LE PECHE SOC
« veu ses grans péchiez et abusions » (lettre du 29 juin 1510). Dans une autre missive il semble espérer que Luther l'aidera à assouvir sa haine sacrilège, lorsqu'il écrit : « Il (Luther) pourra être
Fig. 71. — Les péchés aux kermesses et fêtes : Nasentanz zu Gumpelsbrunn. Estampe de Nicolas Mildeman (xvie siècle).
bon à quelque chose ! » Parfois son orgueil confine à la folie ; dans une lettre écrite, à sa fille, Marguerite d'Autriche (le 18 septembre 1512), il lui confie « qu'il a projet de se faire élire pape, afin d'être un jour saint et d'être adoré par elle (!) » A la fois avare et prodigue, il était méprisé par
le peuple flamand. Les Italiens l'avaient surnommé Massimiliano poco denari. Ils savaient cpae le meilleur moyen d'obtenir sa signature, en cas d'urgence, c'était de la lui acheter. Et l'on avait toujours soin de stipuler d'avance la somme d'argent qui serait offerte à cet empereur concussionnaire lorsque son approbation était indispensable. Quoique Marie de Bourgogne, son épouse, ait laissé une mémoire sans tache, elle était la fille de Charles le Téméraire, et le sang brûlé de son père ainsi que celui de ses aïeux, Philippe le Hardi et Philippe le Bon, de très paillarde mémoire, dut se transmettre par elle au père de Charles- Quint.
On sait que fort jeune, elle mourut d'une chute de cheval, pendant qu'elle sacrifiait à son plaisir favori : la chasse. Ayant la cuisse cassée, près du kassin, elle ne voulut à aucun prix, — est-ce par pudeur ou par entêtement, — montrer la partie malade à S2S médecins ; et ceux-ci ne purent ainsi combattre la gangrène qui l'emporta.
Son fils Philippe le Beau, sur lequel les Flamands avaient porté leurs espérances, montra comme son père les plus brillantes qualités. Malheureusement celles-ci furent annihilées par les vices qu'il tenait de Maximilien. Vincent Quirini, ambassadeur de Venise, dans sa « Relation », le décrit ainsi : « Beau de corps, vigoureux et bien
portant ; apte à jouter, adroit aux exercices du corps et du cheval, soigneux et. vigilant à la guerre, supportant facilement toute espèce de fatigue. Il était naturellement bon, magnifique, libéral, affable, et si familier avec tout le monde qu'il en oubliait parfois le décorum royal... »
L'histoire impartiale laisse de lui un souvenir moins flatteur. Elle nous le montre esclave de ses caprices, et de ses passions, auxquelles il sacrifiait ses plus grands intérêts. Luxurieux, vain, léger, inconstant, il s'aliéna l'estime de ses alliés et de ses parents. Subissant de louches influences, il mérita le surnom de Croit conseil que lui donnèrent les Italiens. Il fit surtout le désespoir de sa jeune femme, et laissa après lui, dans les Pays- Bas, le trouble et la désorganisation, présages d'une effrayante et prochaine décadence.
Dans les Relations d'Antoine de Lcilaing, nous trouvons une peinture très réaliste des tortures morales qu'il infligea à sa malheureuse épouse : Jeanne de Castille. Espagnole, dévote et amoureuse, les amours adultères de son mari excitèrent en elle un sentiment de jalousie passionnée, qui finit par s'exaspérer jusqu'à la folie. « La chose est tellement allée, dit le chroniqueur, que la bonne reine n'a eu, en trois ans, non plus de bien ni de repos qu'une femme damnée... Et pour en dire la vérité, elle avoit occasion de ce faire :
car, comme je vous ai dit, son mari estoit beau, jeune et bien nourri, et il lui semblait qu'il pouvait beaucoup plus accomplir œuvres de nature qu'il n'en faisoit... ». Elle le voyait avec désespoir entraîné par de jeunes gens dissolus qui l'attiraient à des parties de plaisir et « lui faisoient présent de belles filles ». Les rapports qu'elle recevait de ses soi-disants amis, la surexcitaient encore davantage. « Ces rapports estant peult-estre aucunes fois pires que les faits. » Dans sa jalousie aveugle elle se conduisait en « femme désespérée », ne voyant plus que « les personnes qui estoient contraints la servir et lui donner à boire, manger et administrer ses nécessités. » Dans sa folie commençante, « elle n'eust de cesse que les dames qui estoient en sa compagnie ne fussent renvoyées... et fit tant qu'elle demeura seule de toutes femmes du monde, fors que d'une lavandière qui aucunes fois lavoit son linge, en sa présence... faisant ses nécessités et se servant comme une povre esclave. »
Sa jalousie, qui lui Talut souvent de mauvais traitements de la part de son mari, la porta parfois jusqu'aux péchés et sévices les plus répréhensibles.
