CHAPITRE VI
l'association des idées
I. Une idée n'apparaît jamais seale dans resprit; elle entraine d'antret idées à aa suite : e'eet oe qu'on appelle Tassoeiation des idées. Exemple». Résultats de cette facolté. Elle repose sur les rapports qui unissent les idées entre elles. Deux sortes de rapports : aeoidentels, nécessaires. Selon qu'on laisse prédominer l'habitude des uns ou des autres, les esprits sont légers, frivoles, inconséqnents, ou sérieux, réfléchis, solides.
II. L*^sssoGialion des idées se montre olies les enCsnts dès le premier exercice de Lnr intelligenee. Secours qu'on peut en tirer ponr l'éducation iotellectuelle : par rapport à la mémoire, à la lecture, à l'art d'écrire, à l'art de parler, en an mot à l'exercioe de toutes les opérations intellectuelles. Nécessité de donne une bonne direetion à cette faculté, qui est l'une des causes des inégalités intellectuelles qu'on remarque parmi les eofants et parmi les hommes, et de leurs spécialités ou aptitudes diverses.
m. Importance de l'association des idées au point de vue de l'éducation morale. Défauts qui découlent de fausses associaiious d'idées. L'antipathie pour l'étude a souvent la même origine. Bons effets de cette facolté lorsqu'elle est bien dirigée : si l'éducation reçue à l'école est telle que les enfants conçoivent une idée juste de la vie, l'école a rempli son but qui est précisément de préparer à la vie*
Quand la mémoire fait défaut à un écolier et que, forcé de s'arrêter, il répète désespérément les derniers lambeaux qu'il a retenus de sa leçon, il ne cherche pas seulement un moyen de gagner du temps; il se conforme, sans s*en douter, à une loi de notre constitution intellectuelle : les derniers mots, par le rapport des idées qu'ils expriment avec les idées qui suivent, réveilleront le souvenir de celles-ci; et, de fait, il suffit souvent d'un mot soufflé par un voisin charitable ponr rappeler toute la suite. C'est au même instinct qu'obéissent encore les enfants,
quand ils reprennent tout d'une haleine leur leçon pour mieux franchir, une fois lancés à nouveau, un passage dangereux où ils ont senti faiblir leur mémoire. Dans les salles d'asile, les maltresses qui veulent faire répéter une phrase ont coutume d'en dire les premiers mots, et les enfants, comme entraînés par le courant, Tachèvent; quelquefois, c*estla moitié d'un mot qu'elles prononcent pour les aider & le retrouver et à le prononcer.
La plus légère attention nous permettra d'observer à chaque instant des faits de même nature en nous et autour de nous. C'est assez d'un mot lu ou entendu, d'un nom, d'une date, pour évoquer tout à coup un enchaînement de souvenirs et d'idées. Le nom seul de Mirabeau porte avec lui toute l'histoire de 89 ; la date de 1870, la série de nos désastreji et de nos douleurs. Versailles fait penser à Louis XIV, l'Escurial à Philippe H. Que je revoie la ville où je suis né, ou que seulement ou en prononce le nom devant moi, et mon enfance, ma jeunesse vont renaître pour un moment. Mais la même idée n'appellera pas nécessairement la même suite dans tous les esprits; chacun prendra, au contraire, un chemin différent. Nous sommes en décembre 1879, il g^e à 20 deg^s et la neige épaisse couvre le sol. Tout le monde se plaint, voilà le point de départ commun; mais l'un se préoccupe avant tout du sort des pauvres gens, l'autre prévoit les inondations au dégel, l'autre la destruction du gibier; celui ci s'inquiète des conamunications interrompues, celui-là du chômage; tel autre fait des comparaisons avec les hivers historiques... Et, dans cette succession d'idées^ nulle recherche, nul effort, nul travail volontaire; elles se présentent d'elles-mêmes, mais les unes se présentent de préférence à tel esprit et les autres à tel autre : un agriculteur, un industriel, un commerçant, un diasseur, un riche, un pauvre, un patron, un ouvrier, un égoïste, un bon cœur, un homme, une femme, un enfant, ne voient pas , comme on dit, les choses de la même manière. C'est que leurs idées s'enchaînent selon leur nature primitive, leurs habitudes acquises de penser et d'agir, selon la direction
,: qu'a reçue leur intelligence on qu'elle s'est donnée à elle-même.
