TIO PÉDAGOGIE
Le sentiment de la personnalité est évidemment très rad^ mcntaire chez le petit enfant, mais il existe, et suit dans son évolution progressive la même marche que le développement de sa sensibilité et de son intelligence. D'abord Fenfant ne connaît rien, ni en dehors de lui, ni en lai, ni lui-même : il sent, et c^est sa propre existence qu'il sent, vaguement encore, sans la démêler bien distinctement du milieu environnant. Mais les sensations deviennent plus nombreuses et moins confuses : il arrive à les distinguer, il voit, il entend, il touche; il a Tidée d'objets qui ne sont pas lui, qui sont à côté et antour de lui, et dont il se distingue. Dès l'instant qu'il ne se confond pas avec eux, l'idée de sa personnalité, de son moi, a fait 4closion. On peut dire qu'elle est bien et dûment constatée le jour où, ne pariant pas encore, il reconnaît son nom prononcé devant loi, ce qui arrive avant la fin de sa première année.
On objecte l'habitude des enfants de parler d'eux à la troisième personne, et l'usage tardif (vers trois ans) qu'ils font du pronom personnel je, moi. Je crois que cela tient à ce que les personnes qui les entourent leur parlent toajours ainsi, et parlent ainsi d^elles-mêmes, sans doute pour les habituer à retenir leur propre nom et pour être elles-mêmes reconnues, sans doute aussi par une tendance inconsciente à substituer un signe <;oncret à un signe abstrait ou qui semble l'être. Ils répètent par imitation, et d'autant plus volontiers que Timagination naissante y trouve son compte : le petit enfant, qui s'entend désigner et se désigne lui-même par un nom propre, se voit agir en quelque sorte; les conversations, si l'on peut employer ce mot, sont comme de petits drames où les personnages, Tenfant, le père, la mère, prennent un caractère objectif et jouent un rôle. Mais l'être dont il est question, c'est bien lui-même, il le sait et n'a pas besoin du vocable moi pour le savoir; sa personnalité s'affirme de jour en jour avec plus de décision, et les progrès accomplis à cet égard à partir de la troisième année sont frappants. Ils se manifestent de différentes manières. L'enfant n'aime pas à être seul; mais, au milieu de compa- ■ gnons de son âge ou de personnes plus âgées, il n'aime pas { non plus à être confondu dans la foule; il tient à avoir une j place à part, des objets à son usage spécial, un petit monde à lui qu'il se crée ou dont il s'empare, qu'il s'approprie aafm de
l'action Î71
«quelque manière : tendance à utiliser dès la première enfance, pour l'éducation des sens et les premiers exercices manuels, et en Tue des habitudes d'ordre, de soin, de consenration. Quand l'enfant défend ses jouets contre les entreprises de ses petits voisins, il atteste sa personnalité en défendant ce qu'il considère comme son bi^i, sa propriété. Linstinct de la propriété n'est autre que celui de la personnalité , mais il n'est pas la même chose que le respect de la propriété : ce reâpect, l'enfant ne l'a pas, •ear, tout en ne voulant pas qu'on touche à ses jouets, il touche volontiers à ceux des antres. C'est que la personnalité dégénère aisément en égoîsme : elle ne se contente pas de la part qui lui est légitimement faite, elle vent tout absorber, se mettant ouvertement en lutte avec les tendances sympathiques : si elle triomphait, elle les détruirait, de même que celles-ci réduiraient à néant la personnalité, si elles étaient sans contre-poids. La jalousie que montrent les enfants n'a pas d'autre origine. Les « «nfants gâtés » sont ceux dont on a laissé grandir la petite personnalité sans mesure, sans règle et sans frein.
L'amour-propre parait de bonne heure chez les enfants, quelquefois il s'exagère, le moi s'enfle comme la grenouille de la fable. Par compensation, il fait naître aussi un sentiment de confiance en soi-même, sentiment presque involontaire des progrès accomplis. L'éducation y trouve tm puissant auxiliaire pour développer les bonnes inclinations et réprimer les mauvaises; mais c'est comme une arme à deux tranchants qu'U faut manier avec prudence. L'amour-propre enfantin a ses finesses, ses détours. Un bambin de quatre ans tombe dans un escalier, se relève, fait tous ses efforts pour ne pas pleurer, et crie : « Non, non, je ne pleure pas, c'est pour rire quQ je suis tombé *. » Un petit garçon, âgé de sept ans et trois mois, refusait absolument de boire certain sirop hygiénique; le jour où il s'y est résigné, il a supplié qu'on n'en dit rien â son père, et il ne souffrait pas qu'on lui fit compliment de son courage. H se voyait vaincu, et sa défaite l'humiliait plus qu'il ne sentait le mérite de son obéissance. Les premiers maîtres de l'enfance, ajoute avec raison l'observateur de ce fait ', ont souvent à composer avec ces