Daté aussi de i8q
Des nuages gris sombre séparent ces anges de l'Évangile éblouissant. Leurs visages sont en profil perdu, mais leur mouvement d'adoration est tumultueux et contenu. Ils ont l'élan du cœur. C'est le charme presque florentin de l'adolescence. Quel beau dessin personnel et ample! Sans doute le parti pris de simplification comporte-t-il ici pour les spectateurs une sensation d'exécution rapide et presque d'improvisation, mais comme cela est bien venu! comme la main a été l'interprète rapide de l'improvisation psychique! C'est de la grande peinture. Il y a dans ces tuniques et ces gestes d'adoration un frémissement heureux. C'est le morceau le plus inspiré de toute cette décoration, celui qui semble avoir jailli d'un seul élan. Il s'accorde étroitement avec le mur. C'est, dans le sens le plus strict et le plus favorable des mots, de l'art éminemment décoratif.
A cause de leur mouvement, ces deux anges sont incomparablement plus intéressants que les dix autres anges hiératiques qui, au sommet de chacune des fenêtres ogivales, tiennent chacun le cartel où se trouve inscrit un commandement de
Dieu. Si l'artiste s'était attache' à les diversifier, s'il s'était donné la peine de leur donner une expression de visage en accord avec l'enseignement inscrit dans le cartel, ces anges auraient peut-être été des chefs-d'œuvre. Mais Besnard les a exécutés rapidement. Il les a envisagés comme des repos pour l'œil du spectateur entre les grandes compositions des entre-fenêtres, et comme des œuvres de liaison plutôt que comme des œuvres distinctes. Aussi les visages sont-ils sans expression, les gestes à peu près identiques et toute la variété réside-t-elle dans la diaprure des ailes multicolores assurant, par des transitions habiles, le passage par tonalités de l'une à l'autre grande composition.
Un Michel-Ange à la Sixtine, ou un Giotto à VArena, attachaient à peu près autant d'importance aux compositions secondaires qu'aux compositions principales. Telle n'est pas la manière de Besnard. On sent à ce trait qu'il a conçu son ensemble par grandes taches de couleur plutôt qu'il ne l'a subordonné aux interprétations psychologiques des visages ou des attitudes humaines.
C'est un trait de son caractère.
Sur le mur du fond du chœur, derrière l'autel, dans une gloire fulgurante d'un blanc intense que vivifient les jaunes, les orange's et les bleus sombres en ondes successives, se dégradant jusqu'aux bords du cadre, un Sacré-Cœur en tunique rouge et manteau vert, les cheveux blonds retombant sur les épaules, montre des deux mains, sur sa poitrine de'couverte, un cœur sanglant et flamboyant que cerne une couronne d'épines. Le visage est jeune, presque un peu byzantin, avec une petite barbe en pointe et une imperceptible moustache blonde. L'expression de physionomie est un peu énigmatique, mais nettement douloureuse. C'est le Christ compatissant.
Dans l'ensemble, la couleur est magnifique. Ce rouge et ce vert, dans ce blanc pénétré de jaune, de rose et de feu semblent brûler. Le dessin des mains est superbe. Ce Christ est modelé par les ombres, sans contours accusés. A cause des particularités du dessin et de la couleur, le sentiment est très moderne, mais imprégné tout de même de la grande tradition classique. Ce Christ a de la dignité, de la grandeur. Il est souffrant et miséricordieux.
ALBERT BESNARD
Ce jeune Christ, dans cette vaste gloiie, représente la douleur et lespoir humains. Une immense pitié miséricordieuse émane de lui. C'est — sans conteste possible — le plus beau Sacré-Cœur qui ait encore été peint.
Par la description de ces trois grandes peintures murales, nous commençons à sentir nettement dans quel état d'esprit le peintre a conçu l'ensemble de cette décoration et dans quelle mesure cet état d'esprit a déterminé le choix du plan général et l'ordre particulier du sentiment.
