‹ Pédagogie à l'usage de l'enseignement primaireChapitre 98 sur 206 · Maine de Biran, Œuvres ini'dites, t. 11^ p · texte numérisé non relu

Maine de Biran, Œuvres ini'dites, t. 11^ p

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degré par l'inielligeace, ne dépasse pas les bornes du possible» Le langage, tout en manquant de précision à cet égard, indique pourtant cette distinction par une nuance : je voudrais est le mot du désir aveugle, jfe veux reste celui de la volonté réfléchie et libre.

La liberté, voilà en effet Tattribut qui met la volonté hors de pair avec les autres facultés et constitue son essence. Mais le mot de liberté s'emploie dans des acceptions diverses.

L*homme qui a le pied foulé ne peut marcher : il n'a pas la liberté de se mouvoir, la liberté physique, si l'on veut l'appeler ainsi. Le prisonnier est privé de sa liberté : quelle liberté? toujours celle d'aller et venir. Si la condamnation qu'il a encourue est de telle nature qu'elle lui enlève la qualité d'électeur et d'éligible, il perd du même coup la liberté politique, c'est-à-dire les droits attachés par la constitution et les lois à la qualité de citoyen français. Si elle lui ôte de plus la libre disposition de a fortune, l'autorité sur ses enfants, le droit d'ester en justice, s'il est mort civilement, il perd la liberté civile, c'est-à-dire les droits consacrés par le Code civil.

Est-ce de ces libertés-là qu'il s'agit quand on parle de la liberté morale, du libre arbitre *? Nullement, car la volonté reste libre quand toutes les autres libellés sont détruites. Les serfs n'avaient ni liberté civile ni liberté politique : étaient-ils pour cela déchus du pouvoir de vouloir? Eochalnez mon corps, vous n'enchaînez pas ma volonté. Ma volonté proteste et sauvegarde ses droits. Qu'une loi m'interdise d'exprimer ma pensée par la presse ou par la parole publique : pourra- t-elle m'empêcher de penser? Vous m'enlevez mon pays, vous m'imposez du jour au lendemain une autre nationalité : arrachez-vous de mon cœur et de ma volonté les racines qui m'attachent au sol sacré? La volonté n'a qu'elle-même pour se défendre^ elle se réfugie en soi comme en un fort, mais ce fort est inviolable. La force, qui peut tout sur le corps, ne peut rien sur elle. Le vaincu, par là, se dérobe au vainqueur et semble lui dire comme un personnage tragique ^ :

1.' Libre arbitre signifie littéralement libre choix : c'est le pouvoir de choisir librement entre plusieurs motifs d'action, le pouvoir de se déterminer. Volonté libre, libre arbitre, liberté morale, termes synonymes.

S. U. de Boroier, Atlila, acte 111.

l'action 26î^

De ma vie à ton gré ta peax trancher le cours ; Quelque chose de moi t'échappera toujours. Tu peuic prendre, Attila, Byzance, Àthène et Rome, La Gaule, rumirers... mais non Tàme d'un homme.

Ce qui fait le caractère odieux de la torture judiciaire aa moyen âge et jusqu'à la veille de 89, c'est moins la cruauté des moyens que la prétention de réduire à néant la yolonté. Le plus grand crime que les hommes puissent commettra, c'est de violer la liberté de la volonté, c'est d'essayer d'anéantir le libre arbitre.

La liberté morale est donc la liberté intérieure de la volonté; elle consiste dans la possession de soi-même : l'homme moralement libre est celui qui peut dire de lui comme Auguste ^ i te Je suis maître de moi, je le suis, je veux l'être... » Avons-nous besoin de nous démontrer à nous-mêmes notre libre arbitre? Nous en prenons en nous le sentiment intime, Tinébranlable conviction. Un littérateur anglais, Samuel Johnson, discutant on jour cette question, finit par dire à son adversaire : « Enfia je sens, monsieur, que ma volonté est libre, et voilà qui suffit. » Toute la vie humaine^ la. vie sociale comme celle de l'individu,, est basée sur la foi à la liberté morale. Le sens commun est ici d*accord avec la philosophie la plus haute et la plus ancienne.

« Quand il dépend de nous de dire oui^ il est aussi en notra pouvoir de dire non; en sorte que, si nous sommes maîtres de faire ce qui est bien, nous le sommes aussi de ne pas faire ca qui est mal. Il dépendra donc de nous d'être vils ou estimables^ de mériter ou de démériter. L'homme est le père de ses œuvres» si l'on peut ainsi dire, comme il l'est de ses enfants. Gela même semble confirmé non seulement par le témoignage de tous leshommes pris individuellement, mais aussi par celui des législateurs. Car ils châtient et punissent ceux qui commettent des> actions criminelles, toutes les fois qu'elles n'ont pas été l'effet de la contrainte ou d'une ignorance dont ils n'étaient pas cause, au lieu qu'ils honorent les auteurs des actions vertueuses, comme pour exciter les hommes aux unes et les détourner des autres. Or assurément personne ne s'avise de nous exciter aux

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