nous dans les montagnes voisines du village à la poursuite des lagopèdes. Après de nombreuses recherches, nous parvînmes à rencontrer deux couples de ces oiseaux, qui tombèrent sous nos coups de fusil et servirai aux nécessités de notre souper.

J'ajouterai, en passant, que les Esquimaux ne se servent point d'armes à feu pour tuer les lagopèdes. Dès que la neige a couvert le sol, ils coupent des branches de bouleau qu'ils fichent sofidement en terre. Ce bâton forme une

bïGtIOgIc

fourche et sert à étendre les fils d'un piège d'une grande* simplicité. Tout autour, en guise d'appât, le chasseur saupoudre la croûte de la neige de graines de genévrier, de bouleau et autres baies dont les lagopèdes sont très-friands. Maintes fois les tétras arrivent autour du chasseur pendant qu'il tend ses pièges, et laissent infailliblement sur place leurs plumes et leur vie. Ce spectacle rend souvent plus prudents les autres lagopèdes : ils s'envolent; mais -les baies sont tellement engageantes qu'ils ne tarderont pas à revenir, et aucun d'eux n'échappe à la mort.

Une seule famille des Esquimaux a quelquefois en sa possession plusieurs centaines de pièges, et dans les années favorables ils peuvent prendre de quinze cents à deux mille pièces de gibier. Au printemps , les chasseurs tuent les lagopèdes mâles tout à leur aise, et sans bouger de place. Il suffit pour cela de contrefaire la voix des femelles, pioupio-^, et ceux-ci ne tardent pas-à se présenter et à s'abattre à quelques pas de leur mortel ennemi. A vrai dire, il n'y a que les chasseurs extrêmement avides qui mettent en pratique ce moyen horriblement destructeur.

Maroah, qui nous donna tous ces détails de chasse pendant la veillée, nous raconta encore que l'on pratiquait la pêche aux lions de mer à l'aide de filets ; mais que , comme i»n avait reconnu les inconvénients de ces engins, qui effraient les amphibies et diminuent par conséquent les produits de la pêche, on l'avait totalement abandonnée.

Au mois de mars, lorsque la glace se brise et que les banquises de Terre-Neuve et du Labrador flottent devant Kamanatignia , les pêcheurs s'aventurent encore à la poursuite des lions de mer qui se reposent alors sur des glaçons.

Il y a quelques années, les Esquimaux faisaient aussi la pêche des lions de mer, à l'époque où l'animal monte sur la glace pour y faire ses petits. Le principal but de cette pêche était la capture du jeune lionceau , dont la peau molle l't blanche se vendait un très-bon prix; mais la pêche d'hiver "(Trait des dangers réels, A vrai dire, ni les larmes de leur

bïGtiogIc

37i LES LIONS DU NEW-BRUNSWICR

famille, ni la crainte de la' mort qui les menaçait souvent, à chaque instant, pendant la pêche, ne retenaient les habitants de Kamanatignia, Accoutumés au péril, ils n'avaient devant les yeux que les avantages de leur entreprise. On les voyait partir en traîneaux, emportant avec eux tous les instruments et les provisions nécessaires. Après deux à trois jours de marche, ils commençaient leurs opérations sur une vaste baie qui s'étend au nord, à trente milles de Kamanatignia. Cette vaste nappe d'eau congelée était la demeure d'un très-grand nombre de lions de mer, dont les femelles, afin de faire leurs couches, cherchaient à pratiquer un trou dans la glace avec leur chaude haleine. Une fois le jour obtenu, elles montaient sur la glace pour y déposer leurs petits, qu'elles laissaient ainsi exposés à la merci des pêcheurs.

En plusieurs circonstances, tandis que les Esquimaux étaient occupés à la poursuite de leur proie, la glace sur laquelle ils se trouvaient se brisait , et ils se voyaient emjKirtés, avec leurs traîneaux et leurs chevaux, sur de vastes banquises. Qu'on s'imagine un pauvre diable flottant ainsi au gré du courant, et attendant une mort imminente. Le glaçon sur lequel il se trouve, rongé par l'eau, diminue de jour en jour, d'heure en heure.

