LES PECHES AMÉRICAINES I
ment de l'eau , on d&vinait la présence du poisson venant à la surface humer l'air ou happer un insecte.
Par les ordres de M. P.,.., on avait transporté en cet endroit des lignes, un épervier et une traîne. Chacun de nous .
essaya d'abord son adresse à la mouche artificielle.
La jeune femme ne se laissait distraire par rien du plaisir qu'elle prenait à la pêche; ses efforts étaient couronnés à presque tous les coups, et les truites s'amoncelaient à ses pieds, dans un tllet-rë-
servoiroù elle les plaçait elle-même, après
les avoir décrochées
de ses blanches mains.
Quant à M. P...., il
était descendu plus
bas, à un autre pond,
et faisait disposer la
traîne de façon à s'en
servir dans un moment
donné.
« Monsieur, me dit
tout à coup America
Vespucci, avec cet accent italien qui seyait si bien à sa
voix , voulez-vous que nous jetions l'épervier? La pêche à
la ligne vous ennuie, je le vois, et je vais vous montrer un
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lour de ma façon. Je vous institue mon rameur ordinaire et extraordinaire. C'est moi qui jetterai le cast-net.
— Vous, Madame!
— Certainement. E voi vedrete la mta abilità, ajoutal-elle en italien.
— Madame, je vous crois d'avance. Cependant....
— Vous ne serez, pas fâché de vous assurer par vousmême? soit. En barque et conduisQz-moi là-bas, bien au milieu du courant, doucement surtout : faisons le moins de bruit possible. »
11 y avait là un canot élégant, dans lequel nous montâmes, America et moi. Debout sur l'avant , elle disposa son filet sur ses épaules, se balança ensuite à trois ou quatre reprises et lança tes mailles dans l'eau , au-dessus de laquelle elles s'arrondirent avec la régularité d'un cercle parfait. Onques pêcheur expérimenté ne réussit mieux un coup de lilet. La prise devait être importante; car pour relever l'épervier il me fallut venir en aide à ma compagne. Entre les mailles du casï-neï nous trouvâmes sept truites énormes, neuf petites, une anguille et un jeune saumon de deux kilos.
.\merica battait des mains , criait , appelait son mari : .on eût dit un enfant pour la joie , un saint Michel pour la iorce. M. P.... s'était bientôt rendu à cet appel, répercuté l>ar les échos du Mahoqua , — tel était le nom de la rivière aux truites, — et quand il vit America si joyeuse, il m'adressa un de ces regards qui signiflent pour tout homme intelligent : « Je suis heureux, puissiez-vous l'être bientôt comme moi ! »
. J'abrège; car j'écrirais un volume, si je voulais, sur ce sujet gracieux , bien fait pour inspirer un poëte.
La pêche à la traîne réussît au gré de tous les désirs de mes hôtes. Le total de la journée fut de quarante-cinq truites, dont onze pesaient de huit à neuf livres, de quinze anguilles, de cent et quelques goujons, de trois saumons d'une taille inférieure et de dix-neuf bass.
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LES PÊCHES AUËRIGAINES fS
Le lendemain de cette pêche miraculeuse, je me vis forcé, par une lettre fulminante et menaçante de mon rédacteur en chef, de rejoindre mon poste, ou d'opter pour mon remplacement.
M. P...., qui tenait le célèbre James Gordon Bennett , rédacteur en chef et propriétaire du New-York Herald dont j'étais alors l'homme lige, pour un cuistre et un old scamp, m'engageait fort à le planter là; mais la nécessité du travail me forçait à ne pas penser comme lui. M. P.... me serra cordialement les deux mains, et America Vespucci me tendit cordialement ses deux joues, et nous nous séparâmes.
J'ai bien souvent, depuis mon retour en France, demandé des nouvelles des hôtes de Lake-Manor à tous les Américains récemment débarqués des États-Unis. Aucun d'eux n'a pu répondre à mes questions. Si jamais ces lignes tombent sous les yeux d* America ou de M. P...., elles leur prouveront qu'il y a à Paris, en l'an 1862, un ami qui ne les a point oublia.
