DE CHARLES-QUINT
échappa certain bruit. Et le Prince de lui dire en. riant :
Fig. 75. — Les mendiants et les vagabonds, voleurs d'enfants. Estampe de Lucas de Leyden, dite Eulenspieghel.
— « Eh ! tu pètes, mon ami !
— « Oui-da, répartit le paysan, il n'est si bon roussin qui ne pète en pissant, et c'est mon ordi-
naire de péter en pissant. » A cette réponse naïve, l'Empereur rit aux éclats et raconta dès le soir cette plaisanterie à son frère et à sa sœur, qui ne s'en amusèrent pas moins.
Charles-Quint connaissait ses péchés et ceux de sa famille.
Logeant un jour, dans un château, où on l'avait reçut avec apparat, il lut au matin, à la grande confusion de ses hôtes, l'inscription suivante, sculptée sur le fronton de la cheminée :
Qui peut dire que dans sa race Il n'y eust larron ni putain Il peut effacer ce quatrain Et mectre un aultre à sa place.
Sans se fâcher, l'empereur haussa les épaules en disant : « // n'y a pas de Rivière sans guet ni de famille sans tache. »
Comédien consommé, il avait l'esprit trop élevé pour être, comme le feraient croire ses discours officiels et les relations de certains moines fanatiques, un observateur dévot des pratiques religieuses (1). Il joua la piété, comme il joua souvent
(1) Voir la Relation de fray Martin de Angulo, prieur de Yuste, reproduite par Sandoval, et celle exhumée par M. Gachard (Bull, de l'Académie royale de Belgique, XII, IIe partie, 250).
la douceur, la sincérité ou la clémence. Brisant les résistances du clergé dans ses états, il refusa toujours d'abaisser sa couronne devant la tiare. Ne menaça-t-il pas Paul III de lancer ses Allemands à l'assaut du Saint-Siège, en envoyant le duc d'Albe rétablir les Colonna, et en lui promettant les horreurs d'un second sac de la ville éternelle.
On sait, par les chroniqueurs du temps, combien la prise de Rome fut accompagnée de crimes de toutes sortes : « Et alors, dit Brantôme, les Espagnols et les lansquenets, bien aise se mirent à desrober, tuer et violer femmes, sans tenir aucun respect ni à l'aage, ni à dignité, ni à hommes ni à femmes, ni sans espargner les sainctes reliques des temples, ni les vierges, ni les moniales (religieuses) : jusques là que leur cruauté ne s'estendit pas seulement sur les marbres et antiques statues. Les lansquenets imbus de la religion nouvelle, et les Espagnols, encore aussi bien que les autres, s'habilloient en cardinaux et esvesques en leurs habits pontificaux, et se pourmenoient ainsi parmy la ville. Au lieu d'estafiers, faisoient marcher, à costé ou au devant, en habits de laquais, ces pauvres ecclésiastiques, les assommaient de coups... tout en faisant procession et disant des létanies... (2) »
(2) Brantôme, La vie des grands capitaines étrangers, t. I, p. 316 et suiv.
Ce ne fut pas tout : « Hz ne se contentaient pas d'avoir pris, pillé et saccagé jusqu'à la terre ; il falut que les cardinaux, évesques, ambassadeurs (même ceux de leur nation) donnassent encore de l'argent pour la paie des soldats. »
Et quand les plus hauts personnages les menaçaient de les dénoncer à l'empereur : « c'est alors qu'ils faisoient pis, se moquaient d'eux en disant : Da mi dineros, y non consejos ! (Donnez-moi •de l'argent et non pas des conseils). »
« Quant aux dames, il ne faut demander comment elles furent traiçtées. Des courtizanes des plus belles de la ville, ils n'en voulaient point et fes laissoient « para los laguayos et rapazos » (pour les lacquais et les goujats), qui s'en donnaient du bon temps ; mais ilz s'attachoient aux marquises, comtesses, baronnesses et grandes dames, leur fait sant exercer Testât de courtizanes publicques, et faisant plaisir à leurs compagnons, leur faisancroire que c'estoit ce qu'elles vouloient, et qu'elles estoieht trop chaudes, et qu'il falloit les rafraischir... même les filles (vierges) et religieuses qu'ils n'espargnaient non plus que les autres, et firent un bordeau très friand de leur couvent, car on dit misse de nonain ; d'autres, que c'est la perdrix dos femmes... »
Bref, si l'avarice fut commune à ces messieurs, la paillardise ne le leur fut pas moins. On violait les
LE PÉCHÉ SOUS LE REGNE DE Cil AR LES-QUJIST 317
femmes en présence de leurs maris... Longtemps après on appeloit ces grandes dames, les religieuses, ou les reliques du sac de Rome... Ce fut bonheur pour les soldats, et malheur pour les pauvrettes. « Encore aucunes regrettèrent leur partance de Rome, tant elles y estoient habituées ; et qui pis est, force religieuses, filles et femmes, en suivirent aucuns à Naples... tant elles se plaisoient à ce doux plaisir... (1) »
Tout prouve que Charles-Quint usa de la religion comme d'un masque. Dans son entourage, les seigneurs qu'il affectionnait le plus ne se gênaient guère pour tourner en ridicule les pratiques de la religion romaine (2). Et quand plus tard, miné par les maladies, il prit sa retraite à Yuste, poussant l'austérité jusqu'à l'ascétisme, cette fin pieuse n'empêcha pas l'inquisition de faire le procès de sa mémoire et de poursuivre ses chefs spirituels. L'archevêque de Tolède, Barthélémy Caranza, son confesseur, qui l'administra, fut arrêté en 1559 comme hérétique, et Constantin Ponce, son prédicateur ordinaire, mourut en pri-
(1) Brantôme, Vies des grands capitaines étrangers {Œuvres complètes, t. I, p. 316 et suiv.).
