Laromiguièie, Leçons de philosophie^ T. Il, p
l'abstraction et la généralisation 197
diri^Qt notre vie quotidienne. Faire la part du bien et du mal, des qualités et des défauts dans les choses et chez les personnes, c'est abstraire, et c'est moins facile qu'on ne le croirait. Nombre d'erreurs et de fautes viennent de là, comme le montre spirituellement Laromiguière ^
< Je suppose^ dit-il, une personne dont l'opinion politique soit portée jusqu'à rintolérance ; on me passera la supposition. Cette personne est attaquée d'une maladie grave ; elle demande on médecin^ et on lui en nomme un très habile : « Monsieur « un tel? On sait comment il pense. — £hl madame, qu'impor- (c tent ses opinions? Songez à guérir. — Ne me parlez pas de cet M homme : c'est un extravagant^ un ignorant. » La voilà, par un entêtement aveugle, incapable de faire la plus légère abstraction, de distinguer le médecin du politique. Maître Jacques, dans Molière ^, est beaucoup meilleur métaphysicien : « Est-ce à votre tf cocher, monsieur, ou à votre cuisinier que vous voulez parler? « — Au cuisinier. — Attendez donc, s'il vous plaît. » Il Ole aussitôt sa casaque et parait vêtu en cuisinier. Harpagon veut ensuite qu'on nettoie son carrosse : maître Jacques reparaît en cocher. Voulez-vous une belle abstraction? C'est le mot de Louis XII : « Le roi de France ne venge pas les injures du duc « d'Orléans. »
Quand l'esprit de métlîbde s'est emparé de l'abstraction, elle devient un véritable instrument scientifique. L'intelligence humaine, n'étant pas assez puissante pour tout saisir à la fois, a besoin de simplifier l'objet de son étude. Dans chacune des sciences^ on étudie d'abord une partie, puis une autre : il faut connaître les chiffres, leur valeur absolue, leur valeur relative, avant d'opérer par soustraction, par multiplication, par division. On n'apprend pas à la fois l'histoire des Mérovingiens et celle des Valois. De plus, chacune des sciences, prise à part, a un ^ objet spécial. La physique ne considère dans les corps que les : propriétés générales; la chimie, que les forces attractives ou répulsives; la physiologie, que les phénomènes delà vie et leurs lois. La géométi'ie oublie jusqu'à la force qui rend les corps impénétrables et les constitue corps, pour s'attacher à la seule