LES LEÇONS DE CHOSES
des sciences de la nature et des arts utiles qui en sont les applications aux usages de la vie. C'est dire qu'il touche aux sujets les plus variés, et que son cadre élastique se prête à des déve* loppements proportionnés à l'auditoire auquel il s'adresse : Tauditoire des salles d'asile, celui des écoles à un seul maître, celui des écoles que j'appellerais yolontiers des écoles de plein exercice.
n faut prendre, en effet, la leçon de choses à la salle d*asile pour assister à ses commencements et l'étudier sous tous ses aspects. Nulle part eUe n*offre plus de difficultés, quoique les directrices pensent souvent le contraire. Si les enfants, ignorants de tout, s'intéressent volontiers à tout, encore faut-il choisir parmi les objets offerts à leur curiosité, les leur présenter avec nn certain ordre qui sauvegarde, sous une variété apparente de forme, l'unité réelle du fond et la suite logique d^s idées. C'est donc là un exercice qui exige une préparation sérieuse, comme au reste tous les autres. Pas plus que Tinstituteur, la directrice d'asile ne doit se fier à Tinspiration du moment; il faut qu'elle arrive en classe ayant médité la leçon du jour, sachant bien non seulement ce qu*elle dira, mais, comment elle le dira. Souvent, trop souvent, la leçon commence ainsi : « Combien y a-t-il de règnes dans la nature?... > Dès qu'on entend ce début, on est fixé : la leçon n^a été ni choisie ni préparée. Peu m'importe que les enfants répètent tant bien que mal qu'il y a trois règnes, qu'ils nomment le règne minéral, le règne .végétal et le règne animal ; ils ne comprennent pas, ne peuvent pas comprendre ce que représentent ces mots.
Il faut emprunter les sujets aux choses véritablement usuelles, montrer aux enfants les objets dont ils se servent eux-mêmes où dont ils voient qu'on se sert autour d'eux, leur en faire dire le nom, la forme, la couleur, l'usage, mettre sous leurs yeux des images représentant des animaux, des plantes qu'ils ont vus dans la réalité et les leur faire reconnaître. La leçon se bornera à une énumération, à une description qui n'ajoutera rien aux connaissances qu'ils possèdent déjà e% qu'ils sont capables d'acquérir d'eux-mêmes; dès lors, elle est de peu d'utilité. Cette objection est peu fondée. Je ne nie pas que les petits enfants s'instruisent tout seuls, je l'ai dit et répété; mais d'abord bien des choses leur échappent; même
celles qui ne Isor échappent pas^ ils ne les voient pu entières, sons tons leurs aspects : ils ne sont pas pins de s'assimiler, sans Faide d'autroi, les aliments intellectuç qu'ils ne le sont de se procurer la nourriture instiDctiye] réclamée par leur corps. Il ne s*agit pas d'aller du bien l(Mn ces aliments de l'esprit, ils sont là tont autour d'c il faut seulement les mettre à leur portée, dans un ordre terminé, en quantité mesurée* De plus, rexeroice auquel les formera ain« les obligera à préciser les notions possèdent, à les fixer par la parole ; ils apprendront^ du mi coup, à regarder, à penser, k parler, car, en répétant la tion d'un objet familier, ils répéteront des mots exprimant idées qu'ils comprennent et représentant des choses qu'ils coi naissent. La leçon de choses, À son premier degré, est un e» cice d'intelligence et de langage en même temps qu'un exerda des sens.
