Livre I, ch. xxv
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mains rîles et basses. » Que nous sommes loin de l'école primsâre, de Técole gratuite, ouverte aux enfants du peuple, aux humbles, aux pauvres! L'idée de l'éducation populaire, à laquelle les maîtres de Port-Royal auraient peutrétre été plus ac' cessibles, si le cercle et la durée de leur action avaient été plus étendus 1, a eu néanmoins son représentant, disons mieux, son apôtre dans Tàbbé de La Salle, quelque cinquante ans après que saint Vincent de Paul eut fondé Tinstitution des Enfants-trouvés. Déjà en i&97 un prêtre, Joseph de Calesenz, avait établi à Rome des u écoles pieuses » pour les enfants pauvres, mais elles ne lui avaient guère survécu, et en 1646 il n'en restait pas trace. Plus heureux, malgré mille épreuves, l'abbé de La Salle réussit à faire une œuvre durable. On enseignait dans les <c écoles chrétiennes » ce que le P. Girard appelle les quatre éléments, lire, écrire, compter et réciter. C'était beaucoup pour l'époque, ce serait trop peu au regard du temps présent; la fixité des méthodes, la défense d'innover, dont il ne faut pas trop médire, car ce sont de salutaires préservatifs contre l'invasion d'essais irréfléchis ou prématurés, n'assurent la perpétuité de la tradition qu'en ralentissant la marche du progrès.
Et cependant, telle est la puissance de l'idée, qu'une fois produite au jour il ne se peut qu'elle ne fasse son chemin : elle pénètre partout, comme le soleil qui luit pour tout le monde. L'instruction primaire devait donc bénéficier, elle aussi, de ce long travail qui n'avait pas été fait pour elle, et, quand sonna l'heure de 89, on avait en France la conception moderne, je dirais presque philosophique de l'école primaire. Depuis cette date, la question n'a cessé de préoccuper les esprits, et au premier abord on serait tenté de s'étonner qu'elle n'ait pas encore été résolue.
De bonnes maisons d'école en nombre suffisant, une population écoliére assidue et au complet, de bonnes choses enseignées par de bons maîtres, — toute la question de l'enseignement primaire tient dans ces deux lignes. Quoi de plus simple et de
1. Saint-Gyran avait élevé un petit menuisier ; étant an donjon de Vincenoes, il faisait Péducation du jeune enfant d'une pauvre veuve. Mais ce sont là des faits isolés ; les petites écoles de Port-Royal n'eurent jamais à la fois pins de cinquante élèves au maximum et durèrent à peine vingtcinq ans.
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plus uni en apparence? et sur quoi devrait-on se mettre plus aisément d'accord? Pourtant on doit bien croire que cet énoncé est moins innocent qu'il n'en a Tair et que sous son aspect inoffensif se dissimulent des écueils cachés, puisque cent soixantetrois lois, ordonnances ou décrets souyerains (sans parler des simples arrêtés, règlements, décisions, instructions et circu« laires, innombrables comme les sablés de la mer) n'ont pu, depuis 1791, épuiser la discussion, et que plus de quatre-vingts projets, propositions ou amendements témoignent, depuis la même date, des incessants efforts renouvelés sous tous les gouvernements pour aboutir à une solution. Il ne parait donc pas sans intérêt de rechercher, dans cet amas de documents \ et d'ex* poser brièvement quelle a été au juste la doctrine de la Révolution française en matière d'éducation populaire, ce qui a été fait par elle et après elle jusqu'à nos jours. On n'en appréciera que mieux les progrès accomplis, et l'on n'en comprendra que mieux aussi la nécessité de ceux qui restent encore à accomplir.
