Nos fU$, p
LA LANGUE SIATERNELLE 43 ^^
toire très-vraie et compilée de faits réels. Les Robinson de rindustrie qui, sans bouger, ont fait des ;7oyages si durs, à travers tant d'obstacles, sont nos saints. J'adore ces sublimes voyages de nos grands travailleurs, ces montées admirables des Jacquart et des Stephenson. Gomment, du lourd abîme où sur nous pèse un monde, on monte en soulevant la terre avec son front, leur vie le fait connaître. Mais avec ces légendes, ces bibles du travail, je voudrais avant tout la Bible de la FrancCy l'histoire du long effort par lequel ce grand ouvrier, le peuple, d'âge en âge, -a pu se faire lui-même... »
Un autre exercice d'intelligence et de langage, avec l'aide d'une faculté spéciale, la mémoire, est la récitation de morceaux appris par cœur. Combinée avec la lecture, la récitation a pour premier résultat d'habituer l'enfant à bien prononcer, à parler d'un ton naturel et posé; en outre, elle grave dans l'esprit à la fois les pensées et les formes du langage, si les morceaux qu'on lui fait réciter (on le peut môme avant qu'il sache lire) sont choisis avec discernement, appropriés t son âge, et s'il les comprend bien, car il* ne s'agit pas de
"^ faire fonctionner la mémoire seule sans que le jugement y trouve son proût ^.
Dans le choix des morceaux que l'on fait appprendre aux élèves, il est utile d'en emprunter à la poésie. Puisque les
* «nfants aiment la musique, ils trouvent dans le rhythme des vers une imitation du rhythme des sons, et la mémoire en reçoit un grand secours. Gomme rhythme proprement dit, les impressions que donne celui de la poésie soilt moins vives et moins fortes; mais, par des images mieux détaillées, mieux circonscrites, ou par des sentiments développés avec plus d'ordre, et d'une manière qui suit de plus près leurs mouvements ou leurs nu^ces, la poésie obtient de grands résultats. Ges effets sont même plus durables, parce que les objets qu'elle retrace, étant plus complets et mieux déterminés, fournissent plus d'aliments à la réflexion. Au reste, le rhythme du chant et celui du vers rendent l'un et l'autre
l. Voir 1'- partie, ch. Y. ^
éS4 PÉdAGO&IE
les ]>0rceptioDS de Touïe plus distinctes^ et pltis facile leur rappel par la mémoire. La prose ne doit pourtant pas être bannie; Fharmonie des Tcrs est un secours pour une mémtyire non encore exercée, mais bientôt après les morceaux ' en pro96 alterneront avec les vers. Ils sont en eflfet plus directement utiles pour la pratique de Tart d'écrire. Soit en prose 9oit envers, les morceaux doivent être courts; trois ou quatre vers au début, puis cinq ou six lignes, une dizaine an plus, eela iuffit dans une école élémentaire, pourru que tout soit bien expliqué, bien saisi, bien rendu. Dans les écoles supérieures et dans les écoles normales, on augmentera la dose, mais modérément. Voici quelques exemples de morceaux de récitation * :
L'arbre habité.
Quatre animaux divers, le chat grippe-fromage, Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat.
Dame belette au long corsage,
Toutes gens d'esprit scélérat.
Hantaient le tronc pourri d'un pin vieux et sauvage*
(La Fontaine:.)
Le mérite de ce petit morceau consiste dans le portrait de quatre att-
maux différents, et qui sont caractérisés chacun par un seul mot^ mais ib mot expressif et juste. Le chat dérobe non seulement le fromage, mais tout ce qui lui est bon à manger et se trouve à sa portée. Le bibou ne se plaît que dans les ténèbres, c'est la nuit qu'il chasse : triste oiseau^ dont on se représente tout de ealte la grosse tète, le bec crochu, le plumage terne, le regard morne, l'air grognon. Le rat, qui ronge les mailles des filets et le tissu de toutes les étoffes, ronge aussi le lard et se nourrit à . nos dépens. La belette, au museau pointu, au corps mince, s^troduitr grâce à son long corsage, dans les poulaillers. Car ces quatre anim^ox, qui ne se ressemblent pas par la forme extérieure, ont quelqite chose de commun : des habitudes de maraude, de ruse, des instincts destructeurs; c'est ce que La Fontaine appelle leur esprit scélérat. Toutefois, comme icibas le bien est le plus souvent à côté du mal, les mêmes instincts qui les portent à déUuire s'exercent, selon l'occasion, contre d'autres êtres nuisibles : ainsi le chat nous rend service en mangeant les souris; le hibou fait a guerre aux rats des champs, etc.