(2) Parmi ces gentilshommes il faut citer : Philippe et Maximilien de Bourgogne, les de Buren, les d'Aerschot, d'Epinoy, de Praet, de Bréderode, de Bugnicourt, d'Egmont, etc. {Alex. Henné, op. cit.).
son, tandis que son cadavre jugé par le tribunal de T Inquisition fut brûlé en place publique.
Comme on a pu le constater, tous les péchés furent largement pratiqués par cet empereur catholique. Dans ses vengeances froidement calculées, il fit verser des torrents de sang. Comme le dit A. Henné : « Sous son règne, l'Italie, ce berceau de la civilisation, tombe dans la barbarie et il lui faut trois siècles pour se relever ; l'Espagne épuisée prévoit sa prochaine décadence ; l'Allemagne porte en elle les germes de l'affreuse guerre de trente ans. Quant aux Pays-Bas,dont il connut la prospérité à son apogée, il en commença la ruine. Des mesures commerciales prohibitives, des taxes écrasantes, la piraterie, d'effroyables dévastations arrêtèrent l'essor que prenait ce pays si riche, qu'il exploita de la façon la plus indigne. L'incessante pénurie du trésor livrait d'autre part la Flandre aux brigandages de sa soldatesque, annonçant à la nation les plus sombres destinées. »
Le peuple flamand qui avait accueilli avec tant de transports d'allégresse l'avènement de Charles- Quint, se détourna de lui, car toutes les classes de la société eurent de nombreuses raisons de désaffection et de mécontentement. Tout le monde se plaignait : La noblesse appauvrie par ses dépenses de luxe et de guerre, « le prince d'Orange
confessa à la reyne de Hongrie, qu'il devoit lor& 800.000 francs » (1) ; le clergé, dont les immunités forent tant de fois violées ; la bourgeoisie, dont il lacéra les privilèges ; les gens du peuple écrasé^ d'impôts, en proie à toutes les calamités, pouvaient-ils conserver de l'affection pour ce prince, qui dilapidait leur or, leur sang, leurs larmes, dans l'unique but d'étendre sa puissance et son autorité ?
Plein d'indulgence pour ses vices personnels, Charles-Quint essaya cependant de réagir contre les vices et les défauts de ses sujets.
Le luxe exagéré des princes de l'église le révoltait. Voyant un jour dans une réunion un chanoine portant un chapeau tout doré et chamarré, il le mit sur sa tête, en demandant à son entourage :
— « A qui ressemblé-je ? A un soldat ou à un chanoine ? (2) »
Puis s'adressant à l'évêque Gerclao, il lui dit :
(1) Voir M. Groen van Prinsterer, Mémoires des sonnes et causes des troubles du Pays d'Embas, rédigé par Granrille, I. c, t. XXXVIII. — «Aile de groote heeren staecken in schulden on aermoed, etc. » (Tous les grands seigneurs étaient forcés de faire des dettes et s'appauvrissaient, et, par là, étaient portés au changement et à la désaffection) . Cité par Alexandre Henné, (op. cit.).
(2) Les actions héroïques et plaisantes, etc., p. 61.
— «Monsieur l'évêque, réformez vos ecclésiastiques, particulièrement à l'égard des habits qu'ils portent. Si leurs prébendes sont trop grasses, envoyez-en le revenu à notre chambre des Comptes pour être mieux emploie. »
La leçon fut d'autant plus rude, que l'évêque, à qui Charles-Quint s'adressait ainsi était luimême revêtu d'ornements luxueux, et portait une croix d'or enrichie de diamants de grand prix. Anvat son départ, celui-ci dut entendre cette admonestation :
— « Ceux qui portent ainsi la croix du Christ, et veuillent (sic) aller de pair avec les empereurs, ne sont pas ceux qui ont soin de leurs brebis (1). »
D'autre part, ses nombreux édits, sur lesquels : « l'empereur vouloit que, pour la chose publique, on se reglast », quoiqu'incomplets, sont pourtant çà et là dignes d'éloges. Ils nous sont surtout précieux parce qu'ils constituent un tableau réaliste, très vivant, de la vie répréhensible des habitants de la Flandre à son époque.
Il affectait de donner l'exemple du respect à la loi. Brantôme nous rapporte que : « l'Empereur avoit de coustume de saluer souvent les gibets de vans les quels il passoit, monstrant ainsi qu'il honoroit grandement la justice, tenant en cela de
(1) Les actions héroïques et plaisantes, etc., p. 80.
son ayeule Ysabelle de Castille, qui s'éjouissait fort quand elle voyoit les gibets bien garnis de malfaicteurs. » C'est elle qui « disoyt que quatre choses luy plaisoient fort :
Un homme d'armes dans le camp, Un esvesque en habit pontifical, Une belle dame couchée au lict, Et un larron et un méchant au gibet.
(Hombre d'armas en campo, — Obispo en habito pontifical. — linda dame en la cama, — Y un ladron y veillaco en la horca).
Ses premiers édits de police datent.de 1531, niais antérieurement déjà, dès la fin du xve siècle et surtout au commencement du xvie, les magistrats plébéiens, choisis parmi les membres des métiers, avaient apporté de notables améliorations dans l'administration des lois urbaines. On avait perfectionné les règlements de la voirie et de la salubrité publique ; des mesures avoient été prises pour empêcher les incendies si terribles à cette époque, ainsi que la divagation des animaux, rendant leurs maîtres responsables des accidents qu'ils occasionnent.
