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Un soir, par le plus beau clair de lune qui ait Jamais éclairé les rives géantes du fleuve Hudson , je m'étais embarqué à bord d'une de ces maisons flottantes qui remontent cette mer intérieure des États-Unis, partant, en mission de journaliste, pour me rendre dans un lieu de plaisir où se groupent chaque été les < beaux n et les belles de toute l'Amérique du Nord, ce que l'on appelle en bon anglais the cod-fish aristocracy '. Il va sans dire que je m'étais coucbé le plus tard possible, après avoir admiré le paysage jusqu'à West-Point et fumé bon nombre de panatellas.
Lorsque je me réveillai , nous arrivions à Albany. Il était cinq beures du matin ; les brouillards du fleuve disputaient encore l'borizon aux rayons du soleil levant; la nature- à demi réveillée étalait devant moi cette scène éternellement nouvelle en dépit de toutes les descriptions. Nous avions trouvé la ville endormie , mais dans la campagne les maisons éparses commençaient à s'animer; on voyait apparaître aux
I e L'aristocratie de la morue n , allusion à la manière dont la plupart de ces parvenus yankees ont Tait fortune.
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croisées entr'ouvertea de trais visages alanguis par un reste de sommeil.
A West-Troy, je traversai l'Hudson sur un ferry-boat, dans lequel cependant la vapeur n'est pour rien. Deux chevaux, renfermés à droite et à gauche du pont, dans une boîte qui simule au premier abord le tambour des roues ordinaires, tel est le système moteur de ce bateau tout primitif. Ces malheureux quadrupèdes, condamnés à marcher sans bouger de place , font mouvoir sous leurs pieds une plate-forme tournante dont la base va se perdre dans l'eau : c'est l'hélice réduite à son expression la plus simple.
DursiU cette courte traversée , mes r^ards embrassaient les deux parties de Troy assises sur la droite et la gauche de la rivière. Les bâtiments amarrés au quai , les toits groupés en masses pressées, et les cheminées de fabriques qui se détachent çà et là , dénotent une ville très-populeuse , active et particulièrement industrielle.
Mais on peut à peine l'examiner d'un coup d'œil ; le bateau a touché l'autre rive , où vous attend le chemin de fer , ce tyran qui n'accorde point de répit , et qui vous dispute même le temps nécessaire pour avaler un semblant de déjeuner.
Soit dit sans vouloir trop de mal à l'administration , la ligne de Troy à Whilehall est bien une des plus exécrablement organisées qu'aient jamais pu affronter les voyageurs. A la vérité, elle vient galamment vous prendre à la porte même de votre hôtel; mais le temps qu'elle prétend ainsi épai^ner aux passagers , elle le leur fait amplement reperdre par l'incurie avec laquelle les bagages sont emballés pêle-mêle et sans nul signe de reconnaissance. Arrivé à destination, il faut que chacun se mette au plus vite en quête de sa malle , sous peine de la voir emporter à la station prochaine , ou , qui pis est encore , escamoter par quelqu'un de ces industriels contre lesquels vous met charitablement en garde l'affiche de rigueur ; Beware of the pickpockets; traduisez : Gare à vos poches I
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Mais à la guerre comme à la guerre : oii se met en route pour Saratoga, et le convoi, s' enfonçant sous un immense pont couvert qui traverse l'Hudson , franchit coup sur coup trois bras du Mohawk. Au delà, le pays revêt un nouvel aspect, qu'il ne doit plus quitter. L'homme n'a pas encore complètement pris possession de ce vaste domaine : les houquets de bois restés debout et les défrichements à peine accomplis se succèdent par séries nettement tranchées. Deux ou trois fois le point de vue s'élargit sur un vallon au fond duquel s'éparpillent des maisons blanches ; aux approches de Saratoga surtout , on a , pendant quelques minutes, un vaste et beau panorama sur la droite. Presque aussitôt après la locomotive s'arrête, jette voyageurs et bagages sous une sorte de hangar et reprend sa course bruyante. Ce hangar représente l'entrée de Saratoga.
Au premier abord, Saratoga n'a rien qui le distingue des autres villes de campagne {country-toums) des États-Unis. Voua avez devant les yeux un gros bourg aux maisons en bois , aux rues bordées d'arbres , jeté en partie au fond d'une petite vallée, en partie étage sur le penchant d'une colline. Au milieu , un Broadway bordé de magasins ; sur les côtés , des rues non pavées, dont l'extrémité va se perdre dans la campagne ou dans les bois. En un mot , rien de saillant, rien d'exceptionnel.
Bientôt cependant on reconnaît, à certains signes, que ce ne doit point être là un village comme un autre. On cherche , sans les trouver , les traces d'une industrie , d'un commerce quelconque. On ne voit à l'horizon ni moulins ni usines ; on n'aperçoit pas à la station des ballots de marchandises attendant le convoi; nulle part ce bruit industrieux , ce mouvement affairé qui révèle une population ouvrière ou trafïcante. Saratoga a , en effet , pour commerce unique ses eaux minérales, comme il a pour seule fortune la vogue qu'elles lui ont attirée.
Une fois qu'on se trouve ainsi amené à regarder de plus près , on saisit rapidement les caractères distinctifs d'un
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rendez-vous de plaisance : les h&tels multipliés dans une proportion tout à fait en dehors des besoins d'une semblable localité; l'oisiveté, l'air étranger, la toilette recherchée de tous les promeneurs qui battent les rues de leurs pas indolents; la richesse des étalages dans le petit nombre de magasins auxquels les maisons publiques ont laissé un coin du Broadway de New-York; enfin , les voitures de luxe stationnant aux portes ou sillonnant la route , sur laquelle les chariots de campagne font exception et presque tache.
