Id,, ibid
alors que commence à Rome la seconde phase de Téducation. Le génie primitif du Latium ne céda point sans combat.
Un édit de G. Domitius iËnobardus et de Licinius Grassus témoigne de la frayeur dont furent saisis à cette époque les vieux Romains. « On a fait savoir, disaient-ils, que certains hommes ont établi pour la jeunesse des écoles où elle reçoit un enseignement tout nouveau ; que ces hommes s'intitulent rhéteurs latins ; que chez eux de jeunes garçons perdent leurs journées entières dans Foisiveté. Nos pères ont décidé ce que devaient apprendre leurs enfants et quelles écoles ils fréquenteraient. Aussi toutes ces nouveautés, sortant de la coutume et des mœurs de nos aïeux, ne nous plaisent ni ne nous semblent bonnes. C'est pourquoi, à ceux qui tiennent ces écoles et à ceux qui les fréquentent nous avons jugé à propos de notifier notre sentiment et de dire que cela nous déplaît. » Cet édit fut inutile, comme les efforts de Gaton pour arrêter Tinvasion des idées nouvelles, ou plutôt la loi du progrès. Gaton lui-même subit rinÛuence de son temps ; il apprit la langue des Grecs, étudia leurs livres, et amena à Rome le poète Ënnius, un Grec de la Galabre.
A partir de cette époque, et graduellement, deux sortes d'écoles furent organisées, les imes pour l'enseignement de la grammaire, les autres pour celui de la rhétorique. Les écoles de grammaire correspondaient à peu près à nos écoles élémentaires. On y employait la méthode d'épellation. Pour écrire, on donnait aux enfants des tablettes enduites de cire blanche et un petit instrument, espèce de poinçon appelé stylet {stylus), d*où vient le mot style : avec la pointe, ils traçaient les lettres sur leurs tablettes ; l'autre bout, qui était plat, servait à effacer. Quintilien nous apprend que l'enseignement mutuel était souvent mis en pratique dans ces écoles. Les livres étant peu nombreux, l'emploi de l'écriture assez difficile, il fallait avoir recours à l'enseignement oral et à l'exercice continu de la mémoire.
L'école dite de rhétorique, répondant à peu près à notre enseignement secondaire, était partagée en deux classes, d'après l'âge des élèves. Le régime de la famille avait disparu, et Tacite nous apprend encore ce qu'était cette école : « Nos enfants sont conduits dans ces établissements, où je ne puis dire facile-
ment legael est le plus pernicieux pour leurs esprits , ou du lieu mente y ou de leurs condisciples^ ou de leur genre d'étude r car, en ce lieu, nul respect : tous y enfa-ent avec une égale ignorance ; nulle instruction à recevoir des condisciples : ce sont des enfants mêlés à des enfants, des jeunes gens à des I )eunes gens ; ils parlent, ils écoutent avec la même indifférence. >»
Dans le principe, renseignement de la grammaire et celui de la rhétorique étaient donnés par le même maître, le grammatiste; mais peu à peu la division s'opéra et devint définitive; Elle commença sous la république, mais non sans rencontrer une vive opposition; on n'y aimait pas les rhéteurs, dont les leçons ne rappelaient guère la mâle et simple éloquence des vieux Romains; aussi voit-on qu'en Fan 592, un arrêté du sénat autorise le préteur M. Pomponius à chasser de Rome les rhéteurs et les philosophes. Peu de temps après, ils avaient reparu ; expulsés de nouveau, ils revinrent, toujours bien reçus par la jeunesse et repoussés par les partisans de l'ancien ordre de choses;. enfin, sous Jules-César, ils furent admis définitivement. Auguste donna l'exemple en faisant instruire son petit-fils par le grammairien Verrius Flaccus, qui était aussi un rhéteur. Oa le cite comme ayant le premier institué des prix pour exciter l'émulation des élèves. Quintilien est le type le plus élevé du professeur à Rome. Très supérieur par son caractère et par son talent à la foule des rhéteurs vulgaires, il est d'ailleurs le premier qui ait occupé une chaire publique, rétribuée par l'Etat *. Son grand ouvrage sur l'art de former l'orateur est plus qu'un tredté de rhétorique ; c'est, dans quelques-unes de ses parties, un traité de pédagogie que RoUin admirait, et le seul que nous ait laissé la littérature romaine. Malheureusement, Quintilien venait trop tard : Rome avait perdu sa liberté et entrait déjà, comme la société païenne, dans l'ère de la décadence.
Quelle fut, dans l'éducation, la part de la religion chez les Romains? Pour s'en rendre compte, il faut avoir une idée de ce qu'était à Rohie la religion elle-même.