Les magistrats étaient armés pour punir les perturbateurs de la tranquillité publique. Les délinquants condamnés pour tapage nocturne doivent porter sur leurs épaules une tonne dite
« heyecke » et demander pardon à Dieu et à la Justice ; ou bien, suspendus dans un panier, ils servent de risée à la populace, qui les couvre de boue (1). De fortes amendes apprenaient aux buveurs qu'il ne fallait pas rester au cabaret après avoir entendu la cloche de la retraite. La loi était impitoyable envers les fripons qui fréquentaient les maisons de jeu. Le livre des « crismes » cite ceux qui sont bannis après avoir été rasés et copieusement flagellés ( année 1520). D'autres « sont eschavotés sur une carette et battus de verghes parmy les quatre coings du marchié », pour avoir joué avec -des cartes biseautées, ou avec de « faulz dez. » (années 1513-1514, 1521-1522 et 1529- 1530).
Nous voyons sauvegarder la morale publique. En 1511-1512, Claudine Mallengien, native d'Amiens, est « eschavotée pour ce qu'elle alloit en habyt d'homme. » De nombreuses personnes sont « eschavotées et mises sur un tonneau devant l'Hôtel-de-ville », à cause de leur déshonnête vie. Quiconque mésuse de son mariage ou commet adultère, est pendu et la femme jetée dans un puits, s'il y a récidive. La loi d'Anvers, du 1er mars 1513, porte que la femme mariée qui
(1) Voir notre Genre satirique dans la sculpture, etc., pp. 212, 214 et 215 (fig. 130. 131 et 133).
abandonnera le toit conjugal pour cohabiter avec un homme sera flétrie par un morceau de drap rouge cousu au haut de sa robe par le bourreau. On châtie la séduction et l'excitation à la clé-
Fig. 76. — Les péchés des Chevaliers. Paysans parodiant un tournoi. Estampe conservée à l'Université d'Elangen. (Graveur inconnu, xvie siècle).
bauche ; « Barbe, femme de Jason Darue, est battue de verges sur la prison pour maquerelaige par elle commis de ses propres filles. » De plus on lui pend au cou « la pierre de justice attachée de chaînes de fer autour de son col », et, enveloppée de drapeaulx rouges », elle est ainsi conduite de
« plache en plache. » (Compte de J. Despars,. 1537-1538).
Alors qu'on ne l'interdit pas, on réprime tout au moins la prostitution, en soumettant les « filles de l'amoureuse vie » à de dures conditions et en leur assignant des quartiers distincts. A Ypres, une ordonnance du 5 juin 1555, décrète une amende contre tout célibataire surpris dans un lieu de prostitution, tandis qu'un homme marié était puni à la discrétion du juge. A Louvain, on n'était pas mrins sévère aux coureurs de mauvais lieux : « Lng bastard Jehan de Melery, lequel de nuyt s'estoit advanché d'aller bûcher à la fenestre d'une femme qui faisoit plaisir aux josnes gens, tellement que la dicte fenestre fut rompue » est, en 1512-1513, condamné à « ij livres xv sols d'amende. » Les bannissements et les amendes pleuvent sur les « filles folles de leur corps », d'autant plus que le « mal de Naples » avait fait son apparition dès 1495, et que l'on craignait son infection.
Des mesures sévères sont prises contre les trompeurs qui se servent de fausses mesures. Gare aux boulangers dont le pain n'a pas le poids, ou bien la grandeur voulue ; malheur aux épiciers qui falsifient leur marchandise, à l'orfèvre qui vend de faux bijoux! Le 24 mai 1549, un orfèvre de Bruxelles et son fils sont attachés
par l'oreille au pilori, et durent y demeurer jusqu'à ce qu'ils s'en fussent arrachés d'eux-mêmes, naturellement moins l'oreille.
Le frelateur de vins, le marchand qui expose des denrées avariées, les charlatans, qui débitent de « faux unguenents et drogues » ou font des dupes de n'importe quelle manière, sont bannis, rasés et battus de verges. Nicolas Roffet est eschavoté et ses longs cheveux et sa barbe sont rasés ; on lui prend autour du corps ses fausses lettres apostoliques qui le reconnaissent comme ermite « et soubz umbre de dévotion lui ont acquit plusieurs aulmones, lesquelles incontinent il despendoit au bourdeau » .! Compte de Despars, 1513-1515).
On châtiait la médisance chez « les femmes noyseuses », et l'immoralité dans les chansons. Damien Vincent est « eschavoté et fustigié de verghes » publiquement pour avoir chanté chansons scandaleuses. L'oubli des commandements de l'église est sévèrement puni. Georges Piers, Jean Deyle et nombre d'autres taverniers sont cruellement flagellés pour avoir « vendu servoise ung jour de feste », ou « pendant la grant messe ». Jehan Andrieus est « lyé à une estache et battu de verges pour avoir ouvré un dimanche » ; Thomas Spiercart doit aller à la procession en chemise « estant en son linge avec une torse en sa main » et payer une amende de xx livres. Ceux
qui mangent de la viande le vendredi ou le samedi ; ceux qui en vendent le dimanche et aux bonnes fêtes ; ceux qui prennent le nom de Dieu en vain, ceux qui profèrent de « deshonnêtes paroles », étaient exposés enchaînés sur une estaque, ou emprisonnés pendant de longs jours. ■ Pour faciliter les exécutions et épargner des frais du bourreau, les délinquants, vagabonds, (blytres), mendiants sont forcés de se battre mutuellement de verges. Une bande de « blytres et blytresses » ayant refusé de « battre ung l'autre », le « hault officier de Gand » est appelé pour fustiger cruellement « l'un des dits blytres jusque qu'il se accorderoit de battre les aultres » et « veu l'obstination des dits blytres, lesquels aimaient mieux mourir que de battre l'ung l'autre, ledit hault officier fist lui mesme les dictes exécutions (an. 1512) ». Une longue liste de mendiants punis « allant pour Dieu », prouve combien le paupérisme avait envahi le « pays plat » malgré les rigueurs des lois qui considéraient le vagabondage comme un indice suffisant pour autoriser la torture.
