Bossuet, Connaissance de Dieu et de toi-même, ch. IV
PÉDAGOGIB
dition Décessaire : si deux pommes et deaz pommes font quatie pommes, c'est parce qu'absolument deux et deux font quatre. Foute science repose sur une notion première : la géométrie, sur la notion d'étendue ou d'espace ; la chimie, sur la notion de substance ; la morale, sur la notion du bien; le droit, sur la notion du juste ; l'esthétique, sur la notion du beau, etc. Aussi a-t-on pu dire * qu'elles sont dans l'esprit « ce que sont dans le corps les muscles et les tendons » : elles le soutiennent et lui permettent d'agir. Elles se formulent en un certain nombre d'axiomes, tels que ceux que nous avons cités plus haut, et de propositions appelées vérités premières, telles que les suivantes : — Tout objet occupe un lieu dans l'espace (formule- de ja notion première d'espace) ; — Tout fait a lieu dans le temps (notion première de durée) ; — Tout ce qui commence d'exister a une cause (notion première de cause); — Tout ce qui est a sa raison d'être (notion première de raison d'être). Enfin elles se ramènent toutes à l'idée de Dieu, laquelle embrasse les idées de l'espace absolu, de l'éternité, de la cause première, de Tin* fini et du parfait. Or c'est à la raison que nous devons ces idées : la raison est donc la faculté de l'absolu, la faculté non seulement de connaître, mais de comprendre, de se rendre « raison » des choses. Se rendre raison des choses, ce n'est pas seulement les voir, c'est remonter à leurs principes, saisir les causes et les conséquences, rattacher le passé au présent et le présent à l'avenir; c'est, suivant une expressive image, voir l'enchaînement, le développement de la vie tout entière ^, dans la pensée et dans l'action. En dernière analyse, la raison, c'est l'ordre ; et comme nous ne sommes pas nés uniquement pool penser, mais aussi pour agir, et que nous agissons selon que noui pensons, c'est l'ordre à la fois dans l'esprit et dans la conduite : « Le rapport de l'ordre et de la raison est extrême. L'ordre ne peut être mis dans les choses (dans la conduite) que par la raison, ni être entendu (dans l'esprit) que par elle ; il est ami de la raison et son propre objet ^. » Il ne s'agit pas, bien entendu, de. donner aux enfants un enseignement de cette nature ; il s'agit de savoir si ces vérités supérieures existent dans leur rai-
d. Leibnitz, Nouveaux essais^ liv. I, 19. 8. Cicéron, Traité des devoirs, I, 4, S Bossuet, Ouv. cité, ch. I, § 8.
son naissante, dans quelle mesure, et à qael propos elles s'j ^manifestent.
On dit vulgairement que les enfants ont l'âge de raison, qu'on peut leur parler raison, quand ils ont atteint huit ou neuf ans. Ou cela ne signifie rien, ou cela signifie que le sens commun leur attribue, à un certain âge, une puissance d*intelli* gence dépassant la sphère des idées sensibles et contingentes. Toutefois il importe de distinguer entre le moment ot les idées de la raison se montrent pour la première fois dans la vie intellectuelle, et celui où l'enfant est apte à les comprendre. Or, il y a telle intelligence qui sera toujours incapable de les comprendre, tout en les appliquant : dès qu'on pense, qu'on le sache ou non, c'est en conformité de ces idées.
Le nourrisson qui se fâche quand, après lui avoir mis son manteau et son chapeau, on ne le mène pas promener immédiatement, obéit au principe de la raison d'être, sans s'en douter : la raison d'être de la toilette qu'on lui a faite est la promenade. Quand il crie jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il désire, il obéit à l'idée vague que Teifet de ses cris sera d'appeler l'attention de sa mère ou de sa nourrice : il agit comme un être qui est une cause^ il est une cause en réalité, il a donc en lui, sans le savoir, la notion de cause. Elle ne se développera que plus tard. Un enfant de deux ans était la terreur des chats ; un jour, on le trouve seul dans une chambre avec un petit chat; il s'écrie aussitôt qu'il ne fait pas de mal au chat. C'était vrai pour le mo« ment, ajoute l'observateur du fait *, car le pauvre animal était blotti sous unp armoire, épouvanté. Que prouve ce cri de l'enfant ? Qu'il se sent coupable, c'est-à-dire cause. A l'école, celui qui, pris en faute, avoue, se reconnaît cause ; s'il ment par crainte d'être puni, ce sera un aveii aussi, mais indirect, qu'il est réellement cause, c'est-à-dire responsable de ce qu'il a fait ; enfin s'il dit : « Je ne l'ai pas fait exprès, » c'est qu'il distingue déjà la différence qu'il y a entre un acte accompli sans réflexion