A son second degré, elle a pour objet d'augouter cuix cofr naissances acquises. L'enfant s'y prête de lui-même. H v i demande pas mieux, quand il a dit tout ce qu'il sait sor oa | objet, de chercher quelque chose de nouveau, pour peu qu'on le mette sur le chemin; et, comme sa curiosité éveillée itf pourra pas se satisfaire à elle tonte seulci il sera heureox qu'on lui dise ce qu'il ignore. Là, il faut craindre d'aller trop vite et de dépasser la mesure de sa capacité intellectueUa n n'est pas en état d'apprendre le pourquoi scientifique dei I^énomènes, il ne le désire même pas parce qu'il n'en a pas encore l'idée. Mais il est accessible à ce qui charme lai sens, à la nouveauté et à la variété, au mouvement, à tous Isi aspects pittoresque des choses; dans la voie des explications, il peut comprendre les conditions les plus simples des faits : pour faire du feu, il faut un combustible que l'on allume; pour avoir des fraises ou des petits pois, il faut planter des fraisiers ou semer des pois, puis il faut que la pluie aiiu>llis8e la terre, que le soleil la réchauffe, etc. Ce n'est pas de la science; c'est une préparation empirique et éloignée à la scieqoe. L'enfant acquiert ainsi, avec une nouvelle provision de mots et d'idées, une habitude précieuse, celle de diriger et de concentrer son attention^ d'observer et de réfléchir*
Dans l'école, le cadre s'élargira. Le maître sera bien obligé»
LES LEQOnS BB CHOSES k\%
8*9 est seul, de faire nn certain nombre de leçons coinmaDes aux trois cours; mais, s'il est kabik, il saura intéresser tout le monde : les petits enfants par les faits sensibles, les élèves plus avancés par l'explication plas ou moins approfondie de ces faits; s'il a un on plusieurs acijoints, les leçons prendront mi caractère gradué. En aucun cas la matière ne manquera : l'habitation, Falimentation, le rétement, le mobilier, clioses du village, choses de la riHe, e'isst un fonds inépuisable, touchant à tout, aux plus ordinaires réalités de Texistenoe par tm edté, par l'autre aux notions essentielles de la physique^ de la chimie, de l'histoire naturelle, à l'éduoation domestique, à l'hygiène, au commerce, à l'industrie... Tous les sujets à tirer delà conviennent presque indifféremment à tous les cours; ce qui les différencie, c'est la manière dont ils sont traités : il appartient au maître de prendre ou de laisser, dans chacun, ce qui s'adapte à son auditoire ou ce qui en dépasse la mesure. De jeunes enfants à qui l'on montrera du chanvre en pied, du dianvre filé, du diaavre tissé, un morceau de toile sous foi^me de mouchoir, sauront pourquoi l'on sème du chanvre; fis comprendront que ces diverses transformations ont exigé beaucoup de travail et beaucoup de temps, et cela suffira pour eux : l'histoire même abrégée de l'industrie textile, avec ses inventions, ses machines, ses progrès, ses merveilles, exigera toute l'attention et toute l'intelligence d'adultes déjà instruits.
Mais ce qui est applicable à tous les âges, à tous les degrés d'instruction, à toutes les catégories d'écoles et d'élèves, c'est f enseignement moral, qui doit être comme le fruit naturel et nécessaire des leçons de choses*
Une mortle me apporte de l'eiuiiii,
eit l'ennui est le mortel ennemi de l'instruction. Ce n'est pas par des préceptes personnels, par des exhortations directes qu'on inculque aux enfants et aux jeunes gens l'habitude et le goti de l'ordre, de la propreté, du soin, de l'application, le respect de la vérité, de la loi, de la religion, l'amour du devoir et de la patrie. Mais qu'on leur fasse toucher du doigt les résultats du travail, les produits de l'industrie, les con-
quêtes de a science, les progrès du bien-être; qa'on leor îb' dique dans les phénomènes journaliers, depuis les plus petits jusqu'aux plus grands, la marque visible d'une loi provideutielle; qu*on ne laisse échapper aucune occasion de graya dans leur mémoire le souvenir des grands hommes et des grandes choses qui honorent à la fois l'humanité et le pays. et Ton aura atteint le but le plus élevé de rédncation, qni est de former des esprits droits et des cœurs honnêtes. L'âme de l'enfant, ainsi ouverte aux salutaires impressions morales, recevra, comme un terrain bien préparé, la bonne semenee de la vérité et de la vertu .
L'importance des leçons de choses nous parait donc considérable, et nous comprenons que des esprits de premier ordre y aient attaché un grand prix K Mais un enseignement de ce genre vaut surtout par la manière dont il est donné : le premier maître venu peut, tant bien que mal, apprendre i lire et à chiffrer; il faut, pour faire une bonne leçon de choses, un fonds soUde de connaissances étendues et variées, de l'imagination, du jugement, une certaine puissance d'analyse, et tout cela ne serait rien encore sans le don d'intéresser par une parole lumineuse et sympathique. Les écueils sont nombreux. Dire trop ou ne pas assez dire, soulever indiscrètement des problèmes scientifiques ou se renfermer dans les limites trop étroites du fait^ exciter avec excès une curiosité qu'on ne pourra pas satisfaire parce que l'explication rationnelle dépasserait la faculté de compréhension du jeune auditoire, ou ne pas lui of&ir assez d'aliments par la crainte qu'ils ne soient pas assimilables, éviter à la fois un ordre trop didactique qui ressemblerait à un cours régulier de pby* sique, de physiologie, de botanique, etc., et une marche trop abandonnée qui ressemblerait au désordre : voilà quelques-unes
1. Voy. M. H. Spencer, De Véducationj p. 128-141. — M. Bain, U icience de Védwation, p. 96-99, 184-201, 317- 321.