Vainement on bannissait les « cockins », ou « Snaphans », etc., on les punissait de peines arbitraires, les mendiants pullulaient plus que jamais, refusant tout travail. Les couvents et établissements charitables richement dotés, les hôpitaux
et les hospices fastueux, au lieu de secourir les malheureux réservaient leurs richesses pour leurs moines et religieuses qui vivaient dans le luxe et la mollesse, avec l'argent donné dans un but charitable.
Fig. 77. — La folie de l'avarice. D'après une gravure de la Nef des Fous de Sébastien Brand (xvie siècle).
« Partout apparaissaient la misère et son funèbre cortège, engendrant de hideuses maladies qui frappaient les riches après avoir décimé les pauvres : poussant les hommes au vol, les jeunes femmes à la prostitution, les vieilles au métier infâme d'entremetteuses, voire même d'empoi-
sonneuses (ou d'avorteuses) ; laissant l'enfance croupir dans le vice ; menaçant la société des plus effroyables révolutions. (1) »
La loi était particulièrement sévère lorsqu'il s'agissait des bandes malfaisantes d'égyptiens ou de bohémiens, qui devenaient de plus en plus nombreuses. Partout bannies pour leurs niéfaits, elles reparaissaient aussitôt en d'autres lieux. Les comptes des villes mentionnent de nombreux salaires donnés aux trompettes publiant leur « délogiement ». Un placard, du 22 septembre 1506, prescrit de raser la tête de ces vagabonds et de les flageller publiquement, avant leur expulsion. Ces mandements furent renouvelés en 1524, 1534, 1536 et 1538. Mais ces mesures furent impuissantes ; bravant les supplices de toute espèce, ces bandes redoutées restèrent dans le pays, se recrutant de vagabonds indigènes, et se livrant aux pires brigandages (2).
Les édits de 1531 défendaient vainement la mendicité « pour ce que présentement les pauvres
(1) Alexandre Henné, op. cit., t. V, p. 197.
(2) En 1525, deux prétendus Egyptiens furent pendus à Courtrai. « Barbe et Margriete Janssens, estant accoutrez en Egyptiennes », furent fustigés et bannies du pays d'Alost. Nombre d'autres sont mis à la torture, battus de verges et bannis (Compte de J. de Montmorency, n° 13571, an 1553.
affluent en nos pays de par deçà» ; on punit ceux qui demandent l'aumône, car beaucoup d'individus, ainsi que leurs femmes et enfants négligent d'apprendre un métier lucratif et préfèrent s'adonner à o méchante et mauvaise vie/ en allant pour Dieu ».
Les moines, les prisonniers et les lépreux étaient seuls autorisés à mendier. Ces derniers ayant leur costume spécial. « Ayant les dits ladres, en la manière accoutumée, leurs chapeaux, gants, manteaux et enseignes ». La misère était si grande que les pauvres usurpaient le costume des lépreux pour mendier impunément. Il fallut une nouvelle ordonnance, en 1547, pour en défendre le port illicite.
Un autre édit défendit de donner de l'argent « aux ivrognes, oiseux, billeteurs, gazetteurs et autre semblables gens ».
Pendant que le paupérisme croissait, le luxe des vêtements, de la table, des fêtes, était poussé à l'extrême dans toutes les classes de la société» C'est vainement que Charles-Quint essaye d'opposer une barrière à ces excès. Le gouvernement étalait lui-même une telle somptuosité, qu'elle stimulait les nobles et les patriciens à imiter ses prodigalités.
L'aristocratie féodale, à son déclin, avait terni ses qualités en adoptant le servilisme des cours.
Le luxe avait engendré la mollesse et la soif des plaisirs. Plus d'un chevalier de la Toison d'or s'entend réprimander, en plein chapitre, pour son ivrognerie et ses mauvaises mœurs. Les fortunes les plus considérables sont dissipées. De Decker (1) dit que « la noblesse (des Pays-Bas) s'est depuis longtemps déréglée et mise en arroi par usures et despens superflus ; despensant quasi plus du double qu'elle n'aVoit vaillant, en bâtimens^ meubles, festins, danses, mascarades, jeux de dez et cartes, habits,livrées, suites de valets et généralement en toutes sortes de délices, luxe et superfluités. »
Dans les Pays-Bas, nous l'avons vu précédemment, le luxe de table et les péchés de gourmandise avaient toujours été de règle. Pour la bourgeoisie et le peuple, tout devenait prétexte à libations et à festins. On célébrait le lundi perdu, le carnaval (2), les tirs des serments où l'on fêtait par des banquets et des orgies celui qui abattait le « papegay (3) ». Les métiers et les confréries, les sociétés de rhétorique avaient aussi leurs fêtes
(1) Cité par de Gerlache, Histoire du royaume des Pays- Bas, p. 71.
(2) Nous avons parlé longuement des fêtes du carnaval en Flandre, dans nos volumes : le Genre satirique dans la peinture et la sculpture flamande, déjà cités.
(3) Le perroquet ou l'oiseau principal du tir à la perche.
dont la sobriété était bannie, sans compter les kermesses ou ducasses que célébraient successivement les diverses paroisses de chaque ville et de chaque village.
Fig. 78. — - Le péché et le monde diabolique au xvie siècle. Fragment d'une estampe de Pierre Breughel le vieux, représentant : Un sorcier à l'œuvre.
