Dans une pièce de vers intitulée L'enfant de Sparte
Et Ba. verge de frêae eût frappé rudement Le rire ou le murmure ou le gémissement f Mais tous d'un pas égal ont manœuvré sans faute.
Le bel adolescent portait la tète haute, Cachant sous sa tunique, un bras contre son sein» Le renard convoité dont il a fait larcin.
On arrive, on s*assied en ordre dans Técole» Et le mattre entendrait nue abeille qui vole ; Si bien disciplinés, tous ces vaillants garçons Be Foreille et des yeux écoutent ses leçons.
Or, déjà le voleur, tout fier de sa conquête, Sentait contre ses flancs les griffes de la béte, Et, les dents du renard ayant percé la peau, Béjk dans la chair vive il plongeait le museau» L'enfant reste immobile, et rien sur sa figure Bien ne décèle encor son étrange torture : Sur son front large et fier à peine une rongeur Indiquait une lutte avec le vil rongeur. Nul, sous ses bras croisés dans cette horrible étreinte» N*a vu poindre le sang dont sa tanique est teinte. Sans se trahir d'un geste ou d'un gémissement, Il pâlit, son beau corps s'affaisse lentement. Mais dans ses yeux hardis, montrant sa forte race, Un éclair, jusqu'au bout, fait briller son audace... Et l'enfant réussit dans son stoïque effort : On ne connaît son mal que lorsqu'il tombe mort.
Voilà^ sous un vif relief, une image de réducation à Sparte. Les filles elles-mêmes y appartenaient à TÉtat ; on les instruisait non seulement à chanter^ à danser^ mais à lutter entre elles^ à courir, à lancer le palet et le javelot, en présence des magistrats et de tous les citoyens. Sparte est peut-être la seule cité antique qui se soit préoccupée de l'éducation des filles^ mais on voit à quel point de vue : faire des femmes vigoureuses, fécondes^ épouses et mères de soldats^ capables de préférer la patrie & leur mari, même à leurs enfants. Une mère Spartiate aimait mieux voir son Ûls mort que idéshonoré, et, quand il partait pour le combat, elle lui remettait son bouclier en lui disant : « Reviens avec ou dessus. »
Les Athéniens donnaient à leiu*s filles une éducation moins sévère, mais aussi peu intellectuelle, leur faisant apprendre à lire, écrire, filer, coudre, préparer la laine dont on faisait les vêtements, et veiller aux soins du ménage. Dès Fâge de dix ans et quelquefois de sept, elles paraissaient dans les cérémonies
HTTRODUCTION ^
religieuses, où elles exécutaient des danses et chantaient des bjnmes en Thonneur des dieux, seul rôle que les femmes parussent propres à jouer dans la république.
A regard des garçons, tout en admettant le principe que l'enfant est avant tout la chose de TEtat, Athènes autorbait, en matière d'enseignement, une liberté presque sans limites, et réduisait l'iuteryention de TEtat à des mesures de police administrative. Ainsi il était défendu aux maîtres d'école d'ouvrir leurs classes avant le lever du soleil et de les tenir ouvertes après son coucher; la peine de mort était prononcée contre quiconque entrerait dans un gymnase, ayant atteint Tâge dliomme ; mais, aucune loi ne réglementait l'instruction : l'Etat n'était pas instituteur. Aristote fait allusion à cet état de choses, lorsqu'il* réclame un bon système d'éducation publique pour préparer la jeunesse aux habitudes vertueuses. Il regardait l'autorité paternelle comme trop faible, et il invoquait l'autorité de la loi.. « Ce n'est qu'à Lacédémone, dit-il, que le législateur semble avoir donné quelque attention à l'éducation et aux occupations des citoyens, tandis que, dans la plupart des autres Etats, cha- . cun fait comme il le juge à propos ^. »
Pas plus que l'Etat, la religion n'intervenait officiellement dans les écoles, elle qui jouait un si grand rôle dans l'Etat luimême, dans les cérémonies publiques, dans les jeux, dans les fêtes ; bien plus, elle ne se faisait pas obligatoirement enseigner, et l'on se bornait & faire apprendre aux enfants quelques passages d'flomère et d'Hésiode que le maître commentait. Partout, dans les gymnases comme dans les temples, aux yeux de la jeunesse s'offraient les statues des dieux; les pompes du culte pouvaient lui faire aimer la religion; on la lui enseignait parles sens et dans la pratique ; mais l'enseignement tel qu'il était institué en Egypte et dans l'Orient, tel qu'on le voit dans l'Europe moderne, n'eut jamais lieu en Grèce. En un mot, jamais l'influence sacerdotale ne sortit du sanctuaire pour entrer dans Técole. Malgré cela, un souffle profondément religieux animait et l'éducation et la législation parmi les Grecs ; en voici un exemple, tiré du préambule des lois de Gharondas que l'on faisait chanter aux enfants :
i. Morale à Niccmaque, liv. X, § a.