Varillas nous rapporte « qu'ayant fait garotter, un jour, par ses domestiques, une des maîtresses de son mari, une jeune Brabançonne d'une grande
beauté, elle lui coupa sa riche chevelure blonde, et lui lacéra la figure à coup de ciseaux. »
Un sombre mystère, plane sur la mort précoce de son mari, qui mourut presque subitement en Espagne, après un somptueux banquet qui lui lut offert à l'occasion de sa nomination comme gouverneur de la ville de Burgos. Il y a tout lieu de croire que, pris au piège par son beau-père, le fourbe et cauteleux Ferdinand le Catholique, celui-ci prit les précautions nécessaires pour mettre un terme à la carrière politique d'un rival devenu dangereux, car, affirmait-il : « la bonne foi est un filet dont les mailles ne retiennent que les niais. »
On connaît la tragique folie de Jeanne, qui suivit la mort de son volage époux. Sur l'avis d'un moine, son confesseur, elle fit ouvrir le tombeau de Philippe le Beau ; car le religieux lui avait assuré que son simple attouchement aurait suffi à le réveiller de son sommeil. C'est alors qu'elle entreprit ce voyage macabre, accompagnée d'un cadavre embaumé, qui toutes les nuits partageait la couche nuptiale...
Marguerite d'Autriche, fille de Maximilien, et sœur de Philippe le Beau, constitue une figure plus intéressante dans l'histoire des Pays-Bas. Ses actes politiques : la paix de Gorcum et la paix des Dames, témoignent de son génie diplomatique, tandis que l'on voit sa puissante énergie
suppléer à l'incurie de son père, en palliant ses fautes, et plus tard seconder, avec une habileté hors ligne, les plus hautes conceptions politiques de son neveu : Charles- Quint.
Dès sa jeunesse elle fait présager ce que Ton pouvait attendre de son courage et de son esprit. Elle avait seize ans lorsque, se rendant en Espagne pour rejoindre son second fiancé, l'Infant don Juan, elle vit son navire assailli par une furieuse tempête et faillit périr. C'est alors, dans ce danger pressant, qu'elle composa, dit-on, cette épitaphe bien connue :
Ci-gyst Margot, la gente demoiselle, Qu'eut deux maris et si mourut pucelle.
Malheureusement bien des défauts, nombre de vices ternirent ses grandes qualités. Plus que gourmande, elle mangeait et buvait avec excès. Dans ses comptes, si bien tenus et si intéressants à consulter, on voit ses préférences. Ainsi elle donne « quatre livres à ung messaiger Andoille, parce qu'il luy a présenté pour son dîner un plat de belles tripes et boudins de porc. » Elle fait payer dix livres pour un veau gras que la ville de Malines lui offre en. 1515. Ses pâtés, à la manière des Pays-Bas, ont une telle réputation, que le 8 juin 1508, l'empereur Maximilien la prie d'ad-
mettre en ses cuisines le nommé Josse Weert, pour apprendre à les faire...