Ordinairement la banquise s'ébranle si doucement, que l'homme ne peut s'en apercevoir. C'est son cheval qui , le premier, lui donne le signal du danger, en renâclant et en frappant du sabot. Afin de se convaincre du mouvement du glaçon , le pêcheur esquimau y fait un trou et y enfonce un bâton , à l'extrémité duquel il a attaché une corde à laquelle est suspendue une pierre. Si Ja ligne perpendiculaire change de direction, le pêcheur abandonne son traîneau, monte sur son cheval et s'élance au galop vers le bord. D'autres fois il se jette à la mer; au cas où le glaçon n'est pas éloigné du rivage, et quand le cheval, qui a noblement et vaillamment traversé l'abîme à la nage, parvient à la banquise incrustée et amarrée au rivage, le pêcheur s'élanCe

LES LIOSS DU NEW-BBUNSWICS 27:i

suple glaçon et aide à sa monture à sortir de l'eau. Il osl arrivé pourtant que , le glaçon étant trop éloigné de la rive, le pêcheur avait dû se résigner à attendre un secours inespéré. Après avoir épuisé toutes ses provisions , il s'était vu forcé * tuer son pauvre cheval et à se nourrir de sa chair.

Pendant mon séjour aux États-Unis, quelques mois après

ma visite chez les Esquimaux , un navire de Lîverpool ramena à New-York un de ces chasseurs égarés qu'il avait trouvé en pleine mer, vers le 47* degré de latitude , dans la direction des îles Féroe. Le pauvre diable n'avait plus que la peau sur les os. Il se trouvait à jeun depuis trenlesix heures. Depuis quinze jours il naviguait ainsi à la merci des courants, et trois fois la banquise sur laquelle il se trouvait avait roulé sur elle-même. A quelle horrible mort n'avait-il pas échappé?

Mais cette terrible leçon ne sufdt souvent pas à un Esquimau pour résister à la tentation d'une nouvelle pêche en pleine mer; oubliant les dangers passés, l'amour du lucre l'entraîne; et, s'attelant lui-même au traîneau, si ses moyens ne lui permettent pas de racheter un autre cheval pour remplacer celui qu'il a... mangé, il court à une nouvelle

bïGtIOgIc

proie et à de nouveaux périls. Toulefois le dénoùmeril de ces pêches n'est pas toujours aussi heureux que celui aiTivé à l'Esquimau dont je viens de parler. Au lieu de rencontrer en mer quelque navire hospitalier, les pêcheurs de lions de mer périssent de faim ou de froid ; d'autres se noient , ou sont écrasés par les glaces qui s'entre -choquent.

Je n'importunerai pas mes lecteurs en leur racontant une chasse à l'ours et une battue aux caribous que nous fimes , Tevis et moi, en compagnie de nos hôtes de Kamanatignia. Ces deux excursions aux montagnes boisées du sommet desipiclles on plongeait sur la baie du fleuve Saint-Laurent, n'offrirent rien de très-caractéristique ni de fort intéressant , »!l ne rapportèrent que deux ours et cinq caribous aux chasi^eurs de Kamanatignia.

Cinq jours après notre arrivée au milieu des Esquimaux, nous reprenions, Tevis et moi, le chemin d'Halifax, où j'arrivai juste à temps pour faire mes adieux à mon excellent camarade de chasse et m'embarquer à bord du steamer Cunard l'Asia. — Vingt-quatre heures après, j'avais repris à Xew-York mes fonctions de journaliste, et je publiais iti extenso une narration en anglais de ce que j'avais vu chez les Esquimaux de la baie des îles Saint-Jean.

Cet article ayant eu les honneurs de la reproduction dans lous les journaux de l'Amérique du Nord, m'a paru bon à l'Ire pubhé en français, dans mon pays natal. Puisse-t-il . irouvcr le même accueil parmi mes compatriotes!

Page 1