Corneille, Œdipe, acte IIL
morale éclairée par la raison et se mettant au service du bien ; de même que ia civilisation est le triomphe de la justice et du droit, c'est-à-dire encore de la raison et de la liberté.
L'idéal de la vie humaine, comme on Ta dit *, c'est le développement le plus puissant et le plus haut de notre activité, c'est une création perpétuelle de nouveaux résultats, une série de progrès toujours accrus par Teifort libre de notre personnalité. Plus d'effort crée plus de lumière en nous et dans les autres. Nos pensées s'étendent, s'affermissent, s'élèvent par l'effet d'une attention plus soutenue , d'une méditation plusprofonde. Nous nous sentons devenir plus hommes, à mesure que nous nous affranchissons davantage des fatalités qui nous enveloppent, que nous portons dans notre sang, dans notre tempérament, dans nos nerfs, dans notre imagination. Ce n'est qu'à force de vouloir, sans trêve et sans repos, que l'homme finit par dominer la nature et par devenir maître chez lui. Tuer la fatalité en soi, j substituer l'action harmonieusement libre de ses facultés, tendre à penser toujours plus haut« élargir son cœur, purifier sa sensibilité, aider les autres hommes vers ce même effort, n'est-ce pas le plus bel emploi de la vie? Et cela est possible, car l'homme est libre. Bien des influences agissent sur lui, mais pas au point de l'asservir, s'il ne veut pas être asservi. Aussi le plus beau spectacle qui se puisse voir est celui de l'homme affranchi de la nature, maître d'elle dans une certaine mesure, et non seulement de cette nature extérieure qui l'enyeloppe de ses prestiges et de ses enchantements, mais de cette partie plus intime et plus secrète de la nature qu'il porte en lui-même dans le sang de ses veines et dans les instincts de sa race, avec les germes mêlés et confondus de grandes qualités à développer ou de grands défauts à vaincre. Vivre, c'est combattre; le prix du combat, c'est la création de la personnalité. Qui se retire abdique la dignité humaine. Combien d'homiâes bien doués, qui auraient eu des talents, peut-être du génie, se sont manqué à eux-mêmes, se sont détruits par la paresse, par le lâche renoncement de la volonté, par une complicité inerte avec des circonstances défavorables, ou par une complicité plus coupable avec des tentations fatales 1 De tant d'intelligences
i. H. Garo»
l'action 269^
mortes sans fruit, restées stériles et & jamais ignorées, on peut dire : C'est Jeur faute, elles n*ont pas voulu. Au point de vue moral, on en peut dire autant : nous naissons tous pour être honnêtes ; combien sont devenus autre chose par ia lâcheté de leur volonté I Ceux-là non plus n*ont pas su vouloir. Sachons donc vouloir, vouloir énergiquement, . nous le devons, puisque nous sommes libres ; surtout croyons à notre liberté. On est esclave quand on croit être esclave et libre quand on croit être libre; la foi à la libei*té fait la liberté. Voilà le principe de 4'éducation morale.
On apprend à vouloir, comme on apprend à penser ; seulement l'éducation de la volonté est bien plus délicate que celle de l'intelligence. Il peut être plus ou moins difficile de mettre l'esprit en état de recevoir la lumière; mais qu'une fois elle Fait frappé, elle s'impose à lui, et il ne fait pas de résistance. Un enfant peut passer deux ans à apprendre à lire : une fois qu'il a apprb il n'y a plus à y revenir, c'est fini. Avec la volonté,. ce n'est jamais fini, et il y a toujours à y revenir, justement parce qu'elle est la volonté, une puissance personnelle, libre, qui ne se soumet qu'à elle-même, et d'autant plus capricieuse que la raison est moins développée. C'est ce qui arrive chez les enfants.
Prenons-la quand elle est encore dans les langes. Le nourrisson voit l'éponge et la serviette, instruments redoutés : il se débat, il refuse de se laisser laver; on le lave, il crie de plus belle. Savez-vous ce que signifient ses cris ? « Vous êtes les plus forts, et vous venez à bout de ma résistance, mais non de ma volonté; ma volonté reste libre, si mon corps ne Test plus, et je proteste contre la violence infligée à mon libre arbitre. » Nous prêtons ici sans doute au nourrisson une philosophie dont il n'a cure, et jamais le titre de philosophe sans le savoir ne fut mieux à sa place; mais il y a, dans les profondeurs inconscientes de ce mot qui s'éveille, un obscur et vague sentiment de ee que nous appelons, chez l'enfant plus âgé et chez l'homme, le libre arbitre, la liberté morale, la volonté libre, et par conséquent de la personnalité.