Vauvenargues, Réflexions et maximes
3. Id., ibid, 204. — « Le jugement, dit Kant, est le caractère distinctif ^ ^e qu'on appelle le bon sens. * {Critique de la raison pitre, liv. II.)
le hasard qui les y attache qu'une solide lumière; ou qui s-arrè* tent, au contraire, à leur sens avec tant d'opiniâtreté qu'ils n'écoutent rien de ce qui pourrait les détromper; qui décident hardiment ce qu'ils ignorent, ce qu'ils n'entendent pas et ce que personne n'a peut-être jamais entendu; qui ne font point de différence entre parler et parler... Cette fausseté d'esprit n'est pas seulement cause des erreurs que l'on mêle dans les sciences, mais aussi de la plupart des fautes que l'on commet dans la vie civile, des querelles injustes, des procès mal fondés, des avis téméraires, des entreprises mal concertées. Il y en a peu qui n'aient leur source dans quelque erreur et dans quelque faute de jugement : de sorte qu'il n'y a point de défaut dont on ait plus d'intérêt à se corriger i. »
Si cette peinture des esprits faux, les uns flottants, les autres •entêtés^ est exacte, la faute en est beaucoup moins aux qualités natives de l'intelligence qu'à l'éducation. Non seulement on peut apprendre à bien juger, mais on ne juge bien qu'après avoir appris : l'enfant dont on n'a pas dirigé, exercé, éclairé le jugement est exposé fatalement à l'erreur, et l'expérience de l'âge mûr ne suffira pas à le redresser. Les erreurs de la maturité diffèrent de celles de la jeunesse et de l'enfance en degré, non en nature; quand nous nous trompons, c'est toujours ou par addition ou par omission : ou nous mettons trop dans nos jugements, ou nous n'y mettons pas assez. Le petit enfant* qui ne veut pas se laisser mettre au lit ne voit qu'une chose, l'ennui de quitter les grandes personnes qui restent levées, il ne voit pas la nécessité hygiénique et morale de la mesure. L'écolier qui se fâche contre son maître parce que celui-ci l'a grondé n'est sensible qu'à la réprimande et oublie momentanément la faute dont elle est la conséquence. Cet autre qui n'ayant pu réussir dans ses premiers problèmes de calcul, se dit qu'il ne réussira jamais et qu'il est inutile de continuer, généralise à tort. Que de maîtres généralisent ainsi, en traitant tel écolier d'incapable parce qu'il est rétif ou à la grammaire, ou à l'histoire; en jugeant mal d'une classe tout entière parce qu'elle renferme plusieurs mauvais écoliers !
De part et d'autre, il y a précipitation du jugement et défaut
1, Logique de Port-Boyal^ !«' discours.
d'attentioo. Analysons la nature de rerreor en analysant la nature du jugement lui-môme.
Voici une table, elle est carrée ; Tidée de table est dans mon esprit, ridée de carré également : celle-ci convient à celle-là, il y a entre elles un rapport de convenance ; j'exprime ce rapport en disant : Cette table est can*ée, et en le disant j'affirme à la fois Texistence de ma table et une qualité qui lui appartient. Le fait que j'analyse ainsi à loisir se passe dans mon intelligence sans tant de façons, spontanément, presque à mon insu, au milieu d'une série ininterrompue de faits analogues, car la vie intellectuelle n'est qu'une suite de jugements : il n'est pas une de nos idées qui ne nous apparaisse sous forme de jugement, car dès que nous avons l'idée d'une chose nous croyons à l'existence de cette chose, ou tout au moins à l'existence de cette idée. Le jugement est plus ou moins compliqué, mais toujours il revient à ceci : affirmer qu'une chose est ou n'est pas, qu'elle est d'une manière ou d'une autre.
Le petit enfant ne procède pas autrement que l'homme fait. Voyant une fleur rouge , il en a l'idée, il croit à son existence ; ayant faim, il croit à la réalité de sa sensation : telle est l'affirmation mentale , le jugement concret dans son essence pure et primitive. Plus tard, le domaine de ses acquisitions intellectuelles s'élargissant, il devient capable d'une certaine puissance d'abstraction (nous avons vu dans quelle mesure), et ses jugements, au lieu d'être de simples affirmations d'existence, deviennent comparatifs, c'est-à-dire qu'ils supposent la comparaison de deux idées. Quand l'enfant, à force de tourmenter le petit chat, en reçoit un coup de griffe et dit : c Vilain, Minet... >- il fait un jugement comparatif, affirmant le rapport qu'il a saisi entre l'idée de chat et l'idée du coup de griffe. S'il dit de lui-môme : « Pas vilain. Bébé... » il affirme encore après comparaison, malgré la forme négative, car nier c'est affirmer qu'une chose n'est pas.