Le voyageur qui traverserait Saraloga sans s'y arrêter pourrait donc n'y rien voir d'extraordinaire , et croire qu'ii a passé par un gros village tirant sa richesse de quelque industrie avoisinante; mais, pour l'homme qui s'est promené, ne fût-ce que deux heures, dans ses rues, Saratoga est marqué au front du sceau de nonchalance , d'ennui , de désordre même que portent infailliblement toutes les villes condamnées à vivre aux dépens d'une population éphémère et flottante; pour celui-là, ce n'est plus un village, mais bien un immense caravansérai.
C'est dans ce site charmant que la gent fashionable qui émigré l'été vient établir ses pénates, non- seulement dans les vastes hôtels disposés à cet effet, mais encore dans les cottages disséminés tout autour de V United-Slates Holel.
A Saratoga , célèbre par ses eaux minérales , comme je viens de le dire, le touriste trouve à droite et à gauche, dans un cercle de deux kilomètres , au milieu de la petite vallée au centre de laquelle s'élève le village , des bassins recouverts dans lesquels , suivant son goût , ou bien d'après l'ordonnance du médecin , il peut , le verre à la main , puiser ici à une source d'eau ferrugineuse, là à un ruisseau de manganèse, plus loin à un jet continu d'un liquide saturé d'acide sulfurique. En un mot , les sources du Saratoga sont à la fois laxatives, astringentes, curatives et agréables. La fontaine de Congress, entre autres, est la plus célèbre, et chaque matin on voit réunis autour d'elle les malades , tes oisifs et les visiteurs du pays.
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Je me trouvais là certain jour de juillet, en 1848, causant avec mon ami le capitaine Mayne-Reid , auteur de tous ces charmants ouvrages parmi lesquels je citerai les Chasseurs de chevelures et les Chasseurs de bisons , que je me suis fait un vrai plaisir de traduire en notre langue française. Nous devisions chasses, pêches, excursions lointaines au milieu de ces vastes forâts de l'Ouest, à travers ces steppes incultes du Sahara américain, et certes la matinée m'avait paru d'aussi courte durée qu'elle avait semblé longue à tous les idlers de Saratoga.
Parbleu! fit tout à coup Mayne-Reid, puisque vous aimez la chasse et la pèche , il faut que je vous procure un de ces soirs un vrai plaisir de roi.
— Merci à l'avance , mon cher capitaine : et de quoi s'agitr-il?
— D'une pèche aux saumons.
— Tôpel j'accepte; et où cela, s'il vous plaît?
— Dans le lac de Saratoga.
— Des saumons dans un lac! répondie-je avec étonnement; je croyais que ce magnifique poisson ne se trouvait à son aise que dans les fleuves ou au sein des grandes rivières.
— Et vous aviez raison ; mais le lac de Saratoga ressemble en diminutif à celui que traverse votre Rhône à Genève, avec cette seule dlfféronce que c'est un des points les plus pittoresques de l'État de New-York. Du reste , nous ne sommes qu'à cinq milles et demi de cette magnifique nappe d'eau, et si rien ne vous empêche de me suivre demain soir, à la condition expresse 'qu'il fera un très-beau clair de lune , nous aurons , vous et moi , un sport inconnu à tout autre qu'aux amis de M. Marvin. Estimez-vous heureux , mon cher ami, si le landlord de l'United-Siates Hôtel veut bien nous confier son balbuzard.
— Son balbuzard! m'écriai-je; et que diable ferons-nous de cet aigle puant qui dort toute la journée dans le jardin de notre hôte?
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— Pardieu t ce que faisaient les preux du moyen âge , lorsqu'ils chevauchaient sur leurs destriers, leur faucon au poing.
— Le balbuzard de Marvin est-il donc un oiseau dressé comme l'étaient autrefois les gerfauts et les milans?
— C'est vous qui l'avez dit. C'est un aigle pêcheur, et de la meilleure espèce.
— Allons! va donc pour le balbuzard de Marvin. Je me fie à vous pour les arrangements de cette pèche d'un genre nouveau pour moi. Quand partirons-nous?
— Vers trois heures. Nous souperons à l'hôtel du Lac , et après avoir savouré un wiskey- punch et fumé un « noriaga « , nous nous embarquerons avec Sandy-Hair, le vieux pêcheur du hameau.
— C'est convenu! A demain donc, et grand merci! » Reid et moi nous nous séparâmes; lui courut à VUnited-
States Holel, moi je me rendis à mes affaires, et nous ne nous revîmes plus qu'à l'heure du thé , dans le salon de réception. Mon cher confrère en saint Hubert avait obtenu de maître Marvin le prêt. de son aigle pêcheur, et je dois ajouter en passant que le propriétaire de l'hôtel avait mis à lui rendre ce service toute la bonne grâce possible. A vrai dire , l'hôtelier de Saratoga professait , et professe encore , en 1858 , une affection et une déférence toutes particulières pour les gens de lettres , à qui , quelle que soit leur dépense pendant tout leur séjour chez lui, il ne veut jamais permettre d'ouvrir leur porte-monnaie. « Bien, bien, mon cher monsieur, leur dit-il toujours; je ferai toucher ma note chez vous, dans quelques semaines... si j'ai besoin d'ai^nt. » Et jamais , depuis que Marvin est hôtelier , il n'a songé à réclamer ces notes de journalistes , à qui , pendant tout leur séjour, il n'a pas manqué d'envoyer à l'heure du dîner une bouteille de vin fin , Champagne , porto, xérès ou château-margaux... avec ses compliments. Mairin, en vrai gentleman, avait donc mis son aigle à notre disposition , en nous recommandant seulement d'avoir .
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