Le voyageur qui arrive à Berk se sent tout de suite le cœur serré. Dans toutes les rues, à toutes les terrasses, sur le bord de la mer ou dans les replis des dunes on voit des malheureux paralysés. Les uns sont étendus sur une chaise longue, d'autres sont couchés dans une petite voiture que mène un petit âne. C'est d'une tristesse poignante. En immense majorité ces malades sont des eniants , On en voit de tout âge et de toute condition. Les uns se soutiennent avec des béquilles. D'autres ne peuvent même pas se relever. De temps en temps un adolescent ou une jeune fille — tout leur désir
de vivre réfugié dans leurs yeux — apparaissent étendus sur le fond plat de la petite carriole qui recommence pour la millième fois sa douloureuse promenade.
Quand j'arrivai devant l'Hôpital Cazin-Perrochaud le soleil était doux. Placés devant la mer s'alignaient peut-être une centaine de lits d'enfants. D'un côté les garçons, de l'autre côté les filles plus touchantes encore peut-être. Tous étaient étendus. Quelques-uns causaient d'un lit à l'autre. La plupart étaient silencieux et rêveurs. Des religieuses aux coiffes blanches passaient de l'un à l'autre lit, se penchant, se redressant et prodiguant silencieusement leur vigilante attention. Rien ne peut exprimer l'horreur muette de ce tragique spectacle. Le cœur se serre. On se sent à Tune des extrémités du monde, dans le domaine de la maladie et de la douleur. Même le passant se sent la gorge étranglée par un sanglot qui va éclater. Que doivent donc éprouver les pères et les mères de ces petits êtres immobiles?
Représentons-nous dans un tel milieu un artiste d'une sensibilité extrême. Imaginons-le venu surcette plage pour ne pas abandonner un petit garçon que
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sa mère entoure de soins anxieux. L'épreuve durera deux ans. Pendant deux ans il ne retournera pas une seule fois à Paris, vivant constamment avec ceux qui souffrent les mêmes angoisses, reprenant peu à peu confiance à mesure que les soins du médecin assurent la guérison et repartant enfin joyeux et comme triomphant parce que son fils est redevenu bien portant et gai !
Toute la décoration de l'église de Berck est imprégnée de ces sentiments d'anxiété douloureuse et d'espoirs — traversés de craintes — dans la miséricorde infinie.
Les lieux d'angoisse sont toujours des lieux 'de prière. De toutes ces âmes qui souffrent monte obstinément une imploration. C'est dans ces lieux de souffrance qu'on peut comprendre qu'un geste, un signe, un silence puisse aussi être une prière, puisque la définition essentielle de la prière est un élan du cœur vers Dieu. Le voulant ou non, quand Besnard décida qu'il allait peindre la chapelle, il fit un acte de prière.
Son cœur d'artiste — toujours enclin aux grandes généralisations — rassemblait dans le sentiment personnel de son angoisse toute la douleur de
la pauvre humanité dont il voyait autour de lui les misères et les tares. Dans son propre espoir il rassemblait tous les espoirs de miracle et de re'surrection. Dans son élan sentimental vers les secours qui ne viennent pas seulement de la science, il rassemblait tous les élans de ceux qui attendent le miracle, l'espèrent et l'implorent.
A certains degrés d'exaltation psychique, tous les cultes se rejoignent dans un même sentiment d'espoir et d'humilité. Il est sans intérêt de se demander si l'état d'esprit de Besnard comportait à ce moment un aquiescement précis à des dogmes particuliers. De toute son âme, de tout son cœur, d'accord avec les survivances obscures de son enfance catholique, d'accord avec tous les élans de ceux qui souffraient comme lui et dont il se faisait l'interprète, d'accord avec les croyants et baigné pour ainsi dire dans une atmosphère de surnaturel, il a conçu l'œuvre d'ensemble, dans laquelle pas un catholique ne peut trouver un détail qui le froisse ou qui le peine.
Cependant cette œuvre ne ressemble en rien aux peintures conventionnelles et mornes des faiseurs de chemins de croix à la manière des élèves
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d'Ingres. Un réalisme de bon aloi, une traduction sincère par des formes et des couleurs des spectacles réellement vus et la suggestion constante de conclusions générales qui ne peuvent avoir jailli que d'un cerveau qui a pensé et d'un cœur qui a souffert, voilà ce qui vivifie Toeuvre de Besnard. C'est l'œuvre d'un artiste qui sent comme les autres hommes, mais avec plus d'intensité, et qui exécute en peintre.
La première des cinq grandes compositions du mur nord a pour sentiment général : Tenfant est voué a la souffrance.
