II. — Fréquence des exercices
Les esprits étant ainsi préparés et continuant à se préparer à mesure qu'ils se cultivent davantage, nous allons les prier de s'essayer dans l'art d'écrire. Ces essais seront-ils fréquents? Oui et non. Les compositions françaises proprement dites ne doivent pas être trop fréquentes. Dans certaines écoles, on en demande deux par semaine : c'est beaucoup trop. Les instructions ministérielles relatives aux classes de 6*^ A, de 5* A et de 1'" n'en exigent qu'une par quinzaine : si nous tenons à
(1) Lycée de Cahors ; collège do j. f. de Tarbes ; E. P. S. de Mirepoix ^2) Lycée Ingres ; collège de Castres.
uue élaboration soignée, ce délai n'est pas excessif. Mais, dans l'inervalle, nous imposerions d'autres exercices : tantôt un plan, tantôt le bref développement d'une idée rencontrée au cours d'une classe, le commentaire d'un texte assez court, la traduction d'une page de vieux français, etc. Nulla (lies sine linea : le vieux précepte est appliqué dans maint établissement du ressort (1): il est toujours bon.
Ilf. — Sujets db composition
Quels sujets proposer V On est d'accord pour reconnaître l'importance capitale de cette question. Si nous n'obtenons pas, dans l'enseignement du français, tous les résultats désirables, c'est que nos élèves manifestent à l'égard de l'effort de composition une répugnance quasi-universelle. Et l'on ne pourra triompher de ce sentiment qu'en leur offrant des sujets tels qu'ils puissent espérer réussir à les traiter. Il ne s'agit pas de leur plaire, mais de leur laisser entrevoir la possibilité d'un modeste succès.
C'est pour ce motif — et pour d'autres — que l'on conseille, en général, de choisir les sujets décomposition dans l'expérience des élèves. Mais ce conseil, timidement interprété, précipite souvent le professeur dans le péril
(1) Lycée de Foix, E. N. d'institutrices de Toulouse ; E, N, d'Auch ; collège de jeunes filles de Figeac.
La composition franc^iaise 103
qu'il voulait éviter: pour rester dans le domaine do l'expérience puérile, on se condamne et l'on condamne l'enfant à tourner dans un cercle très étroit : on augmente su répugnance pour un exercice devenu monotone. Sans sortir de l'expérience de l'enfant, on peut heureusement lui proposer d'autres sujets que la description de son porte-plume ou le récit d'une journée de vacances, L'expérience de l'enfant, ce n'est pas seulement le monde limité de la classe ou même de la ville, c'est le monde qui lui est révélé par l'éducation. Et l'éducation a précisément pour but d'élargir son horizon On peut donc choisir pour sujets de composition la description ou l'analyse d'objets placés sous les yeux do rélève non par son milieu naturel mais par son milieu intellectuel : au lieu de refaire tous les ans la peinture du paysage aperçu de la fenêtre, il devra étudier avec soin telle ou telle plante, tel ou tel animal dont lui aura parlé son professeur d'histoire naturelle ; raconter tel ou tel phénomène, telle ou telle expérience dont lui aura parlé son professeur de physique (1) : il cherchera à deviner le pian d'une gravure, d un tableau mis entre ses mains par son professeur de dessin (2). Enfin, à mesure que se multiplieront ses lectures et que se formera son goûi, il sera mieux préparé à traiter des sujets de critique httéraire. Ainsi, grâce à la coordination des divers enseignements et à l'entente des divers professeurs, nous pourrons multiplier progressivement les genres
(1;E. P. S. de filles de Montcuq.
(2) E N. d'institutrices de Tarbes; E, P. S. de Villefrancbe-do Rouergue.
dans lesquels nous demanderons à nos élèves de s'exercer : description ou narrations empruntées au monde physique ; récits historiques ; impressions personnelles (en prenant des précautions pour ménager la discrétion et pour encourager la sincérité) ; problèmes moraux ; analyses scientifiques, esthétiques, littéraires, nous pourrons aborder peu à peu tous les sujets sans dépasser l'expérience des jeunes gens, sans les décourager par le mystère de questions transcendantes.
