CHAPITRE XI
l'action
I. Penser sans agir est stérile; le but de la viO) o'eft raottâon, et, s'il font bien penser, c'est afin de bien agir. L'activité se manifeste sous trois formes : l'instinctj rhabî(ude, la volonté.
II. En qaoi consiste l*iB6tin(;t. L*nxirtiBet chez fernlint, dtaa l*iiomti}e, chez l'ani* mal. — En fnoi l'habitude diffèM de rinstinot. Puissance de Thabitude* Sa double loi : l'habitude passive use les facultés, Thabitude active les avive. L'habitude dans le domaine moral. Quoique nous faisant agir spontanément, l'habitvde ce «no» Me pas la vMponsabiiité. iHesponaabiiité 4e8 mahres, ea éigard aux habitudes des enfants. Le vice et la vertu sont des habitudes : cv que signifie cette maxine.
HL La volonté a pou caraetère -d^ÉIre véfléokift et libre. Analyse du fait de la volonté : conception d'un but, délibération, détermination, exécution. La vch lonté consiste essentiellement dans la détermination. Différence entre la vo» lonté et f int^ligence , entre la «ensibilîté et la volonté ; il ne faut pas les confondre. En quoi consiste la liberté morale on libre arbitre : c'est le pouvoir de vouloir, de nous décider librement, en connaissance de cause. La liberté morale n'est pas la même chose que la liberté physique, la liberté civile, la liberté petitiqve; mais elle en est la ûoadition première et comme la souree eommune. L'être qui est doué de libre arbitre est une personne, par opposition aux choses ; 1» notion de la personnalité, en se développant, amène le progrès de la justice et du droit. L'idéal de la vie humaine.
IV. Applications à l'éducation de la volonté. Le sentiment de la personnalité existe chez l'enfant : comment il se forme et se développe. La première éducation de la volonté se fait par les choses ; système des eoaséqnences naturelles; boas et mauvais côtés de ce système. Dans quelle mesure il faut l'adopter. La féritable éducation de la volonté est inséparable de celle de l'iatelligence : il ùaxt que l'enfant apprenne à vouloir et à bien vouloir, qu'il ait le sentiment de la responsabilité. Le but de l'éducation est de former un être capable de se goaverner lui-même.
Toute notre dignité est dans la pensée, dit Pascal; travaillons donc à bien penser. Ouï, mais le but de ïa vie , ce n'est pas la pensée, c'est l'action; penser sans agir est stérile, et c'esr
pour bien agir qa'il importe de bien penser. Bossaet complète heureusement Pascal; pour lui, la vérité, objet de rintelligence^ est la compagne de la sagesse, objet de Tactivité : « Cette vive lumière de l'entendement ne nous est pas donnée seulement pour réjouir notre vue, mais pour- conduire nos pas et régler nos volontés. » Même en pensant, nous agissons, mais on réserve le nom d'action à ceux de nos actes qui se produisent par quelque effet extérieur. C'est en ce sens qu'on oppose Faction à la pensée, la vie active à la vie méditative, V « homme d'action », qui exécute et réalise, à 1' « homme de cabinet », au savant, au philosophe, qui vit renfermé dans l'étude, ou à r « homme d'imagination », au rêveur^ qui passe sa vie à faire t^s projets et n'en mène aucun à bonne Un. Ces caractères se ié vêlent déjà chez les enfants.
L'activité, pour être plus ou moins prononcée dans ses manifestations, n'est pas moins l'essence de notre nature. Vivre, c'est agir. A peine au monde, sous l'impulsion de la faim, le nouriisson suce et avale le lait maternel, sans avoir appris les opérations très complexes qui consistent à sucer et à avaler; il agit immédiatement, fatalement, d'instinct. De même il crie, il pleure, il tressaille, il agite ses membres; un peu plus tard, il sourit, il regarde, il écoute.