Par une ordonnance du 1er mars 1525, Marguerite règle le service de sa table. On est effrayé de la quantité incroyable de plats qui s'y succèdent. On constate qu'ils sont encore consommés sur des assiettes de pain bis. Pour « le disner, pièce de bœuf d'environ 10 livres, « ung muteau » (jarret) pour le bouillon ; du mouton, un chapon (ou en ce lieu une bonne poule), deux poulets, une pièce de veau ou de chevreau ; pour le rôti, du cochon (comme gros rost) ; des pigeons, perdrix ou « conin » (lapin), pour le petit « rost ». Sans compter tripes, saucisses, pâté de veau, de mouton et de porc, et sans oublier les petits et grands pâtés de dessert : riz, fromage, fruits, oublies, le tout selon les saisons...
Pour se rafraîchir elle exige deux lots de vin et trois lots de cervoise. Mais « Item es jours de jeûne, Madame ne veut avoir pour ses collations que deux tasses de confitures, suffisamment garnies (1). »
Inébranlable dans ses résolutions, la résistance à ses ordres ou la moindre contradiction même
(1) Extrait d'un manuscrit de la bibliothèque royale de La Haye, reproduit par de Reiffenberg, Appendices à l'histoire des ducs de Bourgogne, X, 255.
lui étaient insupportables. Les lois, les libertés communales, les immunités du clergé, les prérogatives de la noblesse, rien ne pouvait arrêter son impérieuse volonté. L'opposition, fût-elle légale, la mettait en colère et lui faisait dicter, pour punir pareil forfait, des ordonnances de ce genre : « mettre les récalcitrans au sacq en ung bateau, pour les noyer au fond (1). »
Plus d'un sombre mystère se passa à la cour de Marguerite, à en juger par cette pièce de comptabilité datée de 1508. « A Gérard le flamang, chevaucheur de ladicte escurie, la somme de IX sols, pour le VIJe jour dudit mois (janvier) et dudit lieu (Malines), à toute diligence, porter lettres closes de par madite dame à ceux de la loy de la ville de Xamur, par lesquelles on leur mandoit de incontinent envoier devers madite dame le Maistre des haultes œuvres d'icelle ville, pour aucunes choses secretz, dont n'est besoing de faire icy déclaration. » (Compte de J. Micault, /. c. (n° 1880) (2).
Si dans la vie politique cette femme célèbre se montra une vraie disciple de Machiavel, sans pi-
(1) Alexandre Henné, Histoire du règne de Charles- Quint en Belgique, Bruxelles, Leipzig, 1858, t. IV, p. 353 (Relation de G. Contarini).
(2) Alexandre Henné, op. cit., t. I, p. 190.
tié pour ses ennemis, elle sut conserver pour ses amis « les grâces aimables de son sexe et ne resta pas insensible aux douces sensations de l'amour.» Deux manuscrits conservés à la bibliothèque de Douai, écrits par de Maloteau de Villerode, disent qu'Antoine de Lalaing, pendant qu'il était au service de Marguerite, en qualité de grand maître d'hôtel, eut « des embrassements » de cette princesse un fils appelé Philippe de Lalaing, seigneur de la Mouillerie et Maffle. Brassart (1) dit que, selon la chronique scandaleuse d'alors, Antoine de Lalaing en eut deux ou trois. On sait d'ailleurs qu'elle le créa comte et l'enrichit (2). Brantôme lui attribue une vie très dissolue. Il assure qu'elle « ayma la belle Lasdomie Fortenguerre » (Forteguerra, célèbre beauté de sa cour), ainsi que d'autres femmes « lascivement et paillardement, comme Sapho, la lesbienne ». Une de ses filles
(1) Brassart, Notice historique et généalogique de l'ancienne et illustre famille des seigneurs et comtes de Lalaing (Douai, 1847).
(2) Dans une note écrite en marge de la page 155 de l'ouvrage de J.-B. Maurice, Le Blason des armoiries de tous les chevaliers de l'Ordre de la Toison d'Or, M. Brassart dit : « Il reste encore une postérité de ces enfants au pays d'Alost, sous le nom de Lalaing de la Moullerie... Quant à Philippe, qui fut de la tige des Lalaings d'Audenarde, il y a erreur. Il eut pour mère Isabeau, bâtarde d'Haubourdin. »
d'honneur reçut également ses faveurs, et l'on s'en étonnait, car d'autres la surpassaient en beauté, « lorsqu'il fust trouvé et descouvert qu'elle estoit hermaphrodite, qui lui donnait du passe-temps sans autre inconvénient ni scandale ».
