L ILE HEUREUSE
Beaucoup d'admirateurs d'Albert Besnard considèrent comme son chef-d'œuvre Vile Heureuse du pavillon de Marsan au Louvre. Si belle que soit cette grande peinture je me permets de n'être pas de leur avis. Je constate d'abord que les dimensions régulières du panneau et la disposition générale de la pièce ont entraîné l'artiste à exécuter un très grand tableau de chevalet plutôt qu'une œuvre d'art décoratif si étroitement adaptée à sa destination qu'il soit impossible de la détacher du mur,
sans en diminuer la beauté. A nos yeux, pour une peinture murale, ce n'est pas une qualité.
Si je me demande — en second lieu — quelle est la qualité de l'émotion que l'artiste a voulu nous suggérer, je ne peux pas me faire une réponse qui place sur le même rang cette peinture et le plafond de l'Hôtel-de-Ville, l'amphithéâtre de Chimie et les meilleurs panneaux de l'École de Pharmacie.
Sur un îlot placé au premier plan, des jeunes gens et des jeunes femmes demii-nues sont couchés sur l'herbe parmi des victuailles et des argenteries, au pied d'une Bacchante de marbre. Des faunes jouent de la syrinx. Un beau lac (qui est probablement le lac d'Annecy) entoure cet îlot heureux. Le fond se compose d'un magnifique ciel et de belles montagnes au pied desquelles se voient des constructions blanches.
Sur le lac glissent des barques en forme de gondoles. A l'avant de la principale d'entre elles se tient debout un jeune homme ascétique, en tunique rouge, contre lequel se blottissent deux jeunes femmes, l'une en robe rose éteint et l'autre en robe verte. Un batelier, à l'arrière, de sa rame unique pousse l'embarcation vers « l'île heureuse ».
ALBERT BESNARD
Quelle est l'idée du tableau ? Sans doute Besnard a-t-il voulu représenter les plaisirs de la vie vers lesquels aborde Celui qui en fut le Contempteur et qui en sera le Destructeur. Est-ce cela? en ce cas, le personnage en tunique rouge serait une sorte de Christ et les deux femmes blotties contre lui seraient, dans une certaine mesure, « les Saintes femmes « ; s'il en est ainsi peut-être leur trouverat-on un air bien profane. Celle qui est vêtue de vert et qui a les deux mains vers la nuque a quelque chose de lascif.
Faut-il supposer que ce Contempteur des joies terrestres aborde à l'île heureuse pour se renier luimême? Il est bien sévère et bien ascétique pour nous permettre cette opinion.
Faut-il croire que Besnard a voulu seulement faire valoir le contraste essentiel entre les deux façons de comprendre la vie?
J'observe que la rive montagneuse d'où s'est détachée la barque donne aussi nettement que l'île une impression de bonheur. On imagine même que beaucoup — parmi les meilleurs — préféreraient passer leur existence de ce côté-là de la vie. C'est une manière bien contestable de symboliser les
joies terrestres que de placer auprès de quelques jeunes gens des femmes demi-nues, des victuailles, des fiasques rebondies, et de l'argenterie.
Ces Faunes, à mes yeux, n'ennoblissent pas ces joies exclusivement matérielles. Il n"est pas jusqu'à ces jeunes gens qui ressemblent à de jeunes Romains de la décadence négligemment drapés dans leur toge et qui ne précisent la me'diocre qualité morale de ceux pour qui ces sortes de plaisir suffisent à remplir une existence.
Ces réserves faites, constatons que ce tableau est très beau et qu'il est peint d'une manière très décorative. Il se compose de quatre grandes masses : la montagne rose couverte de nuées légères, le lac bleu sillonné de barques, l'île verte où le nu des femmes forme de belles taches blanches rehaussées par le rouge des tuniques des jeunes gens, et enfin, tout en haut, enfermant le tout et se rattachant par des liens presque insaisissables à l'ile verte du premier plan, le ciel à grandes nuées rebondies, toutes pénétrées de jaune, de roses et de gris très chaleureux '.
I. Dans la pièce voisine de rile heureuse se trouve un petit plafond dit « le plafond des idées ». Osons reconnaître qu'il est mal venu. Sur un ciel nocturne, que traversent de
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ALBERT BESNARD
L'exécution a été rapide et parfois sommaire. Remarquez par exemple le caractère d'esquisse de la jeune femme en vert et la silhouette superficielle de celle qui lui fait pendant. Les faunes sont indiqués plutôt qu'exécutés et il se peut que le terrain vert de Tiie ne soit pas très consistant.
On sent ici la facilité presque toujours heureuse d'un artiste qui suit l'élan de son imagination, maison devine l'improvisation.
Ne soyons pas injustes cependant pour des qualités magnifiques et extrêmement rares à notre époque. Toutes ces masses colorées s'équilibrent entre elles avec opulence et harmonie. Le
part en part des branches tourmentées de pins aux feuilles sombres, un petit groupe de jeunes femme en robes flottantes, d'un jaune rosé, tendent les bras en l'air. Un grand nombre de points blancs, disséminés dans ce ciel nocturne, doivent représenter des étoiles. Ces jeunes femmes, veulentelles saisir les astres? Représentent-elles les idées qui s'élancent à la conquête de l'inconnu? Cela n'est pas clair, et sans doute cette idée — si c'est bien celle du peintre — était-elle plus intellectuelle que picturale. En tous cas la traduction en est peu émouvante et presque puérile. L'exécution, comme toujours, est très habile et avec de jolies trouvailles. Cependant ces qualités ne sont importantes que si elles sont au service d'une pensée ou d'une émotion que nous puis-
PEINTRES DWUJOURD'HUI
sens de la mesure ne fait jamais défaut. Les contrastes entre les verts, les gris et les roses sont saisissants et enchanteurs. Le ciel est splendide et mouvementé. L'ensemble est dénué de vulgarité, élégant sans fadeur, d'une certaine grandeur et d'une extrême richesse de coloris.
D'une inspiration que je persiste à trouver peu sublime, ce tableau, si l'on n'en juge que du point de vue peinture, est l'œuvre d'un beau peintre et d'un grand décorateur.
sions partager. Même la distribution des taches de couleur est moins heureuse et moins riche qu'à l'ordinaire.
Ce plafond avait été exécuté pour un particulier. Il passa ensuite en vente publique et M. Maciet, bienfaiteur de tous nos musées, le recueillit pour l'offrir aux Arts décoratifs.
Dans la même salle du pavillon de Marsan de grands dessins pour vitraux sont d'un beau sentiment décoratif. Ce sont des coins de nature plutôt que des paysages. Ici, des animaux de basse-cour, plus loin des paons, ici des cygnes, et là-bas autruches ou vautour. De tous ces animaux, c'est le Vautour qui a le plus de caractère et de grandeur. Ces compositions sont claires, élégantes, et les couleurs sont réparties par grandes taches avec un souci évident de subordonner la composition aux nécessités de l'exécution. Ces cartons ne furent pas exécutés. Ils avaient été dessinés pour les fenêtres de l'Ecole de Pharmacie.
ALBERT BESNARD