La Rochefoucauld, Maximes
2. Esquisse biographique d'un petit enfant (Itevtte scientifique du 14 juillet 1877).
« C'est vers l'âge de treize mois, dit-il, que je constatai chez mon petit enfant l'éveil du sens moral. «Doddy (c'était son petit « nom), lui dis-je un jour, ne veut pas donner un baiser à pauvre « papa. Doddy, méchant. » Ces mots le mirent sans doute mal à l'aise; et, quand je me fus rassis, il finit par avancer les lèvres pour indiquer qu'il voulait bien m'embrasser; puis il agita sa main d'un air fâché, jusqu'à ce que je fusse venu recevoii' son baiser. Une petite scène pareille se renouvela quelques jours après... Vers la même époque, il me devint facile de le prendre par les sentiments et d'en obtenir tout ce que je voulais. ^A l'âge de deux ans et trois mois, il donna un jour à sa petite sœur sa .dernière bouchée de pain d'épice, puis, tout fier de ce sacrifice : il s'écria : « Ohl Doddy bon, Doddy bon! » Deux mois plus tard, il devint extrêmement sensible au ridicule, et alla souvent jusqu'à soupçonner les gens qu'il voyait rire et causer ensemble de se moquer de lui. Un peu plus tard, à Tâge de deux ans et sept mois et demi, je le rencontrai au moment où il sortait de la salle à manger, et je remarquai que ses yeux brillaient plus qu'à l'ordinaire et qu'il y avait dans toute soni attitude quelque chose d'affecté et d'étrange ; j'entrai donc dans la salle à manger, pour voir ce dont il s'agissait, et je reconnus que le petit drôle avait pris du sucre en poudre, chose qu'il savait être défendue. Comme il n'avait jamais subi la moindre punition, son altitude ne pouvait certainement être due à la crainte^ et je crois qu'il faut l'attribuer à la lutte entre le plaisir de manger le sucre et un commencement de remords. Quinze jours après, je le rencontrai encore à la porte de la même pièce; il regardait son tablier, qu'il tenait relevé avec soin, et cette fois encore sou attitude était si étrange que je résolus de m'assurer de ce qu'il pouvait y avoir dans ce tablier, quoiqu'il dit qu'il n'y avait rien, et qu'il m'eût ordonné à plusieurs reprises de m'en aller. Le tablier était tout taché de jus de conserves; il y avait donc là un mensonge prémédité. Comme nous élevions cet enfant uniquement par la douceur, il devint bientôt aussi sincère, aussi ranc et aussi tendre qu'on pouvait le désirer. »
Chacun a pu noter des observations analogues et conclure, comme nous le faisons ici, que le petit enfant a le sentiment (et par conséquent l'idée) du bien et du mal, à un âge où évidemment les leçons en forme ne sont pas encore de mise ; ce qui
démontre Tinnéité de ce sentiment et de cette idée, avec leurs conséquences : Tidée du mérite et du démérite, le remords, la satisfaction morale, le tout dans des proportions en harmonie avec le développement général de l'enfant. Celui-ci remplit donc les conditions de la moralité, non de la moralité acquise, mais de la moralité à acquérir. Nous y croyons si bien, que nous agissons continuellement d'après cette croyance : d'où vient que nous donnons un ordre à un enfant, sinon de la conviction irrésistible qu'il est capable de le comprendre et de l'exécuter? Etudions, dans un acte d'obéissance, quels sont les mobiles qui peuvent agir sur lui.
S'il s'agit d'un acte qui l'amuse, comme de danser, de répéter un air, un geste ou une série de gestes, il obéit sans se faire prier, et il n'aurait à cela aucun mérite sans l'excessive mobilité d'impressions au premier âge, qui fait que l'occupation présente dont vous le détournez exerce peut-être plus d'attraction sur lui que le souvenir du jeu auquel vous le rappelez. Si l'acte est moins agréable, ou indifférent par lui-même, comme de porter un objet d'un endroit de la chambre dans un autre, de dire bonjour à une personne qui entre, il peut l'accomplir par crainte d'être grondé ou puni, motif absolument intéressé, et méritoire uniquement parce qu'il témoigne que l'enfant n'a pas perdu le souvenir de quelque circonstance analogue; •— pour se faire louer ou admirer, ou pour obtenii* quelque autre récompense, motif également intéressé, mais d'une nature un peu plus élevée que le précédent, et lui laissant encore le mérite de l'effort nécessaire pour exécuter volontairement ce qu'on lui demande; — pour plaire à ses parents, ou, ce qui est plus déhcat, pour ne pas leur faire de peine, motifs véritablement moraux, parce qu'ils sont désintéressés, et par conséquent bien supérieurs aux autres; — enfin, uniquement parce que le père ou la mère « l'a dit » : là est l'acte d'obéissance pure, où le sentiment semble avoir moins de part que la volonté réfléchie, et qui atteint le degré de mérite le plus élevé, relativement à l'enfant. Au début de la pensée, en effet, et pendant plusieurs années encore, le bien, c'est ce qui est commandé ou permis par les parents; le mal, ce qui est défendu par eux : n'en demandons pas davantage au petit enfant, car il n'en sait et ne peut en savoir davantage. La conception la plus haute du devoir
LE DEVOIR â;8p
pour lui, c'est d* obéir à ses parents r conception d'ailleurs essentiellement morale, et identique dans son fond à l'idée la plus philosophique, car le devoir en soi, abstraction faite de ses applications et de ses formes, est précisément l'obéissance volontaire à une loi impersonnelle, supérieure et antérieure aux TOlontés individuelles qu'elle est appelée à diriger.
