‹ Pédagogie à l'usage de l'enseignement primaireChapitre 97 sur 206 · Montaigne, Essais^ liv. II, ch · texte numérisé non relu

Montaigne, Essais^ liv. II, ch

passé dans leurs mœurs, car les mœurs sont la mise en œuvre des habitudes. Cette connexité entre les mœurs et les habitudes avait tellement frappé les Grecs, que chez eux le mot qui signifie mœurs est le même, à une différence près dans la forme de la même lettre, que le mot qui veut dire habitude *. Quand donc on dit que l'habitude est une seconde nature, il ne faut pas entendre par là qu'elle se substitue absolument aux tendances que nous avons apportées en naissant, mais qu'elle est la raison du développement en bien ou en mal des penchants naturels de l'homme. Avoir été bien élevé, c'est avoir été habitué h aimer ce qui est beau, ce qui est vrai, ce qui est juste, à agir en conséquence, et à repousser le mal, k lui résister. Comment l'enfant^ à mesure qu'il grandit, que sa raison s'ouvre et s'éclaire, que sa volonté se pose, peut-il en venir là ? C'est par la répétition fréquente des mêmes inspirations et des mêmes actes, par Thabitude qu'il en prend. Ce n'est donc pas une chose indifférente, dit un philosophe ancien, que de s'accoutumer dès l'âge le plus tendre à agir de telle ou telle manière ; c'est au contraire une chose très importante, ou plutôt tout est là:

Oui, tout est là, et c'est une vérité dont tous ceux qui ont la grande et difficile mission d'élever les générations nouvelles ne peuvent trop se pénétrer. La descente vers le mal est beaucoup plus facile que la montée vers le bien ; là, Tenfant n'a qu'à se laisser faire, et il cède d'autant plus volontiers qu'il y trouve l'attrait du plaisir ; ici, il faut lutter, faire acte de volonté pour résister à l 'entraînement ; il a besoin d'aide et d'encouragements, car il ne sait pas encore assez qu'au bout de la descente il trouvera, à mesure que les années lui viendront, le mal et le repentir, et qu'au sommet de la montée le bien et l'estime de soi-même seront la récompense des bonnes habitudes qu'il aura contractées.

C'est dire assez que l'habitude, quoique nous faisant agir spontanément, n'ôle rien au mérite. Nous avons le mérite de l'avoir acquise, quand elle est bonne; de même que nous sommes responsables de l'avoir contractée, ou de ne l'avoir pas combattue, lorsqu'elle est mauvaise. La responsabilité de l'ins-

1. Mœurs, ^Ooç ; habitude, ïboc (Aristote, Morale à Nicomaque^\i\. II, § I).

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titatenr ou de rinstituirice repose sur le même principe. L'ha- , bitude D*est en résumé que la direction prise par les facultés ; ( cette direction est Tœuvre propre de l'éducation. L'observation , psychologique nous a déjà suffisamment montré quelles sont les facultés et les tendances natives des enfants. Quelque diversité que puisse apporter lenr caractère personnel dans ce fonds commun, il y a toujours une prise à avoir sur eux, nous l'avons vu en parlant de l'attention et du sentiment. Dans rhabitude, il y a la part de la sensibilité et la part de l'activité : Fenfant agit en raison de l'attrait que l'acte exerce sur lui, et la répétition de l'acte augmente l'attrait. Il faut donc étudier» parmi les manifestations primitives de son activité, celles qu^on pourra le plus facilement et le plus utilement diriger dans le sens d*une habitude à acquérir. Il faut également chercher, dans les manifestations de la sensibilité, quelles sont celles qu'il convient do laisser grandir et celles qu'il convient de réprimer ou de modérer. Dès que l'enfant témoigne d un goût pour une chose, il est sur le chemin de l'habitude : au maître de voir s'il faut l'y pousser ou l'en éloigner, ce qui reviendrait à le pousser dans une autre voie, car une habitude s'oppose à une autre. C'est le meilleur moyen d'empêcher les mauvaises habitudes de naître ou de les combattre lorsqu'elles sont nées.

L'habitude à son début suppose la volonté, et dans son exercice elle la supplée, mais elle n'est pas la volonté. Qu'est-ce que la volonté ? C'est la faculté par laquelle nous nous déterminons à faire ou à ne pas faire une chose que nous concevons être en notre pouvoir. Elle a donc pour caractère d'être réfléchie et libre.

Un jeune homme est au moment de choisir une carrière : il consulte ses parents, ses amis, s'interroge lui-même, pèse et compare les avantages et les inconvénients de chacune ; c'est là l'œuvre de l'intelligence qui lui met sous lès yeux un but à atteindre.