'^ Rien de plus commun, dans la vie ordinaire, que de juger et en quelque sorte de classer nos semblables, à ce point de vue : nous disons de tel homme qu'il a l'esprit des affaires, de tel
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autre qa'il a Tesprii militaire ; nous reeoimaisMas aiooa k première vue, du moins après quelque réflezioiiy un professeur» on avocat, un négociant, on diplomate, on homme d'Etat» ta» homme du monde. Chacun a l'esprit de son méiiier, de sa eon" dition, de son milieu, plus ou moins accusé» il est vrai» selon le caractère individuel, le tempérimieat, Tâ^^ le sexe. Un safant, chez qui les eontaets de la vie n'ont fas encore altéré la première simplicité, est un véritable miroir dans lequel se reflètent les impressions qui lui sont venues du dehors, qui changent, se remplacent» se mêlent jusqu'à ce que petit à petit le caractère se soit formé. Lea femmes, dont la sensibilité est plus délicate, Fimagination plus active, rimpressionaabilité plus graude, prennent plus facilement que les hommes des habitudes nouvelles et conforment plus vite leur manière d'être à leur situation.
Ce qui est vrai des individus pris isolément est vrai des réunions d'individus groupés en société : chaque peuple a son génie, chaque siècle a sa marque, chaque période historique son caractère. Rome a vécu par la guerre et Garthage par le négoce ; les croisades en plein moyen âge sont dans leur milieu naturel, comme de nos jours les chemins de fer, la télégraphie électrique et toutes les applications de la science. Le xvii* sièale est nn siècle littéraire, le xvin<' un siècle philosophique; le XIX* sera le siècle de l'instruction populaire. Les arts eux-mêmes portent l'empreinte de leur temps et reflètent nn état général de civilisation : les Grecs, dont les dieux étaient des hommes divinisés, les représentaient sous la forme humaine revêtue de la beauté idéale ; les cathédrales sont l'emblème et le produit d'une époque de foi; la société polie, ordonnée, disciplinée du siècle de Louis XIV se reconnaît dans la peinture majestueuse, pompeuse de Lebrun. Il n'est pas jusqu'aux modes, jusqu'aux jouets des enfants, qui ne soient dans quelque rapport avec les mœurs, le goût, l'état social.
Ce n'est pas tout. Quelle que soit l'époque, quelle que soit la profession, et indépendamment des allures caractéristiques que ces circonstance impriment à l'intelligence, tout esprit en tous temps et en tous lieux, a ses allures propres : nous distinguons les esprits légers, frivoles, inconséquents, et les esprits sérieux, réfléchis, solides; nous disons dételle personne qu'elle a ne voit
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pas loin », de telle autre qu'elle « sait ce qu'elle fait. » Avoir la Tue courte, c'est n'apercevoir que les rapports superficiels des idées et des choses, s'arrêter à l'apparence, à « la crouste première », comme dit Montaigne; savoir ce que l'on fait, c'est voir les choses comme elles sont dans toute leur suite, aller au fond, saisir les vrais rapports.
C'est donc un fait d'expérience qu'une^ idée en amène une autre :
Telle est de notre esprit la marche involontaire : Nulle pensée en nous ne languit solitaire. L'nne rappelle Tantre, et, grâce aux nœuds secretf Par qui sont alliés les différents objets, En images sans fin une image est féconde >.