Je suis intimement convaincu que la lecture de Robinson Crusoe, du Robinson Suisse, des œuvres de Cooper, de Mayne-Reid et autres auteurs du même genre, — des miennes peut-être, — b entraîné hors de la maison paternelle un grand nombre de nos marins célèbres , et produira le même effet sur d'autres, dès que l'occasion se présentera à eux. Mais ce dont je suis encore plus certain , c'est que la plupart des pêcheurs qui entaillent les bords de la Seine, de la Marne et autres affluents, comme aussi tous les courants d'eau du monde, ont été amenés à la pratique (le cette i funeste » passion par la lecture des Manuels de pêche et les promesses formelles des moyens de prendre beaucoup de poisson en peu de temps, dont ces livres développent la théorie, — en oubliant un peu trop la pratique, — avec accompagnement d'anecdotes, de prises miraculeuses et souvent même d'illustrations a épatantes o.
Moi qui vous parle, ami pêcheur, je vous avouerai avoir lu mon Roret, — il y a, hélas I bon nombre d'années, — pour la première fois, en compagnie de trois amis de mon êge, A la suite de cette lecture captivante, nous nous sen-
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tîmes aussitôt entraînés vers un étang voisin de la maison paternelle. Nous étions munis de lignes, de scions, d'hameçons, de vers rouges et de morceaux de fromage de Gruyère, comme de vrais don Quichottes de l'art de pêcher.
La saison était propice ; le printemps commençait à se tondre dans l'été; une brise tiède, embaumée de parfums de sauge, de thym et de lavande, caressait nos fronts et se jouait dans nos cheveux bouclés , — je parle de loin , comme ceux qui me connaissent personnellement pourront le comprendre, — et c'était plaisir à nous voir doubler le pas pour franchir plus vite la distance qui nous séparait du château de S.... à l'étang des Baux.
L'un de nous, — je le vois encore comme si c'était hier, — s'était accoutré d'une façon tout à fait artistique et pittoresque. Il arriva au manoir de famille revêtu d'un habit de cadia façonné en veste longue , à grandes poches devant et derrière, les pieds chaussés de bottes de marais, tenant d'une main un panier anglais pour mettre le poisson et de l'autre une ligne à rouet et une trouble.
Les bonnes gens qui nous rencontraient le long, du chemin se regardaient avec étonnement, et ne comprenaient pas comment M. Max de C...., qu'ils connaissaient tous, avait eu la pensée de se déguiser ainsi en a comédien ». A leurs yeux, il produisait le même effet que celui du héros de la Manche , lorsqu'il parut bardé de fer , le heaume sur ta tête et la lance au poing, devant les chevriers de la Sierra- Morena.
Nous arrivâmes bientôt tous les quatre sur les bords de l'étang qui baignait de ses eaux bleues un bouquet de chênes verts dont le feuillage nous offrit un abri contre les furies d'un soleil méridional. A quelques pas de l'endroit que nous avions choisi pour notre première tentative de pêche , coulait tout doucement un ruisseau limpide , venant des montagnes de la Vacquière et réchauffant ses ondes glacées aux eaux tiëdes de la vaste plaine liquide.
Souvent, en compagnie de mes oncles, — debout encore à
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LA PÊCHE k LA LIGNE 31
cette époque, — j'avais cherché des poules d'eau, des marouettes et quelquefois des bécasses te long de ce ruisseau de Santâ-Fé, bondissant tout d'abord de rocher en rocher, et s'engoufFrant enfin sous une allée d'arbres projetant leurs branches de façon à intercepter ta lumière, de connivence avec des pampres verts, des lianes et des guis de toutes sortes et de toutes grandeurs , tandis que de hautes herbes, des joncs aux panaches acajou et des nymphaeas aux boutons de gomme^utte cachaient le limpide élément sous une masse de verdure.