Tel est le commentaire que le maître pourrait donner. Comme mots à expliquer, il choisirait les quatre suivants : hantaient, pourri, vieux, sauvage,
1. Voir nos Exercices de récitation et de composition française, 3e édit, p. 37, 38, 39, 78.
LA LAIMHJS MATERNELLE iZ^
Le Bûcheron.
Cn psuTre bûcheron, tout couvert de ramfe, Sous le faix da fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchait à pas pesants Et tâchait de gagner sa chaumîne enfumée.
(La Fontaurs.;
Tons le monde a tu les pauvres gens qui -vont faire du bois, les vieillards, tnssi les femmes et les enfants, tous ceux qui ne sont capables que d'un petit travail : ils reviennent avec des bottes de branchages sur le dos, plus hautes et plus larges que leurs maigres corps, trop lourdes pour leurs faibles épaules ; ils disparaissent sous leurs fagots, ils marchent péniblement, le dos voûté, pour regagner leur misérable habitation, une hutte bâtie de boue et de bois, ayant un trou pour cheminée, et toute noire de fumée. Voilà ce que nous rappellent ces quatre vers, qui sont un portrait complet, presque un tableau; et en même temps ils laissent dans notre cœur nn sentiment de pitié pour les malheureux. — On expliquera le» mots raméef faix, chavmine,
L^blrondelle apprenant & ses petits fr TOler.
Les leçons sont curieuses. La mère se lève sur ses ailes; le petit regarde attentivement et se soulève on peu aussi. Puis, vo«s la voyez voleter, il regarde, agite ses ailes... Tout cela va bien encore, cela se fait dans le nid... La difficulté commence pour se hasarder d'en sortir. Elle l'appelle, elle lui montre quelque petit gibier tentant, elle lui promet récompense, elle essaye de l'attirer par l'appât d'un moucheron. Le petit hésite encore. Et mettez-vous à sa place. Il ne s'agit pas ici de faire un pas dans une chambre, entre la mère et la nourrice, pour tomber sur des coussins. Cette hirondelle d'église, qui professe au haut de sa tour sa première leçon de vol, a peine à enhardir son flh, à s'enhardir peut-être elle-même à ce moment décisif. Tous deux, j'en suis sûr, du regard plus d'une fois mesurent l'abîme et regardent le pavé. 11 faut qu'il croie sa mère, il faut qu'elle se fie à l'aile du petit, si novice encore.. . Mais il a cru, il s'est lancé, et il ne retombera pas. Tremblant, il nage soutenu du paternel souffle du ciel, des cri& rassurants de sa mère. Tout est fini. Désormais il volera indifféremment par les vents et par les orages.
(MiCHELET.)
Rien de plus intéressant que ce tableau, qui représente si exactement la follicitade de lliirondelle, les hésitations du petit et ses premiers essais. On croit voir une mère faisant faire les premiers pas à son enfant : des deux parts, même attention, même tendresse, parce que la nature donne k toutes les mères, quelle que soit leur place dans la création, le même amoor et pour ainsi dire la même industrie maternelle; mais dans cette industrie, dans cet amour dont fait preuve l'hirondelle, faatril ne voir qu'on instinct mécanique et aveugle, un fruit du hasard ?
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Non, il y a là aussi une dose d'intelligence néeessaire et mesurée selon le t>esoin, par Tintelligence suprême. Les petits des animaux, comme les enfants des hommes, ont une tendance à imiter ce qu'ils Toient faire : la mère-hirondelle, qui est encore dans le nid, se soulève sur ses ailes comme pour prendre sa volée : le petit fait comme elle. — Alors elle quitte le nid l'enfant est habitué aussi à suivre sa mère ; elle l'appelle.. . cela ne sufilt pas ; elle loi offre une récompense. Pourtant il hésite encore ; c'est que c'est bien effrayant de se lancer dans les airs du haut du nid... Enfin, i! trouve en lui une force qui le pousse : sa nature est de voler, il s'élance, il vole et le voilà dans l'espace. — Telle est la liaison des idées dans ce morceau, qui offre un joli sujet de composition française.