Les péchés bien flamands, de gourmandise, et de paillardise, pratiqués par Marguerite d'Autriche, trouvèrent des trésors d'indulgence chez ses administrés qui la chérirent malgré ses défauts et ses crimes. En vain le sang des victimes de son intolérance religieuse cria-t-il vengeance ; le peuple se plaisait à voir une souveraine familière^ s'intéressant à ses mœurs, partageant ses plaisirs, ses curiosités et ses craintes. Elle était d'ailleurs très généreuse pour les pauvres gens, qui jamais ne s'adressaient en vain à sa charité, comme en fait foi son livre de compte célèbre. Superstitieuse, Marguerite était de son époque, — époque où l'on brûlait les sorciers, mais où on les consultait néanmoins en cachette. Elle avait aussi grande foi dans les astrologues et magiciens, bravant en cela les défenses de la religion catholique romaine.
Dans les Archives du royaume (n° 1803, f. IJC XXXV), nous voyons figurer « VIIJ aulnes de bon velours noir, que madite dame a fait délivrer a ung nommé Leogum, astrologue et varlet de chambre de M. de Ravestain... en faveur d'au-
cuns bons et agréables services qu'il luy a faicts. » Elle donne à « ung autre compaignon apportant certains petits fantômes, alans et cheminant par engins, dessus une table, la somme de iiij livres d'or de xx sols pièce. » Une « damoiselle faite de bois allant également par engins » excite non moins son intérêt, et vaut à celui qui la montre la somme de quatre carolus d'or.
Elle rétribue largement tous ceux qui l'amusent : montreurs d'ours, nains, fous, bateleurs, baladins, escamoteurs et charlatans de toutes sortes. Ceux qui flattent sa gourmandise par des plats ou des fruits rares, tels que trippes grasses, figues fraîches, grenades etc., sont tous généreusement récompensés. Pleine de bonté pour les victimes de Cupidon, elle marie les amoureux et soigne surtout les enfants abandonnés, tant bâtards que légitimes. Les membres des Chambres de Rhétorique, les comédiens, les poètes et les chanteurs de lais ou de ballades, • — elle composa elle-même de bonnes poésies, — étaient toujours bien accueillis. Elle aimait et comblait de ses dons les bons religieux et les prédicateurs éloquents. Plusieurs moines figurent même périodiquement dans le compte de ses largesses sans autre mention.
C'est sans doute sa familiarité proverbiale, et ses instincts paillai ds qui donnèrent naissance
LE PÉCHÉ SOUS LE REGNE DE CHARLES-QUi NT 299
à bien des légendes, peu édifiantes, qui rappellent le sans-2,ène et la liberté de ses mœurs. Nous es-
Fig. 73. — Le péché à la Cour du Pape. Estampe satirique du xvie siècle.
sayerons. en gazant un peu, de donner une idée de l'un de ces contes, pris au hasard.
Ayant appris que dans un couvent du Brabant existait un moine capable'de renouveler les tra-
vaux d'Hercule, elle se mit aussitôt en voyage pour aller le voir. Arrivé au monastère indiqué, elle demanda au frère portier s'il était vrai que parmi ses moines se trouvait un homme aussi extraordinaire.
— « Oui, illustre dame, répondit celui-ci, et justement le voilà à sa fenêtre, il s'amuse à casser des noix. »
Marguerite leva les yeux et aperçut un athlète nu, aux muscles puissants, qui brisait effectivement des noix avec quelque chose de très dur... mais qui n'était certainement pas son poing !
Sans s'émouvoir, elle dit :
— « Ce n'est pas mal, mais Hercule aurait fait mieux que cela. Je veux lui parler. »
On la conduisit alors à la cellule du moine.
— « Est-il vrai, dit-elle, comme on le prétend, que vous seriez capable de renouveler les travaux qui illustrèrent le dieu païen de la force et de la vigueur ? »
— Oui, Madame, répondit le moine, et peutêtre ferai-je davantage !