En réalité, la religion était à Rome le culte de la cité politique, et Ton peut dire que le principe qui avait fait les castes en Orient reparut sur les' bords du Tibre. A l'opposé du christia-
i. SooB le règne de Vespasien.
exclusivement sous la conduite maternelle^ jusqu'à ce qu'ils fussent en âge de porter les armes, et le père ne se montrait pas en public avec son fils. La remise des armes se faisait avec solennité^ comme chez les Germains ; et alors le jeune homme, à Fâge de quatorze ans, s'enrôlait dans la clientèle d'un chef de guerre.
L'enseignement proprement dit appartenait aux druides, ainsi que la surveillance des mœurs. « Les trois premiers principes de la sagesse, disaient-ils, sont : obéir aux lois de Dieu, faire le bien de l'homme, supporter courageusement les accidents de la vie. » C'était la formule du triple devoir de l'homme envers Dieu, envera ses semblables et envers lui-même. La morale, comme on le voit, avait une grande part dans l'éducation; et, de plus, elle était fortifiée par une croyance qui fut, dans l'antiquité, le trait caractéristique de la Gaule, la croyance à l'immortalité de l'âme et à la vie future. Tous les historiens et les poètes qui ont parlé des Gaulois sont unanimes sur ce point. Le poète Lucain, qui constate cette croyance, ajoute que les Gaulois étaient heureux d'avoir une telle foi. De là, dans les combats, cette vaillance, ce mépris de la mort, cette impétuosité qui annonçait la fùria francese.
Le fond de la religion des Gaulois ne consistait pas seulement dans le dogme de l'immortalité de l'âme, mais dans celui d'un Dieu suprême. Ces grands principes entraient dans l'éducation de tous; mais les jeunes gens qui désiraient faire un jour partie du corps des druides recevaient de ceux-ci une instruction narticulière.
La hiérarchie druidique comprenait trois degrés : les druides, les bardes et les ovates. Les druides proprement dits étaient les dépositaires des mystères sacrés, à la fois théologiens, métaphysiciens, moralistes, jurisconsultes, en un mot philosopîies^ comme les appellent les historiens grecs. Ils vivaient séparés du tumulte du monde, dans les profondeurs des forêts de chênes. Les bardes avaient pour mission de transmettre par leurs chants renseignement religieux des druides sur la divinité et l'immortalité de l'âme, et de célébrer les exploits guerriers et la mémoire des braves tombés dans les combats. Les ovates s'occupaient du culte, de la science, des rapports de l'homme et de la nature. Ces deux ordres étaient les vulgarisateurs de l'enseï-
gnement des draides. Les druides n'écriyaient rien ; ils s'adressaient à la mémoire de leurs élèves, ce qui nécessitait de longues années d'études. Ils avaient un langage symbolique don^ les éléments étaient empruntés au règne végétal. Ils connaissaient cependant l'écriture, et les Gaulois faisaient usage dans leurs relations publiques et privées de caractères'^que César appelle grees^ mais qui se rapprochent beaucoup plus de l'écriture pélasgîque, comme le prouvent quelques inscriptions et quelques monnaies gauloises.
La Gaule indépendante ne fut pas, coinme on le voit, une terre d'ignorance ; elle se distingue au contraire par deux prin* eipes essentiels d'éducation, qui la montrent supérieure, à cet égard, à des nations beaucoup plus avancées qu'elle sur d'autres points. Cependant le caractère et l'éducation même des Gaulois les mettaient dans un état d'infériorité évidente vis-àrvis des Romains. Chez ceux-ci, l'éducation faisait de tous les citoyeois un ensemble, un faisceau qui assurait la force et la puissance de l'Etat; chez les Gaulois, elle exaltait la personnalité de l'individu, qui déjà, par sa nature, aurait eu besoin d'un frein. Ainsi, & la guerre, le Gaulois comptait trop sur lui-même; la discipline, la science n'étaient rien; la bravoure personnelle était tout. Ce défaut se reproduisait sur une grande échelle chez les diverses nations gauloises : on en comptait environ quatrevingts, au temps de César. Dans chacun de ces petits Etats, indépendants et souverains, il y avait des factions hostiles, sans cesse en lutte les unes contre les autres, des particuliers plus puissants que les magistrats, habiles à parler et à s'emparer du pouvoir, renversés le lendemain ; au lieu de l'uiiion volontaire, de la soumission & un pouvoir unique, indispensable contre un ennemi tel que Rome, un déchirement général, une perpétuelle discorde. « Ici, disait César, la division est partout; non seule-^ ment les villes et les bourgades, mais les familles sont pl^es de dissensions et de cabales; chaque maison, comme chaque cité, se partage en plusieurs factions ^. » La ruine commune en fut la conséquence. Le sentiment personnel est un sentiment nécessaire, fécond, sans lequel l'individu ne s'estime pas luimême et ne peut pas accomplir sa destinée d'être intelligent et