C'était là, en effet, un admirable asile pour la gent ailée , et, à certains frémisaements de l'eau, devenue dormante dans son lit profond , on devinait que le poisson grouillait entre les racines de cette végétation aquatique.
J'avais oublié de dire que, sans connaître alors les préceptes de chasse de du Fouilloux , dont je n'ai lu que plus tard les pages curieuses , nous avions emporté de nombreux « harnais de gueule », afin de jouir du plaisir d'un déjeuner sur l'herbe.
Mais, avant de prendre notre repas, il avait été convenu qu'on pécherait, et nous nous mîmes en devoir de pécher.
Max fut le premier qui jeta sa ligne à l'eau. Ses deux amis et moi nous avions à ajuster nos lignes primitives et rustiques, travail dont nous nous acquittâmes avec assez de gaucherie, mais qui enfin se termina à la satisfaction générale.
La pèche de notre camarade Max était heureuse. Déjà il avait pris deux tanches et un carpillon, lorsque Gabriel, — l'ami n" 2 , — jeta sa ligne flottante dans l'angle droit de l'embouchure du ruisseau. Coup sur coup le liège s'enfonga sous l'eau, et Gabriel, retirant avec prudence la. ligne, déposait sur le gazon, frétillantes et frémissantes, des carpes, des tanches et une anguille.
11 y avait là un engagement tacite à nous hâter; aussi, quelques secondes après la sixième prise, avions-nous réussi à jeter à l'eau nos hameçons amorcés avec art.
De prime abord le poisson mordit à mon appât, et je réussis à ajouter à la provision du panier trois perches et un petit brochet; puis tout à coup la chance tourna contre moi.
J'avouerai à ma honte que si j'aime la pêche aux filets avec frénésie, en revanche la pêche à la ligne m'est peu sympathique, par cette seule raison qu'elle est souvent infructueuse. Et puis d'ailleurs je suis assez maladroit à manier cet engin. Je l'accrochais donc souvent en retirant l'hameçon pour changer l'appât; j'embarrassais ma ligne dans les branches d'arbre , je cassais mon scion et je m'impatientais.
Désespéré de ma maladresse, j'abandonnai l'entreprise, et, me jetant sur le lit de mousse qui croissait au pied des chênes, je me contentai de voir pêcher mes trois camarades, qui tantôt changeaient de place et s'avançaient le long d'un o cannier n, du milieu duquel, troublé dans sa retraite, s'élançait un énorme bihoreau ou bien un martinpêcheur, allant se percher sur un vieux saule d'où il épiait avec anxiété nos moindres mouvements.
On déjeuna à midi, on fit la sieste, puis la pêche recommença, et, quand vint le soir, le panier était si lourd, qu'il nous fallut recourir aux épaules d'un paysan pour le porter au logis.
Nous revînmes au même endroit le lendemain métin ; mais moi seul ne pris point part à la pêche de mes amis; j'avais emporté un trident, et, grâce à quelques leçons que m'avait données un pêcheur du village, connu sous le nom de Jean « n'en mangearas », je réussis en peu de temps à harponner quelques belles anguilles dans le ruisseau de Santa-Fé. Ce succès m'enhardit, et, dès que notre repas eut été savouré avec tout l'appétit que donnent à la jeunesse l'exercice, l'air pur et un bon estomac, abandonnant mes camarades au sommeil que la chaleur et la fatigue appelaient sur leurs paupières, je me glissai sous l'arcade verdoyante et touffue qui couvrait le gaudre pois-
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Lk PÊCHE A LA LIGNE 33
sonneux , et conlinuai ma pêche avec un tel bonheur, que le soir j'étais proclamé le roi de la journée , comme Max l'avait été la veille — ex œquo — avec l'un de nos deux amis.