Les jeux des couronnes « croenspel » étaient si fréquents qu'il y en avait dans toutes les rues. Le pèlerinage d'Hauthem et « l'auwet » existaient encore à Gand en 1539, avec tous les excès que nous avons signalés plus haut. Il y avait la fête aux ânes à Malines et à Douai, décrite par Azevedo ; celle de la principauté de Plaisance à Valenciennés;
la fête du prévôt des Etourdis à Bouchain ; la procession dansante et la procession immobile à Echternach et à Prum ; celle de Notre-Dame de Wavre, qui donnait lieu à de si terribles batailles entre ceux de Namur et ceux de Liège, et enfin le « cavité » de Bouvigne, toutes fêtes religieuses qui attiraient une affluence innombrable de fidèles, accompagnée de mendiants, de filous et de vagabonds de toutes sortes, s'enivrant et se livrant aux péc'iés et aux pires excès.
Beaucoup de ces processions existent encore, notamment celle de Hal, celle des Pénitents et des rhétoriciens à Furnes, ainsi que le combat de la Tarasque ou du « Lumeçon » de Mons. D'autres cortèges religieux actuels, connus sous le nom de « Marches », comportent des déploiements de forces armées comiques exhibant à côté de défroques militaires presque modernes, les anciens fourniments des soldats de Napoléon ou de Louis- Philippe, qui sont encore l'occasion de maint péché.
Dans les tournois, la noblesse belge avait conservé son caractère chevaleresque ; seulement son contact avec l'Espagnol, habitué aux scènes sanglantes, avait exercé une influence regrettable. L'on croyait manquer de courage lorsque le sang ne rougissait pas abondamment le champ clos.
La tuerie qui marqua l'entrée de Charles-Quint à Valladolid restera comme un exemple de la
cruauté des tournois du temps. D'après la « Chronyck van Brabant » (Chronique du Brabant),lors de la réception du jeune souverain en cette ville, en 1517^ on résolut de donner un combat composé de soixante hommes d'armes, tous Flamands ou Wallons, séparés en deux groupes de trente contre trente. Le roi qui « volloit bien que on monstrât en Espaigne la hardiesse des gentilshommes de ses pays » permit le combat au fer non émoussé. Les combattants de leur côté, désireux de faire parade de leur valeur devant des étrangers, dont ils n'avaient pu mériter les sympathies, apportèrent dans cette lutte une telle fureur que bientôt la lice fut couverte de chevaux tués et de cavaliers blessés ; l'acharnement fut si grand, qu'on vit les blessés se relever pour combattre encore. Le sang coulait à flots : « les gens qui les regardaient crioient Jésus ! Jésus ! Le roi déffendoit de frapper ; les dames crioient et pleuroient. Quelque cry qu'il y eust, les capitaines rendoient couraige à leurs gens et recommenchioient de plus beau. » Il fallut envoyer des gardes en grand nombre pour séparer les combattants et arrêter cette boucherie. Charles jura, dit-on, que de sa vie il ne souffrirait plus pareil tournoi (1).
(1) Philippe de Croy et Jacques de Luxembourg, Charles de Lannoy et • Adrien de Croy, commandaient chacun
Lors du voyage du fils 3e Charles- Quint dans les Pays-Bas (1547), voyage décrit par Jean Christobal Calvete d'Estrella, il y eut cependant dans les principales villes de la Flandre des tournois et des combats tout aussi sanglants. A Binche, parmi les réjouissances organisées par Marie de Hongrie, figura la prise d'assaut d'une citadelle symbolique, où étaient enfermées des dames. On y tira des deux côtés des coups de couleuvrines et des fusées qui brûlèrent cruellement maints combattants. Les assiégés jetaient avec violence à la tête des assaillants tout ce qui leur tombait sous la main, occasionnant ainsi la mort et des blessures graves. Ce ne fut qu'en envoyant sur la brèche des troupes fraîches qu'on réussit enfin à délivrer les dames cachées dans les casemates.
Le comique lui-même était cruel. Le même auteur nous rappelle que, dans le cortège organisé à Bruxelles lors de la joyeuse entrée de l'Infant, le plus applaudi des chars renfermait une musique bien singulière. C'était un orgjue ayant une vingtaine de tuyaux, dans chacun desquels on avait renfermé un matou vivant. Les queues qui sor-
quinze hommes vêtus de leurs couleurs (Voir Alexandre Henné, t. V, p. 230-231 et notre Genre satirique, etc., déjà cité).
taient par la partie inférieure étaient reliées aux touches de l'orgue et se trouvaient violemment tirées quand on touchait la note correspondante, produisant ainsi chaque fois un miaulement lamentable.
C'était un jeune homme déguisé en ours qui jouait de cet instrument cruel. Le chroniqueur, ajoute que les chats étaient rangés de façon à produire la succession de la gamme chromatique. Aux sons de cette musique infernale, dansaient des singes, des loups, des cerfs et d'autres animaux déguisés, dont on obtenait les bonds et les trémoussements les plus drôles en les maintenant sur une plaque de fer bien chauffée (1).
Les troubles de Gand et le supplice cruel du Grand Doyen Liévin Pyn, accusé par la populace d'avoir falsifié la paix dé Cadzand et d'avoir violé le « secret » où l'on conservait les privilèges de la cité, appartiennent à l'histoire. On connaît, par les chroniques du temps, tous les détails des tortures atroces qu'il dut subir et dont il sortait : « si tiré et si allongé que il ne se eusfSeu soustenir sur aucun de ses membres.» On dut le placer sur un fauteuil en osier, pour le reporter dans son cachot. Le lendemain, ayant rétracté ses aveux arrachés par
(1) Voir notre Genre satirique dans la peinture flamande, 2e éd., p. 259.
la douleur, il fut pour une troisième fois remis à la question, et un orfèvre, Willeken de Mey, « commit sur lui tel outrage et inhumanité, que par honnesteté on n'en peut parler. »
On admira son courage et sa constance, mais ceux-ci ne purent désarmer ses ennemis, qui attribuèrent sa fermeté à un sortilège. Il fut complètement rasé. « On requit qu'on mit les cordes es vieilles plaies de la première torture » et, le maître des hautes œuvres ayant déclaré que « la chair de ces plaies estoit morte », on lui enjoignit de plus tirer sur les orteils, ce « qu'il fist tellement que l'une des cordes se rompist ».