Présentez-lui un objet quelconque, une fleur, une plume, un morceau de papier : s'il a la force de le soulever, il le portera à sa bouche d'instinct, parce que la sensation du goût est la première qu'il ait été à même de satisfaire. Il en sera ainsi, pendant longtemps, de tout objet; l'acte instinctif sera devenu, par une répétition fréquente, un acte habituel. Quand, vers un au, les jambes ont pris quelque force et qu'il s'agit de marcher, il ne sait pas , il ne peut pas , il faut le lui apprendre. Après quelque temps, ses petits pieds courent tout seuls, il ne sait même pas qu'il marche, il n'y pense pas; ici encore, il y a Yhabitude, mais avec une origine différente. A sa première tentative, l'habitude n'existait pas encore ; ce premier pas incertain, chancelant, vers sa mère qui lui tend les bras, il lui a fallu un effort pour l'accomplir; il l'a accompli parce qu'il l'a voulu. Un acte volontaire s'est trouvé au drbut de rhabitude,et l'habitude en a été la récompense, puisqu'elle Ta rendu facile et a supprimé l'effort*
Bans îe premier cas, Thabitude natt de Tinstinct; dans le second, de la volonté. Si Thabitude instinctive est mauvaise, rintervention de la volonté est nécessaire pour la détruire ; et ainsi la volonté est toujours appelée à jouer dans ce fait un rôle considérable.
L'activité enfantine revêt donc ces trois formes : l'instinct, l'habitude, la volonté, l'instinct et l'habitudo rentrant dans l'activité spontanée, la volonté dans l'activité réfléchie. Nous aurons beau chercher, nous n'en trouverons pas d'autres chez l'homme. Reprenons l'étude de chacune d'elles.
L'instinct est la cause inconnue en vertu de laquelle l'homme et surtout l'animal exécutent certains actes sans y penser, souvent même sans le savoir, et avec une sûreté infaillible. Tels sont les mouvements que nous faisons pour mâcher et avaler la nourriture, pour préserver nos yeux en fermant les paupières, pour nous maintenir en équilibre, pour écarter un objet qui nous menace. Nous pourrions les accompUr volontairement; mais que de temps perdu à réfléchir et à vouloir, pour aboutir à une exécution moins facile et moins sûre!
Mais c'est chez l'animal que l'instinct se déploie le plus complètement; il supplée pour lui à l'invention, à l'imagination créatrice, à l'art, à la science. Le plus savant géomètre ne ti'ouvera pas un hexagone plus régulier que la cellule de rabeille, et l'architecte le plus habile ne construira pas un édiflce mieux approprié à sa destination avec une plus grande économie de moyens ^ L'oiseau n'hésite pas pour bâtir son
1. « C'est un problème de mathématiques très cnrienx, de déterminer sons qnel angle précis les trois plans qui composent le fond d'une cellule doivent se rencontrer pour offiir la plus grande économie ou la moindre dépense possible de matériaux et de travail. Ce problème appartient à la partie transcendante des malliémaliques et est un de ceux qu'on appelle problème de maxima et de minima. Il a été résolu par quelques mathématiciens, d'après le calcul infinitésimal, et se trouve dans les TransacHom de la Société royale de Londres. Ces savants ont déterminé avec précision l'angle demandé et ont trouvé, après la plus exacte mesure que le sujet pût admettre, que c'est Tangle même sous lequel les trois plans du fond
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nid, Taraiguée paur tisser sa toile, le ver h soie pour construire sa coque. G*est un art, mais un art non appris et qui ne se perfectionne pas. L'enfant aussi construit des maisonnettes en terre et en sable» élève des digues sur un petit ruisseau^ creuse des trous souterrains, fabrique des jouets, mais par esprit d'imitation, d'invention» en tâtonnant; il apprend. C'est affaire d'habitude.
L'habitude diffère de l'instinct non dans son mode d'action et dans ses effets, mais dans son origine. L'instinct est naturel, l'habitude est acquise. Nous arrivons & agir aussi naturellement par habitude que par instinct; mais la nature nous donne l'instinct; la volonté, ou l'éducation, c'est-à-dire encore la volonté, nous donne l'habitude.
Rien de plus pénible que les commencements de toute étude et, dans les métiers ou exercices manuels, de tout apprentissage. S'il n'avait pas le pouvoir de s'y habituer, Tenfant n'en viendrait jamais à bout, et l'homme à cet égard resterait toujours enfant. Rappelons-nous notre première leçon d'écriture, ou de gymnastique» ou de natation... Et l'apprenti Qui se sent pour la première fois sous la main un rabot, une •de» une truelle, un pinceau ; la petite fille, une aiguille à coudre, une simple aiguille à tricoter; le soldat^ son fusD qa'il manœuvre sous l'œil du sergent instructeur : que deviendraient-ils» si tous ces mouvements compliqués, ou délicats, ou fatigants, ne perdaient peu & peu de leur difficulté, jusqu'à se reproduire enfin avec précison et avec suite, sans trouble et sans peine? La parole même s'apprend, et ce n'est pas chose facile pour les enfants que de s'assimiler les sons élémentaires du langage, c'est-à-dire la prononciation des voyelles et des consonnes ; leur organe est rebelle pendant les premières années, l'exercice seul l'assouplit et le dompte.