Heureux souvenirs, réminiscences d'un temps passé, enfui Irop vite, hélas I et que rien ne peut ramener.
Je vis de souvenirs évoqués dans mon cerveau aux casiers multiples, et voici encore l'un d'eux, relatif à la pêche, que j'ai rapporté de mon lointain voyage dans le nouveau monde.
Un matin, en me promenant au lever du soleil, le long des rives du Ford'ham's Brook, par delà le Croton- Aqueduc près de New -York, mon attention fut attirée par un pêcheur près duquel se groupaient deux individus au vi-
Le premier, celui qui paraissait enseigner l'art de la pêche aux autres , était un vieux soldat de l'armée de Washington, débris d'une armée qui fit des prodiges de bravoure, et l'on devinait a la forme de ses vêtements, quelque peu semblables à ceux d'un invalide, qu'il était aussi soigneux de ses effets que du contenu de sa bourse. Une large balafre coupait en deux sa joue droite, et donnait quelque chose de dur aux traits de son visage; mais, à le regarder de près , on se convainquait facilement que le fond était meilleur que la forme. Un perpétuel sourire arrondissait les angles de ses lèvres; ses cheveux gris descendaient, en boucles soyeuses le ' long de ses oreilles ornées d'anneaux d'or, comme au temps passé. En un mot, ce pêcheur me parut être un philosophe disposé à prendre le monde tel qu'il était, et à accrocher à son hameçon autant de poissons qu'il le pourrait dans sa journée.
Le personnage qui se tenait à sa droite était un de ces Irlandais faisant ce que l'on appelle aux États-Unis ail sorts of works, et ce que les Italiens désignent sous la qualification de lutte sorte di meslieri; braconnier, spadassin , contrebandier, trappeur, et au besoin fossoyeur. II passait par là, et avait regardé.
Le troisième individu était ce que l'on appelle à New- York un b'hoy, autrement dit, en parisien; un de ces > bohèmes > qui n'ont qu'une seule occupation, celle de travailler à ne rien faire. Maigre, efflanqué, l'air gauche, les allures paresseuses, les yeux bistrés et les vêtements
négligés, quoique sans reprises : habit, gilet et pantalon noirs, hnge d'un blanc douteux, cravate de couleur et chapeau sur l'oreille.
Le vétéran de l'armée de 1777 était gravement occupé à examiner l'estomac d'une truite saumonée, qu'il avait prise à l'aide de sa ligne, et, tout en cherchant à découvrir, au milieu des débris contenus dans celte poche, les insectes
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dont aimait à se nourrir le poisson , il donnait une leçon à ses compagnons, qui paraissaient très -attentifs à ce qu'il leur disait.
J'écoutai moi-même religieusement les paroles de cet homme, dont le regard sympathique trahissait un contentement inexprimable.
Je me décidai à le suivre, en admirant l'adresse avec laquelle U courait d'un endroit du ruisseau de P'ord'ham à l'autre, tenant sa ligne élevée de façon à empêcher le fil de traîner par terre ou de s'embarrasser dans les buissons. Le brave homme jetait sa mouche aux bons endroits, l'amenait souvent â la surface du courant, et la laissait tomber ensuite dans une de ces profondes cavités creusées sous les racines d'un tronc d'arbre ou dans le tuf dont sont formés les bords d'un torrent qui s'est frayé un passage entre deux montagnes; c'est là, chacun le sait, que se tiennent d'ordinaire les grosses truites.
Tout en agissant de la sorte, le pêcheur émérite démontrait à ses deux acolytes la manière de tenir la ligne, d'y fixer les mouches et de les promener de façon à irriter l'appétit du poisson prêt à se jeter sur une proie facile.
J'avais lu, pep de jours avant cette promenade, quelques chapitres de mon Isaac Waltou, et n'eus pas grand'péine à me rappeler les avis du sage o Piscator » à son dbciple bien-aimé. Bien n'était plus facile que d'évoquer mes souvenirs ; car je me trouvais en presence d'un paysage parfaitement identique à celui décrit par le poëtepêcheur.