Les explications de mots sont assez importantes dans ce morceau ; voici les principales : Voleter, voler à plusieurs reprises, sur place, en essayant — Se hasarder, faire une chose avec quelque péril. — Gibier^ en général, tons les animaux qu'on prend k la chasse. Les mouches sont le gibier des hirondelles. — Tentant, qui lui cause l'envie, le désir de le prendre pour s'en nourrir. — Appât, ce qui attire, pâture pour prendre du gibier, da poisson. — Tomber sur des coussins, c'est ainsi que les petits enfants apprennent à marcher. — Hirondelle d*é§Use, qui niche sur la tour d'une église. — Leçon de voL Elle apprend à son petit Fart de voler comme un professeur qui enseigne à ses élèves la gymnastique, la natation, etc. Ces! une comparaison. — Moment décisif, qui va décider de la vie ou de la mort du petit, car, s'il tombe au lieu de réussir à se soutenir dans les airs, il est mort. — Vabtme, cavité profonde ou sans fond, telle que doit paraître au petit de l'hirondelle l'espace qui s'étend au-dessous du nid. — Novice, qui n'a pas d'expérience. — Il nage. L'air est un fluide comme Teau: voilà pourquoi Ton dit que l'oiseau nage dans l'air comme le poisson dans l'eau.
Plus l'éducation progressera, plus s'élèvera le caractère des morceaux choisis. Mais que toujours ils soient pris chez les bons écrivains, et autant que possible chez les classiques^ ces chefs-d'œuvre de l'esprit français, de l'esprit humain, éternellement beaux et jeunes même quand ils datent de deux siècles, et qui arrachaient à Mme de Sévigné ce cri : « Ne dites pas : Oh! que cela est vieux! Non, cela n'est pas vieux, cela est divin. » Ne craignons pas de faire entendre , même aux enfants de nos écoles primaires, la langue de Bossuet et celle de Corneille : saine, franche, forte, simple jusque dans sa sublimité, vraie et durable expression de la pensée française, «lie est peut-être moins loin de celle de leur village que le jargon de nos villes et d'une certaine littérature. Surtout dans les écoles supérieures et dans les écoles normales, noais aussi dans le cours supérieur des écoles élémentaires, il y a une place modeste, discrète, mais enfin une place à garder pour
ce qa'on pourrait appeler la rhétoriqtLe de l'enseignement primaire. Que le mot n'effraye pas : l'idée qu^il exprime, croyonsnous, n'est pas fausse. Quelques belles pages de nos grands poètes, présentées à propos, ne seront pas un hors-d'œuvre, môme ^ l'école; elles ouvriront des jours plus lumineux à des esprits déjài préparés; ce sera le couronnement d'études dont le caractère momodeste et pratique, exigeant la culture morale, ne saurait exclure la culture littéraire qui en est Fornement et comme la décoration; c'est la part de l'idéal, que je réclamais au nom de» exigences de la nature humaine et des nécessités de Téduca» tion *.
Dans ces conditions, la récitation conduit à un exercice nouveau : l'analyse littéraire. L'analyse d'un ouvrage, d'une partie d'ouvrage ou simplement d'un morceau détaché a pour objet : lo de faire voir ce que l'auteur s'est proposé de dire^ 2® comment et dans quelle mesure il a réalisé son intention. Lorsque le maître lit et donne à apprendre une fable de La Fontaine, par exemple, il faut bien qu'il en explique le sujet et qu'il montre comment le fabuliste a réussi à le traiter : c'est une analyse, et elle devient littéraire s'il fait remarquer chemin faisant le mérite des expressions, le choix approprié des mots, les formes du langage. Je n'imposerais pas cet exercice dans toute école sans distinction; mais il est indispensable dans les écoles normales, dans les écoles supérieures, et peut convenir dans certaines écoles élémentaires. Je n'en donjae pas ici de modèle ; on en trouvera d'excellents à l'article Analyse du Dictionnaire de pédagogie et dans les Principes de composition et de style de M. Deltour.
L'élève, que nous avons reçu à Pécole 8ans un état complet d'ignorance, sait lire, écrire, réciter; il sait aussi parler, caf il a appris à raconter ce qu*il a vu, ce qu'il a lu, ce qu'il a récité, à dire ce qu'il en pense, à exposer ses petites idées.. (1 a déjà fait un gi*and pas dans l'étude de la langue maternelle. Il faut maintenant qu'il apprenne à rédiger ce qu'il se con-