Si les écoles primaires ne datent pas de 89, ce qui date de 89 et ce qui suffirait à l'honneur de la Révolution française dans cet ordre d'idées, c'est le principe érigé en loi de l'Etat d'une éducation nationale ouverte à tous, c'est Tintelligence de la portée socisde de l'instruction primaire, premier degré de cette éducation. La loi constitutionnelle des 3 et 4 septembre 1791 avait décidé qu'il serait « créé et organisé une instruction publique, commune à tous les citoyens, gratuite à l'égard des parties d'enseignement indispensables pour tous les hommes, et dont les établissements seraient distribués graduellement dans un rapport combiné avec la division du royaume. » Quelques jours plus tard, le Comité de constitution présentait, par l'organe de M. de Talleyrand, le premier projet de loi française sur Tins-
1. Ces documents ont été recueillis et classés par M. Gréard, avec une laborieuse et intelligente patience, en trois volumes, sous le titre de La Législation de Vitutrudion primaire en France depuis 1789 jusqu'à nosjours^ Cest un véritable service rendu à Thistoire de Téducation dans notre pays; il est bien désirable que Tintroduction historique annoncée par M. Gréard vienne le plus t6t possible compléter oe grand travail.
traction publique. £n Yoitoi le début : « L'objet des écoles primaires est d'enseigner à tous les enfants leurs premiers et in-diq^ensables devoirs^ de les pénétrer des principes qui doivent diriger leurs actions, et d'en faire, en les préservant des dan* geis de l'ignorance, des hommes plus heureux et des citoyens plus utiles. » On a fait honneur aux législations scolaires des peuples étrangers et notamment des peuples d'origine germar nique, depuis quinze ou vingt ans, d'une tendance qui leur serait propre à rehausser l'importance de l'instruction primaire parles définitions qu'ils en.ont données et qui ont la valeur de déclarations de principes ^ : aucune, que je sache, n'est supérieure à celle que je viens de citer et qui les a précédées de tant d'années; aucune n'exprime sous une forme à la fois plus simple, plus claire et plus complote le but de l'enseignement primaire. L'esprit français s'y retrouve et y retrouve en même temps la pensée vraie de la Révolution française à son premier jour. Mais là se borne l'œuvre de la Constituante, et la mission d'organiser l'enseignement primaire échut à la Convention.
Quand chacun des régimes qui se sont succédé en France depuis bientôt un siècle a mis son empreinte sur les systèmes d'éducation publique, on n'attend pas de la période révolutionnaire une exception à cette règle commune. Mais tout n'est pas frappé à la même marque dans l'œuvre de la Convention, disons plutôt dans ses vues, car, édictées à la hâte, se remplaçant et parfois se détruisant l'une l'autre du jour au lendemain, elles
1. Par exemple, la loi néerlandaise de 1857 : « L'enseignement, en donnant les connaissances usuelles, doit développer rintelligence des enfants et les préparer à la pratique de toutes les vertus chrétiennes et sociales. » — La loi autrichienne de 1869 : « L'école primaire proprement dite a pour but de donner aux enfants la culture morale et religieuse, de développer leurs ûicuHés intellectuelles, de les munir des connaissances et des aptitudes n4cessaires pour leur progrès ultérieur dans la vie, enfin de commencer réducation qui fera d'eux des hommes de bien et des membres utiles de la société. » — La loi de Saxe-Weimar de 1874 : « L'école a pour mission d'inculquer à la jeunesse, par Tinstruction et par réducation, les prîBcipes de la culture morale et religieuse, les connaissances générales et les capacités exigées dans la vie civique. » — Loi de Zurich : a L'école primaire doit, par une éducation donnée d'après des principes communs axix enfants de toutes les classes du peuple, former des hommes intellifents et laborieux, utiles à leur pays, doués du sentiment moral et relir gieux. »
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n'ont pas en. le loisir pour la plupart de passer de la lettre à Fexécution. Les unes, excessives et passionnées, portent les signes du temps; les autres, à la fois i»X)fonde8 et pratiques^ sont l'expression même de la vérité et du bon sens.