Qu'on se figure une vallée profonde , non loin d'une magnifique habitation où résident les jésuites du collège de Ford'ham , abritée par des arbres touffus croissant sur les pentes abruptes des collines qui continuent en moutonnant jusqu'aux monts Calskill , et aboutissent aux prairies vertes et parfumées du Connecticut.
Walton décrivait dans son ouvrage les charmes d'une journée éclairée par un soleil brillant, dont la chaleur était
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de temps en temps attiédie par une pluie rafraîchissante qui saupoudrait les herbes d'une myriade de diamants.
Je m'approchai enfin à mon tour, el voulus lier conversation avec le vieux pêcheur, qui m'accueillit d'un air gracieux et sut m'intéresser à tel point, que, sous le prétexte de lui demander quelques conseils sur son art, je restai tout le jour en sa compagnie , suivant les méandres du ruisseau de Ford'ham, et prêtant une oreille attentive à tous ses discours.
Ce maître es art de pêcher était fort communicatif ; il babillait volontiers, comme tous les vieillards enjoués : et puis d'ailleurs il manifestait un certain orgueil à prouver que nul mieux que lui ne connaissait la science de pêcher un poisson et de le happer dans les règles.
Il se fit un vrai plaisir de me raconter de lui-môme les premières années de sa vie , ses commencements , ses guerres avec le héros de l'indépendance américaine , et , enfin , la célèbre bataille de Bunker's Hill , pendant laquelle un boulet de canon lui avait effleuré le gras du mollet, dont il avait emporté la moitié sans toucher au tibia. Plusieurs autres blessures graves l'avaient enfin mis hors d'état de gagner sa vie; aussi le président - général Washington , voulant mettre son fidèle soldat à l'abri du besoin , lui avait-il fait accorder une pension de trois cents dollars, que l'État lui payiait tous les trois mois.
Daniel Tucker, — tel était le nom du vieux brave , — s'était alors retiré dans une ferme près de Harlem , et vivait là d'une façon fort simple, s'adonnant avec passion au doux passe-temps de la pêche à la ligne.
Comme moi , il connaissait son Wallon par cœur , et semblait avoir puisé dans cette lecture attrayante un fonds de bonne humeur et de franchise qui s'était inoculé dans ' toute sa personne , et avait déteint sur son caractère. Je ne lardai pas à deviner tout cela après une heure de conversation avec maître Daniel , que l'on connaissait dans le pays sous le nom abrégé de Dan.
Le b'h<y dont j'ai parlé plus haut était , comme me l'apprit le pêcheur, le fîla et l'héritier présomptif d'une brave femme de soixante ans qui tenait un cabaret à Mac-Combs- Dam, et possédait une certaine aisance. Dan, qui trouvait toujours une place privilégiée dans le « salon » de la taverne et un verre d'ale sans bourse délier , en sa qualité d'ami de la matrone , dont le mari défunt avait été son compagnon d'armes, protégeait le jeune bohème américain, et se faisait un plaisir de l'emmener pendant ses excursions de pèche. D'une part, il entretenait ainsi ses relations d'amitié; de l'autre, il trouvait un moyen de satisfaire sa vanité bien naturelle , et de démontrer d'une façon pratique un art dans lequel il était vraiment expert.
La pêche à la ligne, je le dis hautement, sans craindre le ridicule , est un art. Les Américains le vénèrent à l'égal des Anglais, ce qui n'est pas peu dire; et du reste c'est là pour eux une distraction singulièrement en harmonie avec la culture " peignée » de l'Amérique du Nord, sosie de la Grande-Bretagne , où les champs sont régulièrement labourés , où le paysage est placide et l'ombre touffue , sans être hérissée d'épines et d'encrochements fatals aux fils de la ligne.