Parmi les voies ouvertes devant lui, celle-ci ou celle-là lui plait davantage, non parce qu'elle est la plus sûre, mais parce

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qu'elle est ou lui paraît être la plus agréable : il désire la suivre. Pour peu qu'il rencontre de contradiction, peut-être son désir ira-t-il jusqu'à la passion. Dans l'un et l'autre cas, un mobile sensible pèse sur lui d'un poids plus ou moins lourd. La sensibilité est donc intervenue, mais c'est toujours l'intelligence qui juge et qui délibère. Il ne peut pas fermer l'oreille aux conseils qu'on lui donne dans son intérêt, aux objections que lui fait entendre sa propre raison ; il les entend, il faut bien qu'il les entende, soit qu'après délibération il passe outre, soit qu'il se décide à les suivre. En tout cas, il agit en connaissance de cause, il sait ce qu'il fait.

Enfin, il choisit, il dit : Je veux. Cest le mot de la volonté libre, du libre arbitre et de la responsabilité ; c'est la détermination, acte propre de la volonté, distinct et différent de l'acte intellectuel, distinct aussi des actes qui suivront.

Son parti pris, il entend Texécuter ; des circonstances imprévues Tcn empêchent. En a-t-il moins voulu, et l'acte volontaire en est-il diminué ? Nullement, car vouloir est une chose, exécuter en est une autre. Le vouloir seul est absolument en notre puissance, l'exécution ne dépend de nous qu'autant qu'elle dépend de notre vouloir. Il faut donc que l'acte volontaire, pour être complet, soit accompagné d'un commencement d'exécution, d'un effort. Ce jeune homme prétend entrer à l'école normale, il travaille, il échoue : il a voulu, il n'a pas pu exécuter. Il ne travaille pas sérieusement, il ne fait pas ce qu'il faut : il n'y a pas réellement acte volontaire, parce que cet acte n'est sérieux que s'il mène à l'action. La résolution la plus énergique est impuissante à elle seule : j'ai beau vouloir écrire et le vouloir de toutes les forces de ma volonté, si je ne prends pas la plume, je n'écrirai jamais.

Cette analyse nous fait voir que l'acte propre de la. volonté (qu'on appelle la volition, ou acte de vouloir) consiste essentiellement dans la détermination. Les faits qui le précèdent, l'accompagnent ou le suivent appartiennent, ceux-ci à l'intelligence, ceux-là à la sensibilité, les autres au pouvoir d'agir. La volonté ne doit être confondue ni avec les uns ni avec les autres.

La différence que Ton comprend le mieux tout d'abord est celle do la volition et de l'exécution, du fait interne et libre et du fait extérieur. Le chasseur qui vise un lièvre veut le tuer, il

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ne le peut pas toujours. Mais on distingue moins aisément la volonté de l'intelligence et de la sensibilité.

Cependant, avec un peu de réflexion, on remarquera que d'un côté l'intelligence est nécessaire à la volonté ; quand nous voulons, nous voulons quelque chose dont nous avons Hdée ; quand nous nous décidons, c'est par quelque raison plus ou moins bonne, plus ou moins clairement conçue, seloii que notre esprit est plus ou moins éclairé. Les fautes de la volonté procèdent des erreurs de la pensée. « Si j*avais su..! » disons-nous pour nous excuser. D'un autre côté, la volonté est nécessaire à l'intelligence : qu'est-ce que l'attention, sinon Faction de la volonté sur Tintelligence ? Sans la résolution d'apprendre, que saurions-nous? Enfin agissons-nous toujours d'après la raison? Nous décidons-nous toujours pour le parti que nous savons être le meilleur et le plus sage? Savoir et vouloir ne sont donc pas la même chose : un caractère faible s'allie souvent avec une intelligence supérieure.

Vouloir et sentir ne diffèrent pas moins. Tous les mobiles sensibles , penchant , inclination , désir , passion , agissent fatalement ; nous ne sommes pas les maîtres de les faire naître non plus que de les faire cesser à notre gré. Un enfant m'impatiente et m'irrite par une insubordination continue, la colère me gagne malgré moi : tout ce que je puis faire, c'est de n'y pas céder; mais cela même est tout, car c'est le triomphe de ma volonté, supérieure à ma passion. La volonté n'est donc pas la passion. D'instinct, le langage en fait la différence : un accusé se croit sauvé quand il peut dire qu'il ne savait ce qu'il faisait, qu'il n'était pas maître de lui. Plus la passion est forte, plus la volonté est faible ; plus la passion s'affaiblit sous l'effort énergique qui la combat, plus l'homme rentre en possession de lui-môme. Le désir, moins emporté que la passion, a les mêmes caractères : c'est un aveugle élan, il s'étend à tout, au chimérique plus encore qu'au réel ', et touche par là au domame indéfini de Timagination. On désire l'impossible , vivre des siècles, posséder tous les trésors de la terre, percer le mystère de la vie et de Féternité : celui qui s'aviserait de dire qu'il le veut passerait pour un fou. La volonté, toujours éclairée à quelque

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