— « Alors ce fameux exploit, qui lui permit de ravir la couronne d'innocence aux douze filles vierges d'un roi, vous le renouvelleriez ? (Ce travail d'Hercule est apocryphe).
— « Certainement, c'est peu de chose !
— « Je voudrais bien voir cela, dit Marguerite.
■ — « Il ne tient qu'à vous, répond le moine.
Et sans plus de préambule, ils se mettent... à compter. Pour ne pas faire d'erreur on convient de marquer chaque fois un trait à la craie.
— ■ « Neuf ! dit bientôt le moine.
— « Pardon, huit ! dit Marguerite.
— a Je vous assure que c'est neuf !
— « Non huit, je n'en démordrai pas !
— « Ah vous le prenez ainsi, fait alors l'autre, en effaçant les marques. C'est bien ! Il n'y a rien de fait ! Recommençons. »
Peut-être ce moine héroïque figure-t-il d'une façon anonyme dans les comptes de la Gouvernante des Pays-Bas, parmi les nombreux religieux qui reçurent pendant si longtemps et périodiquement ses largesses.
La sœur de Charles- Quint, Marie de Hongrie, qui succéda à Marguerite d'Autriche en qualité de Gouvernante des Pays-Bas, eut également des titres à la célébrité.
Quoique moins connue, elle ne fut pas inférieure à sa devancière dans son rôle politique. Elle la surpassa même par son activité et son énergie. Peu portée vers l'amour, elle fut surnommée « Diane la chasseresse », parce qu'elle n'avait, dit Strada, que des goûts virils, et était passionnée pour les exercices du corps, surtout la chasse, et l'équitation. Devenue veuve, elle se
contenta du souvenir de son premier époux, qu'elle appelait le « parangon des mariz ». Elle ne fut nullement coupable des mœurs galantes et des intrigues amoureuses, que lui prêtèrent des auteurs français voulant se venger de la haine qu'elle portait à la France.
Malheureusement, à côté d'éminentes qualités, on doit déplorer chez cette princesse une dureté de cœur qui la rendit bientôt odieuse, non seulement au peuple flamand, mais lui valut, de la part des historiens français, le juste renom de cruauté. Ceux de Gand, surtout, lui vouèrent une haine mortelle, lui attribuant leurs malheurs et les sommes considérables qu'on leur soutira. Le Vénitien B. Navagero dit, lui aussi : « Elle était très dure. » Brantôme, de son côté, affirme qu' « elle avait le cœur grand et dur, qui mal aisément s'amolissoit ; et la tenoit-on, tant de son côté que du nostre, un peu trop cruelle ; mais tel est le naturel des femmes et mesme des grandes, qui sont très promptes à la vengeance quand elles sont offensées. »
Si elle montre quelque pitié, notamment, pour la veuve d'un malheureux qu'elle fit exécuter dans la cour des bailles du palais de Bruxelles, en lui accordant 200 carolus (1), on la retrouve impi-
(1) « Quictance de >t carolus, pour la vesve de Jehan
toyable lorsqu'elle ordonne de « châtier rigoureusement » la désobéissance de charretiers, qui avaient été mis en réquisition pour le transport de ses bagages (1). Elle fut surtout cruelle dans la répression des délits de chasse et fit exécuter les édits de Charles -Quint sur le braconnage avec \uir extrême rigueur : « Les ungs estoient eschaffaudés et avoient l'oreille senestre coupée », d'autres étaient bannis, flagellés, ou bien envoyés aux galères (2). L'histoire lui reproche avec d'autant plus de raison les rigueurs odieuses déployées contre les Bruxellois et les Gantois, qu'il lui eût été facile de prévenir des troubles expiés par le sang de tant de victimes. L'humanité lui reprochera plus sévèrement encore d'avoir dirigé d'atroces persécutions contre les malheureux réformés, dont elle avait d'abord, sinon partagé, du moins approuvé les doctrines (3).
Charles- Quint, qui fut le plus grand souverain de son temps, hérita des brillantes qualités et des
Schoof, exécuté sur les bailles de ceste ville « (Registre aux mandements et lettres patentes de l'audience, n° 20729).