Inversement, considérons Fenfant, non plus obéissant, mais dans une de ces rébellions où la volonté essaye ses forces, comme Hercule au berceau essayait la vigueur de son bras en étouffant des serpents. Si la résistance est violente, emportée, elle se lasse elle-même, et bientôt après le petit révolté semble chercher à la faire oublier. Dans les toutes premières années, selon la remarque très-fine d'un observateur ^, « il se peut qu'à la fatigue des cris et des pleurs succède simplement une sorte de bien-être où il se complaît sans réflexion, et qui donne à sa figure, à ses manières, l'apparence d'un désir affectueux d'être aimable envers ses parents; en tout cas, on aime à s'y laisser prendre. » Mais il est incontestable que, dès l'âge de quatre ou cinq ans, et quelquefois plus tôt, il y a un véritable repentir, un remords, passager sans doute, de la faute commise, avec le désir évident d'obtenir le pardon. C'est là le degré le plus hautoù, dans cet ordre de faits, atteigne la valeur morale du re^ pentir chez l'enfant; elle suit en sens inverse une dégradation que nous pouvons apprécier. Le plus souvent, le regret porte moins sur la faute commise que sur la perte momentanée des bonnes grâces des parents, et la demande de pardon a pour objet très-intéressé de les reconquérir, en conservant le mérite d'un aveu de la faute. Quelquefois c'est Tamour-propre qui souffre, motif encore moins désintéressé, mais d'un bon effet moral, en ce qu'il indique un sentiment déjà vivace de personnalité et de responsabilité, et qu'il donne prise à l'éducateur.
Ces différents mobiles n'ont pas une égale valeur, et il faudrait pouvoir les développer dans Tordre de leur mérite moral; mais ici Tordre dé mérite n'est pas toujours Tordre chronologique, et, comme d'ailleurs ils n'ont pas non plus une égale influence sur tous les caractères, force est d'en adapter le maniement aux dispositions natives des enfants. C'est ce que Ton veut
i. M. Egger, p. 65.
dire quand on dit qu^on prend celui-ci par la douceur, celui-là par Tamour^propre, l'un pap l'affection, l'autre par .la crainte, désignant ainsi le mobile dominant, car on ne peut en exclure aucun ; souvent môme, leur action doit être combinée pour opérer simultanément. Mais toujours, pour agir sur la volonté, il faut passer par la sensibilité, aller au-devant de la moralité de l'enfant, lui faciliter ses premiers pas en y intéressant son être tout entier. De là le conseil de « rendre agréables aux enfants les choses que vous exigez d'eux d, de leur montrer « la sagesse avec un visage riant )»,'de ne pas les laisser se faire « une idée triste et sombre de la vertu » ^ Pour être aimée d'eux, la vertu doit être aimable; elle s'inspire plutôt qu'elle ne s'enseigne. Inspii*er la vertu, c'est entretenir cet amour primitif du bien qui est au fond des âmes, et par corrélation cette répugnance également innée pour ce qui est reconnu comme mal. Que cet amour du bien et cette répugnance pour le mal ne soient pas d'abord désintéressés chez l'enfant, nous l'avons constaté : assurément il aima le bien surtout pour les satisfactions qu'il en retire, les caresses des parents, les éloges du maître, et cette sorte de bien-être, moitié moral, moitié physique, qui en résulte; il fuit le mal principalement pour en éviter les désagréables conséquences. Mais n'est-ce pas déjà beaucoup qu'il comprenne le rapport existant entre le bien et la récompense, entre le mal et la punition? La conception la plus philosophique du bonheur n'a pas d'autre base. N'y a-t-il pas un réel mérite à raisonner assez juste pour sacrifier un attrait actuel^ immédiat, à la considération d'un intérêt plus éloigné? L'écolier qui, n'ayant pas terminé ses devoirs, refuse une promenade avec ses camarades» se dit sans nul doute qu^il serait puni s'il n'était pas en règle à l'heore de la classe; mais combien d'autros, tout en le sachant aussi bien que lui, n'auraient pas la force de résister à la tentation! Il est donc sur la voie d'un progrès moral sérieux, tout en partant d'un motif intéressé. Peu à peu, il en viendra à se bien comporter, non plus seulement par crainte d'une autorité à laquelle il faut obéir quand on ne peut pas faire autrement, mais par une habitude prise ; et finalement il arrivera à accepter la règle de bon cœur ; il trouvera naturel de s'y soumettre»