Tout dans la vie est habitude; l'habitude « établît en nous peu à peu, à la desrobée, le pied de son autorité t. » Elle nous prend au berceau, et cela est fort heureux, tant pour diminuer nos peines que pour augmenter nos moyens d'action. Le petit
de la cellule se rencontrent dans la réalité. Quel est le géomètre qui a enseigné aux abeilles les propriétés des solides et l'art de résoudre ces problèmes de maximaei de minima?.,. » (Reid, Œuvres, t. V, p. 14.) U iUontaigae, Essais, liv. I, cii. 22*
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enfant, élevé dans une riche famille, a Tkabitude de la richesse avant de savoir ce que c'est que richesse ; pauvre, il a l'habitude de la pauvreté avant de savoir ce que c'est .que pau« vreté. Est-ce à dire qu'il n'en soufù?e pas? Le système des corn* pônsations ne va pas jusque-là; mais la Providence a voulu que la sensibilité s'émoussât sous l'atteinte répétée de la Isoufirance,. et, par une juste réciprocité, au contact perpétuel du bien-être. Cet enfant heureux, qui vit au milieu de l'abondance, pour qui la vie n'a eu encore que des sourires, trouve tout naturel son bonheur, et, s'il le sent, assurément il n'en sent pas le prix. Toute sensation continuée et répétée s'use. On s'habitue au chaud et au froid; les odeurs, les saveurs les plus prononcées, les sons les plus bruyants n'affectent plus les sens accoutumés à en subir l'impression. Entrons dans un amphithéâtre de médecine, l'odeur nous suffoque; le médecin ne s'en aperçoit pas. Dans les écoles où règne encore la vieille méthode d'agglomérer tous les élèves dans une grande salle unique, le bruit ne gêne pas le maître, qui y est habitué; il nous étonne et nous étourdit quand nous y pénétrons. Le goût s'oblitère : le buveur qui commence par le vin unit, d'excitant en excitant, par l'alcool et l'absinthe.
La sensibilité morale donne lieu & des observations analogues. Un enfant s'habitue à être battu par un père ivrogne : il s'endurcit et s'abêtit. 11 s'habitue à être privé desoins, de caresses : son cœur se ferme. Rappelons-nous cette parole déjà citée de Fénelon : « Il y a des enfants qui apprennent de leurs parents (et de leurs maîtres) à ne rien aimer ». On se plaint souvent de l'inefficacité des punitions sur tel ou tel écolier : il est tous les jours en retenue, on le prive de récréation, on ne lui parle que pour le gronder, et « rien n'y fait ». L'étonnant serait que ce système «c y fit quelque chose »; le sentiment s'émousse comme la sensation. Les reproches et les châtiments^ à force d'être répétés, glissent sur l'âme sans la toucher, ou,, s'ils la touchent, c'est pour achever de l'endurcir. L'enfant est-il déjà mauvais, il le deviendra encore plus; n'est-il que sur la pente, il y tombera tout à fait. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas punir, mais qu'il faut prendre garde à la mesure, à l'opportunité de la punition*
Ainsi c'est une loi que la sensibilité s'affaiblit par Thabitade.
Et comme les faits sensibles sont des faits passifs, dont la cause occasionnelle est hors de noas, on appelle passives les habitudes qui en sont le résultat, d'où cette autre formule plus générale de la même loi : Thabitude passive use les facultés.
Mais la vie sensible et passive n'est pas toute la vie ; la vie véritable, c'est l'activité qui la constitue. Or tout ce qui est action se fortifie, au lieu de s'aifaiblir, par l'habitude. Et comme l'action est en nous, qu'elle est de notre fait, que par elle nous nous modiGons nous-mêmes au lieu d'être modifiés par des causes extérieures, les habitudes actives sont celles qui naissent de la répétition des mêmes actes. D'où cette seconde loi : L'habitude active développe les facultés. En voici des preuves.