(1) Lettre du 4 octobre 1538. App. à la Relation des troubles de Gand, voir Alexandre Henné, op. cit., t. V, p. 159.
(2) Edits de Charles-Quint de 1531 (Forêts, Edits sur la chasse, dans l'ouvrage cité (I'Alexandre Henné, t. V, p. 370 et suiv.)
(3) Alexandre Henné, op. cit., pp. 159 et 160.
vices de sa race. Ses actions politiques les plus éclatantes furent malheureusement ternies, par des passions égoïstes, pour la satisfaction desquelles il sacrifia, sans scrupules, le bien-être et le bonheur de son peuple.
Dans son inexorable politique, il n'admit jamais aucune considération d'humanité ; on le trouva toujours implacable dans ses vengeances, et cela dès l'âge des plus généreuses aspirations. Comme nous l'apprennent les lettres écrites par Charles de Lannoy à Marguerite d'Autriche, déjà, le 7 octobre 1522, à son arrivée en Espagne il ordonna les plus cruelles exécutions (1). Et si parfois il sembla se montrer accessible à la clémence, il faut toujours y reconnaître son intérêt et sa facilité hypocrite à régler sa conduite d'après les lieux et les circonstances.
Les supplices qui effrayaient Bruxelles, Gand et Anvers, les édits sanguinaires contre les reformés^ le présentent à juste titre sous les plus sombres couleurs ! Comme le remarque A. Henné, « il était surtout dominé par la soif du pouvoir et soumettait tout aux calculs de la raison d'Etat. » N'alla-t-il pas jusqu'à vouloir faire épouser sa nièce, Christine de Danemark, une enfant âgée de
(1) Voir à ce sujet, Alexandre Henné, op. cit., t. X, p. 311, et Reg. Collection de documents historiques, t. II.
douze ans, nullement formée, par le duc de Milan, et cela malgré les objurgations de Marie de Hongrie (1) ?
Fig. 74. — Le péché puni, ou les supplices au xvie siècle. Estampe tirée du Layenspieghel (Augsbourg, 1512).
Traître et sans foi, les Français l'appelaient Charles qui triche, « faisant, dit Brantôme une
(1) « Selon le droit de nature, ose-t-elle lui écrire, je tiens que c'est contre Dieu et raison de la marier si tempre ; car quelques femmes ne sont pas de si tempre venue les unes que les autres, et n'y a encore nulle apparence de femme en elle... Et que serait-ce si elle devenait enchainte... qu'elle
allusion badine et vraie pourtant, sur le mot : Autriche... et l'allusion n'estoit pas mauvaise, car il a esté un grand trompeur et un peu trop manqueur de foy. » Son cœur sec n'eut d'affection, ni d'attachement pour personne. « Il ne connut ni les charmes de l'amitié, ni les délices de l'amour ». On sait qu'il laissa dans un état voisin de l'indigence, Jeanne van der Geenst, une jeune servante des de Lalaing, qui fut la mère de Marguerite de Parme, et qui avait eu son premier amour.
Malheur à qui touchait à son autorité. Constamment maître de lui-même, il savait pourtant plaire et séduire quand il le voulait. Il sut faire la conquête, même des Flamands.
« Sa gaieté, — tempérée ailleurs par une certaine réserve, — était vive et franche en Belgique, où il jouissait d'une grande popularité. Alors qu'il ne se montrait dans les autres pays qu'entouré de l'élite de sa noblesse, il se plaisait à vivre làbas dans une sorte de familiarité avec ses compatriotes de la Flandre, dont il possédait bien Fidiome et dont nul ne connut mieux que lui l'esprit, le génie et les mœurs (1). »
et l'enfant y demeureroient... ma conscience et l'amour que je porte à l'enfant me contraignent à le dire... pour ma descharge envers Dieu, vostre Majesté, ma nièce et le monde. » (Lettre du 25 août 1533, Correspondenz, II, p. 87).
(1) D'après la Relation de Marino Cavalli, I, c. « Il savait
Il naquit à Gand, à la Cour du Prince, le « Princenhof », dans un cabinet d'aisance, où sa mère, Jeanne la Folle, s'était retirée un instant. Etrange lieu de naissance pour un si grand empereur !