Dans une pauvre chambre éclairée par une fenêtre ouverte, la jeune accouchée se relève sur ses oreillers et regarde avec un geste de résignation le père qui élève à bout de bras le nouveauné et, la tête relevée, l'offre à Dieu avec un geste et une expression de physionomie qui le recommandent plus encore qu'ils ne l'offrent. Par un artifice dont les exemples se retrouvent dans les peintures des Primitifs et notamment dans Giotto, Besnard a voulu que la pensée de ce couple fût visible pour nous. Le Christ que le père et la mère ne peuvent apercevoir que par les yeux de l'âme,
Besnard nous le montre. De toutes les interprétations du Sauveur entre lesquelles il pouvait choisir, l'artiste a préféré celle qui répondait le plus directement à son état d'esprit. 11 a donc représenté le Christ cloué sur sa croix, douloureux, angoissé, souffrant de tous ses membres et d'autant plus miséricordieux et compatissant qu'il a lui-même souffert les douleurs de l'humanité.
Dans chacune de ces dix grandes compositions ce Christ en croix réapparaît. Invisible pour les personnages représentés, mais visible pour nous, il représente dans chaque tableau la pitié divine intimement identifiée à la pitié de l'artiste et la souffrance transfigurée par une idée de rachat. Ce Christ compatissant nous rend visibles les liens invisibles qui unissent chaque membre souôrant de l'Église terrestre à la collectivité innombrable de l'Eglise universelle. Par ce Christ souffrant et pensant toutes les scènes particulières qui se succèdent sur les murs participent des grands mouvements de solidarité affectueuse qui rattachent les individus en proie à la douleur, à leur groupe familial et à leur collectivité humaine. Tous les hommes égaux devant la Douleur, et toute l'huma-
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nité douloureuse en élan vers la protection des forces surnaturelles, voilà ce que nous suggère la suite de ces compositions. Le mouvement lyrique et la présence de cette croix transposent dans le domaine des émotions universelles toutes ces douleurs particulières.
Au rebours de la plupart de nos peintres contemporains qui dans chaque sujet ne voient que l'anecdote, Besnard, par une tendance naturelle de son imagination créatrice, n'a voulu voir dans chaque cas particulier que ce qu'il contient de sentiments généraux propres à une portion importante de l'Humanité.
Or, comme il est avant tout un peintre, il ramène — peut-être même inconsciemment — toutes ces émotions et toutes ces pensées à des surgissements de formes et à des taches éloquentes de couleurs juxtaposées.
Dans cette première composition la gamme générale est d'un gris chaleureux avivé à notre droite par d'autres gris et à notre gauche par les courtines rouges du lit. Une fenêtre ouverte répand à profusion la lumière. D'autres taches établissent la stabilité : le brun du berceau répond au brun du pan-
talon de l'homme debout, les gris bleutés de sa chemise répondent au gris bleuté des draps de l'accouchée, et les gris très rosés du corps du Christ cloué sur sa grande croix de bois brun attirent sans l'accaparer l'attention du spectateur.
La deuxième composition représente le mal ou plutôt la misère humaine. En des attitudes tourmentées, dans un triste paysage d'usines fumeuses, une dizaine de malheureux font des gestes de déséquilibrés. La misère et l'alcool sont les sœurs de la folie et de la dégénérescence. Cloué sur sa croix, le Christ apparaît derrière eux, les yeux levés vers son père,et semble l'implorer pour toutes ces détresses...
Le tout se joue dans les gris très fins, rehaussés des taches bleues ou bleu vert des vêtements de ces malheureux. Le paysage industriel est dramatique. Les attitudes sont presque mélodramatiques. C'est une vision d'épouvante, ma s que la finesse des tons assagit. Besnard, dans cette composition, a cédé à ce je ne sais quoi de théâtral qui, certains jours, le repose de la concentration de pensée et du calme des attitudes. Le Christ est d'un dessin et d'un modelé magnifiques.
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Voici la Moî't précisée par un cadavre décoloré parmi les draps gris de sa couche. Auprès du lit, en vêtement brun, un homme pleure. Le sol est rougeâtre *. Vers la porte s'éloignent trois formes en deuil. Conduite par de vieilles gens, l'enfant orpheline va passer le seuil pour s'en aller ailleurs continuer à vivre. Le Christ, cloué sur sa croix, se penche vers celles qui partent. Il est émouvant et magnifique^ Les médicaments placés sur la table, à côté du lit de la morte, forment une nature morte admirable.
