‹ Pédagogie à l'usage de l'enseignement primaireChapitre 174 sur 206 · LA DISCIPLINE · texte numérisé non relu

LA DISCIPLINE

la classe et de Tenfance ; elle a, dans l'école, le môme objet que la loi positive dans la société : le maintien de l'ordre, l'accomplissement da devoir, le respect du droit d'autrui ; eUe s'adresse comme elle à des êtres sensibles, intelligents et libres; elle doit avoir par conséqaeiït la même autorité et les mêmes caractères. Elle agit sur la sensibilité par le plaisir et la souffrance, les récompenses et les châtiments; sur l'intelligence, par les principes de raison et d'équité qu'elle emprunte à la loi morale ; comme celle-ci encore, elle suppose le libre arbitre, elle ne s'adresse qu'à des êtres libres. Mais comme la nature enfantine, identique dans son fond à la nature adulte, n'est encore qu'en voie de formation, la discipline doit non seulement diriger les facultés dans leur exercice, mais contribuer à leur développement. A ce titre, elle est un instrument d'éducation, et c'est par là qu'elle se différencie de la loi positive.

Une théorie de la discipline n'est donc autre chose qu'une théorie morale, et un système de discipline autre chose que l'application des données psychologiques résultant de l'étude des sentiments et de la conscience. Nous avons vu ^ comment le plaisir et la douleur sont des stimulants pour l'activité, jusqu'à quel point la sensibilité peut être utilement excitée, dans quelle mesure l'attrait de la récompense se concilie avec le désintéressement sans lequel il n'y a pas de mérite, sur quoi repose le droit de punir, quel est le caractère philosophique de la punition. Nous n'avons plus ici qu'à chercher le meilleur moyen de mettre ces vérités en pratique,, en d'autres termes, d'appliquer les récompenses et les punitions.

On a dit beaucoup de bien et beaucoup de mal de l'émulation ; les Jésuites, entre autres, en faisaient grand cas, tandis qu'à Port-Royal on n'en voulait pas entendre parier. 11 est hors de doute que l'activité humaine ne saurait être plus vivement et plus généralement stimulée que par l'émotion de la lutte, le désir d'être le premier. C'est une passion noble, féconde, mais qui

1. ir* partie, ch. III, p. 151, 159 et suiv. ; ch. XI, p. 276 et suiv. ; cb. Xil, p. 282- 28i, 2S8 et suiv. ; 3H.

peut dégénérer et qu'il faut empêcher de devenir excessive. S*îf . était possible de fkire étudier et cibéît Tes enfeoits sans rempFoi de ce stimiilfant, ce serait un avantage morai încontestïiBte, mais Tcxpérience prouve (ju'on ne peut pas s'en passer: tes r#ciHnpenses, en effet, se confondent le pîus souvent wmc les moyens d'émulation. Les prfr, les places en composîtiiMi, les- ]»oiines notes, Finscription au tableau dTionaeur, toutes tes- petites distinctions offertes â la bonne volonté des ôTèfves, croÈt; rubans, etc., ont ce doubîe caractère, ff y a dey natuitsis- d^enfents qui s*én trouvent fâcheusement impressionnés, chez qui l'amourpropre est trop vivace et fa sensibilité trop excitable. LTnstilvteur doit être sur ses gardes, et plus encore rinstFtutrîce, car che2 ïes filles la sensibilité est toujours tentée de prendre le pas sur la raison. Mme Campan, dans son pensionnat de Saint-Germain et danfl Fa maison d'Econen, avait imaginé on prix qui consistait dans le don d'une fleur, d*nne rose : Fémuhrtkm se traduisit par tant d'orgueiî cher les victorieuses, tant de désespoir chez les vaincues, qa*if fallut j renoncer. Ces- moyens" ont un autre inconvénient : ih n'agissent pas sur la masse et la population écolîère. « tes prix et les principales dîstfhctions ne toud^«n<t qu'un très- petit nombre d'élèves. Les places agissent plus ott moins sur tous; pourtant elles- n''ont que peu d'importance pour les derniers d'une classe. Un petit nombre d'éfêtes qui se disputent la première pface, et une* masse imfiffSreiite, ne constituent pas une bonne classe. Les prix peurent avoir de la valeur par eux-mêmes et aussi comme marque de supériorité, supériorité à laquelle le petit nombre seulement peut arriver *-. i> Il faut que le maître ait à sa disposition des moyens sppHealrfes à tout le monde et auxquels ne puissent échapper ni le plus petit effort ni le plus mince succès : je ne vois guère pour cela que l'approbation et réloge, la bonne note consignée au carnet de correspoodance avec les parents, rinscription au. tableau d'hoiuaenr affiché dans lu classe, — étant entendu quA le tableau d'honneur récompense la bonne volonté, le travail assidu, et non pas saal«ment le succès éclatant. L'approbation et L'éloge sont pkis.di£6fiiies À maader qu'on ne la suf^se. Dire qu'une leçon est hiensae,un devoir bien fait, est un jugement parfaitement clair; mais il ja

f . M. Bai», Ouvrage eiié, liv. I, ch. v, p. 83.