En présence des passions déchaînées et de la lâche pusillanimité des échevins de la keure, Liévin Pyn fut naturellement condamné à mort, malgré tout ce que put faire pour lui Marie de Hongrie. « Après un repas, auquel assistèrent multitude de gens de bien qui le vindrent consoler, il se confessa et but le vin des condamnés. » Ce fut « assis sur une chaière » qu'il dut être porté sur l'échafaud, dressé en face du Graven Steen ou château des Comtes. Pendant le trajet il « viest et recongnut plusieurs de ses amis, dont il prist congié de cœur d'homme : de sorte que plusieurs feurent constraints de plourer de pitiez, mais luy-mesme les resconfortoit. » Lorsque sa tête fut tombée, ses enfants et ses amis purent inhumer son cadavre.
L'histoire nous apprend également de quelle façon cette mort et la lacération du « calfsvel » qui suivit (1) furent cruellement vengées par Charles-Quint, qui, pendant des années, rumina
Fig. 79. — Les péchés des chevaliers. Fragment d'une estampe de Pierre Breughel le vieux (xvie siècle).
sa froide vengeance. On connaît les cruautés et les humiliations dont il abreuva les citoyens de la fière cité gantoise, qui, confiants en leur souverain, lui avaient bénévolement ouvert leurs portes (2)..
(1) La charte de Charles-Quint était appelée calfsvel ou « peau de veau ».
(2) Les révoltés gantois durent faire amende honorable.
Combien ses partisans, les riches bourgeois de Gand, durent-ils regretter leur confiance, lorsqu'ils se virent pressurés à outrance par les impôts, ruinés par les confiscations, pillés et volés par une soldatesque brutale qui les chassa même de leurs demeures ancestrales, pour ériger à leur place une menaçante citadelle. Ils avaient craint pour leur vie et la hache du bourreau décima leurs rangs. Ils avaient redouté le gouvernement des masses et ils étaient tombés sous le despotisme d'un tyran arbitraire et sanguinaire ! Ce ne fut que lorsque l'abaissement de sa ville natale fut complet, que Charles-Quint se retira, poursuivi par les regards haineux de ses victimes. Sa vengeance était satisfaite, mais elle dut lui laisser un goût de cendres, car ses rigueurs impitoyables, ses cruautés persistantes avaient indigné même les autres provinces de son empire et, dès ce jour, voyant sa popularité perdue, il songea à abdiquer. Il ne voulut pas cependant quitter les Pays- Bas, sans donner une impulsion nouvelle à son œuvre de réorganisation et de perfectionnement de la justice, commencée en 1531. Il en était temps, car plus que jamais le péché et le vice régnaient dans toutes les classes de la société. Il essaya sur-
en chemise et la corde au cou, ce qui leur valut le surnom, qui les indigne encore aujourd'hui, de « strop dragers ».
tout de combattre les abus, la licence des armées et les scandaleuses dilapidations des gouvernements. Les paysans ruinés par les guerres, les pestes et les famines, tombaient de plus en plus dans le vagabondage et le brigandage. Le pays était couvert comme d'une vermine par des bandes de mendiants qui, plus que jamais, commettaient tous les excès et désolaient non seulement les campagnes, mais pénétraient jusque dans les villes. Il fut ordonné, de les traquer partout; en cas de résistance, on pouvait les exterminer sans quartier. Et cet édit cruel fut rigoureusement exécuté, comme le prouve le nombre effrayant d'exécutions relatées dans les comptes. du temps.
Des édits protégèrent les mineurs, les préservant des péchés de séduction et de spoliation ; ils empêchèrent les mariages prématurés et clandestins, tolérés par l'Eglise ; la légitimation « des bastards engendrés par gens de religion, ou laïques constant leur mariage ». Ils défendirent les corvées injustifiées et autres charges dont on avait abusé au Moyen âge...
Et cependant, malgré les progrès apportés à l'administration de la justice, malgré la violence des remèdes employés, les mœurs barbares et corrompues subsistaient encore dans toute leur rudesse.
En compulsant les comptes des justiciers du xvie siècle, on est effrayé de l'énormité des crimes et des péchés qui se commettaient, ainsi que de l'atrocité des supplices. A chaque page ce sont des actes d'une brutalité incroyable : homicides, viols, infanticides, incendies, brigandages à main armée, sans compter les crimes contre nature, les monstruosités telles que la pédérastie, la sodomie, la bestialité, qui semblaient enracinées dans les mœurs de l'époque (1).
Malheureusement cette nouvelle législation n'était pas seulement cruelle, elle était souvent injuste. Sur la déposition d'un seul témoin, les inculpés étaient soumis à d'effroyables tourments. Des faits montrent l'ignorance ou la cupidité de la plupart des juges, trop souvent concussionnaires, surtout dans les campagnes. Que de drames lamentables ! « Ung nommé Jehan Symon, de la seigneurie de Brogne (près Bruxelles), est accusé d'avoir, après boire, torturé et jehenné ung prisonnier sans loy ne jugement, si bien que v jours après,le dict prisonnier termina sa vie par mort (2).»