Mettez, pour la première fois, un livre sous les yeux d'un enfant qui sait lire et dites-lui d'apprendre par cœur trois lignes de ce livre : il est peut-être doué d'une bonne mémoire, et néanmoins cet exercice nouveau lui sera pénible ; il ne saura pas s'y prendre; il aura du mal à retenir. Ecrire sous la dictée, compter de tête, n'est pas moins laborieux au début. Tout cela devient aisé par la répétition, par la continuation des mêmes actes. Ce même écolier qui mettait une heure à faire sa page d'écriture, copiant à grànd'peine chaque lettre, écrit sans y penser, les lettres tombent d'elles-mêmes de sa plume : il pense à ce qu'il écrit et non à l'action d'écrire. On dit : « l'orthographe d'usage,» en pailant des mots dont l'usage a consacré la forme extérieure; mais toute orthographe est d'usage, en ce sens que l'habitude remplace l'effort des premiers temps et nous fournit à point nommé le souvenir de la règle. Que l'orthographe d'un mot m'échappe, mon premier mouvement est de saisir ma plume, certain qu'elle va l'écrire d'elle-même et sans faute. C'est en vertu de la môme loi que l'instituteur ou l'institutrice, dans une classe nombreuse, connaîtront chaque élève non seulemeut par son nom et les traits de sou visage, mais par son caractère; qu'un chef d'orchestre suivra tout à la fois l'ensemble d'un morceau et la partie de chaque instrument; qu'un peintre saisira dans un tableau les couleurs avec leurs nuances, leurs dégradations, leurs oppositions, leur harmonie; qu'un architecte verra d'un coup d'œil les défauts et les beautés d'un édifice; un homme d'affaire, les bons et les mauvais côtés d'une entreprise ; un avocat, le fort et le faible d'une cause.
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Si. nous regardons au fond de cette double loi de rhabitude, nous constaterons qu'elle présente un caractère commun : « Toutes les fois que la sensation n*est pas une douleur, à mesure qu'elle se prolonge et se répète, à mesure par conséquent qu*elJe s'efface, elle devient de plus en plus un besoin. D'un autre côté, à mesure que dans le mouvement Teffort s'efface et que l'action devient plus libre et plus prompte, à mesure aussi elle devient davantage une tendancBy un penchant qui n'attend plus le commandement de la volonté, qui le prévient, qui souvent même se dérobe sans retour à la volonté et à la conscience *. » C'est dire que, si Tha* bitude peut tout pour le bien, elle est douée aussi d'une redoutable puissance pour le mal. « Combien de mauvaises habitudes», dit lieid ^, une société mal choisie ne fait-elle pas contracter aux enfants dans leur démarche, leurs mouvements, leur main^ tien, leurs gestes et leur prononciation? Ils acquièrent ordinairement ces habitudes par une imitation involontaire et instinctive», avant qu'ils puissent juger ce qui sied le mieux. Quand leur intelligence est un peu développée, ils peuvent reconnaître que cette manière d'agir ne convient pas, et former la résolution de se corriger; mais, quand Thabitude est formée, il ne suffit pas d'une résolution générale pour la surmonter; car l'habitude agit involontairement, et une attention particulière dans chaque occasion est nécessaire pour résister à son ascendant, jusqu'à ce qu'elle soit vaincue par l'habitude de la résistance. »
Or cette lutte nécessaire est difficile à l'enfant dont la volonté est faible ; il faut donc prévenir chez lui les habitudes mauvaises par une surveillance attentive, prendre les défauts à leur début et le mal à sa racine. L'éducation consiste à donner aux enfants de bonnes habitudes et à les détourner des mauvaises; il n'y a pas d'autres règles à prescrire que celles qui doivent présider à l'éducation physique, à l'éducation intellectuelle, à l'éducatioa morale. Je ne reviendrai pas sur l'éducation du corps. Celle de l'intelligence consiste dans la culture de chacune des facultés intellectuelles. Il est évident, par exemple, que si un enfant est exercé à réfléchir, à être attentif, si sa mémoire est cultivée conjointement avec le jugement, il y gagnera de bonnes habi*
i. M. Bavaisson, De l'habitude, p. 25.