Un second moyen d'augmenter, pour nos élèves, l'attrait de la composition française, ce serait, me semblait-il, de leur laisser une certaine liberté dans le choix du sujet à traiter. Mon opinion n'a pas recueilli l'unanimité des suffrages. Aussi dois-ie la préciser et dissiper quelques malentendus. On a cru parfois que, vantant les sujets « libres », je préconisa s les « sujets d imagination ». Je ne voudrais pas dire trop de mal de l'imagination, qu'on a calomniée, et je verrais choisir sans regret des sujets destiné soit à la cultiver, soit à la<iiscip!iner. Mais en parlant de sujets << libres » j'avoue que je ne songeais pas à favoriser le dérèglement de l'imagination. La question est toute différente. Je n'avais pas davantage 1 intention de recommander, comme on l'a cru, l'habitude prise par certains maîtres de donner le même jour deux ou trois sujets. Que l'on propose un même suje' sous deux ou trois formes différentes (dissertation, lettre, dialogue), rien de mieux. Mais ce n'est pas sans raison que les instructions ministérielles condamnent, dans la vie quotidienne de la classe, une pratique destinée simplement à diminuer
l'aléa des examens. Enfin, je n'ai jamais voulu dire, comme on l'a trop souvent prétendu, qu'une liberté absolue devait être, en cette matière, accordée à nos élèves. La circulaire du 9 octobre 1912 demandait timidement s'il ne conviendrait pas d'introduire dans l'enseignement de la composition française « un peu de cette liberté dont on use si largement dans l'enseignement du dessin ». Et elle citait comme exemple un sujet qui, tout en traçant aux candidats au baccalauréat un cadre défini, leur octroyait une certaine initiative. L'enquête fournit un grand nombre de sujets analogues souvent plus précis, limitant la liberté de l'élève sans la supprimer (1) : je n'en demande pas davantage.
Je ne demande pas non plus que tous les sujets proposés soient des sujets « libres ». Le sujet imposé doit demeurer la règle; le sujet libre, Texception. Autant vaut dire que le professeur doit demeurer le directeur de sa classe et aborder, au moment fixé par lui, les divers articles de son programme, sans être troublé par les choix capricieux de ses élèves. Les plus chauds partisans de la méthode libérale se contentent d'un sujet « libre » par mois : un par trimestre me suffirait. Et je serais môme satisfait si l'on réservait les sujets libres, comme c'est l'usage dans un établissement, pour des compositions supplémentaires et facultatives (2).
Nous sommes loin, on le voit, de la liberté absolue,
(i) Lycée Ingres (classe de 6e) ; lycées d'Alln, de Tarbcs : collèges de Figeac, de Condom, de Lectoure : écolo primaire supérieure de garçons de Mirande.
(2) E. P. S, de Beauraont-de-Lomagne.
i06 PÉDAGOGIE FRANÇAISE
Mais la liberté restreinte donne des résultats sur lesquels' i' j'attire l'attention de ses adversaires. Tantôt on cons-l'i tafce que « le niveau des devoirs ainsi traités est dans Ml! l'ensemble supérieur aux autres '1) », surtout si l'on M prend des précautions pour que le choix soit sérieux et sincère. Tantôt on constate que le régime libéral I stimule les bons élèves et accélère leurs progrès (2). Tantôt, à l'inverse, on observe que la liberté transforme du tout au tout des élèves médiocres. Plusieurs cas de ces guérisons quasi- miraculeuses sont cités dans l'enquête. Voici d'abord un élève d'Ecole normale qui, pendant deux ans et demi, est considéré comme le plus mauvais de sa promotion. « Il paraissait ignorer la valeur des mots, même usuels, se complaisait aux tours recherchés, aux expressions bizarres. Et chaque correction amenait les mêmes remarques. J'en étais venu, dit son professeur, à le croire imperfectible... A la fin, je lui donnai toute latitude, à peu près comme le médecin qui, voyant le malade condamné, lui passe toutes ses fantaisies et lève les contraintes qu'il avait lui-même prescrites. Ce fut précisément sa guérison. Il me remit d'abord un o Printemps » qui dénotait une réelle sensibilité, Cette recherche et ces formes contournées que l'avais tantcombattues devenaient simplement mièvrerie, une certaine précio>ité parfois très agréable, un don de la métaphore originale, un sens délicat des rapports subtils que nous nous complaisons souvent à établir ou
(1) E. P. s de Foix.
(2) Collèges de Pamiers, de Millau : Lycée de jeunes filles de Montauban.
LA COMPOSITION pran(;aise 107
deviner entre les choses, entre la nature et nos sentiments (1). » Et la guérison fut durable. Le cas n'est pas isolé : le même professeur en cite plusieurs dans son école. Et voici, d'autre part, le témoignage d'un professeur de collège : « C'est grâce au sujet libre que B..., de quatrième, a pris du goût pour la composition française et que, de fort médiocre qu'il était, il en est arrivé à faire un élève très honorable. Cet élève, paraît-il, comii^ençait par « chercher son sujet » pendant deux ou trois jours ; ce premier effort me paraît très profitable. Il se mettait ensuite à l'œuvre et couvrait ses brouillons de ratures. Le but poursuivi était atteint. (2) »
Pour conclure, n'abusons pas de la liberté ; empêchons nos élèves d'en abuser ; mais sachons en user et habituons-les à en user : elle est la mère de l'effort joyeux.