La Révolution française avait considéré, dès la première heure, rinstruction du peuple comme une dette de la nation : la Convention jugea d*al>ord que cette dette devait être sup* portée simultanément par les communes et par l'État et que l'enseignement devait être gratuit pour tous. Plus tard, en 4795, comprenant que les familles avaient aussi à y concourir, elle n'hésita pas à abolir la gratuité absolue et à lui substituer une gratuité relative, restreinte en faveur des indigents au quart seulement de l'effectif scolaire. La Constituante, qui avait décrété la gratuité, n'avait rien dit de l'obligation ^ : ce fut la Convention qui l'institua pour la première fois, non pas immédiatement, mais à la fin de 1793, et par un seul de ses nom* breux décrets (19 décembre 1793); elle fut bientôt abolie de fait, car un arrêté du Directoire du 17 novembre 1797, édictant des sanctions pour la fréquentation de Fécole, n'attribue à ces sanctions aucun caractère pénal.
Fortement pénétrée de la nécesité de réducation*, comment la Convention l'a-trelle entendue, et qu'a-t-elle voulu enseigner aux enfants de la patrie? Portant à l'extrême et revêtant de la phraséologie du moment une idée juste en soi, que l'école doit former non seulement des hommes, mais des citoyens, et que l'instruction est plutôt un moyen qu'un but, elle a voulu ^ que les enfants reçussent celle qui est « nécessaire aux hommes libres », la plus propre à « développer chez eux les mœurs repu» blicaines », à u leur élever l'âme et les rendre dignes de la liberté et de l'égalité » par la connaissance des « traits de vertu qui honorent le plus haut des hommes libres, et particulièrement les traits de la Révolution française. » Leur premier livre
i. On vit paraître, dès le début de la Révolution, des scmpnles an sajet
liberté individaelle faisait oublier les autres côtés de la question ; le droit, si récemment conquis, remportait au premier moment sur le devoir» 2. Décret du 30 vendémiaire an II (21 octobre 1793)*
de lecture sera « la Déclaratton des droits de l'heinrae »; leursexemples d'écriture « leur rappelleront leurs droits et leursderoirs » ; la morale qu'ils étudieront est « la morale républicaine ». Les filles aussi seront initiées aux éléments de cette morale, qui remplace dans les écoles des deux sexes l'enseigne-ment reli^eux relégué « ians les temples », puis supprimé ayec rexercice du cuKe lui-même. On voit d'ici les « citoyens » en jaquette accommodant à leur usage a les Droits de l'homme », balbutiant les noms de Rome et de Sparte, persuadés que la- France est née en 1792 et que l'histoire nationale commence en l'an premier de la République française. Mais, à côté de cesécarts, que de Tues fermes et droites, que d'heureuses concep-^ tions! Ce même législateur qui prétend inculquer à des bam» bins des mœurs politiques leur inculquera aussi « l'amour delà patrie et le goût du travail » ; s'il leur enseigne « leurs droits et leurs devoirs », ce sera à leurs dépens, « par des exemples et par leur propre expérience »; c'est par là aussi que, devenus hommes, il les aura rendus capables « d'administrer leurs affaires domestiques » ' : voilà de l'éducation. Quant à l'instruction proprement dite, la lecture, l'écriture, la langue française « soit parlée; soit écrite », les règles du calcul et de l'arpentage, «c l'usage des nombres, du compas, du niveau, des poids et mesures, du levier, de la poulie et de la mesure du temps », n'estce pas là, un peu pêle-mêle, la matière même de l'enseignemeot primaire? Si l'étude de l'histoire de France estinsuffîsanteet faussée, en revanche la géographie a dans le programme une place qu'elle n'a recouvrée que par la loi du 10 avril 1867.. Sur trois autres points, la Convention nous a encore devancés i les travaux manuels dans les écoles de filles, les exercices du corps dans celles de garçons, dans les unes et les autres ce que nous appelons les leçons de choses et l'enseignement par l'aspect. Les bibliothèques scolaires et les cours d'adultes ne sont pas davantage d'invention contemporaine : leur point de départ est dans le décret du 12 décembre 1792, qui leur imprima un caractère obligatoire.
Ce programme suppose de bons ouvrages pédagogiques, et
1. Décrets du 11 prairial an I (30 mai 1793) et du 27 brumaire aa lU (17 novembre 1795)»