Ce phénomène intellectuel, c'est l'association des idées; ces « nœuds secrets » , ce sont les rapports qui unissent nos idées entre elles, non seulement nos idées, mais nos sensations, nos sentiments, nos volontés, tous les actes de notre vie psychologique et dont aucun n'est jamais isolé. Autant valent ces rapports, autant valent les séries d'idées qui en résultent. Or ils ne sont pas tous d'égale valeur. Les uns sont purement accidentels : rapports de simultanéité, de succession, de contiguïté, analogies imaginaires, ressemblances ou oppositions de signes, de sons ou de mots, relations fictivement établies entre des choses étrangères l'une à l'autre. Les autres sont dans la nature môme des choses : rapports d'égalité, de ressemblance et de différence, rapports de l'effet à la cause, du moyen à la fin, de la conséquence au principe., Les associations d'idées qui en résultent, toujours conformes à la réalité et aux lois de la raison, nous conduisent à la vérité. Celles qui sont établies sur des rapports artificiels sont souvent fausses et peuvent devenir une source d'erreurs, soit pour les particuliers, soit pour la société tout entière. Et comme les erreurs ne restent jamais dans le domaine de la théorie pure, qu'elles passent toujours plus ou moins dans celui des faits, il n'est pas de maux dans lesquels les fausses associations d'idées n'aient jeté les hommes.
i. Beliile, Umagination, chant I.
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Si, au point de vae de Findividu, on associe Tidée du bonheur à ridée du plaisir, on sacrifie le travail à la paresse, le dévouement à Tégoîsme, Téconomie à la prodigalité, le devoir à la passion. Si, au point de vue de rhumanité, on associe l'idée de droit à ridée de force, on légitime tous les abus de la force, l'esclavage, le servage, le despotisme sous toutes ses formes, à toutes les époques et dans tous les climats.
On comprend assez l'importance de l'association des idées, et la nécessité d'imprimer à cette faculté une direction salutaire; elle est, comme toutes les autres, susceptible d'éducation, et, pour ainsi dire, dès le berceau.
Quand on voit un enfant de cinq mois, auquel on vient de mettre son chapeau et son manteau, montrer de la mauvaise humeur parce qu'on ne sort pas sur-le-champ avec lui; un autre, de quelques mois plus âgé, témoigner le désir qu'on l'emibène promener toutes les fois qu'on touche devant lui une coiffure quelconque ou tout objet ressemblant à une coiffure ^ il est impossible de nier que le nourrisson soit déjà capable d'associer des idées. Cette aptitude innée a paru tellement frappante à H. Darwin, qu'il n'hésite pas à la considérer comme « la différence certainement la plus marquée qui existe entre l'esprit d'un petit enfant et celui du chien adulte le plus intelligent ». Pour peu que l'on s'en donne la peine, on observera chez les enfants tous les genres d'associations d'idées qu'on peut noter chez les adultes.
On a déjà pu voir quel secours cette faculté apporte à la mëmoiref celle-ci rappelle les idées isolées; elles les entraîne pour ainsi dire en bloc, et fournit ainsi à l'imagination, à la réflexion, au raisonnement, à toutes les opérations de l'intelligence, les éléments nécessaires à un prompt et sûr fonctionnement.
On n'apprendrait jamais à lire si l'on ne pouvait associer l'idée d'un son à celle d'une lettre ou d'un groupe de lettres :
4. Darwin, Esquisse biographique, — Ferez, ch. VIII, p. 121. — Voy. aussi d'autres exemples intéressants dans les Ohsemations de M. Egger.