Que de belles journées j'ai passées aux États-Unis, à errer ie long de ces ruisseaux limpides qui se fraient un chemin au sein de cette admirable contrée, comme le fait une sémillante couleuvre à travers un marécage couvert de joncs et de fers de lance !
Tantôt le courant d'eau scinde en deux une lai^e prairie, où les fleurs sont aussi nombreuses que les herbes fourragères; tantôt il s'enfonce sous une feuillée si touffue, que les rayons du soleil ne peuvent plus se mirer sur sa surface unie; et puis tout à coup il se hasarde au pied d'un mouhn, près d'une villa ou d'un hameau , auquel il fournit l'élément le plus nécessaire aux besoins de l'homme.
Oui, la pêche à la ligne est un art charmant, et la vigilance placide qu'elle exige vous entraîne, sans qu'on s'en
doute, dans une rêverie de temps à autre interrompue par les concerts d'un oiseau, la chanson d'un laboureur, ou bien encore les ébats capricieux d'un poisson qui trouve plaisant de s'élancer hors de l'onde assoupie et de raser une ou deux secondes sa surface ridée.
Et puis, quelle joie n'éprouve pas celui qui aime la botanique et qui peut recouvrir, le soir en rentrant au logis, son panier plein de poissons d'un énorme bouquet composé des fleurs diaprées de la flore aquatique : narcisses , orchis , lis de toutes couleurs , nymphseas , jacinthes pourprées , violettes et anémones! On peut ainsi, à peu de frais, parer la table sur laquelle paraîtra, — au second service, — la
truite saumonée ou la carpe aux blanches laitances , conquête de la journée.
Lorsque je pris congé du vieux Dan Tucker, je lui demandai son adresse et la permission d'aller lui ftyre visite. Le pêcheur accueillit ma demande , en me remerciant de ma politesse) et, à quelques jours de là, ayant terminé de bonne heure mon cours de littérature française au collège de Ford'ham, je partis de mon pied léger pour aller à la recherche du disciple d'Isaac Walton.
Dàn habitait un fort joli cottage situé à l'extrême limite du village de Harlem. Sa demeure, composée de|deux larges pièces, se dressait au milieu d'un jardin contenant dans ses plates-bandes l'utile et l'agréable , des fleurs et des légumes. Un immense chèvrefeuille tapissait la façade de la maison, sur les côtés de laquelle couraient des lierres , des rosiers grimpants et des glycines aux grappes de fleurs
L'intérieur du premier compartiment de cette demeure était meublé simplement, mais avec un goût tel qu'on l'aurait facilement pris pour du luxe- D'abord , sur la cheminée , style ancien, assez vaste pour y abriter une troupe d'amis, l'ancien militaire avait disposé avec une symétrie remarquable une panoplie de vieux fusils du temps de Washington , des sabres , des épées entremêlées de tomahawks indiens , d'arcs et de flèches, le tout surmonté, en guise de casque, d'une de ces coiffures de Peaux-Rouges fabriquées avec des fourrures de loutre, et ornées de plumes d'aigle.
Puis, sur une sorte de piédestal- entouré de palmes, se dressait, simple et digne, une statue en plâtre de Washington, sur le front duquel Dan avait posé une couronne d'immortelles.
Sur toutes les murailles , blanchies à la chaux , on voyait , encadrées dans des baguettes d'érable , d'étranges lithographies , d'un dessin peu correct et d'une exécution digne de celle d'Épinal, qui n'avaient d'autre mérite que celui
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d'avoir eu l'intention d'illustrer les campagnes du héros de l'indépendance américaine.
J'allais oublier un trophée d'ustensiles de pêche, où tout ce qui est utile à un pêcheur expérimenté se trouvait sous la main , dans l'ordre le plus parfait.
Le mobilier de cette première pièce se composait d'une table de chêne , d'un fauteuil à dossier élevé , de deux rocking chairs et de quatre escabelles de bois.