ib PÉDAGOGfB
« Il faut purifier son âme, car la divinité n'est point honorée par l'hommage du méchant ; on ne peut lui plaire que par les bonnes œuvres, par une vertu constante dans ses principes et dans ses effets, par une ferme résolution de préférer la justice ti la pauvreté à Firgustice et à Fignominîe.
« Dans vos projets et dans vos actions, commencez par im* plorer le secours des dieux, qui sont les auteurs de toutes choses ; pour l'obtenir, abstenez-vous du mal, car il n'y a point
• de société entre Dieu et l'homme injuste. »
C'est que, chez les Grecs, la religion, la loi, l'éducation, tous les éléments de la vie d'un peuple, convergeaient vers un centre unique : la cité, la patrie. Le culte des dieux de la patrie, le respect des lois de la patrie, c'était le culte et le respect de la patrie elle-même ; quand Montesquieu assigne aux démocraties la vertu pour principe, il définit la vertu « l'amour des lois et de la patrie ^ » Fais honneur à la patrie dont tues le fils, cette maxime populaire résumait tous les devoirs. Faire honneur à la patrie, c'était non seulement combattre et mourir pour elle, c'était encore, c'était surtout obéir à la loi. « La loi, dit Bossuet ', était regardée comme la maîtresse ; la liberté que se figuraient les Grecs était une liberté soumise à la loi, c'e^-àdire à la raison même reconnue par tout le peuple... Les Grecs étaient instruits à se regarder et à regarder leur famille comme partie d'im plus grand corps, qui était le corps de l'Etat. Les pères nourrissaient leurs enfants dans cet esprit ; et les enfants apprenaient dès le berceau à regarder la patrie comme une mère commune, à qui ils appartenaient encore plus qu'à leurs parents. Le mot de civilité ne signifiait pas seulement parmi les Grecs la douceur, la déférence mutuelle qui rend les hommes sociables ; l'homme civil n'était autre chose qu'un bon citoyen, qui se regarde toujours comme membre de l'Etat, qui se laisse
; conduire par les lois et conspire avec elles au bien public, sans rien entreprendre sur personne. » Le grand éducateur était l'es^ prit public; l'œuvre de l'éducation était en quelque sorte une œuvre commune, à laquelle prenaient part, les uns directement, les autres indirectement, les législateurs, les philoso-
i. Eêprit des /ow, liv. III, ch. m; liv. IV, ch. v. 2, Discours sur Vhistoire universelle^ 3* partie, ch. v.
pixes^ jusqu'aux poètes^ aux orateurs^ aux artistes. Autant valait l'esprit public, autant elle valait elle-même, et, lorsqu'il eut perdu sa vertu, elle cessa de produire des Miltiade et des Aristide.
