IV. — Les sanctions
Les opiuions varient sur la nature des récompenses et des punitions, mais aucun éducateur ne soutient que l'effort ne doit pas être récompensé ou que la paresse ne doit pas être punie. Et l'un des résultats les flus nets de notre enquête, c'est que, pour inviter les élèves au travail fructueux, il est nécessaire d'appliquer avec discernement et fermeté les diverses sanctions scolaires.
1° Punitions. — Il ne s'agit pas d'inventer des supplices. Les principes de la discipline libérale, en vigueur depuis 1890, ne sauraient être abandonnés. Mais, ainsi que le remarquent certains rapporteurs, si la discipline doit être paternelle, il n'est nullement nécessaire qu'elle soit maternelle. La discipline libérale proscrit les punitions inintelligentes, elle ne proscrit pas toute punition. Elle interdit de faire copier, et surtout de faire plusieurs fois copier une leçon mal sue ; elle n'interdit pas de la faire réparer. Elle n'interdit pas d'appliquer aux récidivistes des châtiments plus sévères. Les conseils de discipline ne doivent pas réserver leurs foudres aux fautes d'ordre moral et à la rébellion ouverte; ils doivent se montrer sévères pour que la paresse obstinée, surtout lorsqu'elle s'allie à l'improbité. La fraude en composition, par e.vemiile, ne mérite aucune pitié. L'idéal serait qu'elle fût toujours déjouée, et je rap-
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pelle, à ce sujet, que la circulaire rectorale du 8 mars 1906 est toujours en vigueur : le professeur doit interdire à ses élèves d'apporter, le jour de la composition, autre chose que de papier blanc et les dictionnaires indispensables ; il doit exercer, pendant la composition, une surveillance effective Mais si, malgré sa vigilance, une fraude se produit, le coupable doit être déféré au conseil de diséipline. Et je serai toujours disposé à ratifier les peines prononcées contre cette catégorie de délinquants.
2° Récompenses. — La suggestion positive est, entre les mains d'un bon éducateur, plus efficace que la répression. Nous devons encourager nos élèves, leur donner confiance en eux-mêmes. Ne pratiquons pas à leur égard l'ironie stérilisante. Aux plus disgraciés, laissons quelque espoir ; ne donnons pas à leur paresse, en disant qu' « ils ne feront jamais rien de bon » l'excuse facile de l'inutilité du travail. Et surtout no pratiquons pas cette austérité glaciale qui s'interdit de reconnaître le mérite. L'une des récompenses les plus agréables aux enfants et aux jeunes gens, c'est l'approbation de leur maître.
De toutes les récompenses scolaires, c'est la moins discréditée. Il faudrait trouver un moyen de rajeunir les autres, de les adapter aux goûts des élèves. Cn chef d'établissement se propose de distribuer, en guise d' « ordre du jour », des cartes illustrées : 1 idée est intéressante. La récompense pourrait être appropriée à la nature du travail accompli : la photographie d'une montagne récompenserait une bonne note de géographie;
celle d'un grand personnage, une bonne note d'histoire, et ainsi du reste.
De même, les « prix » exerceraient peut-être plus d'attrait si l'on établissait un rapport entre la récompense et l'aptitude récompensée : une boîte de compas serait décernée, par exemple, aux mathématiciens lea plus distingués, et un atlas aux géographes. Récompenser une aptitude, c'est favoriser son développement ; un « prix » doit être un stimulant.
3'' Classement et examens de passage. — Il n'est pas inutile, pour entretenir une certaine émulation, d'annoncer qu'on établira, en fin d'année, d'après la moyenne des notes, un classement des élèves. Dans certains établissements, la publication de ce classement supplée à l'absence de toute distribution de prix. Partout il peut servir à déterminer quels sont les élèves qui peuvent passer dune classe à la classe supérieure. Sur cette question des examens de passage, tout le monde est d'accord : s'ils ne sont pas sérieux, les études ne sauraient i^tre solides. C'est cette unanimité qui m'a décidé à prendre, dès la rentrée d'octobre, quelques mesures pour réagir contre les causes qui tendent h abaisser d'une manière exagérée les barrières qui séparent nos classes. Prévenus de cette sévérité relative, les jeunes gens, il faut l'espérer, se mettront au travail avec plus d'ardeur.
J'ai examiné les principaux problèmes soulevés devant les assemblées de professeurs à l'occasion de la
circulaire du 22 mars. Deux principes, si je ne nae trompe, inspirent la majorité des rapporteurs : on obtiendra des résultats durables si l'on sait, d'une part, intéresser les jeunes gens, piquer leur curiosité, captiver leur attenlien, et, de lautre, maintenir une ferme discipline intellectuelle. La stabilité des connaissances est en fonction de l'effort joyeux, mais aussi de l'effort tenace. Ces principes n'introduisent en pédagogie aucune révolution. Mais il ne s'agissait pas d'instaurer des méthodes nouvelles : on s'est, avec raison, contenté de préciser les conditions, souvent oubliées, dans lesquelles des méthodes connues peuvent donner leur rendement maximum ; on a pris plus nettement conscience des ressources que nous offre la pédagogie actuelle. Et ce résultat, pour être modeste, n'en sera pas moins fécond.