Sur la table était placé un grand vase de grès rempli de fleurs aquatiques ; puis , d'un côté , une Bible recouverte d'un papier bleu , pour conserver le chagrin qui lui servait de reliure, et, de l'autre, une douzaine de journaux politiques empilés les uns sur les autres. La seconde pièce était la chambre à coucher.
Toute la famille du vieux Dan Tucker se composait d'un chien griffon, bon gardien du cottage, qu'il ne quittait pas même lors des absences de son maître, accoutumé qu'il avait été à rester sur le seuil de la porte , sentinelle protectrice de la demeure du pêcheur. Tom aboyait pour annoncer une visite; mais il montrait les dents, — un râtelier respectable, — toutes les fois qu'on franchissait la palissade du jardin, à moins que Dan ne lui imposât silence, et le maître était obéi à l'instant.
C'est ce qui arriva au moment où je me présentai devant le cottage de Tucker. Il apaisa la colère de Tora, qui me voyait pour la première fois , et m'invita à entrer en m'adressa nt un geste amical.
J'avais trouvé le pêcheur assis sur un banc, près de sa porte , et fumant sa pipe avec une sorte de religion , ou plutôt de fétichisme. Tom se tenait à sa droite, sur une natte de paille affectée à sa personne, pour qu'il ne prît pas froid sur le sol toujours humide.
Tucker avait passé toute la journée à pêcher, et il me raconta chacun de ses exploits avec autant de détails que l'eût fait un chasseur au retour d'une excursion cynégétique dans les tirés de Versailles ou de Rambouillet. 11 s'anima
surtout au plus haut degré lorsqu'il me dépeignit de quelle façon il s'était emparé d'une énorme truite, qui l'avait forcé à déployer toute sa science, et dont il avait fait hommage à mistress Slocum , la digne matrone de la taverne de Harlem.
J'aime à voir un vieillard exempt d'infirmités et à la figure riante ; aussi je me sentis tout joyeux de rencontrer ce pauvre diable, qui, après avoir été un des défenseurs
de sa patrie, avait su mettre de côté toute ambition et vivait content dans une chaumière, sans rien envier des honneur» de !a patrie.
J'appris à Harlem que Dan Tucker était le Benjamin de tous les braves gens du village et l'oracie des tavernes de l'endroit, où il charmait les habitués par le récit des grandes gloires du pays, ainsi qu'au moyen de quelques chansons récitées d'une voix juste et sympathique.
Dans certaines villas appartenant à de riches négociants , on appréciait également l'honnête pêcheur, qui, pour prix d'une leçon donnée a^ enfants de la maison , était invité à la table du maître et abreuvé d'excellent vin de Porto ou de Xérès.
4i LK PÈCHE A LA LIGNE
Or donc , cela va sans dire , la vie de Dan s'écoulait sans tracasreries , heureuse et calme. Lorsque le temps et la saison étaient propices , il vivait du soir au matin aux bords des ruisseaux et des fleuves. En hiver, il s'occupait à préparer, au coin de son feu d'anthracite, des engins de pêche pour la campagne prochaine, ou hien il inventait des mouches artificielles bonnes à attraper les truites les plus rusées.
Chaque dimanche , Dan fréquentait le temple de Harlem ; mais, généralement, il s'endormait pendant l'oraison du vénérable pasteur, qui ne lui en voulait pas de ce manque de décorum, car il estimait au plus haut point ce vieux débris des guerres de l'indépendance. Dan l'avait , du reste, supplié de ne point oublier ceci : qu'il désirait être enseveli sous le tertre, couvert de gramens et ombragé de deux thuyas , où reposaient depuis longues années son père et sa mère.
Je termine ici ce chapitre préliminaire d'une série de pêches. Il m'a semblé que le portrait du pêcheur américain était bon à montrer à l'humanité; car, selon les préceptes d'Isaac Walton , v il était ami de la vertu , se confiant à la Providence , d'un esprit calme et ne péchant... qu'à la