Le jugement étant une affirmation, si Tobjet de notre affirmation nous est mal connu, nous errons forcément : c'est ce qui nous arrive quand nous parlons de ce que nous ignorons, de ce que nous savons mal, de ce que nous croyons savoir. Or l'erreur est bien pire que l'ignorance : celle-ci est la privation de la vérité, l'erreur en est le contraire. « La vraie règle de bien
jitger est donc de ne jager que quand on toiielaijr, eilaBic^yeD de le faire est de juger avec une grande eonskiération (attention) *. 9 Cette <c grande considèratian », dlOieile à des esprits même mûrs, Test surtout aux enfants^ dont le eerrean est faible, l'attention rapide et décousue, Timagination sensible toujours en éreily et qui sont prompts à s'impatienter.
Le jugement est un acte intérieur de l'esprit indéftendant de tonte expression et qui peut n'être que tacite» Il y a dioac une dififêrenee entre lui el la proposition, qui en est la formule. La grammaire, analysant la jf^f^osition^ iiobs apprend qu'elle ee dôeompose en trois termes, le sujet, Fattrîbat el le verbe ; ces trois termes sont re^eetirement rex^Nressioa de trois idées qui sont les éléments essentiels dn jugemeoit : Vidée de l'ètce dont on affirme quelque cbose ; l'idée de la manière d'être qui en est affirmée ; le rapport entre ees deux idées. Ce qui expliqiie ce qu'on apprend encore en grammaire : que le Terbe, exprimé ou sous-entendu, est le mot de FafûrmatioQ, et que sans M la proposition serait impossible ; qne le verbe affirme toujours l'existence ; qu'en réalité il n'y a qu'un seul verbe, le v^be Ctre, les autres étant des verbes attnlNrtifs : « Paul récité sa leçon, — - Paul est récitant sa leçon. »
Nous avons ià une nouvelle occasion de préciser le rôle du langage et de constater une fois de plus son importanee. Le jagement nécessite la comparaison et l'abstraction ; il réomt ou rôpare deux idées : le langage suit ebaeune die ees opérati«wis et en représente les résultats. En s'ordonnant et en se distribuant conformément à la marche de la pensée, il devient le discours ; le tissu de la parole recouvre celui des idées> s'y incorpore, en même temps qu'il leur donne un oorps. Le jugement est ainsi liô au langage, et c'est ce que Platon exprimait en disant que < la pensée est une parole intérieure ». H suit de là qu'il doit y avoir conformité parfaite mitre le signe et la ehose signifiée, entre le mot etTidée; que, si l'idée fait seule la valeor du mot, le mot réciproquement induit en erreur sur la valeur de l'idée, quand il est impropre, inexact, vague, obscur,' k ce point qu'on a lieu d'attribut au langage an« partie des erreurs du jugement. Quand les mots entrent dans la mémcûre sttis
i. Bossuet, Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. I, § 16.
porttf ayee enx une signification précise, ou arec une signification détournée, et que Fhabitude les accepte sans tontrôie, les emploie sans dîseernement, les Toilà passés dans l'usage quotidien, où ils signifient souvent toute autre chose que ce qu'ils étaient originaîrement destinés à signifier. Y a-t-îl un mot plus fréquemment usité que celui de bonheur ? Demandez à vingt personnes ce qu'elles entendent par là, tous aurez vingt explications difl!érentes.
n faut donc apporter la plus grande attention aux tenuesaoût on se sert, et la meilleure manière dy réussir, c'est encore de s'habituer ft n'accepter aucune idée qu'on ne l'entende bien,, qu'on ne soit en état de s'en rendre compte et qu'on ne la reconnaisse pour vraie : bien parier, c'est bien penser, et la condition de bien penser, c'est de ne pas se prendre aux apparences^ de ne pas se payer de mots, de réfléchir avant de juger.
De même que les idées ne sont jamais dans l'esprit à l'état isolé, mais se présentent toujours sous forme de jugements, de même les jugements se tiennent et se relient entre eux. Le lien est plus ou moins étroit, plus ou moins visible : tantôt on l'aperçoit sans presque le chercher, tantôt il ne se laisse saisir qu'au prix d'un effort. C'est que, dans ce cas, le rapport n'est pas immédiat et que, pour l'établir, il faut instituer une sério plos ou moins étendue d'intermédiaires, comme des anneaux rattachant les deux extrémités d'une chaîne plus ou moins longue. Etablir ce rapport, c'est raisonner. Les savants ne font pas autro chose, et nous-mômes, à vrai dire, nous faisons comme les savants, que nous le sachions ou non ; il n'est guère de jugements ou d'actes qui jie procèdent de quelque raisonnement virtuel ou actuel, conscient ou inconscient. Combien de fois usons-nous par jour de ces particules : or, caryparce que, donc ?... Elles sont, dit Bossuet *, « la marque indubitable du raisonnement. » Tous les raisonnements, ceux de la science et ceux de la vie pratique, se ramènent à trois modes : l'analogie, l'induction, la déduction.