Tels sont les faits que ITiistoire de la pédagogie peut recueillir dans lliistoire de la Grèce ancienne, et ils ne sont pas sans intérêt ; mais elle doit au génie grec plus que des faits : elle lui doit des doctrines. La République de Platon est un véritable traité d'éducation, en même temps qu'une utopie mitigée plus tard dcuis ses Lois, La Cyropêâk de Xénophon est, comme le Télémoque, un roman d'éducation, mais d'éducation toute militaire, selon l'idéal de Sparte. V Economique du même Xénophon, ou éducation de la femme par le mari, est aussi un roman, car la condition des femmes chez les Grecs était bien différente de l'image qu'il en propose ; du moins est-ce un roman plein dt fraîcheur, de grâce et do bon sens ^. Le génie universel d'Aristote a touché aux questions pédagogiques, comme à toutes les autres, avec des vues de bon sens siu* le rôle de la famille, sur le caractère moral de l'éducation, mais sans franchir dans la pratique le eadre' étroit de son époque. La pédagogie doit néanmoLDS à la philosophie grecque un don d'un prix inesti«mable : elle lui doit une méthode, la première qui ait été scientifiquement posée, celle qui a retenu le nom de Socrate, son auteur ; enfin c'est ce même Socrate qui a fondé la science <le l'éducation en même temps que la science morale, en assignant à l'une et à l'autre la même base, la connaissance de la nature de l'homme, et en dégageant, du milieu social où elle était comme ensevelie, la notion de la personnalité humaine. Tant que l'individu reste confondu soit avec la nature qui l'environne et pour ainsi dire l'enveloppe, soit avec la cité qui le domine et l'efface, l'idée du moi, le sentiment de la liberté et de la responsabilité personnelle ne peuvent se faire jour. Par suite, l'éducation complète n'est pas encore possible, toutes les conditions n'en étant pas réalisées, car son but n'est pas seu-
l. Un atttre philosophe grec, Plutarque, qui vivait du temps de Trajan et d'Adrien, a laissé, avec des traités moraux qui ne sont pas sans valeur et les Vies des hommes iUustres qui sont non un traité, mais un livre d'éducation, un ouvrage intitulé Les préceptes du mariage, qui est k mettre à côté de VEconomiqiie,
là PÉDAGOGIE
lement de discipliner les esprits^ mais de fortifier en eux le libre arbitre et l'activité intelligente. Les Gaulois avaient, tout autant que les Grecs et plus encore peut-être^ ce sentiment de la valeur de l'individu ; mais ils ne l'ont pas fait passer du fait à la théorie, ils ne l'ont pas livré à la science. Voilà pourquoi nous en faisons honneur à l'esprit grec et à Socraté.
L'éducation à Rome a eu deux phases^ qui nous ofi&'ent un iouvel exemple de la puissance des mœurs. Dans la première^ Rome^ comme Sparte, n'élève ses fils qu'en vue de l'utile, c'est-à-dire en vue de la guerre, qui était pour elle, entourée d'ennemis de toutes parts, une condition d'existence ; dans la seconde, la Grèce soumise, selon l'expression d'Horace, soumet à son tour ses vainqueurs en leur imposant presque malgré eux ses arts et sa civilisation.
« C'est dans le gouvernement républicain, dit Montesquieu *, que l'on a besoin de toute la puissance de l'éducation... Le gou*vemement y est confié à chaque citoyen. Or le gouvernement est comme toutes les choses du monde : pour le conserver, il faut l'aimer. On n'a jamais ouï dire que les rois n'aimassent pas la monarchie, et que les despotes haïssent le despotisme. Tout dépendait donc d'établir dans la république cet amour, et c'est à l'inspirer que l'éducation doit être attentive ; mais, pour que les enfants puissent l'avoir, il y a un moyen sûr : c'est que les pères l'aient eux-mêmes. » A Sparte, on ne comptait, pour inspirer ces sentiments, que sur la loi; à Rome, et c'est là un grand progrès , on comptait sur la famille. A Sparte, la famille n'était rien en fait d'éducation; à Rome, elle était tout; pour l'enfant, la première magistrature était la famille, en quoi l'on reconnaît ce bon sens pratique qui fut une des causes de la grandeur romaine. « Chaque Romain, dit Tacite *, gardait près de lui son fils, qui, né d'une mère chaste, croissait, non pas dans le réduit d'une nourrice à gages, mais dans le giron et au sein de sa mère, dont toute la gloire était dans l'entretied de