A. Circulaire adressée aux Inspecteurs de V Académie de Toulouse (9 octobre 191*^).
Qu'il subisse ou non une « crise », l'enseignement du français doit être l'objet de nos préoccupations : il n'en est pas de plus important ni de plus délicat. J'invite les professeurs chargés de cet enseignement à expérimenter cette année les méthodes qu'ils jugeront les plus propres à hâter les progrès de leurs élèves dans l'art d'écrire ; et je leur demanderai, vers le mois de juin, de me communiquer les résultats de leurs expériences. En attendant, je leur soumets les réflexions qui m'ont été suggérées par la lecture d'un certain nombre de compositions françaises remises, en juillet dernier, aux jurys du Bacalauréat et du Brevet supérieur.
1» Les sujets. — Les copies les meilleures, au baccalauréat, étaient inspirées par celui des sujets qui laissait aux candidats la plus grande liberté : il fallait choisir, en dehors du i rogramme, un livre lu pendant l'année et en rendre compte. Toutes les compositions faites sur ce sujet n'étaient pas des chefs-d'œuvre, mais c'est dans ce lot qu'on trouve les copies les plus savoureuses. Ne faut-il pas en conclure qu'il ne sera pas mauvais de donner
(1) Extrait du Bulletin de l'Université et de l'Académie de Toulouse, novembre 1913 — janvier 1914.
de temps à autre, dans les classes, des sujets de devoirs qui permettent îi la spontanéité des jeunes gens de se donner carrière ' Sans les laisser chaque semaine traiter un sujet de leur choix, ne cou viendrait-il pas d'introduire, dans l'enseignement de la composition française, un peu de cette liberté dont on use si largement dans l'enseignement du dessin ?
2° La matière — Sur un sujet déterminé, la plupart des candidats, au baccalauréat comme au Brevet supérieur, énoncent les mêmes idées.
Sauf dans les compositions franchement mauvaises, ce n'est pas le fond qui manque le plus. Nos élèves ont, en général, quelque chose à dire Mais ils disent tous la môme chose. Cette monotonie n'est-elle pas due à l'un des principes qui gouvernent notre enseignement du français, au principe d'après lequel, les élèves ne pouvant rien inventer, le professeur doit leur indiquer, dans une matière, les pi'incipales idées de leur composition ou « préparer » avec eux les sujets qu'il leur propose de traiter ? Je me demande si, tout en conservant cette méthode dans les classes inft'Tieures où elle est nécessaire, nous ne devrions pas accorder aux jeunes gens, à mesure qu'ils avancent en âge, une plus grande initiative. C'est l'un des points sur lesquels je serai heureux, à la fin de rannt''e scolaire, de recevoir, appuyé sur des expériences précises, l'avis des professeurs compétents.
3" La Forme. — C'est par la forme que pèchent la plupart des copies. Des compositions bien notées contiennent d'énormes fautes de composition, de style ou d'orthographe. C'est de ce côté que nous devons tourner notre attention. Les sujets proposés n'étant jamais des énigmes, il est possible, lorsqu'on rend compte d'un devoir, de se contenter, sur le fond, de quelques indications sobres et précises, mais il faut consacrer le meilleur de son temps aux repiarques relatives à la forme. Et il ne suffit pas de faire des remarques. C'est une tentation à laquelle nous cédons trop volontiers. Habitués par notre éducation à porter des jugements sur les ouvrages de l'esprit, nous continuons à exercer sur nos élèves notre faculté de juger. Un professeur pourtant n'est pas un juge, c'est un maître ; et un élève n'est pas un auteur, c'est un apprenti. Corriger, ce n'est pas critiquer ; c'est, au sens étymologique, rectifier. Voici donc
PÉDAGOGIB FRAHÇAI8E 7
comment nous procéderons : En lisant les copies nous noterons de traits muets, sur une page ou deux sinon sur toutes, les mots, les phrases, les paragraphes défectueux. L'élève devra retaire ces pages et remettre une copie nouvelle où tout ce qni avait été souligné sera remplacé : il aura dû faire effort pour chercher en quoi consistait la faute et pour la faire disparaître. Ce second travail sera naturellement contrôlé par le professeur tout comme le premier Pour montrer aux élèves comment doit se faire cette correction, nous écrirons au tableau (ou nous ferons écrire pendant le commercement de la classe) des phrases et des paragraphes extraits des copies. Puis nous ferons corriger à haute voix par toute la classe les fautes d'orthographe, les faiblesses, les impropriétés, les solécismes. Le texte choisi pour cette correction publique n'est pas nécessairement mauvais ; s'il est bon, nous cherchons à le rendre meilleur. Notre classe ainsi comprise n'est pas une conférence de critique littéraire, c'est un laboratoire où l'on « fait du français». Ces méthodes sont déjà appliquées par quelques professeurs ; si tous les employaient, en les adaptant à l'âge de leurs élèves et au programme de leur classe, on ne tarderait pas à constater des progrès dans les compositions du Brevet supérieur et du Baccalauréat.
Je vous sera's reconnaissant de faire circuler cette lettre dans les établissements d'enseignement secondaire et primaire supérieur de votre département, afin qu'elle soit portée à la connaissance de tous les professeurs chargés de l'enseignement du français.
B. Conclusions de V enquête.
L'enquête ouverte cette année dan8 le ressort a suscité, comme celle de l'an dernier, de nombreux et intéressants témoignages. Suivant l'expression d'un des rapporteurs, l'Académie de Toulouse devient une « Association de secours mutuels pédagogiques », une coopérative oii cliacun met au service de tous les résultats de son expérience et le fruit de ses réflexions.
Il s'agissait, cette fois, de la composition française. Et l'on a.expdmé, sur tous les problèmes que soulève cet enseignement, un grand nombre d'idées que je voudrais résumer et coordonner.