plus Tite s!éta])lit ee rap{K)rt, plus vite «6t vaiacaa la éifflcmlté. iyùu3 las mots représentant des idées et les idées étant le eeuà élémeirt assimilable à riatelligenoe, il j « ud autre rap|>oii 4 établir, celui du mot à l'idée. On ae sait lire <pie lorsque i'oa comprend ce qm*ou lit* et alors» par uae réoempense bien. g^egnée, non seulem£nt on a appris 4 lire, mais ou a «^{)âs h aimer la lecture; plus eaeore, on a appris À parler, car on parle pour être compris, et la plupart des discossioas ne sent que des malentendus. D'où l'obligatioa absoUie pour les mat^. très d'expliquer d'abord le sens des mots, puis des fdiraies. Leur liaison apparaît alors comme d'eUe-méme*
Plus une idée est exacte, claire, précise, plus nombreuses et plus lumineuses surgissent dans leur suite naturelle et logique les idées qui de prés ou de loin tiennent à celle-là. C'est ainsi qu'en apprenant à lire, à parler, on apprend aussi à écrire, c*est-à-dire à composer. La première fois qu^un écolier est mis en demeure de faire œuvre d'écrivain, c'est un grand événement : il n'y a guère d^enfants, môme intelligents, même élevés dans un milieu social favorable, qui ne soient fort en peine d'adresser six lignes à un oncle, à un parrain, à un grand- père, aux personnes qu^ils connaissent, quUls aiment, avec lesquelles ils sont familiers. Ils leur parlent sans embarras ; fautil leur parler par écrit, ils ne savent que dire, et, le sauraient-ils, qu'ils ne sauraient encore comment le dire. Apprenez-leur à fixer leur attention sur l^objet de la lettre, fête à souhaiter, vœux de nouvelle année, annonce d'une bonne place en classe, d'un prix à la distribution... Montrez-leur les idées qui découlent de celles-là, en petit nombre d'abord; le rapport s'établira dans leur esprit ; ils commenceront à voir clair et à comprendre ce que signifie « écrire une lettre ». S*agit-il d'une rédaction historique, l'idée première du sujet à traiter réveillera les idées accessoires, et les souvenirs arriveront en foule. Mais si la mémoire seule est en jeu, sans le secours d'une association d'idées volontaire et réfléchie et sans l'habitude de cette association, l'écolier sera comme perdu dans cette foule envahissante de souvenirs : il ne saura par où commencer, par où finir, comment rattacher le commencement à la fin; rien ne se suivra, tout sera présenté pêle-mêle ; le désordre de la pensée passant dans le style, les expressions feront défaut ou ue seront pae
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lntel%rbles. Qu^au contraire il ait été habitoé à réfléchir, à cuivre le fil des idées, à en épuiser nne avant de passer à une autre, d*un seul mot qu*il sache ce qu'il veut dire, et tant bien que mal il le dira. L'exercice aidant, ce qui lui était impossible le premier jour ne sera plus que difficile à la seconde épreuve, presque facile à la troisième, tout-à-fait aisé avec le temps et l'habitude. Sans doute, il ne suffit pas de bien penser pour bien parler ou bien écrire, mais on n^écrira ni ne parlera jamais bien sî l'on ne possède pas son sujet, si Ton n'y a pas introduit cet ordre lumineux qui en relie toutes les parties et en éclaire tous les développements. C'est en ce sens qu'est vraie l'a maxime de Boileau ^ :
CSe que Ton conçoit bien s'énonce clairement, Bt les mots pour le dire artivent aisièmeot.
En verim du môme prmcipd, l'émvain compose un ouvrage avec renehatnement des pensées et les transitions qui en foadeat toutes les parties en un ensemMe harmonieux et complet ; l'oratenr poIiti<fae triôte à la tribane une question de législation ou de gouvernement, l'avocat un point de droit devant ua tribunaly avec les développements successifs exigés par le sujet. Dans une discussion, les répliques ne sont antre chose que des associations d'idées; les réparties ne s'expliquent pas autremeat, ni la cont^rsation elle-même, m, pour tout dire, aucune des opérations de l'esprit, les plus simples comme les plus compliquées, car il n'en est aucune qui ne suppose un certain ordre; il n'est àactm art, aucune science, qui n'exige une méthode, c'est-à-dire toujours un ordre répondant à la nature des choses et à celle de nos facultés.
Lusser à elle-même une faculté si puissante est dangereux; la soumettre àfempire d'une vtdionté xatelligeoie, la plier à de» habitudes de réflexion et de méthode est Tuii des pku grand» services qu'on puisse demander à la pédagogie. Non qu'il faiUe en attendre toujours et partout les mêmes résultats, ni que rinfiuence 4e la volonté sur elle soit immédiate et directe. Cette influence ne se traduit pas sur-le^amp en acte, comme Pacte de lever le bras ou de fermer ks yeux que j'accomplis