LA fiilSGIPUlIC 487

soaveiài des mérites plus malaisés à appréeier et à formuler^ noèléa à des défauts doBt il faut les distiDgaer, ou consistant plutôt datas rintentiou que dans le résultat; en ce cas, la louange doit atteindre le but sans le dépasser, s'adapter exactement 4 la natare du mérite* Ce mérite, visible pour le maître, échappe peut-être aux yeux des condisciples : il faut pourtant ccuApter avec Topinion die la classe tout entière , qui doit ratifier celle du maître ; pour cela, il est nécessaire que les motifs d'approuver ou de louer, connus de celui-ci, deviennent assez apparents, par la manière dont il les exprime, pour être appréciés par les autres enfants.

£n dehors de ces récompenses, officiellement inscrites au règlement des écoles, n'y en a-t-il pas d'autres, indirectes, & deux fioâ servant, à la fois de moyens d'enseignement? Saît-on> bien, par exemple, tout le parti que peut tirer d'une promenade faite de temp» en temps, le jeudi (ou même dans la belle saison aj^ès la classe du soir abrégée au besoin d'une demi-heure ou d'une heure), un instituteur ingénieux^ instruit, et qui ne regarderait pas trop à la perte de quelques heures de congé?

Oe même que pour former un herbier, une collection de minéraux ou d'insectes, force est au jeune naturaliste d'en aller recueillir les éléments par monts et par vaux ; de même la visite d'une usine, d'une forge, d'une fabrique (et où n'y a-t-il pas aujourd'hui quelque industrie?) est le complément naturel des notions de seiences appliquées, non moins que des notions de géographie économique ; l'intelligence de la géographie physique est singuUèrez^ent facilitée par des promenades topographie ques^ enfin dans les localités dotées de monuments ou de ruines historiques, une visite sur place, quand elle est possible,, est le commentaire éloquent de la leçon d'histoire. J'ai connu un instituteur dans les environs d'une grande ville, qui parfois le jeudi y amenait quelques-uns de ses élèves, pour leur en montrer et leur en expliquer les curiosités ; leur instruction y gagnait, et leur santé ne perdait rien, au contraire, aux quelques kilomètres de l'aUer et du retour.

Est-ce donc là un moyen disciplinaire? Sans doute. Ces promenades seraient une récompense enviable et enviée, accordée au travail, à l'assiduité, à la bonne conduite, refusée à la paressCi À la négligence, à l'insubordination. A plus forte raison

488 PÉDAGOGIB

peat-on en dire autant des voyages scolaires pendant les vt- •eances, voyages qui, pour être mis à la portée da plus grwoà Qombre, pourraient n'être souvent que des promenades un pee plus longues, ne nécessiter qu'une absence de quelques jomi. et s'effectuer, à pied, bien entendu, dans un rayon peu éloigné. Pourquoi Tinstituteur n'emmènerait-ii pas ses élèTes dans ce conditions peu onéreuses pour les familles, et ne leur teaili pas voir ainsi leur propre pays, une partie de leur dépoIi^ ment, etc. ? Il me semble que cette idée ne serait pas impitticable. C'est là une réelle préparation à la vie, un mojei •d'éducation véritablement professionnelle. « Il est utile po* l'instituteur, dit Mme Necker de Saussure i, de faire naître da situations qui donnent lieu à des observations nouTelles, et 1 l'est pour les élèves de savoir rompre leurs vieilles habkoda A point nommé, en secouant le joug des besoins artificiels fi notre civilisation enfante. Rien ne répond mieux à ce double M •que de courts voyages, surtout les voyages pédestres et aveiil» ireux où l'on n'a pas pourvu à toutes eboses d'avance. Aboi projet, aucune récompense, n'agit aussi fortement sur l'imagination des enfants. L'idée exagérée qu'ils se font de leiiR forces, des merveilles qu'ils découvriront, du précieux batii -qu'ils recueilleront, les enflamme du plus beau zèle ; les préft ratifs sont déjà un enchantement. Puis vient l'expérience aiee ses suites diverses, avec son cortège de joies inespérées, de •désappointements subits, de vanité tour à tour blessée on satisfaite, d'abattement et parfois de gaieté dans les revers ; tout j est, tout est épreuve de la vie, tout est instruction pour l'élève et l'instituteur. Les qualités bonnes et mauvaises, l'égoîsnn e) l'obligeance, la résignation et l'impatience, tout se dévoile, tout prend couleur, et le caractère se prononce. »

Nous arrivons à cet aatre cété de la discipline, la punîtioo. Elle exige un tact encore plus délicat que la récompense ; elle «st l'arme dont l'autorité dispose. Mais il en est de l'autorité dans l'école comme de l'autorité dans l'Etat : elle peut être abu-

Page 1