I. — Lb problème
L'énoncé du problème a suscité quelques critiques. Plusieurs rapporteurs contestent le fait signalé dans la circulaire. No calomnions pas nos élèves, disent-ils ; n'exagérons pas leurs oublis. Pour apprécier la solidité des études, il ne faut pas consulter les jurys d'examens : ils sont composés de spécialistes trop exigeants et ils prennent pour ignorance irrémédiable ce qui n'est tiu'amnésie passagère, provoquée par un trouble fort explicable. — Mais la plupart des assemblées confessent que les jurys d'examens ne sont pas seuls à se plaindre : d'une année à l'autre, d'un mois au suivant, nous voyons se perdre dans l'oubli maint fait, mainte notion que nos élèves semblaient devoir conserver. Le mal est-il ancien ? Est-il récent ? Peu importe. 11 existe.
Est-ce un mal ? s'est-on parfois demandé. Et l'on répond : Bien au contraire, nos élèves n'oublient pas assez. Ils ont trop de mémoire et trop de confiance en leur mémoire ; au lieu de réfléchir, ils apprennent par cœur. En nous priant de chercher à fixer les connaissances dans leur esprit, n'allez-vous pas entretenir ces fâcheuses habitudes'? Ne revenez -vous pas à l'antique pédagogie qui sacrifiait le jugement à la mémoire ? Voulez-vous
faire de nos élèves des « appareils enregistreurs » "? — Rien n'est plus loin de ma pensée. J'accorde qu'il faut savoir oublier : l'oubli n'est pas seulement une loi fatale : c'est un facteur important de notre santé intellectuelle. Mais s'il est salutaire d oublier tout ce qui devient inutile, il ne l'est pas moins de pouvoir évoquer tout ce qui redevient utile ; il est bon de posséder un minimum de connaissances, solidement acquises, toujours prêtes à répondre à l'appel de l'intelligence. La culture du jugement demeure notre principal souci ; mais comment juger, comment saisir un rapport entre des faits, si les faits eux mêmes ont totalement disparu du champ de la conscience ? Notre idéal n'est pas d'avoir la tête « bien pleine », mais il n'est pas non plus d'avoir la tête vi le.
Si trop de têtes demeurent vides, à qui la faute ? Comme j'avais invité les assemblées à faire leur examen de conscience pédagogique, plusieurs en ont induit qu'à mon avis les professeurs sont seuls coupables. Et l'on proteste en rejetant la responsabilité sur les enfants, sur le-< parents et sur les pouvoirs publics,
On dit : A mesure qu'augmente le nombre de nos élèves, leur qualité moyenne devient plus mé liocre. Ils sont « de jour en jour moins intellectuels », de jour en jour moins ardents ; > ils ne manquent pas de mémoire, ils manquent d'énergie ». « La question que vous posez, m'écrit-on, n'est pas une question de pédagogie, c'est une question de morale ». — D'autre part, la paresse des enfants est encouragée par les parents qui excusent volontiers les absences ou les défaillances de leur progéniture ou qui lui ménagent de copieux
loisirs : que de soirées se passent an théâtre ou au cinéma ' En général, les internes savent mieux leurs leçons que les externes ; n'est-ce pas une preuve manifeste du relâchement de l'autorité familiale? Et pourtant les internes ne sont pas surmenés : que de distractions causées à l'intérieur des collèges par la préparation des fendils et la lecture des journaux sportifs! Partout, le culte de l'effort intellectuel paraît tomber en désuétude. — Enfin, l'organisation des études est défectueuse : les programmes sont trop chargés, les horaires sont mal conçus. Forcé de parcourir une foule de sujets, le professeur n'a le temps de rien graver dans l'esprit de ses auditeurs. Et ceux-ci, « distraits » chaque jour par cinq ou six enseignements différents, ne peuvent fixer sur aucun leur attention.
Je suis loin de refuser toute valeur à ces considérations, Je n'aurais de réserves à faire que sur le dernier point. Sans doute, les programmes et les horaires doivent être coupables puisque tout le monde les accuse. Mais cette unanimité même m'inquiète. Tontle monde accuse les programmes d'être démesurés, même les professeurs d'écoles normales dont les programmes viennent d'être « limités ». même ceux de telles écoles où les programmes sont assez courts pour être étudiés dans les classes du matin, si bien que celles de l'après-midi sont consacrées à la couture, à la gymnastique ou à la musique ! Tout le monde se plaint de la brièveté des classes d'une heure, même tel directeur qui les coupe en deux par un repos de dix minutes ! Tout le monde reproche à l'horaire actuel de disperser l'attention, mais
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on oublie qiio. le régime antérieur la fatiguait ; et, parce que nos écoliers, spéculant sur le morcellement des classes, refusent de travailler pour M. X, sous prétexte qu'ils se réservent pour M. Y, et réciproquement, on se laisse duper par cette ruse plus vieille que le plan d'études de 1902, et l'on attribue à la classe d'une heure tous les vices !
Mais admettons que le mal soit dû à la paresse des enfants, à la faiblesse des parents, à' la maladresse do l'administration. Est-il impossible de réagir? Nos élèves deviennent de moins en moins « intellectuels », de moins en moins énergiques : est-il impossible de trouver des méthodes de plus en plus efficaces pour secouer leur torpeur intellectuelle et morale"? L'autorité familiale s'affaiblit; mais il dépend de nous, dans une certaine mesure, de réformer la famille: exigeons des leçons parfaitement sues, les visites au cinéma se feront plus rares. Et prions les internes de réserver pour les récréations et pour les « études libres » la lecture des journaux. sportifs et la préparation des lendits. Enfin, si l'organisation des études est défectueuse, il dépend de nous de l'amender : il dépend de nous d'interpréter les programmes de manière à les parcourir sans hâte ; nos programmes sont « élastiques», suivant l'expression de plusieurs rapporteurs ; ce sont des programmes « maxima » : chacun peut faire parmi leurs articles un choix raisonnable.
On voit maintenant pourquoi j'ai conseillé aux assemblées de borner leur étude à la recherche des meilleures méthodes. Quelle que soit, sur notre sujet l'importance
des autres questions, celle-ci eule est centrale. A l'inertie croissante des eufants, à l'insouciance croissante des familles, opposons des méthodes éducatives de jtlus en plus puissantes. Et si TKtat nous perd au milieu de la forêt touffue des programmes, traçons des routes dans cette forêt, employons des procédés qui éclaircissent et simplifient. Moins sont satisfaisantes les conditions du travail, plus l'ouvrier doit s'ingénier à perfectionner ses outils.