La prière des abandonnées! Devant la Vierge en manteau noir et tunique rouge tenant sur ses genoux son fils mort et la tête relevée vers le ciel où flottent des nuées grises, trois femmes en noir forment un groupe d'imploration silencieuse.
1. Cette peinture s'est abîmée. Les trois autres compositions paraissent intactes. Dans la sainte Elisabeth du mur sud, les gris ont souffert; les cinq autres grands tableaux paraissent intacts.
2. Dans chaque composition cette croix et ce crucifié se fondent dans l'ensemble. Ils gardent leur caractère d'apparition immatérielle. Les photographies ne peuvent donner l'idée de ce fondu. Elles durcissent tout.
J'admire le mysticisme émouvant et sobre de cette représentation de la douleur humaine et de la douleur divine se confondant dans un mênie appel éperdu vers Dieu. On sent que la Vierge douloureuse est l'intermédiaire. C'est pour les autres qu'elle prie et non pas pour elle-même. Cependant c'est sa propre douleur qui la rend si pitoyable à la douleur de celles qui l'implorent. Ainsi s'établit entre le Ciel et la terre la communion des Saints.
Posée sur le sol, car elle représente la réalité, mais forçant le Christ à lui apparaître par l'intensité de ses prières, une femme en noir agenouillée soutient les bras étendus de son fils nu, d'une maigreur et d'une faiblesse extrêmes. Des bandelettes entourent ses membres déformés. Il détourne la tête comme s'il désespérait, et sa mère, en le soutenant, le présente, pour qu'il soit guéri, au Consolateur des affligés. Ici le Christ est représenté dans une gloire et les pieds sur des nuages. C'est le Christ triomphant à qui appartiennent le droit et le pouvoir de guérir.
Dans le fond et à notre droite, l'Humanité sous la forme d'un adolescent contemple et espère le mi racle.
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Sur le mur sud, la série se continue par des peintures pénétrées d'un espoir de rédemption. Le Christ est encore présent, mais il n'est plus cloué sur la Croix. C'est le Christ ressuscité pansant les blessures et guérissant les malades.
Voici la composition la plus touchante. Un accent de vérité la vivifie, une émotion personnelle lui donne un accent dramatique.
Dans une salle d'opération, un enfant nu et endormi est opéré à la gorge par un chirurgien penché derrière lui et sur lui. Un autre chirurgien en tablier bleuté est debout prêt à intervenir. Une religieuse en mante noire et tablier blanc avance l'ouate nécessaire. Derrière cette scène silencieuse le Christ debout et en prière implore son père pour qu'il accorde la guérison du malade.
D'un dessin large, magnifique et sûr, d'une belle couleur grise pénétrée de jaune avec les accents vigoureux des noirs et des notes de lumière, cette composition est peut-être la plus belle.
Besnard avait vu à maintes reprises cette scène d'opération. Il l'a copiée en réaliste, il l'a transposée en poète et ill'a spiritualisée par la présence morale de celui qui sanctifie tout.
La Bonté divine inspirant et be'nissant les bonnes œuvres, tel est le sujet delà septième grande composition. Une femme en noir fait l'aumône à un vieillard en sombres haillons. Une famille heureuse adosse'e contre le mur de sa maison^(homme jeune debout à côté d'une jeune mère tenant son bébé dans ses bras) contemple avec sympathie cette œuvre de charité. Le Christ sur un nuage fait un geste de bénédiction et les stigmates de ses mains projettent sur l'humanité des rayons pacificateurs. Derrière lui une religieuse sur le perron d'un hôpital fait un geste de bienvenue à une petite fille qui lui tend les bras. Le paysage s'avive de quelques verdures. On sent un bonheur paisible et durable.
Du point de vue couleur, cela est d'un ensemble infiniment délicat et fondu. Le dessin delà famille heureuse est délicieux. L'enfant blotti dans les bras de sa mère est charmant. Le Christ est magnifique et émouvant.
La Bénédiction du travail et la construction de la cité future, tel est le sujet du huitième et dernier panneau.
C'est un paysage très tranquille et très mouve-
SX —
Cliché Moreau