Cette tradition explique les vers suivants, qu'un Gantois osa proposer pour orner le s-ocle de la statue de Charles-Quint lorsqu'elle fut placée sur le marché du Vendredi de sa ville natale :
Il naquit dans la merde, Il vécut dans le sang, Il mourut dans la bière !
I n autre Gantois proposa d'apposer, sur les restes de la Cour du Prince, l'inscription suivante :
Dans la mauvaise odeur Ci naquit Charles-Quint, Qui fut grand empereur Mais mauvais citoyen.
On rapporte (1) qu'étant enfant, le futur empereur montrait déjà des instincts belliqueux. Bien
plaire aux Flamands et aux Bourguignons par la familiarité, aux Italiens par l'esprit et la discrétion, aux Espagnols par une noble sévérité. »
(1) Les actions héroïques et plaisantes de l'Empereur Charles V. Approuvé par la censure en 1674. Bruxelles. L. De Wienne, imprimeur (sans nom d'auteur).
souvent on dut lui ôter des mains une épée nue et on le surprit lardant de grands coups de pointes les figures armées qui paroissoient dans les tapisseries. » Il s'amusait aussi à irriter les lions en cage au « Princen hof ou Cour du prince » palais où il habitait. Le jeune Charles aimait à former des escadrons de ses pages et de ses favoris, dont il se déclarait le chef ; toujours il menait les siens à la victoire. Puis il se plaisait à se faire porter en triomphe. Déjà alors, il connaissait la façon de prendre les hommes ; il calma la révolte d'un enfant qui se plaignait d'être toujours le général des Turcs et voulait à son tour être le chef des chrétiens, en lui donnant le chapeau, le cordon et les plumes qu'il portait ; ce qui lui permit de le battre encore pendant longtemps malgré ces vaines parures.
Sa jeunesse fut orageuse et il rechercha tous les plaisirs de son âge. Nous le voyons figurer dans les joutes, dans les tirs et, selon l'usage, dans les fêtes populaires des serments. Très porté aux plaisirs sensuels, il eut de nombreuses maîtresses et quantité de bâtards. De nombreuses familles gantoises, les van Melle, les van Loo, les Deynoot, etc., appartenant toutes aux anciennes corporations des bouchers ou des marchands de poissons,s'enorgueillissent encore de cette origine impériale irrégulière. On les appelle « Keysers kin-
deren » ou les enfants de V Empereur. Mais jamais, dans sa poursuite du plaisir, il n'imita l'exemple de François Ier qui trop souvent sacrifia à ses maîtresses son temps et ses affaires.
C/était le soir, mystérieusement, qu'il se livrait à la galanterie. On conservait jadis, à l'arsenal de Bruxelles, la cotte de mailles, la lanterne sourde et les deux poignards dont il se servait, disaient les catalogues, quand il allait la nuit en bonne fortune (1). Comme nous l'avons vu plus haut, il n'était pas très délicat dans le choix de ses maîtresses ; toutes les femmes étaient à sa convenance, quelle que fût leur condition (2). « Car il y avait en lui plus de luxure que d'amour », disent les chroniqueurs. Brantôme nous assure que « lorsqu'il couchoit avec une belle dame, car il aimoit l'amour et trop pour ses gouttes, il n'en eust jamais party qu'il n'en eust jouy trois fois. »
Sa gourmandise et ses excès de boisson, plus que ses travaux et les fatigues de la guerre ruinèrent bientôt ses forces et hâtèrent sa fin. « Ce grand homme qui savait maîtriser ses passions, ne savait pas contenir ses appétits ; il était maître de son âme... il ne l'était pas de son estomac (3). »
(1) Alexandre Henné, op. cit., t. X, p. 315.
(2) Relation de Badoaro, I, c.
(3) Mignet, Charles-Quint, son abdication, son séjour et sa mort au monastère de Yusle, cité par A. Henné, X, p. 316.