(1) Les comptes des officiers de justice présentent un nombre infini de procès de pédérastes et de sodomites qu'on brûlait à cette époque. Ces faits sont trop répugnants pour être reproduits (Ces crimes étaient, d'ailleurs, encore plus fréquents en d'autres pays).
(2) Compte de J. de Bergues, an 1537-1538,n° 15213, f. ixx.
Que de malheureux périssaient aussi sous les plus absurdes accusations I Les bûchers étaient dressés en permanence pour punir les accusés de sorcellerie et de maléfices. Car toujours les malheureux, cédant aux questions ordinaires et extraordinaires, finissaient par avouer les crimes imaginaires les plus odieux et les plus extravagants. Presque toutes les soi-disant sorcières reconnaissaient, comme Anthonyne de Tenremonde (1), « avoir eu commerce avec le dyable d'enfer ».
Chose curieuse, le plus grand criminel, une fois qu'il a avoué ses crimes, a droit, dès lors, à tous les égards. Lorsqu'il se rend au supplice, il reçoit un pot de vin pour se réconforter, et peut espérer qu'une jeune fille vienne le sauver en l'épousant sur l'échafaud. Les magistrats qui présidaient à l'exécution ne s'oubliaient pas. C'est toujours aux frais de la justice qu'ils terminaient leur journée judiciaire par « un honourable banquet », où le péché de gourmandise n'était pas oublié.
Que d'autres bizarreries dans cette législation encore primitive. On mettait les bigames au pilori, l'homme entre deux quenouilles., la femme entre deux bonnets (ou chapeaux masculins)..
(1) Compte de Renier Sallaert, an 1535-1536, n° 13921,. f. xiu et xiiij.
puis on les bannissait après les avoir fustigés publiquement jusqu'au sang. Les adultères enduraient un châtiment analogue, lorsqu'on ne parvenait pas à corrompre le magistrat. Celui-ci avait aussi à juger les nombreux procès intentés à des animaux, procès monstrueux ou ridicules, dont on retrouve tant de traces, non seulement dans les «ampagnes mais même dans les villes importantes (1).
Les méfaits des animaux étaient considérés comme de véritables péchés, car nous voyons le clergé excommunier toutes sortes de bêtes coupables et même des insectes (2). En 1545, le 25 décembre, un porc est brûlé publiquement à Bruxelles, sur la Grand'place. D'autres « pourcheaux ou truyes, sont miz à mort et la teste exposée sur une roue » à Namur, à Flavion, Gembloux, Campenhout et en divers autres lieux. Tous avaient gravement « meurtri ou mengié ung josne enffant ».
Charles-Quint réserva aux blasphémateurs une gradation dans les châtiments : l'amende pour une
(1) Compte de Ph. d'Orley, an 1544, n° 12814, f. xu.
(2) Ce sujet a été souvent traité en divers pays. Voir pour les Pays-Bas, dans la Belgique Judiciaire, t. XVII, n° 27, une remarquable analyse de la consultation de Barthélémy de Chasseneux, De Ecccommunicatione animalium insectofum.
première faute, le pilori et la langue percée pour la seconde, la fustigation et le bannissement perpétuel pour une troisième. D'un autre côté, il
Fie. 80. — Le péché de luxure puni. Miséricorde de stalle de l'église de Saint-Materne à "Walcourt (xvie siècle, époque de Charles-Quint).
rogne les immunités ecclésiastiques et enlève au clergé la juridiction spirituelle et les censures dont il abusait. Les prêtres durent savoir parler la langue du pays et il leur imposa l'obligation de résider en leur cure, où ils se faisaient ordinairement remplacer jusqu'ici par un desservant.
Le droit d'asile dans les églises est violé dès que l'autorité souveraine est en cause.
La lutte contre le péché de luxure fut fermement poursuivie. Dans un espace de soixante ans, c'est-àdire de 1528 à 1588, onze ordonnances différentes ayant trait à la prostitution furent édictées par la seule ville de Gand.
Nous en trouvons de très bizarres. Ainsi une ordonnance, portant la date de 1541, enjoint de diriger en cortège les filles légères qui s'étaient établies dans la ville, au quartier spécial qui leur avait été assigné. Le texte de 1559 est plus explicite : « Que ceux qui auront été trouvés tenant des tavernes ou bordels clandestins, aussi bien l'hôte que l'hôtesse, ainsi que les femmes légères, seront conduits avec accompagnement de flûtes, de cornemuses ou de tambours, au quartier d'Outre-Escaut dit « Overschelde (1). » On se figure l'étrange spectacle. En tête les musiciens, destinés à attirer la foule, puis derrière eux un chariot ouvert où se trouvait le personnel féminin de la maison close, puis, les encadrant, le roi
(1) Jan van de Vivere, Chronycke van Ghent [Chronique de Gand), p. 385, et Memorie bock der Stad Gent, III, p. 115. « Dat de ghone die bevonden zullen zyn zulck vuyl ravot houdende, alzo wel de werden, werdinnen als lichte vrauwen, gheleedt zullen (worden) openbaerlyc, met musicke, pype ofte tromenele jnt voornomde gheweste over Schilde. »
des ribauds et ses gardes, qui protégeaient les délinquants contre les farces grossières et les projectiles mal odorants des spectateurs. Le but de cette singulière cérémonie devait être, comme l'exposition au pilori, d'inspirer de la honte aux coupables.