« Pour ce qui est de la table, dit l'ambassadeur vénitien Badoaro, l'empereur a toujours fait des excès. » Toutes les correspondances s'accordent à constater cette gloutonnerie qui lui valut les reproches de son confesseur et attristait ses plus fidèles serviteurs. Malgré les avis incessants de ses médecins, il se gavait des aliments les plus nuisibles à sa santé. Jusque dans sa retraite au couvent de Saint-Yuste, malgré les cruels avertissements de la nature, il resta toujours rebelle à tout espèce de régime (1).
Badoaro, dans sa Relation, nous apprend au juste ce qu'il mangeait : « Le matin, il prenait à son réveil, une boîte de chapons pétris, une écuelle de lait sucré et des épices. Il allait ensuite se reposer. A midi on lui servait plusieurs espèces de viandes, et, après avoir goûté dans l'après-dinée, il mangeoit encore à son souper de beaucoup de choses. » Il avait le palais tellement usé, ajoute cette Relation, que, se plaignant un jour à Monfalconetto, son majordome, de ne trouver sur sa table que des choses insipides, celui-ci lui répondit :
— « Je ne pourrais complaire à sa Majesté, qu'en faisant des pâtés d'horloges. »
(1) Alexandre Henné, op. cit., t. X, p. 316.
LE PÉCHÉ SOUS LE REGNE DE Cil ARLES-QUINT 311
Allusion à la passion de l'empereur pour l'horlogerie.
Roger Ascham, secrétaire de l'ambassadeur d'Angleterre, qui le vit manger au banquet de la diète d'Augsbourg en 1550, s'émerveille de le voir engloutir de larges tranches de bœuf bouilli, de mouton rôti, du lièvre cuit au four, du chapon et cent autres choses. « « Cinq fois je le vis vider sa coupe, ne buvant jamais moins d'un litre de vin du Rhin, chaque fois. » Il aimait beaucoup les fruits, surtout les melons, reconnus comme très indigestes.
Orgueilleux vis-à-vis des grands (1), il aimait, comme le fera plus tard Henri IV, à voyager incognito, et à s'asseoir sans façon à la table d'un artisan, lorsque le fumet de quelque bonne cuisine excitait sa gourmandise. Un savetier, chez qui il s'était attablé familièrement, séduit par l'odeur d'une oie grasse, reçoit l'autorisation de mettre sur son enseigne « A la botte couronnée ». Dans ses voyages, il riait volontiers des réparties
(1) On sait que François Ier, ayant reçu un jour une lettre de l'empereur, commençant selon la coutume par : Charles, par la grâce de Dieu, Empereur des Romains, Roi d'Espagne, de Caslille, de Léon, d'Aragon, de Navarre, de Jérusalem, de Naples, etc., le roi de France voulut lui faire la leçon en signant simplement sa réponse : François, seigneur de Chantilly.
parfois grossières qu'il s'attirait. Incommodé par les cris d'un porc, qu'un paysan, suivant le même chemin que lui, conduisait au marché, il lui dit :
— « Camarade, ne connaissez-vous pas la manière de faire taire un porc ?
— « Non, dit le paysan.
— « Et bien, dit l'empereur, tirez-lui la queue, il se taira.
— « Ah ! merci, bourgeois, fit l'autre. On voit bien que vous avez nourri de nombreux cochons ! »
A Berchem, en Brabant, une auberge porte encore aujourd'hui le nom de « Karel, houd den lantern » (Charles, tiens la lanterne). Cette enseigne rappelle qu'en 1540, Charles-Quint, suivi de Messieurs de Beveren et de Condé, dut aller d'urgence rejoindre son frère Ferdinand à Bruxelles. Surpris par l'obscurité, il fit lever un paysan pour éclairer son chemin. Celui-ci, ayant bu plus que de raison, amusa l'empereur par ses propos et son humeur grotesque.
A un certain moment l'ivrogne demanda le nom de celui qu'il éclairait.
— « On m'appelle Karl, dit celui-ci.
— « Et bien, Karl, tiens la lanterne, je dois pisser ! »
L'auteur anonyme des Actions héroïques et plaisantes ajoute, qu' « étant en besogne, il lui