Il est vrai que la conduite des hommes et des femmes de mauvaise vie était intolérable. Ils s'attaquaient même aux religieux. Un chroniqueur contemporain, Jan van de Vivere, nous apprend qu'en 1531 « les libertins (putiers) ainsi que les filles folles de leur corps (lichte meyschens) se permettaient de molester la nuit les R. R. P. P. Augustins de Gand, pendant qu'ils chantaient matines et qu'ils brisaient leurs vitraux à l'aide de divers projectiles... »
Dans tout l'art du xvie siècle, le monde vicieux, sous toutes ses formes, s'étale et prend une importance de plus en plus grande. Les martyres des Saints et des Saintes, les représentations de Y Enfer et du Jugement dernier, les tentations d'anachorètes, sont encore les prétextes choisis pour nous montrer le Péché et la cruauté humaine, dans ses manifestations les plus affreuses. Le monde patibulaire grouille et semble revivre dans les sculptures décoratives des édifices civils et religieux. Les sujets les plus licencieux, les compositions les plus osées s'étalent surtout sur
3i6 PÉCHÉS PRIMITIFS
les ornementations et les miséricordes des stalles contemporaines, notamment sur celles de l'église de Walcourt (1).
Dans la peinture, c'est Breughel le Vieux et les nombreux peintres de son école qui s'ingénient à représenter les péchés les plus diaboliques. Ses inoubliables compositions fantastiques, ses séries dites des Vertus et des Vices, nous montrent, dans une mise en page moyenâgeuse pleine de sorcelleries et de drôleries, l'orgueil, cette vanité des grands et des faibles ; Y envie, obscure et lâche ; la colère qui tue ; la luxure et la gourmandise qui ravalent l'homme au niveau de la brute ; l'avarice, qui tarit la prospérité ; la paresse, cette mère du paupérisme et des autres vices ; et tout cela forme un.contraste saisissant avec les vertus cardinales : la prudence qui guide et apprend ; la force qui permet de vaincre le mal ; la tempérance qui enrichit et éclaire, et enfin la justice dont chacun a soif.
Depuis son enfance jusqu'à sa mort, tous les péchés de l'homme sont ainsi passés en revue. Dans son œuvre immense trop peu connue, nous voyons défiler les péchés juvéniles : Vâne à l'école et les jeux enfantins du musée de Vienne ; ceux de la jeunesse et de l'âge mûr : satires des cuisines
(1) Voir nos fig. 80 et 8.
LE PÉCHÉ SOUS LE REGNE DE CHARLES-QVINT TliT
des Gras et des Maigres, ou de la Mi-carême. En d'autres tableaux on voit se dérouler toutes les scènes répréhensibles, qui accompagnaient les pèlerinages, les processioJis et les kermesses, où
Fig. 81. - — Le péché de luxure puni. — Miséricorde de Stalle de l'église de Saint-Materne à YYalcourt (xvie siècle, époque de Charles-Quint.)
toujours la sobriété, la douceur et la chasteté recevaient de si terribles accrocs.
Dans son impressionnante composition : la Bataille des tire-lire et des coffres-forts, s'affirme la guerre brutale des classes, la soif de l'or.
h'égoïsme et l'insouciance, sont également pris
à partie. On les voit s'étaler dans le Pays de Cocagne, dans la Pie sur le gibet, et surtout dans cette composition typique de « Elk» (chacun), où les métiers, les commerçants et les avares flamands oublient, dans des querelles et des jalousies mesquines, l'armée étrangère que l'on voit s'avancer au loin et qui va bientôt les exploiter et les ruiner.
D'autre part la Parabole des aveugles, du musée de Naples, dont le Louvre possède une excellente réplique, nous montre l'ignorance et l'outrecuidance de ceux qui osent assumer la lourde charge de conduire et de diriger les autres sans y être préparés.
Plus impressionnante est la composition des Mauvais bergers, qui stigmatise les méchants de tous rangs qui abusent méchamment de leur force et de leur pouvoir pour exploiter les faibles sans défense.
Même dans ses compositions religieuses, notamment dans sa Marche au Calvaire de Vienne, Breughel nous fait assister à ces déploiements militaires qui accompagnaient les nombreuses exécutions judiciaires où Ton suppliciait les malheureux condamnés pour cause de religion ; le Massacre des Innocents, d'autre part, c'est l'occupation d'un village flamand par une armée espagnole, et celui qui préside à ce drame, froid et rigide sous son armure, porte une barbe blanche et ressemble
comme un frère au sinistre duc d'Albe, dont le portrait, peint par Coello, se trouve au mus<jje de Bruxelles !
D'autres épisodes de la vie du Christ, tels le Payement de la dîme ou la Fuite en Egypte, constituent également des satires cachées, dirigées contre un gouvernement étranger, toujours prêt à pressurer le peuple et à noyer dans des flots de sang les moindres velléités d'indépendance politique ou religieuse.
De nombreuses compositions d'une portée plus mordante furent malheureusement détruites, d'après les ordres du peintre lui-même. Son biographe, Cari van Mander, nous assure que, sentant sa mort prochaine, Breughel se fit apporter un nombre considérable de dessins qu'il fit brûler, « craignant que leur nature frondeuse ne valut à sa jeune femme quelque désagrément. »
L'importance de l'œuvre satirique et moralisatrice de cet artiste génial, trop peu connu, méritait d'être soulignée, car il doit être considéré comme le précurseur de nos plus mordants et de nos plus spirituels caricaturistes français modernes : les Forain, les Abel Faivre, les Hermann Paul, les Ibels, les Stérister et tant d'autres encore, qui, grâce à nos libertés actuelles, peuvent désormais flageller d'une main sûre les péchés et les vices modernes sans s'entourer des obscurités jadis
nécessaires. Ce sont ces disciples de Breughel qui nous montrent, dans les journaux illustrés d'aujourd'hui, le navrant cortège des politiciens repus, des ventres dorés, des banquiers véreux, des médecins dichotomiques, des vendus, des femmes stérilisées à la mode, dont le luxe chèrement acheté fait contraste avec le monde famélique des envieux, des déclassés, des alcooliques, des gigolos et des filles.